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Acte III

Scène IV

Le Barbier de Séville, Beaumarchais (1775)·Texte intégral, scène 24 sur 40·Livre complet →

LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.

ROSINE, avec une colère simulée.

Tout ce que vous direz est inutile, monsieur, j’ai pris mon parti ; je ne veux plus entendre parler de musique.

BARTHOLO.

Écoute donc, mon enfant ; c’est le Seigneur Alonzo, l’élève et l’ami de Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins. – La musique te calmera, je t’assure.

ROSINE.

Oh ! pour cela, vous pouvez vous en détacher : si je chante ce soir !… Où donc est-il ce maître que vous craignez de renvoyer ? Je vais, en deux mots, lui donner son compte, et celui de Bazile. (Elle aperçoit son amant : elle fait un cri.) Ah !…

BARTHOLO.

Qu’avez-vous ?

ROSINE, les deux mains sur son cœur, avec un grand trouble.

Ah ! mon Dieu, monsieur… Ah ! mon Dieu, monsieur…

BARTHOLO.

Elle se trouve encore mal ! Seigneur Alonzo !

ROSINE.

Non, je ne me trouve pas mal… mais c’est qu’en me tournant… Ah !…

LE COMTE.

Le pied vous a tourné, madame ?

ROSINE.

Ah ! oui, le pied m’a tourné. Je me suis fait un mal horrible.

LE COMTE.

Je m’en suis bien aperçu.

ROSINE, regardant le Comte.

Le coup m’a porté au cœur.

BARTHOLO.

Un siège, un siège ! Et pas un fauteuil ici ? (Il va le chercher.)

LE COMTE.

Ah, Rosine !

ROSINE.

Quelle imprudence !

LE COMTE.

J’ai mille choses essentielles à vous dire.

ROSINE.

Il ne nous quittera pas.

LE COMTE.

Figaro va venir nous aider.

BARTHOLO apporte un fauteuil.

Tiens, mignonne, assieds-toi. – Il n’y a pas d’apparence, Bachelier, qu’elle prenne de leçon ce soir ; ce sera pour un autre jour. Adieu.

ROSINE, au Comte.

Non, attendez : ma douleur est un peu apaisée, (À Bartholo.) Je sens que j’ai eu tort avec vous, monsieur : je veux vous imiter, en réparant sur-le-champ…

BARTHOLO.

Oh ! le bon petit naturel de femme ! Mais après une pareille émotion, mon enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu, adieu, Bachelier.

ROSINE, au Comte.

Un moment, de grâce ! (À Bartholo.) Je croirai, monsieur, que vous n’aimez pas à m’obliger, si vous m’empêchez de vous prouver mes regrets en prenant ma leçon.

LE COMTE, à part à Bartholo.

Ne la contrarions pas, si vous m’en croyez.

BARTHOLO.

Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te déplaire, que je veux rester là tout le temps que tu vas étudier.

ROSINE.

Non, monsieur ; je sais que la musique n’a nul attrait pour vous.

BARTHOLO.

Je t’assure que ce soir elle m’enchantera.

ROSINE, au Comte, à part.

Je suis au supplice.

LE COMTE, prenant un papier de musique sur le pupitre.

Est-ce là ce que vous voulez chanter, madame ?

ROSINE.

Oui, c’est un morceau très-agréable de LA PRÉCAUTION INUTILE.

BARTHOLO.

Toujours LA PRÉCAUTION INUTILE !

LE COMTE.

C’est ce qu’il y a de plus nouveau aujourd’hui. C’est une image du printemps, d’un genre assez vif. Si madame veut l’essayer…

ROSINE, regardant le Comte.

Avec grand plaisir ; un tableau du printemps me ravit : c’est la jeunesse de la nature. Au sortir de l’hiver, il semble que le cœur acquiert un plus haut degré de sensibilité : comme un esclave enfermé depuis longtemps goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient de lui être offerte.

BARTHOLO, bas au Comte.

Toujours des idées romanesques en tête.

LE COMTE, bas.

Et sentez-vous l’application ?

BARTHOLO.

Parbleu ! (Il va s’asseoir dans le fauteuil qu’a occupé Rosine.)

ROSINE chante3.

3.Cette Ariette, dans le goût Espagnol, fut chantée le premier jour à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités au Parterre en ces jours de crise et de combat. La timidité de l’Actrice l’a depuis empêchée d’oser la redire, et les jeunes rigoristes du théâtre l’on fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la Comédie-Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que le Barbier de Séville y a beaucoup perdu. C’est pourquoi, sur les Théâtres où quelque peu de musique ne tirera pas autant à conséquence, nous invitons tous Directeurs à la restituer, tous Acteurs à la chanter, tous Spectateurs à l’écouter, et tous Critiques à nous la pardonner, en faveur du genre de la pièce et du plaisir que leur fera le morceau.

Quand, dans la plaine,

L’amour ramène

Le printemps

Si chéri des amants,

Tout reprend l’être,

Son feu pénètre

Dans les fleurs

Et dans les jeunes cœurs.

On voit les troupeaux

Sortir des hameaux ;

Dans tous les coteaux

Les cris des agneaux

Retentissent ;

Ils bondissent ;

Tout fermente ;

Tout augmente ;

Les brebis paissent

Les fleurs qui naissent ;

Les chiens fidèles

Veillent sur elles ;

Mais Lindor enflammé

Ne songe guère

Qu’au bonheur d’être aimé

De sa bergère.

MÊME AIR :

Loin de sa mère,

Cette bergère

Va chantant

Où son amant l’attend.

Par cette ruse,

L’amour l’abuse :

Mais chanter

Sauve-t-il du danger ?

Les doux chalumeaux,

Les chants des oiseaux,

Ses charmes naissants,

Ses quinze ou seize ans,

Tout l’excite,

Tout l’agite :

La pauvrette

S’inquiète ;

De sa retraite,

Lindor la guette ;

Elle s’avance ;

Lindor s’élance ;

Il vient de l’embrasser :

Elle, bien aise,

Feint de se courroucer

Pour qu’on l’apaise.

PETITE REPRISE :

Les soupirs,

Les soins, les promesses,

Les vives tendresses,

Les plaisirs,

Le fin badinage,

Sont mis en usage ;

Et bientôt la bergère

Ne sent plus de colère.

Si quelque jaloux

Trouble un lien si doux,

Nos amants d’accord,

Ont un soin extrême…

De voiler leur transport ;

Mais quand on s’aime,

La gêne ajoute encore

Au plaisir même.

(En l’écoutant, Bartholo s’est assoupi. Le Comte, pendant la petite reprise, se hasarde à prendre une main qu’il couvre de baisers. L’émotion ralentit le chant de Rosine, l’affaiblit, et finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot extrême. L’Orchestre suit le mouvement de la chanteuse, affaiblit son jeu, et se tait avec elle. L’absence du bruit, qui avait endormi Bartholo, le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l’Orchestre reprennent subitement la suite de l’air. Si la petite reprise se répète, le même jeu recommence, etc.…)

LE COMTE.

En vérité, c’est un morceau charmant, et madame l’exécute avec une intelligence…

ROSINE.

Vous me flattez, Seigneur ; la gloire est toute entière au maître.

BARTHOLO, bâillant.

Moi, je crois que j’ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J’ai mes malades. Je vas, je viens, je toupille, et sitôt que je m’assieds, mes pauvres jambes… (Il se lève et pousse le fauteuil.)

ROSINE, bas au Comte.

Figaro ne vient point !

LE COMTE.

Filons le temps.

BARTHOLO.

Mais, Bachelier, je l’ai déjà dit à ce vieux Bazile : est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes ces grandes Aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a, a, et qui me semblent autant d’enterrements ? Là, de ces petits airs qu’on chantait dans ma jeunesse, et que chacun retenait facilement ? J’en savais autrefois… Par exemple… (Pendant la ritournelle il cherche en se grattant la tête, et chante en faisant claquer ses pouces et dansant des genoux comme les vieillards.)

Veux-tu, ma Rosinette,

Faire emplette

Du roi des maris ?…

(Au comte en riant.) Il y a Fanchonnette dans la chanson ; mais j’y ai substitué Rosinette pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer aux circonstances. Ah, ah, ah, ah ! Fort bien ! Pas vrai ?

LE COMTE, riant.

Ah, ah, ah ! Oui, tout au mieux.