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Livre vingt-neuvième

Chapitre 11

Mémoires d'outre-tombe, François-René de Chateaubriand (1849)·Texte intégral, chapitre 344 sur 560·Livre complet →

A Madame Récamier

" Rome, samedi 8 novembre 1828.

" M. de La Ferronnays m’apprend la reddition de Varna que je savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans la chute de cette place, et que le Grand Turc ne songerait à la paix que quand les Russes auraient fait ce qu’ils n’avaient pas fait dans leurs guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l’Europe l’esclavage et la peste ? Voilà comme nous sommes, nous autres Français : un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être quelque pitié ; les Turcs vainqueurs me feraient horreur. Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d’ici, je n’aspire plus qu’à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J’ai soif d’indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour lesquelles j’ai tant combattu : qu’elles s’emparent donc, mais qu’elles ne mésusent pas de mon héritage, et que j’aille mourir en paix auprès de vous.

" Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili : la belle solitude ! "

" Rome, ce samedi 15 novembre.

" Il y a eu un premier bal chez Torlonia. J’y ai rencontré tous les Anglais de la terre. Je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les Anglaises ont l’air de figurantes engagées pour danser l’hiver à Paris, à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les mœurs uniformes que la grande société porte partout, sont des choses bien étranges : si j’avais encore la ressource de me sauver dans les déserts de Rome !

" Ce qu’il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des lieux, c’est cette multitude d’insipides Anglaises et de frivoles dandys qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos fêtes, et s’établissent chez vous comme à l’auberge. Cette Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques, saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser : tout le jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler, en vous faisant beaucoup d’honneur, les gâteaux et les glaces de vos soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte. "