Livre vingt-sixième
Chapitre 11
Mémoires d'outre-tombe, François-René de Chateaubriand (1849)·Texte intégral, chapitre 302 sur 560·Livre complet →
M. de Villèle, ministre des finances. - Je suis nommé à l’ambassade de Londres.
Les démissions de MM. de Villèle et de Corbière ne tardèrent pas à produire la dissolution du cabinet et à faire rentrer mes amis au conseil, comme je l’avais prévu : M. le vicomte de Montmorency fut nommé ministre des affaires étrangères, M. de Villèle, ministre des finances, M. de Corbière ministre de l’intérieur. J’avais eu trop de part aux derniers mouvements politiques et j’exerçais une trop grande influence sur l’opinion pour qu’on me pût laisser de côté. Il fut résolu que je remplacerais M. le duc Decazes à l’ambassade de Londres : Louis XVIII consentait toujours à m’éloigner. Je l’allai remercier ; il me parla de son favori avec une constance d’attachement rare chez les rois ; il me pria d’effacer dans la tête de George IV les préventions que ce prince avait conçues contre M. Decazes, d’oublier moi-même les divisions qui avaient existé entre moi et l’ancien ministre de la police. Ce monarque, à qui tant de malheurs n’avaient pu arracher une larme, était ému de quelques souffrances dont pouvait avoir été affligé l’homme qu’il avait honoré de son amitié.
Ma nomination réveilla mes souvenirs : Charlotte revint à ma pensée ; ma jeunesse, mon émigration, m’apparurent avec leurs peines et leurs joies. La faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparaître connu et puissant là où j’avais été ignoré et faible. Madame de Chateaubriand craignant la mer, n’osa passer le détroit et je partis seul. Les secrétaires de l’ambassade m’avaient devancé.