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Acte IV

Scène VI

Le Menteur, Pierre Corneille (1644)·Texte intégral, scène 26 sur 36·Livre complet →

Dorante, Cliton, Sabine.

Dorante

Chère amie, hier au soir j’étois si transporté,

Qu’en ce ravissement je ne pus me permettre

De bien penser à toi quand j’eus lu cette lettre ;

Mais tu n’y perdras rien, et voici pour le port.

Sabine

Ne croyez pas, Monsieur…

Dorante

Tiens.

Sabine

Vous me faites tort.

Je ne suis pas de…

Dorante

Prends.

Sabine

Eh ! Monsieur.

Dorante

Prends, te dis-je :

Je ne suis point ingrat alors que l’on m’oblige ;

Dépêche, tends la main.

Cliton

Qu’elle y fait de façons !

Je lui veux par pitié donner quelques leçons.

Chère amie, entre nous, toutes tes révérences

En ces occasions ne sont qu’impertinences ;

Si ce n’est assez d’une, ouvre toutes les deux :

Le métier que tu fais ne veut point de honteux.

Sans te piquer d’honneur, crois qu’il n’est que de prendre,

Et que tenir vaut mieux mille fois que d’attendre.

Cette pluie est fort douce ; et quand j’en vois pleuvoir,

J’ouvrirois jusqu’au cœur pour la mieux recevoir.

On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes,

Et refuser n’est plus le vice des grands hommes.

Retiens bien ma doctrine ; et pour faire amitié,

Si tu veux, avec toi je serai de moitié.

Sabine

Cet article est de trop.

Dorante

Vois-tu, je me propose

De faire avec le temps pour toi toute autre chose.

Mais comme j’ai reçu cette lettre de toi,

En voudrois-tu donner la réponse pour moi ?

Sabine

Je la donnerai bien, mais je n’ose vous dire

Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire :

J’y ferai mon effort.

Cliton

Voyez, elle se rend

Plus douce qu’une épouse, et plus souple qu’un gant.

Dorante

Le secret a joué. Présente-la, n’importe ;

Elle n’a pas pour moi d’aversion si forte.

Je reviens dans une heure en apprendre l’effet.

Sabine

Je vous conterai lors tout ce que j’aurai fait.