Acte IV
Scène VIII
Le Menteur, Pierre Corneille (1644)·Texte intégral, scène 28 sur 36·Livre complet →
Lucrèce, Sabine.
Sabine
Que je vais bientôt voir une fille contente !
Mais la voici déjà ; qu’elle est impatiente !
Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet.
Lucrèce
Eh bien ! que t’ont conté le maître et le valet ?
Sabine
Le maître et le valet m’ont dit la même chose.
Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.
Lucrèce, après avoir lu.
Dorante avec chaleur fait le passionné ;
Mais le fourbe qu’il est nous en a trop donné,
Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.
Sabine
Je ne les crois non plus ; mais j’en crois ses pistoles.
Lucrèce
Il t’a donc fait présent ?
Sabine
Voyez.
Lucrèce
Et tu l’as pris ?
Sabine
Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,
J’en ai pris les témoins les plus indubitables ;
Et je remets, Madame, au jugement de tous
Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,
Et si ce traitement marque une âme commune.
Lucrèce
Je ne m’oppose pas à ta bonne fortune ;
Mais comme en l’acceptant tu sors de ton devoir,
Du moins une autre fois ne m’en fais rien savoir.
Sabine
Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?
Lucrèce
Dis-lui que sans la voir, j’ai déchiré sa lettre.
Sabine
Ô ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous !
Lucrèce
Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ;
Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;
Dis-lui qu’avec le temps on amollit leurs âmes ;
Et l’avertis surtout des heures et des lieux
Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux.
Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure.
Sabine
Ah ! si vous connoissiez les peines qu’il endure,
Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint ;
Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.
Lucrèce
Pour apaiser les maux que cause cette plainte,
Donne-lui de l’espoir avec beaucoup de crainte ;
Et sache entre les deux toujours le modérer,
Sans m’engager à lui ni le désespérer.