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Comédie en cinq actes et en vers (1644) : à Paris, Dorante, jeune homme revenu de Poitiers, enchaîne les mensonges pour séduire une inconnue croisée aux Tuileries, échapper au mariage que son père lui destine et se tirer des querelles qu'il provoque.
Le Menteur — en 20 minutes
1Voici Le Menteur traversé par ses scènes les plus vives : de vrais extraits de la comédie en vers de Corneille, mis bout à bout dans l'ordre de la pièce et reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l'essentiel de l'histoire de Dorante, qui ment comme il respire.
2Paris, le jardin des Tuileries. Dorante, qui vient de quitter ses études de droit à Poitiers, s'y promène avec son valet Cliton.
4À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée :
5L’attente où j’ai vécu n’a point été trompée ;
6Mon père a consenti que je suive mon choix,
7Et j’ai fait banqueroute à ce fatras de lois.
8Mais puisque nous voici dedans les Tuileries,
9Le pays du beau monde et des galanteries,
10Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier ?
11Ne vois-tu rien en moi qui sente l’écolier ?
12Comme il est malaisé qu’aux royaumes du Code
13On apprenne à se faire un visage à la mode,
14J’ai lieu d’appréhender…
15Une jeune femme trébuche devant lui : c'est Clarice, qui se promène avec son amie Lucrèce et sa suivante Isabelle.
16Clarice, faisant un faux pas, et comme se laissant choir.
18Dorante, lui donnant la main.
19Ce malheur me rend un favorable office,
20Puisqu’il me donne lieu de ce petit service ;
21Et c’est pour moi, Madame, un bonheur souverain
22Que cette occasion de vous donner la main.
23Aussitôt, pour plaire, Dorante s'invente un passé de soldat.
25C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
26Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
27C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
28Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
29Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
30Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;
31Et je n’ai pu trouver que cette occasion
32À vous entretenir de mon affection.
34Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
36Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
38Que lui va-t-il conter ?
40Et durant ces quatre ans
41Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
42Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
43Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
44Et même la gazette a souvent divulgués…
45Cliton, le tirant par la basque.
46Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
50Vous rêvez, dis-je, ou…
54Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
56Les dames parties, Cliton rapporte ce que lui a dit leur cocher. Dorante en conclut, à tort, que celle qui lui a parlé s'appelle Lucrèce.
60J’en sais ce qu’on en peut savoir.
61La langue du cocher a fait tout son devoir.
62« La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse,
63Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce. »
67Royale, et l’autre y loge aussi.
68Il n’en sait pas le nom, mais j’en prendrai souci.
70Ne te mets point, Cliton, en peine de l’apprendre.
71Celle qui m’a parlé, celle qui m’a su prendre,
72C’est Lucrèce, ce l’est sans aucun contredit :
73Sa beauté m’en assure, et mon cœur me le dit.
75Quoique mon sentiment doive respect au vôtre,
76La plus belle des deux, je crois que ce soit l’autre.
77Arrivent deux vieux amis, Alcippe et Philiste. Alcippe raconte qu'on a donné la veille une fête sur l'eau à une dame, sans savoir par qui. Dorante s'en déclare l'auteur.
79Je ris de vous voir étonné
80D’un divertissement que je me suis donné.
86Et déjà vous avez fait maîtresse ?
88Si je n’en avois fait, j’aurois bien peu d’adresse,
89Moi qui depuis un mois suis ici de retour.
90Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour :
91De nuit, incognito, je rends quelques visites ;
93Cliton, à Dorante, à l’oreille.
94Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.
96Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir…
98J’enrage de me taire et d’entendre mentir !
99Et il décrit en détail la fête qu'il n'a jamais donnée.
100Dorante, revenant à eux.
101Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
102J’avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
103Les quatre contenoient quatre chœurs de musique,
104Capables de charmer le plus mélancolique.
105Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;
106Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
107Qui tour à tour dans l’air poussoient des harmonies
108Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.
109Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès
110De rameaux enlacés pour conserver le frais,
111Dont chaque extrémité portoit un doux mélange
112De bouquets de jasmin, de grenade et d’orange.
113Je fis de ce bateau la salle du festin :
114Là je menai l’objet qui fait seul mon destin ;
115De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
116Et la collation fut aussitôt servie.
117Je ne vous dirai point les différents apprêts,
118Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
119Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délices
120On servit douze plats, et qu’on fit six services,
121Cependant que les eaux, les rochers et les airs
122Répondoient aux accents de nos quatre concerts.
123Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,
124S’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
125Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux
126D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
127Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
128Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre.
129Après ce passe-temps on dansa jusqu’au jour,
130Dont le soleil jaloux avança le retour :
131S’il eût pris notre avis, sa lumière importune
132N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;
133Mais n’étant pas d’humeur à suivre nos désirs,
134Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.
135Alcippe, qui aime Clarice et croit la reconnaître dans la dame de cette nuit, s'éloigne dévoré de jalousie.
136Alcippe, à Philiste, en s’en allant.
139Sans raison toutefois votre âme en est saisie :
140Les signes du festin ne s’accordent pas bien.
142Le lieu s’accorde, et l’heure ; et le reste n’est rien.
143Seul avec Cliton, Dorante explique pourquoi il se fait passer pour un guerrier.
145Oh ! le beau compliment à charmer une dame,
146De lui dire d’abord : « J’apporte à vos beautés
147Un cœur nouveau venu des universités ;
148Si vous avez besoin de lois et de rubriques,
149Je sais le Code entier avec les Authentiques,
150Le Digeste nouveau, le vieux, l’*Infortiat*,
151Ce qu’en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ! »
152Qu’un si riche discours nous rend considérables !
153Qu’on amollit par là de cœurs inexorables !
154Qu’un homme à paragraphe est un joli galant !
155On s’introduit bien mieux à titre de vaillant :
156Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimace,
157À mentir à propos, jurer de bonne grâce,
158Étaler force mots qu’elles n’entendent pas,
159Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas,
160Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
161Plus ils blessent l’oreille, et plus leur semblent rares,
162Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
163Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :
164Sans ordre et sans raison, n’importe, on les étonne ;
165On leur fait admirer les bayes qu’on leur donne,
166Et tel, à la faveur d’un semblable débit,
167Passe pour homme illustre, et se met en crédit.
168Place Royale. Géronte, le père de Dorante, veut marier son fils à Clarice. Celle-ci, lasse d'attendre Alcippe, dont le père diffère depuis deux ans le mariage promis, veut connaître ce prétendant ; sa suivante Isabelle a une idée.
170Pour en venir à bout sans que rien s’y hasarde,
171Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ;
172Elle n’a point d’amants qui deviennent jaloux :
173Qu’elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître
174Qu’elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre.
175Comme il est jeune encore, on l’y verra voler ;
176Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler,
177Sans qu’Alcippe jamais en découvre l’adresse,
178Ni que lui-même pense à d’autres qu’à Lucrèce.
179Mais Alcippe surgit, furieux : il a entendu le récit de Dorante.
181La nuit étoit fort noire alors que tu le vis.
182Il ne t’a pas donné quatre chœurs de musique,
183Une collation superbe et magnifique,
184Six services de rang, douze plats à chacun ?
185Son entretien alors t’étoit fort importun ?
186Quand ses feux d’artifice éclairoient le rivage,
187Tu n’eus pas le loisir de le voir au visage ?
188Tu n’as pas avec lui dansé jusques au jour,
189Et tu ne l’as pas vu pour le moins au retour ?
190T’en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte.
192Je ne rougirai point pour le récit d’un conte.
193Géronte, de son côté, annonce à son fils qu'il lui a choisi une épouse, Clarice. Dorante, qui croit aimer une certaine « Lucrèce », cherche une issue.
195Mais s’il est impossible ?
197Impossible ! et comment ?
199Souffrez qu’aux yeux de tous
200Pour obtenir pardon j’embrasse vos genoux.
207Parle donc, et te lève.
209Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève.
210Pressé de nommer sa prétendue épouse, il improvise un roman entier.
212Orphise ; et son père, Armédon.
214Je n’ai jamais ouï ni l’un ni l’autre nom.
217Je la vis presque à mon arrivée.
218Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée,
219Tant elle avoit d’appas, et tant son œil vainqueur
220Par une douce force assujettit mon cœur !
221Je cherchai donc chez elle à faire connoissance ;
222Et les soins obligeants de ma persévérance
223Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
224Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.
225J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
226Et j’étendis si loin mes petites conquêtes,
227Qu’en son quartier souvent je me coulois sans bruit,
228Pour causer avec elle une part de la nuit.
229Un soir que je venois de monter dans sa chambre
230(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;
231Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
232Ce soir même son père en ville avoit soupé ;
233Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
234Transit, rougit, pâlit, me cache en sa ruelle,
235Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !)
236Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
237Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue :
238Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;
239Lui propose un parti qu’on lui venoit d’offrir.
240Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir !
241Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
242Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
243Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
244Le bonhomme partoit quand ma montre sonna ;
245Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
246« Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?
247— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
248Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
249N’ayant point d’horlogiers au lieu de sa demeure :
250Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
251— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
252Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
253Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
254Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
255Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
256Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
257Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte.
258Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
259Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
260Son fils et deux valets me coupent le chemin.
261Furieux de ma perte, et combattant de rage,
262Au milieu de tous trois je me faisois passage,
263Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
264Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
265Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
266De sa frayeur première aucunement remise,
267Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
268Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
269Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,
270Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles :
271Nous nous barricadons, et dans ce premier feu,
272Nous croyons gagner tout à différer un peu.
273Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
274D’une chambre voisine on perce la muraille :
275Alors me voyant pris, il fallut composer.
276Géronte, attendri, pardonne et court se dégager auprès du père de Clarice. Dorante triomphe devant son valet.
278Que dis-tu de l’histoire, et de mon artifice ?
279Le bonhomme en tient-il ? m’en suis-je bien tiré ?
280Quelque sot en ma place y seroit demeuré ;
281Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,
282Et malgré son amour, se fût laissé contraindre.
283Oh ! l’utile secret que mentir à propos !
285Quoi ? ce que vous disiez n’est pas vrai ?
288Et tu ne viens d’ouïr qu’un trait de gentillesse
289Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.
290Coup sur coup arrivent un billet de Lucrèce, qui lui donne rendez-vous la nuit à sa fenêtre (c'est la ruse d'Isabelle), puis un billet d'Alcippe, apporté par son valet Lycas.
293(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.)
294J’ignore quelle offense
295Peut d’Alcippe avec moi rompre l’intelligence ;
296Mais n’importe, dis-lui que j’irai volontiers.
298(Lycas rentre, et Dorante continue seul.)
299Je revins hier au soir de Poitiers,
300D’aujourd’hui seulement je produis mon visage,
301Et j’ai déjà querelle, amour et mariage :
302Pour un commencement ce n’est point mal trouvé.
303Vienne encore un procès, et je suis achevé.
304Se charge qui voudra d’affaires plus pressantes,
305Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes :
306Je pardonne à qui mieux s’en pourra démêler.
307Mais allons voir celui qui m’ose quereller.
308Le duel a eu lieu ; Philiste a séparé les deux amis. Pour apaiser Alcippe, Dorante ajoute un mensonge.
310Si vous pouviez encor douter de mon courage,
311Je ne vous guérirois ni d’erreur ni d’ombrage,
312Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ;
313Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux,
314Écoutez en deux mots l’histoire démêlée :
315Celle que cette nuit sur l’eau j’ai régalée
316N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux ;
317Car elle est mariée, et ne peut être à vous.
318Depuis peu pour affaire elle est ici venue,
319Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.
320Mais Philiste a enquêté : la fête était donnée à d'autres dames, et Dorante, arrivé de Poitiers la veille, a dormi chez lui toute la nuit.
324N’est rien qu’un pur mensonge ;
325Ou, quand il l’a donnée, il l’a donnée en songe.
327Dorante, en ce combat si peu prémédité,
328M’a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté.
329La valeur n’apprend point la fourbe en son école :
330Tout homme de courage est homme de parole ;
331À des vices si bas il ne peut consentir,
332Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
335Dorante, à ce que je présume,
336Est vaillant par nature et menteur par coutume.
337La nuit venue, à la fenêtre de Lucrèce, c'est Clarice qui parle sous le nom de son amie, Lucrèce à ses côtés. Dorante, qui croit parler à Lucrèce, s'entend reprocher son mariage.
339Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?
341Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ;
342Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
344Est-il un plus grand fourbe ?
346Il ne sait que mentir.
347Il offre de l'épouser dès le lendemain ; Clarice lui répond par la liste de ses mensonges.
349C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
350Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
351Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;
352Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
353Que depuis une année il fait ici sa cour ;
354Qui donne toute nuit festin, musique et danse,
355Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
356Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
357Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
358Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.
359Dorante avoue alors avoir feint son mariage, pour rester fidèle, dit-il, à « Lucrèce ».
361Il fait pièce nouvelle, écoutons.
364A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;
365Et par ce mariage au besoin inventé,
366J’ai su rompre celui qu’on m’avoit apprêté.
367Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,
368Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;
369Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,
370Et joignez à ces noms celui de votre amant.
371Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;
372J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;
373Et libre pour entrer en des liens si doux,
374Je me fais marié pour toute autre que vous.
375Clarice doute ; il lui récite ce qu'il sait de la famille de Lucrèce, que Cliton s'est fait conter.
377Je ne vous connois pas ! Vous n’avez plus de mère ;
378Périandre est le nom de Monsieur votre père ;
379Il est homme de robe, adroit et retenu ;
380Dix mille écus de rente en font le revenu ;
381Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie ;
382Vous aviez une sœur qui s’appeloit Julie.
383Vous connois-je à présent ? dites encor que non.
385Cousine, il te connoît, et t’en veut tout de bon.
386Interrogé sur Clarice, Dorante la dénigre devant elle-même ; outrée, elle le congédie. Il reste seul avec son valet.
388À chaque bout de champ vous mentez comme un diable.
392Quand un menteur la dit,
393En passant par sa bouche elle perd son crédit.
394Le lendemain matin, Dorante guette la fenêtre de Lucrèce. Cliton a entendu dire qu'Alcippe s'était battu : son maître saisit l'occasion.
396Nous nous battîmes hier, et j’avois fait serment
397De ne parler jamais de cet événement ;
398Mais à toi, de mon cœur l’unique secrétaire,
399À toi, de mes secrets le grand dépositaire,
400Je ne cèlerai rien, puisque je l’ai promis.
401Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :
402Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ;
403Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,
404Nous sûmes l’un à l’autre en secret protester
405Qu’à la première vue il en faudroit tâter.
406Hier nous nous rencontrons ; cette ardeur se réveille,
407Fait de notre embrassade un appel à l’oreille ;
408Je me défais de toi, j’y cours, je le rejoins,
409Nous vidons sur le pré l’affaire sans témoins ;
410Et le perçant à jour de deux coups d’estocade
411Je le mets hors d’état d’être jamais malade :
412Il tombe dans son sang.
414À ce compte il est mort ?
416Je le laissai pour tel.
418Certes, je plains son sort :
419Il étoit honnête homme ; et le ciel ne déploie…
420Arrive Alcippe, bien vivant et tout joyeux : son père vient d'arriver, il va épouser Clarice.
422Cependant qu’au logis mon père se délasse,
423J’ai voulu par devoir prendre l’heure du sien.
425Les gens que vous tuez se portent assez bien.
426Dorante se tire d'affaire en invoquant un remède merveilleux. Géronte survient : il veut que son fils aille chercher à Poitiers cette épouse qu'il brûle de connaître.
428De vos civilités il sera bien surpris,
429Et pour moi, je suis prêt ; mais je perdrai ma peine :
430Il ne souffrira pas encor qu’on vous l’amène ;
435Et de plus de six mois.
437Que de ravissements je sens à cette fois !
438Mais au moment d'écrire au beau-père, Géronte en a oublié le nom.
444Pyrandre ! tu m’as dit tantôt un autre nom :
445C’étoit, je m’en souviens, oui, c’étoit Armédon.
447Oui, c’est là son nom propre, et l’autre d’une terre ;
448Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre,
449Et se sert si souvent de l’un et l’autre nom,
450Que tantôt c’est Pyrandre, et tantôt Armédon.
452C’est un abus commun qu’autorise l’usage,
453Et j’en usois ainsi du temps de mon jeune âge.
454Adieu : je vais écrire.
457Enfin j’en suis sorti.
459Il faut bonne mémoire après qu’on a menti.
460Dorante achète Sabine, la femme de chambre de Lucrèce, pour faire porter une lettre. Sabine confie à Cliton ce qui retient sa maîtresse, qui lira la lettre en feignant de l'avoir déchirée.
462Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles ;
463Elle l’aime, et son cœur n’y sauroit consentir,
464Parce que d’ordinaire il ne fait que mentir.
465Hier même elle le vit dedans les Tuileries,
466Où tout ce qu’il conta n’étoit que menteries.
467Il en a fait autant depuis à deux ou trois.
469Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.
470Géronte interroge Philiste, qui connaît Poitiers : personne n'y a jamais entendu parler de Pyrandre, d'Armédon ni d'Orphise. Le père comprend ; resté seul, Géronte éclate.
471Ô vieillesse facile ! Ô jeunesse impudente !
472Ô de mes cheveux gris honte trop évidente !
473Est-il dessous le ciel père plus malheureux ?
474Est-il affront plus grand pour un cœur généreux ?
475Dorante n’est qu’un fourbe ; et cet ingrat que j’aime,
476Après m’avoir fourbé, me fait fourber moi-même ;
477Et d’un discours en l’air, qu’il forge en imposteur,
478Il me fait la trompette et le second auteur !
479Comme si c’étoit peu pour mon reste de vie
480De n’avoir à rougir que de son infamie,
481L’infâme, se jouant de mon trop de bonté,
482Me fait encor rougir de ma crédulité !
485Êtes-vous gentilhomme ?
487Ah ! rencontre fâcheuse !
488Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
490Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?
492Avec toute la France aisément je le croi.
494Et ne savez-vous point avec toute la France
495D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,
496Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
497Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang ?
499J’ignorerois un point que n’ignore personne,
500Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ?
502Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,
503Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
504Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;
505Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire ;
506Et dans la lâcheté du vice où je te voi,
507Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
508Dorante, pour se justifier, avoue cette fois aimer Lucrèce et supplie son père de la demander pour lui. Géronte accepte, à ses conditions.
510Tu ne meurs pas de honte
511Qu’il faille que de lui je fasse plus de conte,
512Et que ton père même, en doute de ta foi,
513Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi !
514Écoute : je suis bon, et malgré ma colère,
515Je veux encore un coup montrer un cœur de père,
516Je veux encore un coup pour toi me hasarder.
517Je connois ta Lucrèce, et la vais demander ;
518Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive…
520Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.
522Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :
523Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
524Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce
525Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,
526Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ;
527Autrement souviens-toi du serment que je fais :
528Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
529Que tu ne mourras point que de la main d’un père,
530Et que ton sang indigne à mes pieds répandu
531Rendra prompte justice à mon honneur perdu.
532Resté seul avec Cliton, Dorante découvre qu'il hésite.
534Je l’aime, et sur ce point ta défiance est vaine ;
535Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gêne.
536Si son père et le mien ne tombent point d’accord,
537Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.
538Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux seroit conclue,
539Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ?
540J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
541Sa compagne, ou je meure ! a beaucoup d’agrément.
542Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,
543De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée :
544Mon cœur entre les deux est presque partagé,
545Et celle-ci l’auroit s’il n’étoit engagé.
546Cliton croit savoir que cette compagne est Clarice, déjà promise à Alcippe : Dorante se résout à revenir à « Lucrèce ». Sabine, payée une seconde fois, avoue que Lucrèce a lu sa lettre tout entière.
554Quand elle vous croira.
556Quand elle me croira ? Que ma joie est extrême !
558Quand elle vous croira, dites qu’elle vous aime.
559Clarice et Lucrèce paraissent ensemble. Dorante, qui prend toujours Clarice pour Lucrèce, lui fait sa cour, jusqu'à ce que Clarice appelle son amie par son nom.
561Lucrèce ! que dit-elle ?
563Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ;
564Mais laquelle des deux ? J’en ai le mieux jugé,
565Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.
567Cette nuit à la voix j’ai cru la reconnoître.
569Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre ;
570Sabine m’en a fait un secret entretien.
572Bonne bouche, j’en tiens ; mais l’autre la vaut bien ;
573Et comme dès tantôt je la trouvois bien faite,
574Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette.
575Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu
576Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
577Retournant la situation, Dorante prétend avoir reconnu Clarice dès la nuit et s'être joué d'elle ; puis il se tourne vers la vraie Lucrèce.
579J’aime de ce courroux les principes cachés :
580Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
581Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :
582Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.
583Lucrèce doute encore ; Dorante s'en remet au témoignage de son père, puis rend Clarice à Alcippe.
585Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.
587Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
588Sans l’hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien ;
589Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
590Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
591Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.
592Les pères ont tout réglé : Clarice épousera Alcippe, Lucrèce épousera Dorante. Aux valets le mot de la fin.
593Sabine, à Dorante, comme il rentre.
594Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.
596Je changerai pour toi cette pluie en rivières.
598Vous n’aurez pas loisir seulement d’y penser.
599Mon métier ne vaut rien quand on s’en peut passer.
601Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse !
602Peu sauroient comme lui s’en tirer avec grâce.
603Vous autres qui doutiez s’il en pourroit sortir,
604Par un si rare exemple apprenez à mentir.