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Sido — en 20 minutes

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Récit de souvenirs en trois parties (1930) : Colette fait revivre sa mère Sido, qui lit le temps dans son jardin de Saint-Sauveur, son père, capitaine amputé d'une jambe, et ses deux frères, garçons sauvages épris de bois et de musique.

Sido — en 20 minutes
1
Cette version rassemble des extraits réels de « Sido », cousus bout à bout dans l’ordre du livre par de courtes liaisons, pour traverser en une vingtaine de minutes les trois volets de ce portrait de famille : la mère, « Sido », souveraine du jardin et des vents de Saint-Sauveur ; le père, le capitaine Colette, amputé et amoureux, dont la fille ne déchiffre le secret qu’après sa mort ; enfin les « sauvages », les deux frères aînés de l’enfance. Les liaisons en italique sont de la rédaction ; tout le reste est de Colette.

I — Sido
2
Le livre s’ouvre sur la voix de la mère, qui raille sa fille installée à Paris depuis son mariage.
3
—Et pourquoi cesserais-je d’être de mon village? Il n’y faut pas compter. Te voilà bien fière, mon pauvre Minet-Chéri, parce que tu habites Paris depuis ton mariage. Je ne peux pas m’empêcher de rire en constatant combien tous les Parisiens sont fiers d’habiter Paris, les vrais parce qu’ils assimilent cela à un titre nobiliaire, les faux parce qu’ils s’imaginent avoir monté en grade. A ce compte-là, je pourrais me vanter que ma mère est née boulevard Bonne-Nouvelle! Toi, te voilà comme le pou sur ses pieds de derrière parce que tu as épousé un Parisien. Et quand je dis un Parisien... Les vrais Parisiens d’origine ont moins de caractère dans la physionomie. On dirait que Paris les efface!
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Sido, provinciale passionnée, ne dédaigne pourtant pas Paris, dont elle revient tous les deux ans chargée de trésors.
5
En vraie provinciale, ma charmante mère, “Sido”, tenait souvent ses yeux de l’âme fixés sur Paris. Théâtres de Paris, modes, fêtes de Paris, ne lui étaient ni indifférents, ni étrangers. Tout au plus les aimait-elle d’une passion un peu agressive, rehaussée de coquetteries, bouderies, approches stratégiques et danses de guerre. Le peu qu’elle goûtait de Paris, tous les deux ans environ, l’approvisionnait pour le reste du temps. Elle revenait chez nous lourde de chocolat en barre, de denrées exotiques et d’étoffes en coupons, mais surtout de programmes de spectacles et d’essence à la violette, et elle commençait de nous peindre Paris dont tous les attraits étaient à sa mesure, puisqu’elle ne dédaignait rien.
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D’un geste, d’un regard elle reprenait tout. Quelle promptitude de main! Elle coupait des bolducs roses, déchaînait des comestibles coloniaux, repliait avec soin les papiers noirs goudronnés qui sentaient le calfatage. Elle parlait, appelait la chatte, observait à la dérobée mon père amaigri, touchait et flairait mes longues tresses pour s’assurer que j’avais brossé mes cheveux... Une fois qu’elle dénouait un cordon d’or sifflant, elle s’aperçut qu’au géranium prisonnier contre la vitre d’une des fenêtres, sous le rideau de tulle, un rameau pendait, rompu, vivant encore. La ficelle d’or à peine déroulée s’enroula vingt fois autour du rameau rebouté, étayé d’une petite éclisse de carton... Je frissonnai, et crus frémir de jalousie, alors qu’il s’agissait seulement d’une résonance poétique, éveillée par la magie du secours efficace scellé d’or...
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Mais c’est au jardin qu’elle redevient elle-même. Autour de la maison de Saint-Sauveur, les jardins mitoyens forment tout un monde.
8
Elle atteignait, loyale, la fin de la tâche. Alors elle franchissait les deux marches de notre seuil, entrait dans le jardin. Sur-le-champ tombaient son excitation morose et sa rancune. Toute présence végétale agissait sur elle comme un antidote, et elle avait une manière étrange de relever les roses par le menton pour les regarder en plein visage.
9
De notre jardin, nous entendions, au Sud, Miton éternuer en bêchant et parler à son chien blanc dont il teignait, au 14 juillet, la tête en bleu et l’arrière-train en rouge. Au Nord, la mère Adolphe chantait un petit cantique en bottelant des violettes pour l’autel de notre église foudroyée, qui n’a plus de clocher. A l’Est, une sonnette triste annonçait chez le notaire la visite d’un client... Que me parle-t-on de la méfiance provinciale? Belle méfiance! Nos jardins se disaient tout.
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Peut-être nos voisins imitaient-ils, dans leurs jardins, la paix de notre jardin où les enfants ne se battaient point, où bêtes et gens s’exprimaient avec douceur, un jardin où, trente années durant, un mari et une femme vécurent sans élever la voix l’un contre l’autre...
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L’enfant, elle, aime l’aube par-dessus tout, et sa mère la lui accorde en récompense.
12
A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...
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Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée “Beauté, Joyau-tout-en-or”; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre,—“chef-d’œuvre”, disait-elle. J’étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord... Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis.
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Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d’avoir mangé mon saoul, pas avant d’avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l’eau de deux sources perdues, que je révérais. L’une se haussait hors de la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L’autre source, presque invisible, froissait l’herbe comme un serpent, s’étalait secrète au centre d’un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu’à parler d’elles je souhaite que leur saveur m’emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire...
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Sido lit le ciel, les vents et la pluie comme d’autres lisent le journal.
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—Tu entends?... Rentre le fauteuil, ton livre, ton chapeau: il pleut sur Moutiers. Il pleuvra ici dans deux ou trois minutes seulement.
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Je tendais mes oreilles “sur Moutiers”; de l’horizon venaient un bruit égal de perles versées dans l’eau et la plate odeur de l’étang criblé de pluie, vannée sur ses vases verdâtres... Et j’attendais, quelques instants, que les douces gouttes d’une averse d’été, sur mes joues, sur mes lèvres, attestassent l’infaillibilité de celle qu’un seul être au monde—mon père—nommait “Sido”.
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Dans son jardin d’essai, les pots semblent ne contenir que de la terre. La petite s’impatiente.
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—Ne touche pas!
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—Mais rien ne pousse!
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—Et qu’en sais-tu? Est-ce toi qui en décides? Lis, sur les fiches de bois qui sont plantées dans les pots! Ici, graines de lupin bleu; là, un bulbe de narcisse qui vient de Hollande; là, graines de physalis; là, une bouture d’hibiscus—mais non, ce n’est pas une branche morte!—et là, des semences de pois de senteur dont les fleurs ont des oreilles comme des petits lièvres. Et là... Et là...
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—Et là?...
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Ma mère rejetait son chapeau en arrière, mordillait la chaîne de son lorgnon, m’interrogeait avec ingénuité:
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—Je suis bien ennuyée... je ne sais plus si c’est une famille de bulbes de crocus, que j’ai enterrés, ou bien une chrysalide de paon-de-nuit...
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—Il n’y a qu’à gratter, pour voir...
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—A aucun prix! Si c’est la chrysalide, elle mourra au contact de l’air; si c’est le crocus, la lumière flétrira son petit rejet blanc,—et tout sera à recommencer! Tu m’entends bien? Tu n’y toucheras pas?
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—Non, maman...
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A ce moment, son visage, enflammé de foi, de curiosité universelle, disparaissait sous un autre visage plus âgé, résigné et doux. Elle savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir, et qu’à son exemple je fouillerais, jusqu’à son secret, la terre du pot à fleurs. Elle savait que j’étais sa fille, moi qui ne pensais pas à notre ressemblance, et que déjà je cherchais, enfant, ce choc, ce battement accéléré du cœur, cet arrêt du souffle: la solitaire ivresse du chercheur de trésor. Un trésor, ce n’est pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. La chimère de l’or et de la gemme n’est qu’un informe mirage: il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché...
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—Tu ne comprends pas... Tu ne peux pas comprendre. Tu n’es qu’une petite meurtrière de huit ans... de dix ans... Tu ne comprends rien encore à ce qui veut vivre...
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Un jour d’été, l’enfant trouve sa mère immobile sous un cerisier qu’un épouvantail est censé protéger des merles.
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—Chut!... Regarde...
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Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée...
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—Qu’il est beau!... chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu’il n’attrape que les plus mûres...
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—Mais, maman, l’épouvantail...
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—Chut!... L’épouvantail ne le gêne pas...
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—Mais, maman, les cerises!...
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Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie:
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—Les cerises?... Ah! oui, les cerises...
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Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant qui me foulait avec tout le reste, allégrement... Ce ne fut qu’un moment,—non pas un moment unique. Maintenant que je la connais mieux, j’interprète ces éclairs de son visage. Il me semble qu’un besoin d’échapper à tout et à tous, un bond vers le haut, vers une loi écrite par elle seule, pour elle seule, les allumait. Si je me trompe, laissez-moi errer.
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Sous le cerisier, elle retomba encore une fois parmi nous, lestée de soucis, d’amour, d’enfants et de mari suspendus, elle redevint bonne, ronde, humble devant l’ordinaire de sa vie:
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—C’est vrai, les cerises...
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Le merle était parti, gavé, et l’épouvantail hochait au vent son gibus vide.
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Chez Adrienne, la voisine bohème qui a un jour, par jeu, allaité la petite, l’enfant s’attarde trop. Sido la rappelle à grands cris et ne lui dit que : « Si longtemps chez Adrienne ? »
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Pas un mot de plus, mais quel accent! Tant de clairvoyance et de jalousie en “Sido”, tant de confusion en moi refroidirent, à mesure que je grandissais, l’amitié des deux femmes. Elles n’eurent jamais d’altercation, rien ne s’expliqua entre ma mère et moi. Qu’eussions-nous expliqué? Adrienne se gardait de m’attirer ou de me retenir. Ce n’est pas toujours par l’amour que la captation commence. J’avais dix ans, onze ans...
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Il m’a fallu beaucoup de temps pour que j’associasse un gênant souvenir, une certaine chaleur de cœur, la déformation féerique d’un être et de sa demeure, à l’idée d’une première séduction.
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Puis vient la fin de l’enfance.
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“Sido” et mon enfance, l’une et l’autre, l’une par l’autre furent heureuses au centre de l’imaginaire étoile à huit branches, dont chacune portait le nom d’un des points cardinaux et collatéraux. Ma douzième année vit arriver la mauvaise fortune, les départs, les séparations. Réclamée par de quotidiens et secrets héroïsmes, ma mère appartint moins à son jardin, à sa dernière enfant...
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J’aurais volontiers illustré ces pages d’un portrait photographique. Mais il m’eût fallu une “Sido” debout, dans le jardin, entre la pompe, les hortensias, le frêne pleureur et le très vieux noyer. Là je l’ai laissée, quand je dus quitter ensemble le bonheur et mon plus jeune âge. Là, je l’ai pourtant revue, un moment furtif du printemps de 1928. Inspirée et le front levé, je crois qu’à cette même place elle convoque et recueille encore les rumeurs, les souffles et les présages qui accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la Rose des Vents.
II — Le capitaine
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Le deuxième volet se tourne vers le père, Jules-Joseph Colette, ancien officier de zouaves amputé d’une jambe.
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Cela me semble étrange, à présent, que je l’aie si peu connu. Mon attention, ma ferveur, tournées vers “Sido”, ne s’en détachaient que par caprices. Ainsi faisait-il, lui, mon père. Il contemplait “Sido”. En y réfléchissant, je crois qu’elle aussi l’a mal connu. Elle se contentait de quelques grandes vérités encombrantes: il l’aimait sans mesure,—il la ruina dans le dessein de l’enrichir—elle l’aimait d’un invariable amour, le traitait légèrement dans l’ordinaire de la vie, mais respectait toutes ses décisions.
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Derrière ces évidences aveuglantes, un caractère d’homme n’apparaissait que par échappées. Enfant, qu’ai-je su de lui? Qu’il construisait pour moi, à ravir, des “maisons de hannetons” avec fenêtres et portes vitrées et aussi des bateaux. Qu’il chantait. Qu’il dispensait—et cachait—les crayons de couleur, le papier blanc, les règles en palissandre, la poudre d’or, les larges pains à cacheter blancs que je mangeais à poignées... Qu’il nageait, avec sa jambe unique, plus vite et mieux que ses rivaux à quatre membres...
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Ce père qui se rêvait écrivain fait de sa fille de dix ans son premier critique.
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—Ecoute ça, me disait mon père.
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J’écoutais, sévère. Il s’agissait d’un beau morceau de prose oratoire, ou d’une ode, vers faciles, fastueux par le rythme, par la rime, sonores comme un orage de montagne...
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—Hein? interrogeait mon père. Je crois que cette fois-ci!... Eh bien, parle!
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Je hochais ma tête et mes nattes blondes, mon front trop grand pour être aimable et mon petit menton en bille, et je laissais tomber mon blâme:
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—Toujours trop d’adjectifs!
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Alors mon père éclatait, écrasait d’invectives la poussière, la vermine, le pou vaniteux que j’étais. Mais la vermine, imperturbable, ajoutait:
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—Je te l’avais déjà dit la semaine dernière, pour l’*Ode à Paul Bert*. Trop d’adjectifs!
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Il devait, derrière moi, rire, et peut-être s’enorgueillir... Mais au premier moment nous nous toisions en égaux, et déjà confraternels. C’est lui, à n’en pas douter, c’est lui qui me domine quand la musique, un spectacle de danse—et non les mots, jamais les mots!—mouillent mes yeux. C’est lui qui se voulait faire jour, et revivre quand je commençai, obscurément, d’écrire, et qui me valut le plus acide éloge,—le plus utile à coup sûr:
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—Aurais-je épousé la dernière des lyriques?
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Le capitaine a ruiné les siens en voulant enrichir sa femme : les terres se vendent une à une, et il cache ses soucis d’argent derrière ses chansons.
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Il chante: “Elle” oubliera peut-être aujourd’hui de lui demander s’il a pu emprunter cent louis sur sa pension d’officier amputé? Quand il chante, Sido l’écoute malgré elle, et ne l’interrompt pas...
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Sa vraie gloire, il ne la raconte jamais : la fille ne l’apprendra que par d’anciens compagnons d’armes.
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Gai? Et pourquoi eût-il été, sincèrement, gai? Il avait besoin de vivre au sein d’une chaude approbation, après avoir eu besoin, dans sa jeunesse, de mourir publiquement et avec gloire. Réduit à son village et à sa famille, envahi et borné par son grand amour, il livra le plus vrai de lui-même à des étrangers, à des amis lointains. Un de ses compagnons d’armes, le colonel Godchot, vit encore, et garde des lettres, redit des mots du capitaine Colette... Etrange silence d’un homme qui parlait volontiers: il ne contait pas ses faits d’armes. C’est le capitaine Fournès, et le soldat Lefèvre, tous deux du 1ᵉʳ zouaves, qui ont transmis au colonel Godchot des “mots” de mon père. Dix-huit cent cinquante-neuf... Guerre d’Italie... Mon père, à 29 ans, tombe, la cuisse gauche arrachée, devant Melegnano. Fournès et Lefèvre s’élancent, le rapportent: “Où voulez-vous qu’on vous mette, mon capitaine?”
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—Au milieu de la place, sous le drapeau!
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Il n’a conté, à aucun des siens, cette parole, cette heure où il espéra mourir parmi le tonnerre et l’amour des hommes. Il ne nous a jamais dit, à nous, comment il gisait à côté de “son vieux Maréchal” (Mac-Mahon). Il ne m’a jamais parlé, à moi, de la seule longue et grave maladie qui m’ait atteinte. Mais voici que des lettres de lui (je l’apprends vingt ans après sa mort) sont pleines de mon nom, du mal de la “petite”...
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Trop tard, trop tard... C’est le mot des négligents, des enfants et des ingrats. Non que je me sente plus coupable qu’une autre “enfant”, au contraire. Mais n’aurais-je pas dû forcer, quand il était vivant, sa dignité goguenarde, sa frivolité de commande? Ne valions-nous pas, lui et moi, l’effort réciproque de nous mieux connaître?
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Ce n’est qu’après sa mort que Colette comprend la mélancolie de cet homme si gai en apparence.
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Amèrement,—maintenant j’en suis sûre. Il faut du temps à l’absent pour prendre sa vraie forme en nous. Il meurt,—il mûrit, il se fixe. “C’est donc toi? Enfin... Je ne t’avais pas compris.” Il n’est jamais trop tard, puisque j’ai pénétré ce que ma jeunesse me cachait autrefois: mon brillant, mon allègre père nourrissait la tristesse profonde des amputés. Nous n’avions presque pas conscience qu’il lui manquât, coupée en haut de la cuisse, une jambe. Qu’eussions-nous dit à le voir soudain marcher comme tout le monde?
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De la passion qui unit ses parents, l’enfant ne surprend qu’un seul aveu.
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Une seule fois, en été, un jour que ma mère enlevait de la table le plateau du café, je vis la tête, la lèvre grisonnantes de mon père, au lieu de réclamer le péage familier, penchées sur la main de ma mère avec une dévotion fougueuse, hors de l’âge, et telle que “Sido”, muette, autant que moi empourprée, s’en alla sans un mot. J’étais petite encore, assez vilaine, occupée comme on l’est à treize ans de toutes choses dont l’ignorance pèse, dont la découverte humilie. Il me fut bon de connaître, et de me remettre en mémoire, par moments, cette complète image de l’amour: une tête d’homme, déjà vieux, abîmée dans un baiser sur une petite main de ménagère, gracieuse et ridée.
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Des années plus tard, une voyante assure à Colette que l’esprit de son père s’occupe d’elle à présent, parce qu’elle est ce qu’il aurait voulu être. La phrase la ramène à la bibliothèque paternelle.
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Quant à mon père... “Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d’être, et de son vivant il n’a pas pu.” Là, j’ai de quoi rêver, de quoi m’émouvoir. Sur un des plus hauts rayons de la bibliothèque, je revois encore une série de tomes cartonnés, à dos de toile noire. Les plats de papier jaspé, bien collés, et la rigidité du cartonnage attestaient l’adresse manuelle de mon père. Mais les titres, manuscrits, en lettres gothiques, ne me tentaient point, d’autant que les étiquettes à filets noirs ne révélaient aucun auteur. Je cite de mémoire: Mes campagnes, Les enseignements de 70, La Géodésie des géodésies, L’Algèbre élégante, Le maréchal de Mac-Mahon vu par un de ses compagnons d’armes, Du village à la Chambre, Chansons de zouave (vers)... J’en oublie.
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Quand mon père mourut, la bibliothèque devint chambre à coucher, les livres quittèrent leurs rayons.
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—Viens donc voir, appela un jour mon frère, l’aîné.
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La douzaine de tomes cartonnés nous remettait son secret, accessible, longtemps dédaigné. Deux cents, trois cents, cent cinquante pages par volume; beau papier vergé crémeux ou “écolier” épais, rogné avec soin, des centaines et des centaines de pages blanches... Une œuvre imaginaire, le mirage d’une carrière d’écrivain.
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Il y en avait tant, de ces pages respectées par la timidité ou la nonchalance, que nous n’en vîmes jamais la fin. Mon frère y écrivit ses ordonnances, ma mère couvrit de blanc ses pots de confitures, ses petites-filles griffonneuses arrachèrent des feuillets, mais nous n’épuisâmes pas les cahiers vergés, l’œuvre inconnue. Ma mère s’y employait pourtant avec une sorte de fièvre destructive: “Comment, il y en a encore? Il m’en faut pour les côtelettes en papillotes... Il m’en faut pour tapisser mes petits tiroirs...” Ce n’était pas dérision, mais cuisant regret et besoin douloureux d’anéantir la preuve d’une impuissance...
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J’y puisai à mon tour, dans cet héritage immatériel, au temps de mes débuts. Est-ce là que je pris le goût fastueux d’écrire sur des feuilles lisses, de belle pâte, et de ne les point ménager? J’osai couvrir de ma grosse écriture ronde la cursive invisible, dont une seule personne au monde apercevait le lumineux filigrane qui jusqu’à la gloire prolongeait la seule page amoureusement achevée, et signée, la page de la dédicace:
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A ma chère âme,
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son mari fidèle:
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Jules-Joseph Colette.
III — Les sauvages
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Le dernier volet revient aux deux frères aînés de l’enfance : Achille, l’aîné, né du premier mariage de Sido, et Léo, le cadet, fils du capitaine.
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—Des sauvages... Des sauvages... disait-elle. Que faire avec de tels sauvages?
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Elle secouait la tête. Il y avait, dans son découragement, une part de choix, un désistement raisonné, peut-être aussi la conscience de sa responsabilité. Elle contemplait ses deux garçons, les demi-frères, et les trouvait beaux. L’aîné surtout, le châtain aux yeux pers, dix-sept ans, une bouche empourprée qui ne souriait qu’à nous et à quelques jolies filles. Mais le brun, à treize ans, n’était pas mal non plus, sous ses cheveux mal taillés qui descendaient jusqu’à ses yeux bleu-de-plomb, pareils à ceux de notre père...
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Deux sauvages aux pieds légers, osseux, sans chair superflue, frugaux comme leurs parents, et qui préféraient aux viandes le pain bis, le fromage dur, la salade, l’œuf frais, la tarte aux poireaux ou à la citrouille. Sobres et vertueux,—de vrais sauvages...
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—Que faire d’eux? soupirait ma mère.
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Ils étaient si doux que nul ne les pouvait atteindre ni diviser.
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Le cadet, Léo, est un enfant musicien, insaisissable, toujours ailleurs.
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Il provient, cet homme blanchissant, d’un petit garçon de six ans, qui suivait les musiciens mendiants quand ils traversaient notre village. Il suivit un clarinettiste borgne jusqu’à Saints—quatre kilomètres—et quand il revint, ma mère faisait sonder les puits du pays. Il écouta avec bonté les reproches et les plaintes, car il se fâchait rarement. Quand il en eut fini avec les alarmes maternelles, il alla au piano, et joua fidèlement tous les airs du clarinettiste, qu’il enrichit de petites harmonies simples, fort correctes.
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Un soir, il se met à réclamer obstinément des friandises.
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—Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, dit-il.
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—Les épiceries sont fermées, répondit ma mère. Dors, tu en auras demain.
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—Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, redemanda, le lendemain soir, le doux petit garçon.
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—Et pourquoi ne les as-tu pas achetés dans la journée? se récria ma mère impatientée. Va te coucher!
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Cinq soirs, dix soirs ramenèrent la même taquinerie, et ma mère montra bien qu’elle était une mère singulière. Car elle ne fessa pas l’obstiné, qui espérait peut-être qu’on le fesserait, ou qui escomptait seulement une explosion maternelle, les cris des nerfs à bout, les malédictions, un nocturne tumulte qui retarderait le coucher...
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Un soir après d’autres soirs, il prépara sa figure quotidienne d’enfant buté, le son modéré de sa voix:
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—Maman?...
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—Oui, dit maman.
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—Maman, je voudrais...
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—Les voici, dit-elle.
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Elle se leva, aveignit dans l’insondable placard, près de la cheminée, deux sacs grands comme des nouveau-nés, les posa à terre de chaque côté de son petit garçon, et ajouta:
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—Quand il n’y en aura plus, tu en achèteras d’autres.
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Il la regardait d’en bas, offensé et pâle sous ses cheveux noirs.
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—C’est pour toi, prends, insista ma mère.
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Il perdit le premier son sang-froid et éclata en larmes.
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—Mais... mais... je ne les aime pas! sanglotait-il.
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“Sido” se pencha, aussi attentive qu’au-dessus d’un œuf fêlé par l’éclosion imminente, au-dessus d’une rose inconnue, d’un messager de l’autre hémisphère:
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—Tu ne les aimes pas? Qu’est-ce que tu voulais donc?
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Il fut imprudent, et avoua:
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—Je voulais les demander.
112
Devenu un vieil homme, Léo rend un soir visite à sa sœur à Paris. Il revient de Saint-Sauveur, où il a voulu revoir le parc du château et la grille de la « Cour du Pâté ».
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—Voyons... Tu vois le loquet de la grille?
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Comme si j’allais le saisir,—de fer noir, poli et fondu—je le vis en effet...
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—Bon. Depuis toujours, quand on le tourne comme ça,—il mimait—et qu’on laisse aller la grille, alors elle s’ouvre par son propre poids, et en tournant elle dit...
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—“*I-î-îan...*” chantâmes-nous d’une seule voix, sur quatre notes.
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—Oui, dit mon frère en faisant danser fébrilement son genou gauche. J’ai tourné... J’ai laissé aller la grille... J’ai écouté... Tu sais ce qu’*ils* ont fait?
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—Non...
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—*Ils* ont huilé la grille, dit-il froidement.
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Il partit presque aussitôt. Il n’avait pas autre chose à me dire. Il recroisa les membranes humides de son grand vêtement, et s’en alla, dépossédé de quatre notes, son oreille musicienne tendue en vain, désormais, vers la plus délicate offrande, composée par un huis ancien, un grain de sable, une trace de rouille, et dédiée au seul enfant sauvage qui en fût digne.
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Adolescents, les deux sauvages ont pris en grippe un camarade trop bien mis, Mathieu M... Un jour, cachés dans un bois au-dessus de la route, ils le regardent passer sur son tricycle sans se montrer, puis racontent l’affût à leur petite sœur, déçue qu’il ne se soit rien passé.
122
Le cadet se leva d’un bond, il dansait sur place et ne se possédait plus:
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—Oui, c’est tout! Tu ne peux pas comprendre! On était là, couchés, on l’avait au ras du menton! Lui, sa cravate, sa raie de côté, ses manchettes, son nez qui reluisait! Ah! bon Dieu, c’était épatant!
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Il se pencha sur son aîné, le frôla du nez animalement:
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—C’était facile de le tuer, hein?
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Rigide, les yeux fermés, l’aîné ne répondit pas.
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—Et vous ne l’avez pas tué? m’étonnai-je.
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Ma surprise les arracha sans doute au bois obscur où ils avaient, invisibles, tremblé d’affût et de plaisir homicide, car ils éclatèrent de rire et redevinrent puérils à mes dépens:
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—Non, dit l’aîné, nous ne l’avons pas tué. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs...
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Vient enfin le mariage de la demi-sœur aînée, Juliette, que Sido désapprouve ouvertement.
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Ma demi-sœur, l’aînée de nous tous,—l’étrangère, l’agréable laide aux yeux thibétains—se fiança, à la veille de coiffer Sainte Catherine. Si ma mère n’osa empêcher ce mauvais mariage, elle ne tut pas ce qu’elle en pensait. De la rue de la Roche à la Gerbaude, de Bel-Air au Grand-Jeu, on ne parla que du mariage de ma sœur.
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—Juliette se marie? demandait-on à ma mère. C’est un événement!
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—Un accident, rectifiait “Sido”.
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Certains risquaient, aigrement:
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—Enfin, Juliette se marie! C’est inattendu! C’est un peu inespéré!
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—Non, repartait “Sido” belliqueuse, c’est désespéré. Qui peut retenir une fille de vingt-cinq ans?
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—Et qui épouse-t-elle?
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—Oh! mon Dieu, le premier chien coiffé...
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Les deux garçons, qui rechignaient à la noce, finissent par proposer d’eux-mêmes une messe en musique, qu’ils jouent à l’église. Mais au bal du soir, l’aîné n’y tient plus.
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Les violons du bal mirent fin au long repas, et rien qu’à les entendre les deux garçons frémirent comme des chevaux neufs. Le cadet, un peu gris, resta. Mais l’aîné, à bout d’efforts, disparut. Il sauta, pour pénétrer dans notre jardin, le mur de la rue des Vignes, erra autour de notre maison fermée, brisa une vitre et ma mère le trouva couché quand elle rentra lasse, triste, ayant remis sa fille, égarée et grelottante, aux mains d’un homme.
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Elle me contait plus tard cette petite aube poussiéreuse d’été, sa maison vide et comme pillée, sa fatigue sans joie, sa robe à “devant” perlé, les chats inquiets que la nuit et la voix de ma mère ramenaient. Elle me disait qu’elle avait trouvé son aîné endormi, les bras fermés sur sa poitrine, la bouche fraîche et les yeux clos, et tout empreint de sa sévérité de sauvage pur...
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—Songe donc, c’est pour être seul, loin de ces gens en sueur, pour être endormi et caressé par le vent de la nuit qu’il avait brisé un carreau! Y eut-il jamais un enfant aussi sage?
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Ce sage, je l’ai vu cent fois franchir la fenêtre, d’un bond réflexe, à chaque coup de sonnette qu’il ne prévoyait pas.
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Grisonnant, tôt vieilli de travail, il retrouvait l’élasticité de son adolescence pour sauter dans le jardin, et ses fillettes riaient de le voir. Ses accès de misanthropie, encore qu’il les combattît, lui creusaient le visage. Peut-être qu’il trouvait, captif, son préau chaque jour plus étroit, et qu’il se souvenait des évasions qui jadis le menaient à un lit d’enfant où il dormait demi-nu, chaste et voluptueusement seul.