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Acte I

Scène III

Le Menteur, Pierre Corneille (1644)·Texte intégral, scène 3 sur 36·Livre complet →

Dorante, Clarice, Lucrèce, Isabelle, Cliton.

Dorante

C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.

Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,

C’est-à-dire du moins depuis un an entier,

Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;

Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;

Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;

Et je n’ai pu trouver que cette occasion

À vous entretenir de mon affection.

Clarice

Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?

Dorante

Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.

Cliton

Que lui va-t-il conter ?

Dorante

Et durant ces quatre ans

Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,

Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,

Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :

Et même la gazette a souvent divulgués…

Cliton, le tirant par la basque.

Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?

Dorante

Tais-toi.

Cliton

Vous rêvez, dis-je, ou…

Dorante

Tais-toi, misérable.

Cliton

Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;

Vous en revîntes hier.

Dorante, à Cliton.

Te tairas-tu, maraud ?

Mon nom dans nos succès s’étoit mis assez haut

Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;

Et je suivrois encore un si noble exercice,

N’étoit que l’autre hiver, faisant ici ma cour,

Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.

Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;

Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;

Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux

Dès ce premier moment oublia tout pour eux.

Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,

De mille exploits fameux enfler ma renommée,

Et tous ces nobles soins qui m’avoient su ravir,

Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.

Isabelle, à Clarice, tout bas.

Madame, Alcippe vient ; il aura de l’ombrage.

Clarice

Nous en saurons, Monsieur, quelque jour davantage.

Adieu.

Dorante

Quoi ? me priver sitôt de tout mon bien !

Clarice

Nous n’avons pas loisir d’un plus long entretien ;

Et malgré la douceur de me voir cajolée,

Il faut que nous fassions seules deux tours d’allée.

Dorante

Cependant accordez à mes vœux innocents

La licence d’aimer des charmes si puissants.

Clarice

Un cœur qui veut aimer, et qui sait comme on aime,

N’en demande jamais licence qu’à soi-même.