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Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon — en 20 minutes

Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon — en 20 minutes
1Voici le roman de Daudet traversé par ses pages les plus fortes : de vrais extraits du texte, copiés mot pour mot et reliés par de courtes notes, pour suivre en une vingtaine de minutes toute l’histoire du petit rentier provençal qui partit tuer des lions en Algérie et rentra avec un chameau.

Premier épisode — À Tarascon
2Le narrateur visite Tartarin dans sa villa du chemin d’Avignon. Tout y respire l’héroïsme, à commencer par le jardin.
3Ô le jardin de Tartarin, il n’y en avait pas deux comme celui-là en Europe. Pas un arbre du pays, pas une fleur de France ; rien que des plantes exotiques, des gommiers, des calebassiers, des cotonniers, des cocotiers, des manguiers, des bananiers, des palmiers, un baobab, des nopals, des cactus, des figuiers de Barbarie, à se croire en pleine Afrique centrale, à dix mille lieues de Tarascon. Tout cela, bien entendu, n’était pas de grandeur naturelle ; ainsi les cocotiers n’étaient guère plus gros que des betteraves, et le baobab (arbre géant, arbos gigantea) tenait à l’aise dans un pot de réséda ; mais c’est égal ! pour Tarascon, c’était déjà bien joli, et les personnes de la ville, admises le dimanche à l’honneur de contempler le baobab de Tartarin, s’en retournaient pleines d’admiration.
4Au fond du jardin, le cabinet du héros.
5Imaginez-vous une grande salle tapissée de fusils et de sabres, depuis en haut jusqu’en bas ; toutes les armes de tous les pays du monde : carabines, rifles, tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, couteaux revolvers, couteaux poignards, kriss malais, flèches caraïbes, flèches de silex, coups-de-poing, casse-tête, massues hottentotes, lassos mexicains, est-ce que je sais !
6Enfin, devant le guéridon, un homme était assis, de quarante à quarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rougeaud, en bras de chemise, avec des caleçons de flanelle, une forte barbe courte et des yeux flamboyants ; d’une main il tenait un livre, de l’autre il brandissait une énorme pipe à couvercle de fer, et, tout en lisant je ne sais quel formidable récit de chasseurs de chevelures, il faisait, en avançant sa lèvre inférieure, une moue terrible, qui donnait à sa brave figure de petit rentier tarasconnais ce même caractère de férocité bonasse qui régnait dans toute la maison.
7Cet homme, c’était Tartarin, Tartarin de Tarascon, l’intrépide, le grand, l’incomparable Tartarin de Tarascon.
8À Tarascon, tout le monde est chasseur. Le malheur, c’est que le gibier a disparu depuis longtemps.
9Les oiseaux de passage eux-mêmes l’ont marqué d’une grande croix sur leurs feuilles de route, et quand les canards sauvages, – descendant vers la Camargue en longs triangles, – aperçoivent de loin les clochers de la ville, celui qui est en tête se met à crier bien fort : « Voilà Tarascon !... voilà Tarascon ! » et toute la bande fait un crochet.
10Les chasseurs tarasconnais ont donc inventé un gibier de remplacement.
11Après quoi, quand on est bien lesté, on se lève, on siffle les chiens, on arme les fusils, et on se met en chasse. C’est-à-dire que chacun de ces messieurs prend sa casquette, la jette en l’air de toutes ses forces, et la tire au vol avec du 5, du 6 ou du 2, – selon les conventions.
12Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé roi de la chasse, et rentre le soir en triomphateur à Tarascon, la casquette criblée au bout du fusil, au milieu des aboiements et des fanfares.
13Comme chasseur de casquettes, Tartarin n’a pas son pareil, et la ville entière le vénère.
14Sur les quais, le dimanche soir, quand Tartarin revenait de la chasse, la casquette au bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine, les portefaix du Rhône s’inclinaient pleins de respect, et se montrant du coin de l’œil les biceps gigantesques qui roulaient sur ses bras, ils se disaient tout bas les uns aux autres avec admiration :
15« C’est celui-là qui est fort !... Il a DOUBLES MUSCLES ! »
16Cette gloire de province, pourtant, ne lui suffit pas.
17Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses doubles muscles, la faveur populaire et l’estime si précieuse du brave commandant Bravida, ancien capitaine d’habillement, Tartarin n’était pas heureux ; cette vie de petite ville lui pesait, l’étouffait. Le grand homme de Tarascon s’ennuyait à Tarascon.
18Car à quarante-cinq ans passés, l’intrépide Tarasconnais n’a jamais couché hors de sa ville. Daudet explique pourquoi.
19C’est qu’il faut bien vous l’avouer, il y avait dans notre héros deux natures très distinctes. « Je sens deux hommes en moi », a dit je ne sais quel Père de l’Église. Il l’eût dit vrai de Tartarin...
20L’un a l’âme de don Quichotte, l’autre le corps de Sancho Pança. Voici leur dialogue.
21TARTARIN-QUICHOTTE, très exalté : – Couvre-toi de gloire, Tartarin.
22TARTARIN-SANCHO, très calme : – Tartarin, couvre-toi de flanelle.
23TARTARIN-QUICHOTTE, de plus en plus exalté : – Ô les bons rifles à deux coups ! ô les dagues, les lassos, les mocassins !
24TARTARIN-SANCHO, de plus en plus calme : – Ô les bons gilets tricotés ! les bonnes genouillères bien chaudes ! ô les braves casquettes à oreillettes !
25TARTARIN-QUICHOTTE, hors de lui : – Une hache ! qu’on me donne une hache !
26TARTARIN-SANCHO, sonnant la bonne : – Jeannette, mon chocolat.
27Là-dessus, Jeannette apparaît avec un excellent chocolat, chaud, moiré, parfumé, et de succulentes grillades à l’anis, qui font rire Tartarin-Sancho en étouffant les cris de Tartarin-Quichotte.
28Il avait failli partir pour Shanghaï ; à force d’en parler, il a fini par croire qu’il y était allé. Menteur ?
29Il n’y a pas de menteurs dans le Midi, pas plus à Marseille qu’à Nîmes, qu’à Toulouse, qu’à Tarascon. L’homme du Midi ne ment pas, il se trompe. Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire... Son mensonge à lui, ce n’est pas du mensonge, c’est une espèce de mirage...
30Un soir, une ménagerie s’installe à Tarascon avec un lion de l’Atlas. Tartarin y court, le fusil sur l’épaule.
31Terrible et solennelle entrevue ! le lion de Tarascon et le lion de l’Atlas en face l’un de l’autre... D’un côté, Tartarin, debout, le jarret tendu, les deux bras appuyés sur son rifle ; de l’autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l’œil clignotant, l’air abruti, avec son énorme mufle à perruque jaune posé sur les pattes de devant... Tous deux calmes et se regardant.
32Le fauve se dresse et pousse un rugissement formidable.
33Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipita vers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de casquettes, le brave commandant Bravida lui-même... Seul, Tartarin de Tarascon ne bougea pas... Il était là, ferme et résolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terrible moue que toute la ville connaissait... Au bout d’un moment, quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurés par son attitude et la solidité des barreaux, se rapprochèrent de leur chef, ils entendirent qu’il murmurait, en regardant le lion : « Ça, oui, c’est une chasse. »
34Le lendemain, toute la ville annonce son départ pour l’Algérie. Encore le mirage.
35L’homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu’il allait partir pour l’Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c’est que la vanité ! Au lieu de répondre simplement qu’il ne partait pas du tout, qu’il n’avait jamais eu l’intention de partir, le pauvre Tartarin – la première fois qu’on lui parla de ce voyage – fit d’un petit air évasif : « Hé !... hé !... peut-être... je ne dis pas. » La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette idée, il répondit : « C’est probable. » La troisième fois : « C’est certain ! »
36Trois mois passent, il ne bouge pas, la ville se moque. Un soir, le commandant Bravida entre, ganté de noir.
37– Tartarin, fit l’ancien capitaine avec autorité, Tartarin, il faut partir ! Et il restait debout dans l’encadrement de la porte, – rigide et grand comme le devoir.
38Très pâle, il se leva, regarda autour de lui d’un œil attendri ce joli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumière douce, ce large fauteuil si commode, ses livres, son tapis, les grands stores blancs de ses fenêtres, derrière lesquels tremblaient les branches grêles du petit jardin ; puis, s’avançant vers le brave commandant, il lui prit la main, la serra avec énergie, et, d’une voix où roulaient les larmes, stoïque cependant, il lui dit : « Je partirai, Bravida ! »
39Le jour du départ, tout Tarascon est massé devant la maison du baobab. La porte s’ouvre.
40Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, allant en Algérie, de prendre le costume algérien. Large pantalon bouffant en toile blanche, petite veste collante à boutons de métal, deux pieds de ceinture rouge autour de l’estomac, le cou nu, le front rasé, sur sa tête une gigantesque chéchia (bonnet rouge) et un flot bleu d’une longueur !...
41À la gare, la cloche sonne.
42– Adieu, tous !... murmura le grand homme, et sur les joues du brave commandant Bravida, il embrassa son cher Tarascon.
43Puis c’est Marseille, le port immense, le mistral qui roule tous les bruits en une seule fanfare.
44C’est au son de cette belle fanfare que l’intrépide Tartarin de Tarascon s’embarqua pour le pays des lions !...
Deuxième épisode — Chez les Teurs
45Daudet raconte la traversée du Zouave par les cinq positions de la chéchia. Voici la dernière.
46Enfin, cinquième et dernière position, au fond d’une étroite cabine, dans un petit lit qui a l’air d’un tiroir de commode, quelque chose d’informe et de désolé roule en geignant sur l’oreiller. C’est la chéchia, l’héroïque chéchia du départ, réduite maintenant au vulgaire état de casque à mèche et s’enfonçant jusqu’aux oreilles d’une tête de malade blême et convulsionnée...
47Dans la cabine, Tartarin-Sancho ne décolère pas.
48– Imbécile, va !... Je te l’avais bien dit !... Ah ! tu as voulu aller en Afrique... Eh bien, té ! la voilà l’Afrique !... Comment la trouves-tu ?
49Le navire entre enfin dans la rade d’Alger. Une centaine d’hommes noirs escaladent le bastingage.
50Ces forbans-là, Tartarin les connaissait... C’étaient eux, c’est-à-dire ils, ces fameux ils qu’il avait si souvent cherchés la nuit dans les rues de Tarascon. Enfin ils se décidaient donc à venir.
51D’abord la surprise le cloua sur place. Mais quand il vit les forbans se précipiter sur les bagages, arracher la bâche qui les recouvrait, commencer enfin le pillage du navire, alors le héros se réveilla, et dégainant son couteau de chasse : « Aux armes, aux armes ! » cria-t-il aux voyageurs, et le premier de tous, il fondit sur les pirates.
52Le capitaine Barbassou le retient par la ceinture.
53– Mais restez donc tranquille, tron de ler ! Ce ne sont pas des pirates... Il y a longtemps qu’il n’y a plus de pirates... Ce sont des portefaix.
54Un peu confus, le héros débarque.
55Cinq minutes après, la barque arrivait à terre, et Tartarin posait le pied sur ce petit quai barbaresque, où, trois cents ans auparavant, un galérien espagnol nommé Michel Cervantes préparait – sous le bâton de la chiourme algérienne – un sublime roman qui devait s’appeler Don Quichotte !
56Première désillusion : l’Orient rêvé n’existe pas.
57D’avance il s’était figuré une ville orientale, féerique, mythologique, quelque chose tenant le milieu entre Constantinople et Zanzibar... Il tombait en plein Tarascon... Des cafés, des restaurants, de larges rues, des maisons de quatre étages, une petite place macadamisée où des musiciens de la ligne jouaient des polkas d’Offenbach, des messieurs sur des chaises buvant de la bière avec des échaudés, des dames, quelques lorettes, et puis des militaires... et pas un Teur !... Il n’y avait que lui...
58Dès le lendemain, il s’embusque seul dans ce qu’il croit être le désert.
59Alors il se souvint que, dans ses livres, les grands tueurs de lions n’allaient jamais à la chasse sans emmener un petit chevreau, qu’ils attachaient à quelques pas devant eux et qu’ils faisaient crier en lui tirant la patte avec une ficelle. N’ayant pas de chevreau, le Tarasconnais eut l’idée d’essayer des imitations, et se mit à bêler d’une voix chevrotante : « Mê ! Mê !... »
60Tout à coup, à quelques pas devant lui, quelque chose de noir et de gigantesque s’abattit. Il se tut... Cela se baissait, flairait la terre, bondissait, se roulait, partait au galop, puis revenait et s’arrêtait net... c’était le lion, à n’en pas douter !... Maintenant on voyait très bien ses quatre pattes courtes, sa formidable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui luisaient dans l’ombre... En joue ! feu ! pan ! pan !... C’était fait. Puis tout de suite un bondissement en arrière, et le coutelas de chasse au poing.
61La bête blessée s’enfuit. Tartarin s’endort sur place, et se réveille au son des clairons.
62C’étaient les clairons des chasseurs d’Afrique qui sonnaient la diane, dans les casernes de Mustapha... Le tueur de lions, stupéfait, se frotta les yeux... Lui qui se croyait en plein désert !... Savez-vous où il était ?... Dans un plant d’artichauts, entre un plant de choux-fleurs et un plant de betteraves.
63Il suit tout de même la piste de sang laissée par sa victime.
64La preuve, c’étaient des taches de sang que la bête en fuyant avait laissées derrière elle. Penché sur cette piste sanglante, l’œil aux aguets, le revolver au poing, le vaillant Tarasconnais arriva, d’artichaut en artichaut, jusqu’à un petit champ d’avoine... De l’herbe foulée, une mare de sang, et, au milieu de la mare, couché sur le flanc avec une large plaie à la tête, un... Devinez quoi !...
65– Un lion, parbleu !...
66Non ! un âne, un de ces tout petits ânes qui sont si communs en Algérie et qu’on désigne là-bas sous le nom de bourriquots.
67Les livres promettaient qu’après le mâle vient la femelle. Elle vient en effet.
68Elle arriva, terrible et rougissante, sous les traits d’une vieille Alsacienne en marmotte, armée d’un grand parapluie rouge et réclamant son âne à tous les échos de Mustapha. Certes, il aurait mieux valu pour Tartarin avoir affaire à une lionne en furie qu’à cette méchante vieille...
69Il paie l’âne deux cents francs, apprend qu’il n’y a pas de lions dans la région, et reprend l’omnibus pour Alger.
70Tartarin crut s’apercevoir qu’elles le regardaient beaucoup. Une surtout, celle qui était assise en face de lui, avait planté son regard dans le sien, et ne le retira pas de toute la route.
71À l’arrêt, les Mauresques descendent une à une.
72Le Tarasconnais n’y résista pas. Ivre d’amour et prêt à tout, il s’élança derrière la Mauresque... Au bruit de ses buffleteries, elle se retourna, mit un doigt sur son masque comme pour dire « chut ! » et vivement, de l’autre main, elle lui jeta un petit chapelet parfumé, fait avec des fleurs de jasmin. Tartarin de Tarascon se baissa pour le ramasser ; mais comme notre héros était un peu lourd et très chargé d’armures, l’opération fut assez longue...
73Quand il se releva, le chapelet de jasmin sur son cœur, – la Mauresque avait disparu.
74Les armes retournent au fond de la chambre 36.
75Lions de l’Atlas, dormez ! Dormez tranquilles au fond de vos retraites, dans les aloès et les cactus sauvages... De quelques jours encore, Tartarin de Tarascon ne vous massacrera point.
76Deux semaines de recherches ne donnent rien. Puis, au bal masqué, une querelle éclate à une table de jeu.
77– Je suis le prince Grégory du Monténégro, m’sieu !...
78Tartarin prend son parti, l’affaire s’arrange, et le prince l’entraîne dehors.
79– Monsieur Barbarin...
80– Tartarin ! souffla l’autre timidement.
81– Tartarin, Barbarin, n’importe ! Entre nous, maintenant, c’est à la vie, à la mort !
82Ils soupent aux Platanes, sous les étoiles, et l’Altesse promet de retrouver la Mauresque.
83Ce fut Tartarin qui paya la note.
84Dès le lendemain matin, le prince est dans sa chambre.
85– Vite, vite, habillez-vous... Votre Mauresque est retrouvée... Elle s’appelle Baïa... Vingt ans, jolie comme un cœur, et déjà veuve...
86Il achète au frère des cargaisons de pipes, obtient le rendez-vous, et ne s’en relève pas.
87Qu’est-ce que vous voulez ? Il y a comme cela, dans la vie des saints et des héros, des heures d’aveuglement, de trouble, de défaillance. L’illustre Tarasconnais n’en fut pas plus exempt qu’un autre, et c’est pourquoi – deux mois durant – oublieux des lions et de la gloire, il se grisa d’amour oriental et s’endormit, comme Annibal à Capoue, dans les délices d’Alger-la-Blanche.
88On l’appelle désormais Sidi Tart’ri ben Tart’ri. Un jour, Barbassou lui donne du tabac enveloppé dans un vieux journal de Marseille.
89« La ville est dans les transes. Tartarin, le tueur de lions, parti pour chasser les grands félins en Afrique, n’a pas donné de ses nouvelles depuis plusieurs mois... Qu’est devenu notre héroïque compatriote ?... On ose à peine se le demander, quand on a connu comme nous cette tête ardente, cette audace, ce besoin d’aventures... A-t-il été comme tant d’autres englouti dans le sable, ou bien est-il tombé sous la dent meurtrière d’un de ces monstres de l’Atlas dont il avait promis les peaux à la municipalité ?... Terrible incertitude ! Pourtant des marchands nègres, venus à la foire de Beaucaire, prétendent avoir rencontré en plein désert un Européen dont le signalement se rapportait au sien, et qui se dirigeait vers Tombouctou... Dieu nous garde notre Tartarin ! »
90Alors, de se voir là, comme il était, lâchement accroupi sur sa natte, tandis qu’on le croyait en train de massacrer des fauves, Tartarin de Tarascon eut honte de lui-même et pleura.
91Tout à coup le héros bondit :
92– Au lion ! au lion !
93Une heure plus tard, il roule en diligence sur la route de Blidah.
94Tartarin-Sancho venait d’expirer ; il ne restait plus que Tartarin-Quichotte.
Troisième épisode — Chez les lions
95Dans la vieille guimbarde, une voix cassée l’appelle par son nom : c’est la diligence elle-même.
96– C’est moi, monsieur Tartarin ; vous ne me reconnaissez pas ?... Je suis la vieille diligence qui faisait – il y a vingt ans – le service de Tarascon à Nîmes... Que de fois je vous ai portés, vous et vos amis, quand vous alliez chasser les casquettes du côté de Jonquières ou de Bellegarde !...
97Le chemin de fer l’a rendue inutile : on l’a déportée en Afrique, comme presque toutes ses sœurs.
98À Blidah monte un petit monsieur en redingote noisette, avec un parapluie, qui dévisage l’équipement du voyageur. Tartarin se présente.
99– Tartarin de Tarascon, tueur de lions !
100Le petit monsieur ne se déconcerte pas. Il descend à l’arrêt suivant, et se retourne une dernière fois.
101– Ma foi ! écoutez, vous avez l’air d’un brave homme, j’aime mieux vous dire ce qu’il en est... Retournez vite à Tarascon, monsieur Tartarin... Vous perdez votre temps ici... Il reste bien encore quelques panthères dans la province ; mais, fi donc ! c’est un trop petit gibier pour vous... Quant aux lions, c’est fini. Il n’en reste plus en Algérie... mon ami Chassaing vient de tuer le dernier.
102– Conducteur, demanda Tartarin en faisant sa moue, qu’est-ce que c’est donc que ce bonhomme-là ?
103– Comment ! vous ne le connaissez pas ? mais c’est M. Bombonnel.
104Découragé, Tartarin descend à Milianah. Et là, au détour d’une rue…
105Soudain, au détour d’une rue, notre héros se trouva face à face... avec qui ? Devinez... Avec un lion superbe, qui attendait devant la porte d’un café, assis royalement sur son train de derrière, sa crinière fauve au soleil.
106– Qu’est-ce qu’ils me disaient donc, qu’il n’y en avait plus ? s’écria le Tarasconnais en faisant un saut en arrière... En entendant cette exclamation, le lion baissa la tête et, prenant dans sa gueule une sébile en bois posée devant lui sur le trottoir, il la tendit humblement du côté de Tartarin immobile de stupeur... Un Arabe qui passait jeta un gros sou dans la sébile ; le lion remua la queue...
107C’est un lion aveugle, quêteur d’un couvent. Tartarin se fait rosser ; le prince Grégory, accouru d’Alger, le relève. Ils partent vers le Chéliff avec un chameau.
108Ô stupeur ! Au bout de quelques enjambées, voilà Tartarin qui se sent pâlir, et l’héroïque chéchia, qui reprend une à une ses anciennes positions du temps du Zouave. Ce diable de chameau tanguait comme une frégate.
109Le grand homme de Tarascon dut se résigner. Il s’affaissa tristement sur la bosse. La chéchia prit toutes les positions qu’elle voulut... et la France fut bafouée.
110Un mois d’errance sans un lion. Puis un rugissement lointain : il confie son portefeuille au prince et s’embusque.
111Eh bien ! oui, Tartarin eut peur, et tout le temps encore. Néanmoins, il tint bon une heure, deux heures, mais l’héroïsme a ses limites... Près de lui, dans le lit desséché de la rivière, le Tarasconnais entend tout à coup un bruit de pas, des cailloux qui roulent. Cette fois la terreur l’enlève de terre. Il tire ses deux coups au hasard dans la nuit, et se replie à toutes jambes sur le marabout, laissant son coutelas debout dans le sable comme une croix commémorative de la plus formidable panique qui ait jamais assailli l’âme d’un dompteur d’hydres.
112– À moi, préïnce... le lion !...
113Le prince n’était pas là. Sur le mur blanc du marabout, le bon chameau projetait seul au clair de lune l’ombre bizarre de sa bosse. Le prince Grégory venait de filer en emportant portefeuille et billets de banque... Il y avait un mois que Son Altesse attendait cette occasion...
114Au matin, seul, volé, abandonné, le héros doute de tout.
115Il douta du Monténégro, il douta de l’amitié, il douta de la gloire, il douta même des lions ; et, comme le Christ à Gethsémani, le grand homme se prit à pleurer amèrement.
116Or, tandis qu’il était là pensivement assis sur la porte du marabout, sa tête dans ses deux mains, sa carabine entre ses jambes, et le chameau qui le regardait, soudain le maquis d’en face s’écarte et Tartarin, stupéfait, voit paraître, à dix pas devant lui, un lion gigantesque s’avançant la tête haute et poussant des rugissements formidables qui font trembler les murs du marabout tout chargés d’oripeaux et jusqu’aux pantoufles du saint dans leur niche.
117Seul, le Tarasconnais ne trembla pas.
118– Enfin ! cria-t-il en bondissant, la crosse à l’épaule... Pan !... pan ! pfft ! pfft ! C’était fait... Le lion avait deux balles explosibles dans la tête... Pendant une minute, sur le fond embrasé du ciel africain, ce fut un feu d’artifice épouvantable de cervelle en éclats, de sang fumant et de toison rousse éparpillée. Puis tout retomba et Tartarin aperçut... deux grands nègres qui couraient sur lui, la matraque en l’air. Les deux nègres de Milianah !
119Ô misère ! c’était le lion apprivoisé, le pauvre aveugle du couvent de Mohammed que les balles tarasconnaises venaient d’abattre.
120Procès, deux mille cinq cents francs d’amende, vente de la caisse d’armes. Il envoie la peau du lion à Bravida et rentre à pied vers sa maisonnette, où l’attend une fête.
121Sous les arceaux du petit cloître, au milieu des flacons, des pâtisseries, des coussins épars, des pipes, des tambourins, des guitares, Baïa debout, sans veston bleu ni corselet, rien qu’une chemisette de gaze argentée et un grand pantalon rose tendre, chantait Marco la Belle avec une casquette d’officier de marine sur l’oreille... À ses pieds, sur une natte, gavé d’amour et de confitures, Barbassou, l’infâme capitaine Barbassou, se crevait de rire en l’écoutant.
122– Hé ! bé ! monsieur Tartarin, qu’est-ce que vous en dites ? Vous voyez bien qu’elle savait le français !
123Restait le prince. Tartarin demande où il est.
124– Oh ! il n’est pas loin. Il habite pour cinq ans la belle prison de Mustapha. Le drôle s’est laissé prendre la main dans le sac... Du reste, ce n’est pas la première fois qu’on le met à l’ombre. Son Altesse a déjà fait trois ans de maison centrale quelque part... et, tenez ! je crois même que c’est à Tarascon.
125– À Tarascon !... s’écria Tartarin subitement illuminé... C’est donc ça qu’il ne connaissait qu’un côté de la ville...
126À trois heures du matin, il monte au minaret, emprunte le turban du muezzin et lance son adieu à l’Orient.
127– La Allah il Allah... Mahomet est un vieux farceur... L’Orient, le Coran, les bachagas, les lions, les Mauresques, tout ça ne vaut pas un viédaze !... Il n’y a plus de Teurs. Il n’y a que des carotteurs... Vive Tarascon !...
128Le lendemain, il s’embarque sans bagages. Le chameau surgit sur le quai.
129Il frétille au long du quai. Il appelle son ami, et le regarde avec tendresse : « Emmène-moi, semble dire son œil triste, emmène-moi dans la barque, loin, bien loin de cette Arabie en carton peint, de cet Orient ridicule, plein de locomotives et de diligences, où – dromadaire déclassé – je ne sais plus que devenir. Tu es le dernier Turc, je suis le dernier chameau... Ne nous quittons plus, ô mon Tartarin... »
130Renié, il nage derrière la barque ; Barbassou le hisse à bord, puis le voit courir sur les rails derrière le train de Tarascon. Rentrée sans un sou, sans un lion, avec un chameau.
131Ô stupeur ! à peine la chéchia du héros apparut-elle dans l’ouverture de la portière, un grand cri : « Vive Tartarin ! » fit trembler les voûtes vitrées de la gare. – « Vive Tartarin ! vive le tueur de lions ! » Et des fanfares, des chœurs d’orphéons éclatèrent... Tartarin se sentit mourir ; il croyait à une mystification. Mais non ! Tout Tarascon était là, chapeaux en l’air, et sympathique.
132Singuliers effets du mirage ! la peau du lion aveugle, envoyée à Bravida, était cause de tout ce bruit. Avec cette modeste fourrure, exposée au cercle, les Tarasconnais, et derrière eux tout le Midi, s’étaient monté la tête. Le Sémaphore avait parlé. On avait inventé un drame. Ce n’était plus un lion que Tartarin avait tué, c’étaient dix lions, vingt lions, une marmelade de lions !
133Quand la foule voit surgir la bête couverte de poussière, elle croit un instant sa Tarasque revenue. Tartarin la rassure.
134– C’est mon chameau, dit-il.
135Et déjà sous l’influence du soleil tarasconnais, ce beau soleil, qui fait mentir ingénument, il ajouta, en caressant la bosse du dromadaire :
136– C’est une noble bête !... Elle m’a vu tuer tous mes lions.
137Là-dessus, il prit familièrement le bras du commandant, rouge de bonheur ; et, suivi de son chameau, entouré des chasseurs de casquettes, acclamé par tout le peuple, il se dirigea paisiblement vers la maison du baobab, et, tout en marchant, il commença le récit de ses grandes chasses :
138– Figurez-vous, disait-il, qu’un certain soir, en plein Sahara...