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Atala – René — en 20 minutes

Atala – René — en 20 minutes
1Ceci n'est pas un résumé : ce sont des extraits authentiques d'Atala et de René, cousus bout à bout pour suivre l'arc des deux récits. Publiés ensemble par Chateaubriand en 1805, ils racontent, dans la bouche du vieux Chactas puis dans celle du jeune René, deux amours impossibles au cœur des forêts de la Louisiane — l'un empêché par un vœu religieux, l'autre par un secret plus terrible encore.

2La France possédait autrefois dans l’Amérique septentrionale un vaste empire, qui s’étendait depuis le Labrador jusqu’aux Florides, et depuis les rivages de l’Atlantique jusqu’aux lacs les plus reculés du haut Canada.
3Quatre grands fleuves parcourent cet empire, dont le Meschacebé, vrai nom du Mississippi. Sur ses rives vit un vieillard aveugle, Chactas, sachem des Natchez, qui dans sa jeunesse a connu les galères de Marseille, puis la cour de Louis XIV, avant de revenir mourir au désert. En 1725, un jeune Français, René, poussé par des passions et des malheurs, remonte le fleuve et demande à devenir guerrier de la nation ; Chactas l'adopte pour fils. Une nuit, pendant une expédition de chasse, René lui demande le récit de sa vie. Le vieillard commence ainsi :
4« Une nuit que les Muscogulges avaient placé leur camp sur le bord d’une forêt, j’étais assis auprès du feu de la guerre, avec le chasseur commis à ma garde. Tout à coup j’entendis le murmure d’un vêtement sur l’herbe, et une femme à demi voilée vint s’asseoir à mes côtés. Des pleurs roulaient sous sa paupière ; à la lueur du feu un petit crucifix d’or brillait sur son sein. Elle était régulièrement belle ; l’on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, dont l’attrait était irrésistible. Elle joignait à cela des grâces plus tendres ; une extrême sensibilité unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards ; son sourire était céleste.
5« Je crus que c’était la Vierge des dernières amours, cette vierge qu’on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui pourtant ne venait pas de la crainte du bûcher : « Vierge, vous êtes digne des premières amours, et vous n’êtes pas faite pour les dernières. Les mouvements d’un cœur qui va bientôt cesser de battre répondraient mal aux mouvements du vôtre. Comment mêler la mort et la vie ? Vous me feriez trop regretter le jour. Qu’un autre soit plus heureux que moi, et que de longs embrassements unissent la liane et le chêne ! »
6« La jeune fille me dit alors : « Je ne suis point la Vierge des dernières amours. Es-tu chrétien ? » Je répondis que je n’avais point trahi les génies de ma cabane. À ces mots l’Indienne fit un mouvement involontaire. Elle me dit : « Je te plains de n’être qu’un méchant idolâtre. Ma mère m’a faite chrétienne ; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux bracelets d’or et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous rendons à Apalachucla, où tu seras brûlé. » En prononçant ces mots, Atala se lève et s’éloigne.
7Chactas est condamné au bûcher. Chaque soir Atala vient lui parler ; les deux jeunes gens s'aiment. La veille du supplice, elle vient le délier.
8« Cette sensation devint si vive qu’elle me fit soulever les paupières. À la clarté de la lune, dont un rayon s’échappait entre deux nuages, j’entrevois une grande figure blanche penchée sur moi et occupée à dénouer silencieusement mes liens. J’allais pousser un cri, lorsqu’une main, que je reconnus à l’instant, me ferma la bouche. Une seule corde restait ; mais il paraissait impossible de la couper sans toucher un guerrier qui la couvrait tout entière de son corps. Atala y porte la main, le guerrier s’éveille à demi, et se dresse sur son séant. Atala reste immobile, et le regarde. L’Indien croit voir l’esprit des ruines ; il se recouche en fermant les yeux et en invoquant son manitou. Le lien est brisé. Je me lève ; je suis ma libératrice, qui me tend le bout d’un arc dont elle tient l’autre extrémité. Mais que de dangers nous environnent ! Tantôt nous sommes près de heurter des Sauvages endormis ; tantôt une garde nous interroge, et Atala répond en changeant sa voix. Des enfants poussent des cris, des dogues aboient. À peine sommes-nous sortis de l’enceinte funeste, que des hurlements ébranlent la forêt. Le camp se réveille, mille feux s’allument, on voit courir de tous côtés des Sauvages avec des flambeaux : nous précipitons notre course.
9Ils fuient ensemble à travers les forêts, se nourrissant de fruits sauvages, traversant les fleuves à la nage. Mais Atala, pourtant amoureuse, se refuse sans cesse à lui, retenue par un secret qu'elle ne peut dire. Une nuit, l'orage éclate ; entre deux coups de tonnerre, elle finit par lui raconter son histoire.
10« Telle fut l’histoire d’Atala. « Et quel était donc ton père, pauvre orpheline ? lui dis-je ; comment les hommes l’appelaient-ils sur la terre et quel nom portait-il parmi les génies ? — Je n’ai jamais lavé les pieds de mon père, dit Atala ; je sais seulement qu’il vivait avec sa sœur à Saint-Augustin, et qu’il a toujours été fidèle à ma mère : Philippe était son nom parmi les anges, et les hommes le nommaient Lopez. »
11« À ces mots je poussai un cri qui retentit dans toute la solitude ; le bruit de mes transports se mêla au bruit de l’orage. Serrant Atala sur mon cœur, je m’écriai avec des sanglots : « Ô ma sœur ! ô fille de Lopez ! fille de mon bienfaiteur ! » Atala, effrayée, me demanda d’où venait mon trouble ; mais quand elle sut que Lopez était cet hôte généreux qui m’avait adopté à Saint-Augustin, et que j’avais quitté pour être libre, elle fut saisie elle-même de confusion et de joie.
12« Atala n’offrait plus qu’une faible résistance ; je touchais au moment du bonheur quand tout à coup un impétueux éclair, suivi d’un éclat de la foudre, sillonne l’épaisseur des ombres, remplit la forêt de soufre et de lumière et brise un arbre à nos pieds. Nous fuyons. Ô surprise !… dans le silence qui succède nous entendons le son d’une cloche ! Tous deux interdits, nous prêtons l’oreille à ce bruit si étrange dans un désert. À l’instant un chien aboie dans le lointain ; il approche, il redouble ses cris, il arrive, il hurle de joie à nos pieds ; un vieux solitaire portant une petite lanterne le suit à travers les ténèbres de la forêt. « La Providence soit bénie ! » s’écria-t-il aussitôt qu’il nous aperçut. « Il y a bien longtemps que je vous cherche ! Notre chien vous a sentis dès le commencement de l’orage, et il m’a conduit ici. Bon Dieu ! comme ils sont jeunes ! Pauvres enfants ! comme ils ont dû souffrir ! Allons ! j’ai apporté une peau d’ours, ce sera pour cette jeune femme ; voici un peu de vin dans notre calebasse. Que Dieu soit loué dans toutes ses œuvres ! sa miséricorde est bien grande, et sa bonté est infinie ! »
13L'ermite est le père Aubry, missionnaire depuis trente ans dans ces montagnes. Il recueille les deux amants dans sa grotte et, touché de leur amour, promet de les marier lui-même, une fois Chactas instruit dans la foi chrétienne. Mais à cette promesse, Atala pâlit. Les jours passent auprès du missionnaire et de ses ouailles indiennes ; puis, un matin, Chactas la trouve alitée, brûlante de fièvre.
14« Mon père, dit-elle d’une voix affaiblie en s’adressant au religieux, je touche au moment de la mort. Ô Chactas ! écoute sans désespoir le funeste secret que je t’ai caché, pour ne pas te rendre trop misérable et pour obéir à ma mère. Tâche de ne pas m’interrompre par des marques d’une douleur qui précipiterait le peu d’instants que j’ai à vivre. J’ai beaucoup de choses à raconter, et aux battements de ce cœur, qui se ralentissent… à je ne sais quel fardeau glacé que mon sein soulève à peine… je sens que je ne me saurais trop hâter. »
15Elle raconte le vœu que sa mère mourante lui a arraché : lui consacrer sa virginité, en échange de sa propre vie sauvée. Le père Aubry, désolé de la voir déchirée par ce vœu qu'elle croit irrévocable, lui révèle alors une vérité qu'elle ignorait : un évêque peut en relever. Atala est bouleversée.
16« À ces paroles du vieillard, Atala fut saisie d’une longue convulsion, dont elle ne sortit que pour dompter des marques d’une douleur effrayante. « Quoi ! dit-elle en joignant les deux mains avec passion, il y avait du remède ! Je pouvais être relevée de mes vœux ! — Oui, ma fille, répondit le père ; et vous le pouvez encore. — Il est trop tard ! il est trop tard ! s’écria-t-elle. Faut-il mourir, au moment où j’apprends que j’aurais pu être heureuse ! Que n’ai-je connu plus tôt ce saint vieillard ! Aujourd’hui, de quel bonheur je jouirais avec toi, avec Chactas chrétien… consolée, rassurée par ce prêtre auguste… dans ce désert… pour toujours… oh ! c’eût été trop de félicité ! — Calme-toi, lui dis-je en saisissant une des mains de l’infortunée ; calme-toi, ce bonheur, nous allons le goûter. — Jamais ! jamais ! dit Atala. — Comment ? repartis-je. — Tu ne sais pas tout, s’écria la vierge : c’est hier… pendant l’orage… J’allais violer mes vœux ; j’allais plonger ma mère dans les flammes de l’abîme ; déjà sa malédiction était sur moi ; déjà je mentais au Dieu qui m’a sauvé la vie… Quand tu baisais mes lèvres tremblantes, tu ne savais pas que tu n’embrassais que la mort ! — Ô ciel ! s’écria le missionnaire, chère enfant, qu’avez-vous fait ? — Un crime, mon père, dit Atala les yeux égarés ; mais je ne perdais que moi, et je sauvais ma mère. — Achève donc, m’écriai-je plein d’épouvante. — Eh bien ! dit-elle, j’avais prévu ma faiblesse ; en quittant les cabanes, j’ai emporté avec moi… — Quoi ? repris-je avec horreur. — Un poison ? dit le père. — Il est dans mon sein », s’écria Atala.
17La nuit s'avance ; le poison agit lentement. Atala demande pardon à Chactas, lui remet le crucifix de sa mère, et le supplie de se faire chrétien pour qu'ils se retrouvent au ciel. Le père Aubry lui donne les derniers sacrements.
18« Le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige, et s’approcha d’Atala en prononçant des mots mystérieux. Cette sainte avait les yeux levés au ciel, en extase. Toutes ses douleurs parurent suspendues, toute sa vie se rassembla sur sa bouche ; ses lèvres s’entrouvrirent, et vinrent avec respect chercher le Dieu caché sous le pain mystique. Ensuite le divin vieillard trempe un peu de coton dans une huile consacrée ; il en frotte les tempes d’Atala, il regarde un moment la fille mourante, et tout à coup ces fortes paroles lui échappent : « Partez, âme chrétienne, allez rejoindre votre Créateur ! » Relevant alors ma tête abattue, je m’écriai en regardant le vase où était l’huile sainte : « Mon père, ce remède rendra-t-il la vie à Atala ? — Oui, mon fils, dit le vieillard en tombant dans mes bras, la vie éternelle ! » Atala venait d’expirer.
19Le père Aubry convainc Chactas de retourner auprès des siens plutôt que de s'enfermer dans le deuil. Il l'aide d'abord à ensevelir Atala.
20« Quand notre ouvrage fut achevé, nous transportâmes la beauté dans son lit d’argile. Hélas ! j’avais espéré de préparer une autre couche pour elle ! Prenant alors un peu de poussière dans ma main et gardant un silence effroyable, j’attachai pour la dernière fois mes yeux sur le visage d’Atala. Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps ; je vis graduellement disparaître les traits de ma sœur et ses grâces se cacher sous le rideau de l’éternité ; son sein surmonta quelque temps le sol noirci, comme un lis blanc s’élève du milieu d’une sombre argile : « Lopez, m’écriai-je alors, vois ton fils inhumer ta fille ! » et j’achevai de couvrir Atala de la terre du sommeil.
21Des années plus tard, Chactas apprend le sort du père Aubry par une Indienne rencontrée près des chutes du Niagara.
22« Il n’a pas été plus heureux que Chactas, dit l’Indienne. Les Chéroquois, ennemis des Français, pénétrèrent à sa Mission ; ils y furent conduits par le son de la cloche qu’on sonnait pour secourir les voyageurs. Le père Aubry se pouvait sauver ; mais il ne voulut pas abandonner ses enfants, et il demeura pour les encourager à mourir par son exemple. Il fut brûlé avec de grandes tortures ; jamais on ne put tirer de lui un cri qui tournât à la honte de son Dieu ou au déshonneur de sa patrie. Il ne cessa, durant le supplice, de prier pour ses bourreaux et de compatir au sort des victimes.
23Ainsi s'achève le récit de Chactas. Le vieux sachem a adopté René comme un fils ; mais celui-ci, hanté par un chagrin qu'il n'a confié à personne, vit à l'écart, sauvage parmi les sauvages. Un jour, pressé par Chactas et par le père Souël, missionnaire du fort voisin, il consent enfin à raconter, non les aventures de sa vie, mais l'histoire secrète de son cœur.
24« Je ne puis, en commençant mon récit, me défendre d’un mouvement de honte. La paix de vos cœurs, respectables vieillards, et le calme de la nature autour de moi, me font rougir du trouble et de l’agitation de mon âme.
25« Combien vous aurez pitié de moi ! Que mes éternelles inquiétudes vous paraîtrons misérables ! Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la vie, que penserez-vous d’un jeune homme sans force et sans vertu, qui trouve en lui-même son tourment, et ne peut guerre se plaindre que des maux qu’il se fait à lui-même ? Hélas ! ne le condamnez pas ; il a été trop puni !
26« J’ai coûté la vie à ma mère en venant au monde ; j’ai été tiré de son sein avec le fer. J’avais un frère, que mon père bénit, parce qu’il voyait en lui son fils aîné. Pour moi, livré de bonne heure à des mains étrangères, je fus élevé loin du toit paternel.
27« Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l’aise et le contentement qu’auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d’humeur et de goûts m’unissait étroitement à cette sœur ; elle était un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. Ô illusion de l’enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vos douceurs !
28« Cependant mon père fut atteint d’une maladie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. Il expira dans mes bras. J’appris à connaître la mort sur les lèvres de celui qui m’avait donné la vie. Cette impression fut grande ; elle dure encore.
29Le château paternel passe à son frère aîné ; René se retire avec Amélie chez de vieux parents, hésite un temps devant l'entrée d'un monastère, puis se résout à voyager, pour fuir une inquiétude qu'il ne s'explique pas. Il parcourt les ruines de Rome, de la Grèce, les monts d'Écosse, l'Italie.
30« Je visitai d’abord les peuples qui ne sont plus : je m’en allai, m’asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce, pays de forte et d’ingénieuse mémoire, où les palais sont ensevelis dans la poudre et les mausolées des rois cachés sous les ronces. Force de la nature, et faiblesse de l’homme ! un brin d’herbe perce souvent le marbre le plus dur de ces tombeaux, que tous ces morts, si puissants, ne soulèveront jamais !
31Rien de ces voyages n'apaise son inquiétude. Il rentre enfin dans sa patrie, plus seul qu'il ne l'avait été à l'étranger, et se retire dans une chaumière à l'écart des hommes.
32« Hélas ! j’étais seul, seul sur la terre ! Une langueur secrète s’emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j’avais ressenti dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d’aliment à ma pensée, et je ne m’apercevais de mon existence que par un profond sentiment d’ennui.
33« Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui n’était nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la vie.
34Il écrit à Amélie pour régler ses affaires avant de mourir. Elle devine son secret et accourt.
35« Amélie se jetant dans mes bras me dit : « Ingrat, tu veux mourir, et ta sœur existe ? Tu soupçonnes son cœur ! Ne t’explique point, ne t’excuse point, je sais tout ; j’ai tout compris comme si j’avais été avec toi. Est-ce moi que l’on trompe, moi, qui ai vu naître tes premiers sentiments ? Voilà ton malheureux caractère, tes dégoûts, tes injustices. Jure, tandis que je te presse sur mon cœur, jure que c’est la dernière fois que tu te livreras à tes folies ; fais le serment de ne jamais attenter à tes jours. »
36René jure. Mais quelques mois plus tard, c'est au tour d'Amélie de dépérir, sans que rien ni personne puisse en découvrir la cause. Un matin, elle a disparu, laissant une lettre.
37« Le ciel m’est témoin, mon frère, que je donnerais mille fois ma vie pour vous épargner un moment de peine ; mais, infortunée que je suis, je ne puis rien pour votre bonheur. Vous me pardonnerez donc de m’être dérobée de chez vous comme une coupable ; je n’aurais jamais pu résister à vos prières, et cependant il fallait partir… Mon Dieu, ayez pitié de moi !
38» Vous savez, René, que j’ai toujours eu du penchant pour la vie religieuse ; il est temps que je mette à profit les avertissements du ciel. Pourquoi ai-je attendu si tard ! Dieu me punit. J’étais restée pour vous dans le monde… Pardonnez, je suis toute troublée par le chagrin que j’ai de vous quitter.
39» Croyez-en votre sœur, il est plus difficile de vivre.
40» Je pars pour le couvent de… Ce monastère, bâti au bord de la mer, convient à la situation de mon âme. La nuit, du fond de ma cellule, j’entendrai le murmure des flots qui baignent les murs du couvent ; je songerai à ces promenades que je faisais avec vous au milieu des bois, alors que nous croyions retrouver le bruit des mers dans la cime agitée des pins. Aimable compagnon de mon enfance, est-ce que je ne vous verrai plus ? À peine plus âgée que vous, je vous balançais dans votre berceau ; souvent nous avons dormi ensemble. Ah ! si un même tombeau nous réunissait un jour ! Mais non, je dois dormir seule sous les marbres glacés de ce sanctuaire, où reposent pour jamais ces filles qui n’ont point aimé.
41Elle signe simplement : Amélie. René, révolté, part la retrouver ; mais elle refuse de le voir, et l'invite seulement à venir, comme un père, assister à sa prise de voile.
42« Un peuple immense remplissait l’église. On me conduit au banc du sanctuaire ; je me précipite à genoux sans presque savoir où j’étais, ni à quoi j’étais résolu. Déjà le prêtre attendait à l’autel ; tout à coup la grille mystérieuse s’ouvre, et Amélie s’avance, parée de toutes les pompes du monde. Elle était si belle, il y avait sur son visage quelque chose de si divin, qu’elle excita un mouvement de surprise et d’admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence s’évanouirent ; ma force m’abandonna ; je me sentis lié par une main toute-puissante, et, au lieu de blasphèmes et de menaces, je ne trouvai dans mon cœur que de profondes adorations et les gémissements de l’humilité.
43« Le prêtre achève son discours, reprend ses vêtements, continue le sacrifice. Amélie, soutenue de deux jeunes religieuses, se met à genoux sur la dernière marche de l’autel. On vient alors me chercher pour remplir les fonctions paternelles. Au bruit de mes pas chancelants dans le sanctuaire, Amélie est prête à défaillir. On me place à côté du prêtre pour lui présenter les ciseaux. En ce moment je sens renaître mes transports ; ma fureur va éclater quand Amélie, rappelant son courage, me lance un regard où il y a tant de reproche et de douleur, que j’en suis atterré. La religion triomphe. Ma sœur profite de mon trouble, elle avance hardiment la tête. Sa superbe chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré.
44« Cependant Amélie n’avait point encore prononcé ses vœux ; et pour mourir au monde il fallait qu’elle passât à travers le tombeau. Ma sœur se couche sur le marbre ; on étend sur elle un drap mortuaire : quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre, l’étole au cou, le livre à la main, commence l’Office des morts ; de jeunes vierges le continuent. Ô joies de la religion, que vous êtes grandes, mais que vous êtes terribles ! On m’avait contraint de me placer à genoux près de ce lugubre appareil. Tout à coup un murmure confus sort de dessous le voile sépulcral ; je m’incline, et ces paroles épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mon oreille : « Dieu de miséricorde, fais que je ne me relève jamais de cette couche funèbre, et comble de tes biens un frère qui n’a point partagé ma criminelle passion ! »
45« À ces mots échappés du cercueil, l’affreuse vérité m’éclaire ; ma raison s’égare ; je me laisse tomber sur le linceul de la mort, je presse ma sœur dans mes bras ; je m’écrie : « Chaste épouse de Jésus-Christ, reçois mes derniers embrassements à travers les glaces du trépas et les profondeurs de l’éternité, qui te séparent déjà de ton frère ! »
46Le scandale trouble la cérémonie ; on emporte René sans connaissance. Il part peu après pour la Louisiane. Des années plus tard, sous l'arbre où il vient d'achever son récit, une lettre de la supérieure du couvent apprend à Chactas et au père Souël qu'Amélie est morte en soignant ses sœurs atteintes d'une maladie contagieuse, tenue pour une sainte par toute la communauté.
47« Rien, dit-il au frère d’Amélie, rien ne mérite, dans cette histoire, la pitié qu’on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté de chimères, à qui tout déplaît, et qui s’est soustrait aux charges de la société pour se livrer à d’inutiles rêveries. On n’est point, Monsieur, un homme supérieur parce qu’on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. Étendez un peu plus votre regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants.
48« Mon fils, dit le vieil amant d’Atala, il nous parle sévèrement ; il corrige et le vieillard et le jeune homme, et il a raison. Oui, il faut que tu renonces à cette vie extraordinaire qui n’est pleine que de soucis ; il n’y a de bonheur que dans les voies communes.
49« Un jour, le Meschacebé, encore assez près de sa source, se lassa de n’être qu’un limpide ruisseau. Il demande des neiges aux montagnes, des eaux aux torrents, des pluies aux tempêtes ; il franchit ses rives, et désole ses bords charmants. L’orgueilleux ruisseau s’applaudit d’abord de sa puissance ; mais, voyant que tout devenait désert sur son passage, qu’il coulait abandonné dans la solitude, que ses eaux étaient toujours troublées, il regretta l’humble lit que lui avait creusé la nature, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les ruisseaux, jadis modestes compagnons de son paisible cours. »
50Chactas se tait. Les trois amis reprennent en silence la route de leurs cabanes. René, pressé par les deux vieillards, retourne auprès de son épouse — sans y trouver le bonheur. Il périt peu après avec Chactas et le père Souël, dans le massacre des Français et des Natchez à la Louisiane.