Classiques.app

Acte II

Scène III

Le Menteur, Pierre Corneille (1644)·Texte intégral, scène 9 sur 36·Livre complet →

Clarice, Alcippe.

Alcippe

Ah ! Clarice, ah ! Clarice, inconstante ! volage !

Clarice

Auroit-il deviné déjà ce mariage ?

Alcippe, qu’avez-vous ? qui vous fait soupirer ?

Alcippe

Ce que j’ai, déloyale ! et peux-tu l’ignorer ?

Parle à ta conscience, elle devroit t’apprendre…

Clarice

Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.

Alcippe

Ton père va descendre, âme double et sans foi !

Confesse que tu n’as un père que pour moi.

La nuit, sur la rivière…

Clarice

Eh bien ! sur la rivière ?

La nuit ! quoi ? qu’est-ce enfin ?

Alcippe

Oui, la nuit toute entière.

Clarice

Après ?

Alcippe

Quoi ! sans rougir ?

Clarice

Rougir ! à quel propos ?

Alcippe

Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots ?

Clarice

Mourir pour les entendre ! et qu’ont-ils de funeste ?

Alcippe

Tu peux donc les ouïr et demander le reste ?

Ne saurois-tu rougir, si je ne te dis tout ?

Clarice

Quoi, tout ?

Alcippe

Tes passe-temps de l’un à l’autre bout.

Clarice

Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre !

Alcippe

Quand je te veux parler, ton père va descendre,

Il t’en souvient alors ; le tour est excellent !

Mais pour passer la nuit auprès de ton galant…

Clarice

Alcippe, êtes-vous fol ?

Alcippe

Je n’ai plus lieu de l’être,

À présent que le ciel me fait te mieux connoître.

Oui, pour passer la nuit en danses et festin,

Être avec ton galant du soir jusqu’au matin

(Je ne parle que d’hier), tu n’as point lors de père.

Clarice

Rêvez-vous ? raillez-vous ? et quel est ce mystère ?

Alcippe

Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret :

Choisis une autre fois un amant plus discret ;

Lui-même il m’a tout dit.

Clarice

Qui, lui-même ?

Alcippe

Dorante.

Clarice

Dorante !

Alcippe

Continue, et fais bien l’ignorante.

Clarice

Si je le vis jamais, et si je le connoi !…

Alcippe

Ne viens-je pas de voir son père avecque toi ?

Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère,

La nuit avec le fils, le jour avec le père !

Clarice

Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.

Alcippe

Cette vieille amitié faisoit votre entretien ?

Tu te sens convaincue, et tu m’oses répondre !

Te faut-il quelque chose encor pour te confondre ?

Clarice

Alcippe, si je sais quel visage a le fils…

Alcippe

La nuit étoit fort noire alors que tu le vis.

Il ne t’a pas donné quatre chœurs de musique,

Une collation superbe et magnifique,

Six services de rang, douze plats à chacun ?

Son entretien alors t’étoit fort importun ?

Quand ses feux d’artifice éclairoient le rivage,

Tu n’eus pas le loisir de le voir au visage ?

Tu n’as pas avec lui dansé jusques au jour,

Et tu ne l’as pas vu pour le moins au retour ?

T’en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte.

Clarice

Je ne rougirai point pour le récit d’un conte.

Alcippe

Quoi ! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux ?

Clarice

Quelqu’un a pris plaisir à se jouer de vous,

Alcippe ; croyez-moi.

Alcippe

Ne cherche point d’excuses ;

Je connois tes détours, et devine tes ruses.

Adieu : suis ton Dorante, et l’aime désormais ;

Laisse en repos Alcippe, et n’y pense jamais.

Clarice

Écoutez quatre mots.

Alcippe

Ton père va descendre.

Clarice

Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre ;

Et j’aurai tout loisir de vous désabuser.

Alcippe

Je ne t’écoute point, à moins que m’épouser,

À moins qu’en attendant le jour du mariage,

M’en donner ta parole et deux baisers en gage.

Clarice

Pour me justifier vous demandez de moi,

Alcippe ?

Alcippe

Deux baisers, et ta main, et ta foi.

Clarice

Que cela ?

Alcippe

Résous-toi, sans plus me faire attendre.

Clarice

Je n’ai pas le loisir, mon père va descendre.