Acte Premier
Scène VIII
Le Mariage de Figaro, Beaumarchais (1784)·Texte intégral, scène 8 sur 77·Livre complet →
SUZANNE, Le COMTE, CHÉRUBIN caché.
Suzanne aperçoit le Comte.
Ah !…
(Elle s’approche du fauteuil pour masquer Chérubin.)
Le Comte s’avance.
Tu es émue, Suzon ! tu parlais seule, et ton petit cœur paraît dans une agitation… bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.
Suzanne, troublée.
Monseigneur, que me voulez-vous ? Si l’on vous trouvait avec moi…
Le Comte.
Je serais désolé qu’on m’y surprît ; mais tu sais tout l’intérêt que je prends à toi. Basile ne t’a pas laissé ignorer mon amour. Je n’ai qu’un instant pour t’expliquer mes vues ; écoute.
(Il s’assied dans le fauteuil.)
Suzanne, vivement.
Je n’écoute rien.
Le Comte lui prend la main.
Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec moi Figaro, je lui donne un excellent poste ; et comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…
Suzanne.
Ah ! si j’osais parler !
Le Comte la rapproche de lui.
Parle, parle, ma chère ; use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi pour la vie.
Suzanne, effrayée.
Je n’en veux point, monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je vous prie.
Le Comte.
Mais dis auparavant.
Suzanne, en colère.
Je ne sais plus ce que je disais.
Le Comte.
Sur le devoir des femmes.
Suzanne.
Eh bien ! lorsque monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu’il l’épousa par amour ; lorsqu’il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur…
Le Comte, gaiement.
Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette, ce droit charmant ! si tu venais en jaser sur la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…
Basile parle en dehors.
Il n’est pas chez lui, monseigneur.
Le Comte se lève.
Quelle est cette voix ?
Suzanne.
Que je suis malheureuse !
Le Comte.
Sors, pour qu’on n’entre pas.
Suzanne, troublée.
Que je vous laisse ici ?
Basile crie en dehors.
Monseigneur était chez madame, il en est sorti ; je vais voir.
Le Comte.
Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil… assez mal ; mais renvoie-le bien vite.
(Suzanne lui barre le chemin ; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page ; mais pendant que le comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne, et se jette effrayé sur le fauteuil, à genoux, et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.)