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Acte V

Scène III

Le Menteur, Pierre Corneille (1644)·Texte intégral, scène 32 sur 36·Livre complet →

Géronte, Dorante, Cliton.

Géronte

Êtes-vous gentilhomme ?

Dorante

Ah ! rencontre fâcheuse !

Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.

Géronte

Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?

Dorante

Avec toute la France aisément je le croi.

Géronte

Et ne savez-vous point avec toute la France

D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,

Et que la vertu seule a mis en ce haut rang

Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang ?

Dorante

J’ignorerois un point que n’ignore personne,

Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ?

Géronte

Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,

Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.

Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;

Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire ;

Et dans la lâcheté du vice où je te voi,

Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

Dorante

Moi ?

Géronte

Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture

Souille honteusement ce don de la nature :

Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,

Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.

Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire,

Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?

Est-il quelque foiblesse, est-il quelque action

Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,

Puisqu’un seul démenti lui porte une infamie

Qu’il ne peut effacer s’il n’expose sa vie,

Et si dedans le sang il ne lave l’affront

Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?

Dorante

Qui vous dit que je mens ?

Géronte

Qui me le dit, infâme ?

Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.

Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier…

Cliton, à Dorante.

Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.

Géronte

Ajoute, ajoute encore avec effronterie

Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;

Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.

Cliton, à Dorante.

Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.

Géronte

De quel front cependant faut-il que je confesse

Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,

Qu’un homme de mon âge a cru légèrement

Ce qu’un homme du tien débite impudemment ?

Tu me fais donc servir de fable et de risée,

Passer pour esprit foible, et pour cervelle usée !

Mais dis-moi, te portois-je à la gorge un poignard ?

Voyois-tu violence ou courroux de ma part ?

Si quelque aversion t’éloignoit de Clarice,

Quel besoin avois-tu d’un si lâche artifice ?

Et pouvois-tu douter que mon consentement

Ne dût tout accorder à ton contentement,

Puisque mon indulgence, au dernier point venue,

Consentoit à tes yeux l’hymen d’une inconnue ?

Ce grand excès d’amour que je t’ai témoigné

N’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagné :

Ingrat, tu m’as payé d’une impudente feinte,

Et tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.

Va, je te désavoue.

Dorante

Eh ! mon père, écoutez.

Géronte

Quoi ? des contes en l’air et sur l’heure inventés ?

Dorante

Non, la vérité pure.

Géronte

En est-il dans ta bouche ?

Cliton, à Dorante.

Voici pour votre adresse une assez rude touche.

Dorante

Épris d’une beauté qu’à peine j’ai pu voir

Qu’elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir,

De Lucrèce, en un mot, vous la pouvez connoître…

Géronte

Dis vrai : je la connois, et ceux qui l’ont fait naître ;

Son père est mon ami.

Dorante

Mon cœur en un moment

Étant de ses regards charmé si puissamment,

Le choix que vos bontés avoient fait de Clarice,

Sitôt que je le sus, me parut un supplice ;

Mais comme j’ignorois si Lucrèce et son sort

Pouvoient avec le vôtre avoir quelque rapport,

Je n’osai pas encor vous découvrir la flamme

Que venoient ses beautés d’allumer dans mon âme ;

Et j’avois ignoré, Monsieur, jusqu’à ce jour

Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour.

Mais si je vous osois demander quelque grâce,

À présent que je sais et son bien et sa race,

Je vous conjurerois, par les nœuds les plus doux

Dont l’amour et le sang puissent m’unir à vous,

De seconder mes vœux auprès de cette belle :

Obtenez-la d’un père, et je l’obtiendrai d’elle.

Géronte

Tu me fourbes encor.

Dorante

Si vous ne m’en croyez,

Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez :

Il sait tout mon secret.

Géronte

Tu ne meurs pas de honte

Qu’il faille que de lui je fasse plus de conte,

Et que ton père même, en doute de ta foi,

Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi !

Écoute : je suis bon, et malgré ma colère,

Je veux encore un coup montrer un cœur de père,

Je veux encore un coup pour toi me hasarder.

Je connois ta Lucrèce, et la vais demander ;

Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive…

Dorante

Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.

Géronte

Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :

Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.

Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce

Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,

Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ;

Autrement souviens-toi du serment que je fais :

Je jure les rayons du jour qui nous éclaire

Que tu ne mourras point que de la main d’un père,

Et que ton sang indigne à mes pieds répandu

Rendra prompte justice à mon honneur perdu.