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Adolphe — en 20 minutes

Adolphe — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement d’extraits réels du roman de Benjamin Constant, copiés mot pour mot et cousus bout à bout par de brèves liaisons éditoriales en italique. En une vingtaine de minutes, on traverse tout le livre : la conquête d’Ellénore, l’amour obtenu, la lassitude, l’impossibilité de rompre, et la mort.

2Adolphe a vingt-deux ans. Il vient d’achever ses études et raconte d’abord le caractère qu’il s’est formé auprès d’un père affectueux mais glacé, avec qui aucune confiance n’a jamais existé.
3Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j’étais plus jeune, je m’accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j’éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l’intérêt, l’assistance et jusqu’à la seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. Je contractai l’habitude de ne jamais parler de ce qui m’occupait, de ne me soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune et de l’animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui m’aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine absence d’abandon qu’aujourd’hui encore mes amis me reprochent, et une difficulté de causer sérieusement que j’ai toujours peine à surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent d’indépendance, une grande impatience des liens dont j’étais environné, une terreur invincible d’en former de nouveaux.
4Installé dans la petite ville de D., il s’ennuie, jusqu’au jour où le bonheur d’un ami lui donne l’idée d’aimer.
5Un jeune homme avec lequel j’étais assez lié cherchait depuis quelques mois à plaire à l’une des femmes les moins insipides de la société dans laquelle nous vivions : j’étais le confident très désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts il parvint à se faire aimer ; et, comme il ne m’avait point caché ses revers et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès : rien n’égalait ses transports et l’excès de sa joie. Le spectacle d’un tel bonheur me fit regretter de n’en avoir pas essayé encore ; je n’avais point eu jusqu’alors de liaison de femme qui pût flatter mon amour-propre ; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes yeux ; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon cœur.
6Chez un comte de quarante ans dont la famille est alliée à la sienne, il rencontre Ellénore, Polonaise ruinée, sa maîtresse depuis dix ans, mère de ses deux enfants.
7Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c’est que la fortune du comte de P** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévouement, avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes, avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même de joie, que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s’empêcher de rendre justice à la pureté de ses motifs et au désintéressement de sa conduite.
8Ellénore, en un mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se trouvait rangée ; et comme elle sentait que la réalité était plus forte qu’elle, et que ses efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort malheureuse.
9Offerte à mes regards dans un moment où mon cœur avait besoin d’amour, ma vanité de succès, Ellénore me parut une conquête digne de moi.
10Je ne croyais point aimer Ellénore ; mais déjà je n’aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle m’occupait sans cesse : je formais mille projets ; j’inventais mille moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se croit sûre du succès parce qu’elle n’a rien essayé.
11Trop timide pour parler, il écrit. Ellénore répond avec bonté, mais refuse de le recevoir et quitte la ville.
12Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s’irritant de l’obstacle, s’empara de toute mon existence. L’amour, qu’une heure auparavant je m’applaudissais de feindre, je crus tout à coup l’éprouver avec fureur.
13Un mois plus tard, elle revient. Au souper donné pour son retour, il lui offre le bras.
14« Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars à l’instant, j’abandonne mon pays, ma famille et mon père, je romps tous mes liens, j’abjure tous mes devoirs, et je vais, n’importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à empoisonner. – Adolphe ! » me répondit-elle ; et elle hésitait.
15Je passai la nuit sans dormir. Il n’était plus question dans mon âme ni de calculs ni de projets ; je me sentais, de la meilleure foi du monde, véritablement amoureux.
16Le lendemain, à onze heures, il plaide.
17Vous connaissez ma situation, ce caractère qu’on dit bizarre et sauvage, ce cœur étranger à tous les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de l’isolement auquel il est condamné. Votre amitié me soutenait : sans cette amitié je ne puis vivre. J’ai pris l’habitude de vous voir ; vous avez laissé naître et se former cette douce habitude : qu’ai-je fait pour perdre cette unique consolation d’une existence si triste et si sombre ? Je suis horriblement malheureux ; je n’ai plus le courage de supporter un si long malheur ; je n’espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir : mais je dois vous voir s’il faut que je vive. »
18Ellénore fut émue. Elle m’imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit à me recevoir que rarement, au milieu d’une société nombreuse, avec l’engagement que je ne lui parlerais jamais d’amour. Je promis ce qu’elle voulut.
19Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu’elle m’avait prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour ; elle se familiarisa par degrés avec ce langage : bientôt elle m’avoua qu’elle m’aimait.
20L’amour supplée aux longs souvenirs, par une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du passé : l’amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d’avoir vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était presque étranger. L’amour n’est qu’un point lumineux, et néanmoins il semble s’emparer du temps.
21Après des semaines de résistance, elle cède.
22Elle se donna enfin tout entière.
23Malheur à l’homme qui, dans les premiers moments d’une liaison d’amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle ! Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu’il vient d’obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu’il pourra s’en détacher !
24Charme de l’amour ! qui pourrait vous peindre ! Cette persuasion que nous avons trouvé l’être que la nature avait destiné pour nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre âme qu’une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de plaisir dans la présence, et dans l’absence tant d’espoir, ce détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de l’amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire !
25Le charme dure peu. Les exigences d’Ellénore pèsent, les heures sont comptées d’avance.
26Ellénore était sans doute un vif plaisir dans mon existence, mais elle n’était plus un but : elle était devenue un lien.
27Le comte revient, soupçonne, se refroidit. Adolphe supplie Ellénore de le laisser espacer ses visites.
28« De manière ou d’autre, me dit-elle enfin, vous partirez bientôt ; ne devançons pas ce moment ; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures : des jours, des heures, c’est tout ce qu’il me faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras. »
29Le père d’Adolphe le rappelle ; Ellénore obtient qu’il demande six mois de sursis. Le sursis accordé, il s’en irrite, et la scène éclate.
30Nous nous embrassâmes : mais un premier coup était porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé tous deux des mots irréparables ; nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu’on est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de les répéter.
31Quatre mois plus tard, le comte interdit à Ellénore de recevoir Adolphe. Elle fait aussitôt appeler celui-ci.
32« Le comte, me dit-elle, me défend de vous recevoir : je ne veux point obéir à cet ordre tyrannique. J’ai suivi cet homme dans la proscription, j’ai sauvé sa fortune : je l’ai servi dans tous ses intérêts. Il peut se passer de moi maintenant : moi, je ne puis me passer de vous. »
33Deux jours plus tard, il la retrouve installée dans un logement de trois pièces, au troisième étage.
34« Tout est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J’ai de ma fortune particulière soixante-quinze louis de rente ; c’est assez pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous ; vous reviendrez peut-être me voir. »
35Le monde ne pardonne pas ce sacrifice.
36Ellénore perdit en un instant le fruit de dix années de dévouement et de constance : on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans scrupule à mille inclinations successives.
37Adolphe se bat en duel pour elle, est blessé ; elle le veille nuit et jour.
38C’est un affreux malheur de n’être pas aimé quand on aime ; mais c’en est un bien grand d’être aimé avec passion quand on n’aime plus.
39Il part enfin chez son père, promet de revenir. Ellénore le rejoint ; une scène de trois heures les sépare sans réparation. Le soir même, son père lui parle.
40« On m’assure que l’ancienne maîtresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai toujours laissé une grande liberté, et je n’ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons ; mais il ne vous convient pas, à votre âge, d’avoir une maîtresse avouée ; et je vous avertis que j’ai pris des mesures pour qu’elle s’éloigne d’ici. »
41Adolphe apprend qu’Ellénore doit être chassée de la ville dès le lendemain.
42« Ellénore chassée ! m’écriai-je, chassée avec opprobre ! Elle qui n’est venue ici que pour moi, elle dont j’ai déchiré le cœur, elle dont j’ai sans pitié vu couler les larmes ! Où donc reposerait-elle sa tête, l’infortunée, errante et seule dans un monde dont je lui ai ravi l’estime ? À qui dirait-elle sa douleur ? »
43Il commande une chaise de poste et l’enlève à l’aube. Pendant la route, elle lui arrache la vérité.
44« Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même ; vous êtes généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée ; vous croyez avoir de l’amour, et vous n’avez que de la pitié. » Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes ? Pourquoi me révéla-t-elle un secret que je voulais ignorer ?
45Ils s’établissent à Caden, en Bohême. Le comte offre à Ellénore la moitié de sa fortune si elle quitte Adolphe : elle refuse. Adolphe se décide alors à parler.
46« Chère amie, lui dis-je, on lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés des hommes ; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances. En vain l’on s’obstine à ne consulter que son cœur ; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également indigne de vous et de moi ; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-même. »
47Il ajoute, la voix précipitée, que l’amour, il ne l’a plus. Elle reste immobile ; il lui prend la main, la trouve froide.
48« Que me voulez-vous ? me dit-elle ; ne suis-je pas seule, seule dans l’univers, seule sans un être qui m’entende ? Qu’avez-vous encore à me dire ? ne m’avez-vous pas tout dit ? Tout n’est-il pas fini, fini sans retour ? Laissez-moi, quittez-moi ; n’est-ce pas là ce que vous désirez ? » Elle voulut s’éloigner, elle chancela ; j’essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds ; je la relevai, je l’embrassai, je rappelai ses sens. « Ellénore, m’écriai-je, revenez à vous, revenez à moi ; je vous aime d’amour, de l’amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous fussiez plus libre dans votre choix. » Crédulités du cœur, vous êtes inexplicables ! Ces simples paroles, démenties par tant de paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la confiance ; elle me les fit répéter plusieurs fois : elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut : elle s’enivra de son amour, qu’elle prenait pour le nôtre ; elle confirma sa réponse au comte de P**, et je me vis plus engagé que jamais.
49*Le père d’Ellénore meurt et lui laisse ses biens : ils partent pour la Pologne. Là, le baron de T**, ministre et ami du père d’Adolphe, le reçoit et lui parle sans ménagement.*
50Que voulez-vous donc faire ? Elle a dix ans de plus que vous ; vous en avez vingt-six ; vous la soignerez dix ans encore ; elle sera vieille ; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L’ennui s’emparera de vous, l’humeur s’emparera d’elle ; elle vous sera chaque jour moins agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire ; et le résultat d’une naissance illustre, d’une fortune brillante, d’un esprit distingué, sera de végéter dans un coin de la Pologne, oublié de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous. Je n’ajoute qu’un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes : les lettres, les armes, l’administration ; vous pouvez aspirer aux plus illustres alliances ; vous êtes fait pour aller à tout : mais souvenez-vous bien qu’il y a, entre vous et tous les genres de succès, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ellénore.
51Adolphe défend Ellénore avec véhémence.
52Personne que moi, je le répète, ne peut juger Ellénore ; personne n’apprécie assez la vérité de ses sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu’elle aura besoin de moi, je resterai près d’elle.
53Je sortis en achevant ces paroles : mais qui m’expliquera par quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s’éteignit avant même que j’eusse fini de les prononcer ?
54Comme les avares se représentent dans les trésors qu’ils entassent tous les biens que ces trésors pourraient acheter, j’apercevais dans Ellénore la privation de tous les succès auxquels j’aurais pu prétendre. Ce n’était pas une carrière seule que je regrettais : comme je n’avais essayé d’aucune, je les regrettais toutes.
55Il erre toute la nuit dans la campagne, et l’idée de la mort finit par l’apaiser.
56Le jour s’affaiblissait : le ciel était serein ; la campagne devenait déserte ; les travaux des hommes avaient cessé, ils abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent graduellement une teinte plus grave et plus imposante.
57De retour, il finit par confier à une amie d’Ellénore ce qu’il n’avait jamais dit à personne : qu’il ne l’aime plus.
58C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.
59Ellénore, pour ranimer son amour, se met à recevoir les hommages de tous ; Adolphe n’en éprouve aucune jalousie, seulement l’espoir d’être libre.
60En relevant ainsi les défauts d’Ellénore, c’est moi que j’accuse et que je condamne. Un mot de moi l’aurait calmée : pourquoi n’ai-je pu prononcer ce mot ?
61Ce fut alors que, plus d’une fois, je la vis se lever pâle et prophétique : « Adolphe, s’écriait-elle, vous ne savez pas le mal que vous faites ; vous l’apprendrez un jour, vous l’apprendrez par moi, quand vous m’aurez précipitée dans la tombe. » Malheureux ! lorsqu’elle parlait ainsi, que ne m’y suis-je jeté moi-même avant elle !
62Le baron reprend son ascendant. Un soir, poussé à bout par une lettre amère d’Ellénore, Adolphe s’engage devant lui.
63« Oui, m’écriai-je, je le prends, l’engagement de rompre avec Ellénore, j’oserai le lui déclarer moi-même, vous pouvez d’avance en instruire mon père. »
64J’étais arrivé auprès d’elle, décidé à tout lui dire. Accusé par elle, le croira-t-on ? je ne m’occupai qu’à tout éluder. Je niai même, oui, je niai ce jour-là ce que j’étais déterminé à lui déclarer le lendemain.
65Les trois jours qu’il s’était fixés s’écoulent sans qu’il parle.
66Ce jour se passa comme le précédent. J’écrivis à M. de T** pour lui demander du temps encore : et, comme il est naturel aux caractères faibles de le faire, j’entassai dans ma lettre mille raisonnements pour justifier mon retard, pour démontrer qu’il ne changeait rien à la résolution que j’avais prise, et que, dès l’instant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellénore comme brisés pour jamais.
67Une nuit, un bruit inusité traverse le château.
68Quel fut mon étonnement, lorsqu’on me dit que depuis douze heures elle avait une fièvre ardente, qu’un médecin que ses gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu’elle avait défendu impérieusement que l’on m’avertît ou qu’on me laissât pénétrer jusqu’à elle !
69J’entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. L’une était la mienne au baron de T**, l’autre était de lui-même à Ellénore. Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse énigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore aux derniers adieux s’étaient tournés de la sorte contre l’infortunée que j’aspirais à ménager.
70Je m’approchai d’elle : elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai : elle tressaillit. « Quel est ce bruit ? s’écria-t-elle ; c’est la voix qui m’a fait du mal. »
71Elle dort longtemps, puis le fait entrer.
72« Que je n’entende de vous, dit-elle, aucun mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m’oppose à rien ; mais que cette voix que j’ai tant aimée, que cette voix qui retentissait au fond de mon cœur n’y pénètre pas pour le déchirer. Adolphe, Adolphe, j’ai été violente, j’ai pu vous offenser ; mais vous ne savez pas ce que j’ai souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez ! »
73Il jure de ne jamais la quitter ; elle l’écoute sans y croire tout à fait.
74Ne vous reprochez rien, quoi qu’il arrive. Vous avez été bon pour moi. J’ai voulu ce qui n’était pas possible. L’amour était toute ma vie : il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore. »
75C’était une de ces journées d’hiver où le soleil semble éclairer tristement la campagne grisâtre, comme s’il regardait en pitié la terre qu’il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir. « Il fait bien froid, lui dis-je. – N’importe, je voudrais me promener avec vous. » Elle prit mon bras ; nous marchâmes longtemps sans rien dire ; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi presque tout entière. « Arrêtons-nous un instant. – Non, me répondit-elle, j’ai du plaisir à me sentir encore soutenue par vous. » Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein ; mais les arbres étaient sans feuilles ; aucun souffle n’agitait l’air, aucun oiseau ne le traversait : tout était immobile, et le seul bruit qui se fît entendre était celui de l’herbe glacée qui se brisait sous nos pas. « Comme tout est calme, me dit Ellénore ; comme la nature se résigne ! Le cœur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner ? » Elle s’assit sur une pierre ; tout à coup elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l’appuya sur ses deux mains. J’entendis quelques mots prononcés à voix basse. Je m’aperçus qu’elle priait. Se relevant enfin : « Rentrons, dit-elle, le froid m’a saisie. J’ai peur de me trouver mal. Ne me dites rien ; je ne suis pas en état de vous entendre. »
76Elle s’affaiblit de jour en jour. Un médecin annonce qu’elle ne vivra pas vingt-quatre heures.
77Tout à coup Ellénore s’élança par un mouvement subit ; je la retins dans mes bras : un tremblement convulsif agitait tout son corps ; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quelque objet menaçant qui se dérobait à mes regards : elle se relevait, elle retombait, on voyait qu’elle s’efforçait de fuir ; on eût dit qu’elle luttait contre une puissance physique invisible qui, lassée d’attendre le moment funeste, l’avait saisie et la retenait pour l’achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin à l’acharnement de la nature ennemie ; ses membres s’affaissèrent, elle sembla reprendre quelque connaissance : elle me serra la main ; elle voulut pleurer, il n’y avait plus de larmes ; elle voulut parler, il n’y avait plus de voix : elle laissa tomber, comme résignée, sa tête sur le bras qui l’appuyait ; sa respiration devint plus lente ; quelques instants après elle n’était plus.
78Je sentis le dernier lien se rompre, et l’affreuse réalité se placer à jamais entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que j’avais tant regrettée ! Combien elle manquait à mon cœur, cette dépendance qui m’avait révolté souvent ! Naguère toutes mes actions avaient un but ; j’étais sûr, par chacune d’elles, d’épargner une peine ou de causer un plaisir : je m’en plaignais alors ; j’étais impatienté qu’un œil ami observât mes démarches, que le bonheur d’un autre y fût attaché. Personne maintenant ne les observait ; elles n’intéressaient personne ; nul ne me disputait mon temps ni mes heures ; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J’étais libre, en effet, je n’étais plus aimé : j’étais étranger pour tout le monde.
79Parmi les papiers d’Ellénore, il trouve la lettre qu’il avait promis de brûler sans la lire.
80« Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi ? Quel est mon crime ? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle pitié bizarre n’osez-vous rompre un lien qui vous pèse, et déchirez-vous l’être malheureux près de qui votre pitié vous retient ? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins généreux ? Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible ? L’idée de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arrêter ! Qu’exigez-vous ? Que je vous quitte ? Ne voyez-vous pas que je n’en ai pas la force ? Ah ! c’est à vous, qui n’aimez pas, c’est à vous à la trouver, cette force, dans ce cœur lassé de moi, que tant d’amour ne saurait désarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes, vous me ferez mourir à vos pieds. »
81Elle mourra, cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue ; elle mourra : vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle vous êtes impatient de vous mêler ! Vous les connaîtrez, ces hommes que vous remerciez aujourd’hui d’être indifférents ; et peut-être un jour, froissé par ces cœurs arides, vous regretterez ce cœur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui eût bravé mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez plus récompenser d’un regard. »
82Le manuscrit s’achève sur deux lettres. Celui qui l’a lu presse l’éditeur de le publier.
83Le malheur d’Ellénore prouve que le sentiment le plus passionné ne saurait lutter contre l’ordre des choses. La société est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle mêle trop d’amertumes à l’amour qu’elle n’a pas sanctionné ; elle favorise ce penchant à l’inconstance, et cette fatigue impatiente, maladies de l’âme, qui la saisissent quelquefois subitement au sein de l’intimité.
84L’éditeur, en réponse, refuse d’absoudre le héros.
85Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.