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Livre trentième

Chapitre 15

Mémoires d'outre-tombe, François-René de Chateaubriand (1849)·Texte intégral, chapitre 365 sur 560·Livre complet →

A Madame Récamier.

" Rome, 16 mai 1829.

" Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance qui n’a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre vos mains. J’éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous dire ; pendant trois ou quatre mois je me suis assez déplu à Rome ; maintenant j’ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si profonde, si paisible et pourtant si pleine d’intérêt et de souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j’ai obtenu ici m’a attaché : je suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et j’ai tout vaincu ; on paraît me regretter. Que vais-je retrouver en France ? du bruit au lieu de silence, de l’agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le système politique que j’ai adopté est tel que personne n’en voudrait peut-être et que d’ailleurs on ne me mettrait pas à même de l’exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme j’ai contribué à lui obtenir une grande liberté ; mais me ferait-on table rase ? me dirait-on : " Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre tête ? " Non ; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose, que l’on prendrait tout le monde avant moi, que l’on ne m’admettrait qu’après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France et qu’on croirait me faire une grande grâce en me reléguant dans un coin obscur. Je vais vous chercher ; ambassadeur ou non, c’est à Rome que je voudrais mourir. En échange d’une petite vie, j’aurais du moins, une grande sépulture jusqu’au jour où j’irai remplir mon cénotaphe dans le sable qui m’a vu naître. Adieu ; j’ai déjà fait plusieurs lieues vers vous. "