Classiques.app

Acte III

Scène V

Le Menteur, Pierre Corneille (1644)·Texte intégral, scène 19 sur 36·Livre complet →

Clarice, Lucrèce, Isabelle, à la fenêtre ; Dorante, Cliton, en bas.

Clarice, à Isabelle.

Isabelle,

Durant notre entretien demeure en sentinelle.

Isabelle

Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,

Je ne manquerai pas de vous en avertir.

(Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.)

Lucrèce, à Clarice.

Il conte assez au long ton histoire à mon père.

Mais parle sous mon nom, c’est à moi de me taire.

Clarice

Êtes-vous là, Dorante ?

Dorante

Oui, Madame, c’est moi,

Qui veux vivre et mourir sous votre seule foi.

Lucrèce, à Clarice.

Sa fleurette pour toi prend encor même style.

Clarice, à Lucrèce.

Il devroit s’épargner cette gêne inutile.

Mais m’auroit-il déjà reconnue à la voix ?

Cliton, à Dorante.

C’est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.

Dorante, à Clarice.

Oui, c’est moi qui voudrois effacer de ma vie

Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.

Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !

C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ;

C’est une longue mort ; et pour moi, je confesse

Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.

Clarice, à Lucrèce.

Chère amie, il en conte à chacune à son tour.

Lucrèce, à Clarice.

Il aime à promener sa fourbe et son amour.

Dorante

À vos commandements j’apporte donc ma vie,

Trop heureux si pour vous elle m’étoit ravie !

Disposez-en, Madame, et me dites en quoi

Vous avez résolu de vous servir de moi.

Clarice

Je vous voulois tantôt proposer quelque chose ;

Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,

Car elle est impossible.

Dorante

Impossible ! Ah ! pour vous

Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.

Clarice

Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?

Dorante

Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ;

Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.

Clarice, à Lucrèce.

Est-il un plus grand fourbe ?

Lucrèce, à Clarice.

Il ne sait que mentir.

Dorante

Je ne le fus jamais ; et si par cette voie

On pense…

Clarice

Et vous pensez encor que je vous croie ?

Dorante

Que le foudre à vos yeux m’écrase, si je mens !

Clarice

Un menteur est toujours prodigue de serments.

Dorante

Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée

Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,

Cessez d’être en balance et de vous défier

De ce qu’il m’est aisé de vous justifier.

Clarice, à Lucrèce.

On diroit qu’il dit vrai, tant son effronterie

Avec naïveté pousse une menterie.

Dorante

Pour vous ôter de doute, agréez que demain

En qualité d’époux je vous donne la main.

Clarice

Eh ! vous la donneriez en un jour à deux mille.

Dorante

Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville,

Mais en crédit si grand, que j’en crains les jaloux.

Clarice

C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,

Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,

Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;

Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,

Que depuis une année il fait ici sa cour ;

Qui donne toute nuit festin, musique et danse,

Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;

Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :

Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !

Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.

Cliton, à Dorante.

Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.

Dorante, à Cliton.

Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison.

(À Clarice.)

De ces inventions chacune a sa raison :

Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;

Mais à présent je passe à la plus importante :

J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer

Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?) ;

Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose ;

Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?

Clarice

Moi ?

Dorante

Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir…

Cliton, à Dorante.

De grâce, dites-moi si vous allez mentir.

Dorante, à Cliton.

Ah ! je t’arracherai cette langue importune.

(À Clarice.)

Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune,

L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir

Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…

Clarice, à Lucrèce.

Il fait pièce nouvelle, écoutons.

Dorante

Cette adresse

A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;

Et par ce mariage au besoin inventé,

J’ai su rompre celui qu’on m’avoit apprêté.

Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,

Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;

Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,

Et joignez à ces noms celui de votre amant.

Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;

J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;

Et libre pour entrer en des liens si doux,

Je me fais marié pour toute autre que vous.

Clarice

Votre flamme en naissant a trop de violence,

Et me laisse toujours en juste défiance.

Le moyen que mes yeux eussent de tels appas

Pour qui m’a si peu vue et ne me connoît pas ?

Dorante

Je ne vous connois pas ! Vous n’avez plus de mère ;

Périandre est le nom de Monsieur votre père ;

Il est homme de robe, adroit et retenu ;

Dix mille écus de rente en font le revenu ;

Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie ;

Vous aviez une sœur qui s’appeloit Julie.

Vous connois-je à présent ? dites encor que non.

Clarice, à Lucrèce.

Cousine, il te connoît, et t’en veut tout de bon.

Lucrèce, en elle-même.

Plût à Dieu !

Clarice, à Lucrèce.

Découvrons le fond de l’artifice.

(À Dorante.)

J’avois voulu tantôt vous parler de Clarice,

Quelqu’un de vos amis m’en est venu prier.

Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier ?

Dorante

Par cette question n’éprouvez plus ma flamme.

Je vous ai trop fait voir jusqu’au fond de mon âme,

Et vous ne pouvez plus désormais ignorer

Que j’ai feint cet hymen afin de m’en parer.

Je n’ai ni feux ni vœux que pour votre service,

Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.

Clarice

Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté :

Clarice est de maison, et n’est pas sans beauté ;

Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle,

De bien mieux faits que vous se contenteroient d’elle.

Dorante

Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.

Clarice

Quel est-il, ce défaut ?

Dorante

Elle ne me plaît pas ;

Et plutôt que l’hymen avec elle me lie,

Je serai marié, si l’on veut, en Turquie.

Clarice

Aujourd’hui cependant on m’a dit qu’en plein jour

Vous lui serriez la main, et lui parliez d’amour.

Dorante

Quelqu’un auprès de vous m’a fait cette imposture.

Clarice, à Lucrèce.

Écoutez l’imposteur ; c’est hasard s’il n’en jure.

Dorante

Que du ciel…

Clarice, à Lucrèce.

L’ai-je dit ?

Dorante

J’éprouve le courroux

Si j’ai parlé, Lucrèce, à personne qu’à vous !

Clarice

Je ne puis plus souffrir une telle impudence,

Après ce que j’ai vu moi-même en ma présence :

Vous couchez d’imposture, et vous osez jurer,

Comme si je pouvois vous croire, ou l’endurer !

Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie,

Que souvent je m’égaye ainsi par raillerie,

Et que pour me donner des passe-temps si doux,

J’ai donné cette baye à bien d’autres qu’à vous.