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Le Menteur — en 20 minutes

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Comédie en cinq actes et en vers (1644) : à Paris, Dorante, jeune homme revenu de Poitiers, enchaîne les mensonges pour séduire une inconnue croisée aux Tuileries, échapper au mariage que son père lui destine et se tirer des querelles qu'il provoque.

Le Menteur — en 20 minutes
1
Voici Le Menteur traversé par ses scènes les plus vives : de vrais extraits de la comédie en vers de Corneille, mis bout à bout dans l'ordre de la pièce et reliés par de courtes notes, pour lire en une vingtaine de minutes l'essentiel de l'histoire de Dorante, qui ment comme il respire.

Acte I
2
Paris, le jardin des Tuileries. Dorante, qui vient de quitter ses études de droit à Poitiers, s'y promène avec son valet Cliton.
3
Dorante
4
À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée :
5
L’attente où j’ai vécu n’a point été trompée ;
6
Mon père a consenti que je suive mon choix,
7
Et j’ai fait banqueroute à ce fatras de lois.
8
Mais puisque nous voici dedans les Tuileries,
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Le pays du beau monde et des galanteries,
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Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier ?
11
Ne vois-tu rien en moi qui sente l’écolier ?
12
Comme il est malaisé qu’aux royaumes du Code
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On apprenne à se faire un visage à la mode,
14
J’ai lieu d’appréhender…
15
Une jeune femme trébuche devant lui : c'est Clarice, qui se promène avec son amie Lucrèce et sa suivante Isabelle.
16
Clarice, faisant un faux pas, et comme se laissant choir.
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Ay !
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Dorante, lui donnant la main.
19
Ce malheur me rend un favorable office,
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Puisqu’il me donne lieu de ce petit service ;
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Et c’est pour moi, Madame, un bonheur souverain
22
Que cette occasion de vous donner la main.
23
Aussitôt, pour plaire, Dorante s'invente un passé de soldat.
24
Dorante
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C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
26
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
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C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
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Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
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Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
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Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;
31
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
32
À vous entretenir de mon affection.
33
Clarice
34
Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
35
Dorante
36
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
37
Cliton
38
Que lui va-t-il conter ?
39
Dorante
40
Et durant ces quatre ans
41
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
42
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
43
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
44
Et même la gazette a souvent divulgués…
45
Cliton, le tirant par la basque.
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Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
47
Dorante
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Tais-toi.
49
Cliton
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Vous rêvez, dis-je, ou…
51
Dorante
52
Tais-toi, misérable.
53
Cliton
54
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
55
Vous en revîntes hier.
56
Les dames parties, Cliton rapporte ce que lui a dit leur cocher. Dorante en conclut, à tort, que celle qui lui a parlé s'appelle Lucrèce.
57
Dorante
58
Suis-les, Cliton.
59
Cliton
60
J’en sais ce qu’on en peut savoir.
61
La langue du cocher a fait tout son devoir.
62
« La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse,
63
Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce. »
64
Dorante
65
Quelle place ?
66
Cliton
67
Royale, et l’autre y loge aussi.
68
Il n’en sait pas le nom, mais j’en prendrai souci.
69
Dorante
70
Ne te mets point, Cliton, en peine de l’apprendre.
71
Celle qui m’a parlé, celle qui m’a su prendre,
72
C’est Lucrèce, ce l’est sans aucun contredit :
73
Sa beauté m’en assure, et mon cœur me le dit.
74
Cliton
75
Quoique mon sentiment doive respect au vôtre,
76
La plus belle des deux, je crois que ce soit l’autre.
77
Arrivent deux vieux amis, Alcippe et Philiste. Alcippe raconte qu'on a donné la veille une fête sur l'eau à une dame, sans savoir par qui. Dorante s'en déclare l'auteur.
78
Dorante
79
Je ris de vous voir étonné
80
D’un divertissement que je me suis donné.
81
Alcippe
82
Vous ?
83
Dorante
84
Moi-même.
85
Alcippe
86
Et déjà vous avez fait maîtresse ?
87
Dorante
88
Si je n’en avois fait, j’aurois bien peu d’adresse,
89
Moi qui depuis un mois suis ici de retour.
90
Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour :
91
De nuit, incognito, je rends quelques visites ;
92
Ainsi…
93
Cliton, à Dorante, à l’oreille.
94
Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.
95
Dorante
96
Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir…
97
Cliton
98
J’enrage de me taire et d’entendre mentir !
99
Et il décrit en détail la fête qu'il n'a jamais donnée.
100
Dorante, revenant à eux.
101
Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
102
J’avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
103
Les quatre contenoient quatre chœurs de musique,
104
Capables de charmer le plus mélancolique.
105
Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;
106
Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
107
Qui tour à tour dans l’air poussoient des harmonies
108
Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.
109
Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès
110
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
111
Dont chaque extrémité portoit un doux mélange
112
De bouquets de jasmin, de grenade et d’orange.
113
Je fis de ce bateau la salle du festin :
114
Là je menai l’objet qui fait seul mon destin ;
115
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
116
Et la collation fut aussitôt servie.
117
Je ne vous dirai point les différents apprêts,
118
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
119
Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délices
120
On servit douze plats, et qu’on fit six services,
121
Cependant que les eaux, les rochers et les airs
122
Répondoient aux accents de nos quatre concerts.
123
Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,
124
S’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
125
Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux
126
D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
127
Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
128
Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre.
129
Après ce passe-temps on dansa jusqu’au jour,
130
Dont le soleil jaloux avança le retour :
131
S’il eût pris notre avis, sa lumière importune
132
N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;
133
Mais n’étant pas d’humeur à suivre nos désirs,
134
Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.
135
Alcippe, qui aime Clarice et croit la reconnaître dans la dame de cette nuit, s'éloigne dévoré de jalousie.
136
Alcippe, à Philiste, en s’en allant.
137
Je meurs de jalousie.
138
Philiste, à Alcippe.
139
Sans raison toutefois votre âme en est saisie :
140
Les signes du festin ne s’accordent pas bien.
141
Alcippe, à Philiste.
142
Le lieu s’accorde, et l’heure ; et le reste n’est rien.
143
Seul avec Cliton, Dorante explique pourquoi il se fait passer pour un guerrier.
144
Dorante
145
Oh ! le beau compliment à charmer une dame,
146
De lui dire d’abord : « J’apporte à vos beautés
147
Un cœur nouveau venu des universités ;
148
Si vous avez besoin de lois et de rubriques,
149
Je sais le Code entier avec les Authentiques,
150
Le Digeste nouveau, le vieux, l’*Infortiat*,
151
Ce qu’en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ! »
152
Qu’un si riche discours nous rend considérables !
153
Qu’on amollit par là de cœurs inexorables !
154
Qu’un homme à paragraphe est un joli galant !
155
On s’introduit bien mieux à titre de vaillant :
156
Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimace,
157
À mentir à propos, jurer de bonne grâce,
158
Étaler force mots qu’elles n’entendent pas,
159
Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas,
160
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
161
Plus ils blessent l’oreille, et plus leur semblent rares,
162
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
163
Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :
164
Sans ordre et sans raison, n’importe, on les étonne ;
165
On leur fait admirer les bayes qu’on leur donne,
166
Et tel, à la faveur d’un semblable débit,
167
Passe pour homme illustre, et se met en crédit.
Acte II
168
Place Royale. Géronte, le père de Dorante, veut marier son fils à Clarice. Celle-ci, lasse d'attendre Alcippe, dont le père diffère depuis deux ans le mariage promis, veut connaître ce prétendant ; sa suivante Isabelle a une idée.
169
Isabelle
170
Pour en venir à bout sans que rien s’y hasarde,
171
Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ;
172
Elle n’a point d’amants qui deviennent jaloux :
173
Qu’elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître
174
Qu’elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre.
175
Comme il est jeune encore, on l’y verra voler ;
176
Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler,
177
Sans qu’Alcippe jamais en découvre l’adresse,
178
Ni que lui-même pense à d’autres qu’à Lucrèce.
179
Mais Alcippe surgit, furieux : il a entendu le récit de Dorante.
180
Alcippe
181
La nuit étoit fort noire alors que tu le vis.
182
Il ne t’a pas donné quatre chœurs de musique,
183
Une collation superbe et magnifique,
184
Six services de rang, douze plats à chacun ?
185
Son entretien alors t’étoit fort importun ?
186
Quand ses feux d’artifice éclairoient le rivage,
187
Tu n’eus pas le loisir de le voir au visage ?
188
Tu n’as pas avec lui dansé jusques au jour,
189
Et tu ne l’as pas vu pour le moins au retour ?
190
T’en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte.
191
Clarice
192
Je ne rougirai point pour le récit d’un conte.
193
Géronte, de son côté, annonce à son fils qu'il lui a choisi une épouse, Clarice. Dorante, qui croit aimer une certaine « Lucrèce », cherche une issue.
194
Dorante
195
Mais s’il est impossible ?
196
Géronte
197
Impossible ! et comment ?
198
Dorante
199
Souffrez qu’aux yeux de tous
200
Pour obtenir pardon j’embrasse vos genoux.
201
Je suis…
202
Géronte
203
Quoi ?
204
Dorante
205
Dans Poitiers…
206
Géronte
207
Parle donc, et te lève.
208
Dorante
209
Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève.
210
Pressé de nommer sa prétendue épouse, il improvise un roman entier.
211
Dorante
212
Orphise ; et son père, Armédon.
213
Géronte
214
Je n’ai jamais ouï ni l’un ni l’autre nom.
215
Mais poursuis.
216
Dorante
217
Je la vis presque à mon arrivée.
218
Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée,
219
Tant elle avoit d’appas, et tant son œil vainqueur
220
Par une douce force assujettit mon cœur !
221
Je cherchai donc chez elle à faire connoissance ;
222
Et les soins obligeants de ma persévérance
223
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
224
Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.
225
J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
226
Et j’étendis si loin mes petites conquêtes,
227
Qu’en son quartier souvent je me coulois sans bruit,
228
Pour causer avec elle une part de la nuit.
229
Un soir que je venois de monter dans sa chambre
230
(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;
231
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
232
Ce soir même son père en ville avoit soupé ;
233
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
234
Transit, rougit, pâlit, me cache en sa ruelle,
235
Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !)
236
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
237
Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue :
238
Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;
239
Lui propose un parti qu’on lui venoit d’offrir.
240
Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir !
241
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
242
Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
243
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
244
Le bonhomme partoit quand ma montre sonna ;
245
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
246
« Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?
247
— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
248
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
249
N’ayant point d’horlogiers au lieu de sa demeure :
250
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
251
— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
252
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
253
Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
254
Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
255
Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
256
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
257
Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte.
258
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
259
Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
260
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
261
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
262
Au milieu de tous trois je me faisois passage,
263
Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
264
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
265
Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
266
De sa frayeur première aucunement remise,
267
Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
268
Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
269
Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,
270
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles :
271
Nous nous barricadons, et dans ce premier feu,
272
Nous croyons gagner tout à différer un peu.
273
Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
274
D’une chambre voisine on perce la muraille :
275
Alors me voyant pris, il fallut composer.
276
Géronte, attendri, pardonne et court se dégager auprès du père de Clarice. Dorante triomphe devant son valet.
277
Dorante
278
Que dis-tu de l’histoire, et de mon artifice ?
279
Le bonhomme en tient-il ? m’en suis-je bien tiré ?
280
Quelque sot en ma place y seroit demeuré ;
281
Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,
282
Et malgré son amour, se fût laissé contraindre.
283
Oh ! l’utile secret que mentir à propos !
284
Cliton
285
Quoi ? ce que vous disiez n’est pas vrai ?
286
Dorante
287
Pas deux mots ;
288
Et tu ne viens d’ouïr qu’un trait de gentillesse
289
Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.
290
Coup sur coup arrivent un billet de Lucrèce, qui lui donne rendez-vous la nuit à sa fenêtre (c'est la ruse d'Isabelle), puis un billet d'Alcippe, apporté par son valet Lycas.
291
Dorante
292
Autre billet.
293
(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.)
294
J’ignore quelle offense
295
Peut d’Alcippe avec moi rompre l’intelligence ;
296
Mais n’importe, dis-lui que j’irai volontiers.
297
Je te suis.
298
(Lycas rentre, et Dorante continue seul.)
299
Je revins hier au soir de Poitiers,
300
D’aujourd’hui seulement je produis mon visage,
301
Et j’ai déjà querelle, amour et mariage :
302
Pour un commencement ce n’est point mal trouvé.
303
Vienne encore un procès, et je suis achevé.
304
Se charge qui voudra d’affaires plus pressantes,
305
Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes :
306
Je pardonne à qui mieux s’en pourra démêler.
307
Mais allons voir celui qui m’ose quereller.
Acte III
308
Le duel a eu lieu ; Philiste a séparé les deux amis. Pour apaiser Alcippe, Dorante ajoute un mensonge.
309
Dorante
310
Si vous pouviez encor douter de mon courage,
311
Je ne vous guérirois ni d’erreur ni d’ombrage,
312
Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ;
313
Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux,
314
Écoutez en deux mots l’histoire démêlée :
315
Celle que cette nuit sur l’eau j’ai régalée
316
N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux ;
317
Car elle est mariée, et ne peut être à vous.
318
Depuis peu pour affaire elle est ici venue,
319
Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.
320
Mais Philiste a enquêté : la fête était donnée à d'autres dames, et Dorante, arrivé de Poitiers la veille, a dormi chez lui toute la nuit.
321
Alcippe
322
Quoi ! sa collation…
323
Philiste
324
N’est rien qu’un pur mensonge ;
325
Ou, quand il l’a donnée, il l’a donnée en songe.
326
Alcippe
327
Dorante, en ce combat si peu prémédité,
328
M’a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté.
329
La valeur n’apprend point la fourbe en son école :
330
Tout homme de courage est homme de parole ;
331
À des vices si bas il ne peut consentir,
332
Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
333
Cela n’est point.
334
Philiste
335
Dorante, à ce que je présume,
336
Est vaillant par nature et menteur par coutume.
337
La nuit venue, à la fenêtre de Lucrèce, c'est Clarice qui parle sous le nom de son amie, Lucrèce à ses côtés. Dorante, qui croit parler à Lucrèce, s'entend reprocher son mariage.
338
Clarice
339
Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?
340
Dorante
341
Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ;
342
Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
343
Clarice, à Lucrèce.
344
Est-il un plus grand fourbe ?
345
Lucrèce, à Clarice.
346
Il ne sait que mentir.
347
Il offre de l'épouser dès le lendemain ; Clarice lui répond par la liste de ses mensonges.
348
Clarice
349
C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
350
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
351
Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;
352
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
353
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
354
Qui donne toute nuit festin, musique et danse,
355
Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
356
Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
357
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
358
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.
359
Dorante avoue alors avoir feint son mariage, pour rester fidèle, dit-il, à « Lucrèce ».
360
Clarice, à Lucrèce.
361
Il fait pièce nouvelle, écoutons.
362
Dorante
363
Cette adresse
364
A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;
365
Et par ce mariage au besoin inventé,
366
J’ai su rompre celui qu’on m’avoit apprêté.
367
Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,
368
Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;
369
Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,
370
Et joignez à ces noms celui de votre amant.
371
Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;
372
J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;
373
Et libre pour entrer en des liens si doux,
374
Je me fais marié pour toute autre que vous.
375
Clarice doute ; il lui récite ce qu'il sait de la famille de Lucrèce, que Cliton s'est fait conter.
376
Dorante
377
Je ne vous connois pas ! Vous n’avez plus de mère ;
378
Périandre est le nom de Monsieur votre père ;
379
Il est homme de robe, adroit et retenu ;
380
Dix mille écus de rente en font le revenu ;
381
Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie ;
382
Vous aviez une sœur qui s’appeloit Julie.
383
Vous connois-je à présent ? dites encor que non.
384
Clarice, à Lucrèce.
385
Cousine, il te connoît, et t’en veut tout de bon.
386
Interrogé sur Clarice, Dorante la dénigre devant elle-même ; outrée, elle le congédie. Il reste seul avec son valet.
387
Cliton
388
À chaque bout de champ vous mentez comme un diable.
389
Dorante
390
Je disois vérité.
391
Cliton
392
Quand un menteur la dit,
393
En passant par sa bouche elle perd son crédit.
Acte IV
394
Le lendemain matin, Dorante guette la fenêtre de Lucrèce. Cliton a entendu dire qu'Alcippe s'était battu : son maître saisit l'occasion.
395
Dorante
396
Nous nous battîmes hier, et j’avois fait serment
397
De ne parler jamais de cet événement ;
398
Mais à toi, de mon cœur l’unique secrétaire,
399
À toi, de mes secrets le grand dépositaire,
400
Je ne cèlerai rien, puisque je l’ai promis.
401
Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :
402
Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ;
403
Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,
404
Nous sûmes l’un à l’autre en secret protester
405
Qu’à la première vue il en faudroit tâter.
406
Hier nous nous rencontrons ; cette ardeur se réveille,
407
Fait de notre embrassade un appel à l’oreille ;
408
Je me défais de toi, j’y cours, je le rejoins,
409
Nous vidons sur le pré l’affaire sans témoins ;
410
Et le perçant à jour de deux coups d’estocade
411
Je le mets hors d’état d’être jamais malade :
412
Il tombe dans son sang.
413
Cliton
414
À ce compte il est mort ?
415
Dorante
416
Je le laissai pour tel.
417
Cliton
418
Certes, je plains son sort :
419
Il étoit honnête homme ; et le ciel ne déploie…
420
Arrive Alcippe, bien vivant et tout joyeux : son père vient d'arriver, il va épouser Clarice.
421
Alcippe
422
Cependant qu’au logis mon père se délasse,
423
J’ai voulu par devoir prendre l’heure du sien.
424
Cliton, à Dorante.
425
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
426
Dorante se tire d'affaire en invoquant un remède merveilleux. Géronte survient : il veut que son fils aille chercher à Poitiers cette épouse qu'il brûle de connaître.
427
Dorante
428
De vos civilités il sera bien surpris,
429
Et pour moi, je suis prêt ; mais je perdrai ma peine :
430
Il ne souffrira pas encor qu’on vous l’amène ;
431
Elle est grosse.
432
Géronte
433
Elle est grosse !
434
Dorante
435
Et de plus de six mois.
436
Géronte
437
Que de ravissements je sens à cette fois !
438
Mais au moment d'écrire au beau-père, Géronte en a oublié le nom.
439
Géronte
440
Il s’appelle ?
441
Dorante
442
Pyrandre.
443
Géronte
444
Pyrandre ! tu m’as dit tantôt un autre nom :
445
C’étoit, je m’en souviens, oui, c’étoit Armédon.
446
Dorante
447
Oui, c’est là son nom propre, et l’autre d’une terre ;
448
Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre,
449
Et se sert si souvent de l’un et l’autre nom,
450
Que tantôt c’est Pyrandre, et tantôt Armédon.
451
Géronte
452
C’est un abus commun qu’autorise l’usage,
453
Et j’en usois ainsi du temps de mon jeune âge.
454
Adieu : je vais écrire.
Scène V
455
Dorante, Cliton.
456
Dorante
457
Enfin j’en suis sorti.
458
Cliton
459
Il faut bonne mémoire après qu’on a menti.
460
Dorante achète Sabine, la femme de chambre de Lucrèce, pour faire porter une lettre. Sabine confie à Cliton ce qui retient sa maîtresse, qui lira la lettre en feignant de l'avoir déchirée.
461
Sabine
462
Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles ;
463
Elle l’aime, et son cœur n’y sauroit consentir,
464
Parce que d’ordinaire il ne fait que mentir.
465
Hier même elle le vit dedans les Tuileries,
466
Où tout ce qu’il conta n’étoit que menteries.
467
Il en a fait autant depuis à deux ou trois.
468
Cliton
469
Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.
Acte V
470
Géronte interroge Philiste, qui connaît Poitiers : personne n'y a jamais entendu parler de Pyrandre, d'Armédon ni d'Orphise. Le père comprend ; resté seul, Géronte éclate.
471
Ô vieillesse facile ! Ô jeunesse impudente !
472
Ô de mes cheveux gris honte trop évidente !
473
Est-il dessous le ciel père plus malheureux ?
474
Est-il affront plus grand pour un cœur généreux ?
475
Dorante n’est qu’un fourbe ; et cet ingrat que j’aime,
476
Après m’avoir fourbé, me fait fourber moi-même ;
477
Et d’un discours en l’air, qu’il forge en imposteur,
478
Il me fait la trompette et le second auteur !
479
Comme si c’étoit peu pour mon reste de vie
480
De n’avoir à rougir que de son infamie,
481
L’infâme, se jouant de mon trop de bonté,
482
Me fait encor rougir de ma crédulité !
483
Il affronte son fils.
484
Géronte
485
Êtes-vous gentilhomme ?
486
Dorante
487
Ah ! rencontre fâcheuse !
488
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
489
Géronte
490
Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?
491
Dorante
492
Avec toute la France aisément je le croi.
493
Géronte
494
Et ne savez-vous point avec toute la France
495
D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,
496
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
497
Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang ?
498
Dorante
499
J’ignorerois un point que n’ignore personne,
500
Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ?
501
Géronte
502
Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,
503
Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
504
Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;
505
Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire ;
506
Et dans la lâcheté du vice où je te voi,
507
Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
508
Dorante, pour se justifier, avoue cette fois aimer Lucrèce et supplie son père de la demander pour lui. Géronte accepte, à ses conditions.
509
Géronte
510
Tu ne meurs pas de honte
511
Qu’il faille que de lui je fasse plus de conte,
512
Et que ton père même, en doute de ta foi,
513
Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi !
514
Écoute : je suis bon, et malgré ma colère,
515
Je veux encore un coup montrer un cœur de père,
516
Je veux encore un coup pour toi me hasarder.
517
Je connois ta Lucrèce, et la vais demander ;
518
Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive…
519
Dorante
520
Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.
521
Géronte
522
Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :
523
Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
524
Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce
525
Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,
526
Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ;
527
Autrement souviens-toi du serment que je fais :
528
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
529
Que tu ne mourras point que de la main d’un père,
530
Et que ton sang indigne à mes pieds répandu
531
Rendra prompte justice à mon honneur perdu.
532
Resté seul avec Cliton, Dorante découvre qu'il hésite.
533
Dorante
534
Je l’aime, et sur ce point ta défiance est vaine ;
535
Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gêne.
536
Si son père et le mien ne tombent point d’accord,
537
Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.
538
Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux seroit conclue,
539
Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ?
540
J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
541
Sa compagne, ou je meure ! a beaucoup d’agrément.
542
Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,
543
De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée :
544
Mon cœur entre les deux est presque partagé,
545
Et celle-ci l’auroit s’il n’étoit engagé.
546
Cliton croit savoir que cette compagne est Clarice, déjà promise à Alcippe : Dorante se résout à revenir à « Lucrèce ». Sabine, payée une seconde fois, avoue que Lucrèce a lu sa lettre tout entière.
547
Dorante
548
Mais elle m’aimera ?
549
Sabine
550
Peut-être.
551
Dorante
552
Et quand encor ?
553
Sabine
554
Quand elle vous croira.
555
Dorante
556
Quand elle me croira ? Que ma joie est extrême !
557
Sabine
558
Quand elle vous croira, dites qu’elle vous aime.
559
Clarice et Lucrèce paraissent ensemble. Dorante, qui prend toujours Clarice pour Lucrèce, lui fait sa cour, jusqu'à ce que Clarice appelle son amie par son nom.
560
Dorante, à Cliton.
561
Lucrèce ! que dit-elle ?
562
Cliton, à Dorante.
563
Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ;
564
Mais laquelle des deux ? J’en ai le mieux jugé,
565
Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.
566
Dorante, à Cliton.
567
Cette nuit à la voix j’ai cru la reconnoître.
568
Cliton, à Dorante.
569
Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre ;
570
Sabine m’en a fait un secret entretien.
571
Dorante
572
Bonne bouche, j’en tiens ; mais l’autre la vaut bien ;
573
Et comme dès tantôt je la trouvois bien faite,
574
Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette.
575
Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu
576
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
577
Retournant la situation, Dorante prétend avoir reconnu Clarice dès la nuit et s'être joué d'elle ; puis il se tourne vers la vraie Lucrèce.
578
Dorante, à Lucrèce.
579
J’aime de ce courroux les principes cachés :
580
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
581
Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :
582
Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.
583
Lucrèce doute encore ; Dorante s'en remet au témoignage de son père, puis rend Clarice à Alcippe.
584
Dorante, à Lucrèce.
585
Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.
586
(À Clarice.)
587
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
588
Sans l’hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien ;
589
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
590
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
591
Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.
592
Les pères ont tout réglé : Clarice épousera Alcippe, Lucrèce épousera Dorante. Aux valets le mot de la fin.
593
Sabine, à Dorante, comme il rentre.
594
Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.
595
Dorante
596
Je changerai pour toi cette pluie en rivières.
597
Sabine
598
Vous n’aurez pas loisir seulement d’y penser.
599
Mon métier ne vaut rien quand on s’en peut passer.
600
Cliton, seul.
601
Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse !
602
Peu sauroient comme lui s’en tirer avec grâce.
603
Vous autres qui doutiez s’il en pourroit sortir,
604
Par un si rare exemple apprenez à mentir.