Livre vingt-huitième
Chapitre 21
Mémoires d'outre-tombe, François-René de Chateaubriand (1849)·Texte intégral, chapitre 333 sur 560·Livre complet →
Madame Récamier et M. Matthieu de Montmorency sont exilés. - Madame Récamier à Châlons.
Madame de Staël fut renvoyée à Coppet ; Mme Récamier s’empressa de nouveau de se rendre auprès d’elle ; M. Matthieu de Montmorency lui resta également dévoué ; l’un et l’autre en furent punis ; on leur infligea la peine même qu’ils étaient allés consoler. Les quarante lieues de distance de Paris furent maintenus.
Madame Récamier se retira à Châlons-sur-Marne, décidée dans son choix par le voisinage de Montmirail, qu’habitaient MM. de La Rochefoucauld-Doudeauville.
Mille détails de l’oppression de Bonaparte se sont perdus dans la tyrannie générale : les persécutés redoutaient la visite de leurs amis, crainte de les compromettre ; leurs amis n’osaient les chercher, crainte de leur attirer quelque accroissement de rigueur. Le malheureux devenu un pestiféré, séquestré du genre humain, demeurait en quarantaine dans la haine du despote. Bien reçu tant qu’on ignorait votre indépendance d’opinion, sitôt qu’elle était connue, tout se retirait ; il ne restait autour de vous que des autorités épiant vos liaisons, vos sentiments, vos correspondances, vos démarches. Tels étaient ces temps de bonheur et de liberté.
Madame de Staël écrivait à Mme Récamier qu’elle ne désirait pas la voir à Coppet, dans l’appréhension du mal qu’elle pourrait lui apporter ; mais elle ne disait pas tout : elle était mariée secrètement à M. Rocca, d’où résultait une complication d’embarras dont la police impériale profitait. Madame Récamier s’étonnait à bon droit de l’obstination que mettait Mme de Staël à lui interdire l’entrée de Coppet. Blessée de la résistance de son amie pour laquelle elle s’était déjà sacrifiée, elle n’en persistait pas moins, dans sa résolution de partager les dangers de Coppet.
Une année entière s’écoula dans cette anxiété. Les lettres de Mme de Staël révèlent les souffrances de cette époque, où les talents étaient menacés à chaque instant d’être jetés dans un cachot, où l’on aspirait à la fuite comme à la délivrance : quand la liberté a disparu, il reste un pays, mais il n’y a plus de patrie.