Livre vingt-cinquième
Chapitre 6
Mémoires d'outre-tombe, François-René de Chateaubriand (1849)·Texte intégral, chapitre 284 sur 560·Livre complet →
Je suis rayé de la liste des ministres d’Etat. - Je vends mes livres et ma Vallée.
J’avais résisté à la saisie de la Monarchie selon la Charte pour éclairer la royauté abusée et pour soutenir la liberté de la pensée et de la presse ; j’avais embrassé franchement nos institutions et j’y suis resté fidèle.
Ces tracasseries passées, je demeurai saignant des blessures qu’on m’avait faites à l’apparition de ma brochure. Je ne pris pas possession de ma carrière politique sans porter les cicatrices des coups que je reçus en entrant dans cette carrière : je m’y sentais mal, je n’y pouvais respirer.
Peu de temps après, une ordonnance contre-signée Richelieu me raya de la liste des ministres d’Etat, et je fus privé d’une place réputée jusqu’alors inamovible ; elle m’avait été donnée à Gand, et la pension attachée à cette place me fut retirée : la main qui avait pris Fouché me frappa.
J’ai eu l’honneur d’être dépouillé trois fois pour la légitimité : la première, pour avoir suivi les fils de saint Louis dans leur exil ; la seconde, pour avoir écrit en faveur des principes de la monarchie octroyée ; la troisième, pour m’être tu sur une loi funeste au moment que je venais de faire triompher nos armes : la campagne d’Espagne avait rendu des soldats au drapeau blanc, et si j’eusse été maintenu au pouvoir, j’aurais reporté nos frontières aux rives du Rhin.
Ma nature me rendit parfaitement insensible à la perte de mes appointements ; j’en fus quitte pour me remettre à pied et pour aller, les jours de pluie, en fiacre à la Chambre des pairs. Dans mon équipage populaire, sous la protection de la canaille qui roulait autour de moi, je rentrai dans les droits des prolétaires dont je fais partie : du haut de mon fiacre je dominai le train des rois.
Je fus obligé de vendre mes livres : M. Merlin les exposa à la criée, à la salle Sylvestre, rue des Bons Enfants. Je ne gardai qu’un petit Homère grec, à la marge duquel se trouvaient des essais de traductions et des remarques écrites de ma main. Bientôt il me fallut tailler dans le vif ; je demandai à M. le ministre de l’intérieur la permission de mettre en loterie ma maison de campagne : la loterie fut ouverte chez M. Denis notaire. Il y avait quatre-vingt-dix billets à 1.000 frs chaque : les numéros ne furent point pris par les royalistes ; madame la duchesse d’Orléans, douairière, prit trois numéros ; mon ami M. Lainé, ministre de l’intérieur, qui avait contre-signé l’ordonnance du 5 septembre, et consenti dans le conseil à ma radiation, prit, sous un faux nom, un quatrième billet. L’argent fut rendu aux engagistes ; toutefois, M. Lainé refusa de retirer ses 1.000 francs ; il les laissa au notaire pour les pauvres.
Peu de temps après, ma Vallée-aux-Loups fut vendue comme on vend les meubles des pauvres, sur la place du Châtelet. Je souffris beaucoup de cette vente ; je m’étais attaché à mes arbres, plantés et grandis, pour ainsi dire, dans mes souvenirs. La mise à prix était de 50.000 francs ; elle fut couverte par M. le vicomte de Montmorency, qui seul osa mettre une surenchère de cent francs : la Vallée lui resta. Il a depuis habité ma retraite : il n’est pas bon de se mêler à ma fortune : cet homme de vertu n’est plus.