C

Les Regrets — en 20 minutes

Lire en 20 minutes · extraits·Texte intégral · livre complet →

Recueil de 191 sonnets (1558) : à Rome, au service d'un cardinal, du Bellay dit l'exil, le regret de sa maison angevine et les vices de la cour pontificale, puis, rentré en France, raille les courtisans et loue le roi et Marguerite.

Les Regrets — en 20 minutes
1
Cette version courte n’est pas un résumé : c’est un échantillon de trente-deux sonnets donnés en entier, copiés mot pour mot dans la graphie de l’édition et rangés dans l’ordre du recueil, du premier au cent quatre-vingt-onzième. De brèves liaisons en italique les situent. On y suit le poète de la plainte de l’exil à la satire de Rome, puis du voyage de retour aux louanges qui ferment le livre.

2
Du Bellay est à Rome au service d’un cardinal, dont il tient la maison. Le premier sonnet annonce un livre sans grande ambition : un journal en vers.
I
3
Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
4
Je ne veux point cercher l’esprit de l’univers,
5
Je ne veux point sonder les abysmes couvers,
6
N’y dessigner du ciel la belle architecture.
7
Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
8
Et si hauts argumens ne recerche à mes vers :
9
Mais suivant de ce lieu les accidens divers,
10
Soit de bien, soit de mal, j’escris à l’adventure.
11
Je me plains à mes vers, si j’ay quelque regret,
12
Je me ris avec eux, je leur di mon secret,
13
Comme estans de mon cœur les plus seurs secretaires.
14
Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
15
Et de plus braves noms ne les veux desguiser,
16
Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.
17
Chacun chante ce qu’il vit ; lui n’a que son malheur à dire.
V
18
Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront,
19
Ceux qui aiment l’honneur, chanteront de la gloire,
20
Ceux qui sont près du Roy, publieront sa victoire,
21
Ceux qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront :
22
Ceux qui aiment les arts, les sciences diront,
23
Ceux qui sont vertueux, pour tels se feront croire,
24
Ceux qui aiment le vin, deviseront de boire,
25
Ceux qui sont de loisir, de fables escriront :
26
Ceux qui sont mesdisans, se plairont à mesdire,
27
Ceux qui sont moins fascheux, diront des mots pour rire,
28
Ceux qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur :
29
Ceux qui se plaisent trop, chanteront leur louange,
30
Ceux qui veulent flater, feront d’un diable un ange :
31
Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur.
32
Il mesure ce qu’il a perdu : l’élan de sa jeunesse et la faveur des Muses.
VI
33
Las, où est maintenant ce mespris de Fortune ?
34
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
35
Cest honneste desir de l’immortalité,
36
Et ceste honneste flamme au peuple non commune ?
37
Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuict brune
38
Les Muses me donnoyent, alors qu’en liberté
39
Dessus le vert tapy d’un rivage escarté
40
Je les menois danser aux rayons de la Lune ?
41
Maintenant la Fortune est maistresse de moy,
42
Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy,
43
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuyent.
44
De la posterité je n’ay plus de souci,
45
Ceste divine ardeur, je ne l’ay plus aussi,
46
Et les Muses de moy, comme estranges, s’enfuyent.
47
L’apostrophe à la France, mère qui ne répond plus à son enfant exilé, est l’un des sonnets les plus célèbres du recueil.
IX
48
France, mère des arts, des armes, et des loix,
49
Tu m’as nourri long temps du laict de ta mammelle,
50
Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle,
51
Je remplis de ton nom les antres et les bois.
52
Si tu m’as pour enfant advoué quelquefois,
53
Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle ?
54
France, France, respons à ma triste querelle :
55
Mais nul, sinon Écho, ne respond à ma voix.
56
Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
57
Je sens venir l’hyver, de qui la froide haleine
58
D’une tremblante horreur fait herisser ma peau.
59
Las, tes autres aigneaux n’ont faute de pasture,
60
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
61
Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.
62
À son ami Magny, qui s’étonne qu’il puisse encore écrire, il répond qu’il ne chante pas : il pleure, et c’est en pleurant qu’il chante.
XII
63
Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis,
64
Veu l’importun souci, qui sans fin me tormente,
65
Et veu tant de regrets, desquels je me lamente,
66
Tu t’esbahis souvent comment chanter je puis.
67
Je ne chante (Magny) je pleure mes ennuis :
68
Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante.
69
Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :
70
Voilà pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts.
71
Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,
72
Ainsi le laboureur faisant son labourage,
73
Ainsi le pelerin regrettant sa maison,
74
Ainsi l’avanturier en songeant à sa dame,
75
Ainsi le marinier en tirant à la rame,
76
Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
77
Car la vie romaine n’a rien d’un séjour de poète : il gère les dépenses d’une grande maison.
XV
78
Panjas, veux-tu sçavoir quels sont mes passe-temps ?
79
Je songe au lendemain, j’ay soing de la despense
80
Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense
81
À rendre sans argent cent crediteurs contents :
82
Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps,
83
Je courtise un banquier, je prens argent d’avance,
84
Quand j’ay despesché l’un, un autre recommence,
85
Et ne fais pas le quart de ce que je pretends.
86
Qui me presente un compte, une lettre, un memoire,
87
Qui me dit que demain est jour de consistoire,
88
Qui me rompt le cerveau de cent propos divers :
89
Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie :
90
Avecques tout cela, dy (Panjas) je te prie,
91
Ne t’esbahis-tu point comment je fais des vers ?
92
Pendant que Ronsard chante à la cour de France, lui se promène seul au bord du Tibre.
XIX
93
Ce pendant que tu dis ta Cassandre divine,
94
Les louanges du Roy, et l’heritier d’Hector,
95
Et ce Montmorency, nostre François Nestor,
96
Et que de sa faveur Henry t’estime digne :
97
Je me pourmeine seul sur la rive Latine,
98
La France regrettant, et regrettant encor
99
Mes antiques amis, mon plus riche tresor,
100
Et le plaisant sejour de ma terre Angevine.
101
Je regrette les bois, et les champs blondissans,
102
Les vignes, les jardins, et les prez verdissans,
103
Que mon fleuve traverse : ici pour recompense.
104
Ne voyant que l’orgueil de ces monceaux pierreux,
105
Où me tient attaché d’un espoir malheureux,
106
Ce que possede moins celuy qui plus y pense.
107
Il maudit le jour du départ, et se souvient d’un mauvais présage.
XXV
108
Malheureux l’an, le mois, le jour, l’heure, et le poinct,
109
Et malheureuse soit la flatteuse esperance,
110
Quand pour venir ici j’abandonnay la France :
111
La France, et mon Anjou dont le desir me poingt.
112
Vrayment d’un bon oyseau guidé je ne fus point,
113
Et mon cœur me donnoit assez signifiance,
114
Que le ciel estoit plein de mauvaise influence,
115
Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
116
Cent fois le bon advis lors m’en voulut distraire,
117
Mais toujours le destin me tiroit au contraire :
118
Et si mon desir n’eust aveuglé ma raison,
119
N’estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage,
120
Quand sur le seuil de l’huis, d’un sinistre presage,
121
Je me blessay le pied sortant de ma maison ?
122
Vient alors le sonnet que tout lecteur français connaît : le rêve du retour au petit village angevin.
XXXI
123
Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
124
Ou comme cestui là qui conquit la toison,
125
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
126
Vivre entre ses parents le reste de son aage !
127
Quand reverray-je, helas, de mon petit village
128
Fumer la cheminee, et en quelle saison
129
Reverray-je le clos de ma pauvre maison,
130
Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?
131
Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux,
132
Que des palais Romains le front audacieux ;
133
Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,
134
Plus mon Loyre Gaulois, que le Tibre Latin,
135
Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
136
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
137
Il avait cru revenir savant de tout ; il ne rapporte que l’ennui.
XXXII
138
Je me feray sçavant en la philosophie,
139
En la mathematique, et medecine aussi :
140
Je me feray legiste, et d’un plus haut souci
141
Apprendray les secrets de la theologie :
142
Du luth et du pinceau j’en esbatray ma vie,
143
De l’escrime et du bal : je discourois ainsi,
144
Et me vantois en moy d’apprendre tout ceci,
145
Quand je changeay la France au sejour d’Italie.
146
Ô beaux discours humains ! je suis venu si loin,
147
Pour m’enrichir d’ennuy, de vieillesse, et de soin,
148
Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage.
149
Ainsi le marinier souvent pour tout tresor
150
Rapporte des harans en lieu de lingots d’or,
151
Ayant fait, comme moy, un malheureux voyage.
152
Rester ou partir : il hésite, et demande conseil à son ami Morel.
XXXIII
153
Que feray-je, Morel ? dy moy, si tu l’entens,
154
Feray-je encore ici plus longue demeurance,
155
Ou si j’iray revoir les campaignes de France,
156
Quand les neiges fondront au soleil du printemps ?
157
Si je demeure ici, helas, je perds mon temps
158
À me repaistre en vain d’une longue esperance,
159
Et si je veux ailleurs fonder mon asseurance,
160
Je fraude mon labeur du loyer que j’attens.
161
Mais faut-il vivre ainsi d’une esperance vaine ?
162
Mais faut-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine ?
163
Je ne bougeray donc. Non, non, je m’en iray.
164
Je demourray pourtant, si tu me le conseilles.
165
Helas (mon cher Morel) dy moy que je feray,
166
Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.
167
Tout, dans sa condition, contredit sa nature.
XXXIX
168
J’ayme la liberté, et languis en service,
169
Je n’ayme point la Court, et me faut courtiser,
170
Je n’ayme la feintise, et me faut desguiser,
171
J’ayme simplicité, et n’apprens que malice :
172
Je n’adore les biens, et sers à l’avarice,
173
Je n’ayme les honneurs, et me les faut priser,
174
Je veulx garder ma foy, et me la faut briser,
175
Je cerche la vertu et ne trouve que vice :
176
Je cerche le repos, et trouver ne le puis,
177
J’embrasse le plaisir, et n’esprouve qu’ennuis,
178
Je n’ayme à discourir, en raison je me fonde :
179
J’ay le corps maladif, et me faut voyager,
180
Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager :
181
Ne suis-je pas (Morel) le plus chetif du monde ?
182
Peu à peu la plainte cède à la satire. Du Bellay passe en revue les défauts de chaque nation, sans s’épargner lui-même.
LXVIII
183
Je hay du Florentin l’usuriere avarice,
184
Je hay du fol Sienois le sens mal arresté,
185
Je hay du Genevois la rare verité,
186
Et du Venitien la trop caute malice :
187
Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice,
188
Je hay tous les Lombards pour l’infidelité,
189
Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
190
Et le poltron Romain pour son peu d’exercice :
191
Je hay l’Anglois mutin, et le brave Escossois,
192
Le traistre Bourguignon, et l’indiscret François,
193
Le superbe Espagnol, et l’yvrongne Thudesque :
194
Bref, je hay quelque vice en chasque nation,
195
Je hay moymesme encor’ mon imperfection,
196
Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque.
197
Il prévient son ami Dilliers : s’il rit, c’est d’un rire amer.
LXXVII
198
Je ne descouvre ici les mystères sacrez
199
Des saincts prestres Romains, je ne veux rien escrire
200
Que la vierge honteuse ait vergongne de lire :
201
Je veux toucher sans plus aux vices moins secrets.
202
Mais tu diras que mal je nomme ces regrets,
203
Veu que le plus souvent j’use de mots pour rire :
204
Et je di que la mer ne bruit tousjours son ire,
205
Et que tousjours Phoebus ne sagette les Grecs.
206
Si tu rencontres donc ici quelque risee,
207
Ne baptise pourtant de plainte desguisee
208
Les vers que je souspire au bord Ausonien.
209
La plainte que je fais (Dilliers) est veritable :
210
Si je ri, c’est ainsi qu’on se rit à la table :
211
Car je ri, comme on dit, d’un ris Sardonien.
212
Il dit tout ce qu’il ne peut plus écrire, loin de son prince et de la France.
LXXIX
213
Je n’escris point d’amour, n’estant point amoureux,
214
Je n’escris de beauté, n’ayant belle maistresse,
215
Je n’escris de douceur, n’esprouvant que rudesse,
216
Je n’escris de plaisir, me trouvant douloureux :
217
Je n’escris de bon heur, me trouvant malheureux,
218
Je n’escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
219
Je n’escris de thresors, n’ayant point de richesse,
220
Je n’escris de santé, me sentant langoureux :
221
Je n’escris de la court, estant loin de mon Prince,
222
Je n’escris de la France, en estrange province,
223
Je n’escris de l’honneur, n’en voyant point ici :
224
Je n’escris d’amitié, ne trouvant que feintise,
225
Je n’escris de vertu, n’en trouvant point aussi,
226
Je n’escris de sçavoir, entre les gens d’Église.
227
Puis il fait le tour de la ville : le palais, la banque, les courtisanes, les ruines.
LXXX
228
Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
229
Que vice desguisé, qu’une cerimonie,
230
Qu’un bruit de tabourins, qu’une estrange harmonie,
231
Et de rouges habits un superbe appareil :
232
Si je descens en banque, un amas et recueil
233
De nouvelles je trouve, une usure infinie,
234
De riches Florentins une troppe bannie,
235
Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :
236
Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
237
Je trouve de Venus la grand’bande lascive
238
Dressant de tous costez mil’appas amoureux :
239
Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
240
Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve
241
Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.
242
L’élection d’un pape, vue de près.
LXXXI
243
Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré,
244
Et l’une chambre à l’autre egalement voisine
245
D’antichambre servir, de salle, et de cuisine,
246
Et un petit recoin de dix pieds en carré :
247
Il fait bon voir autour le palais emmuré,
248
Et briguer là dedans ceste troppe divine,
249
L’un par ambition, l’autre par bonne mine,
250
Et par despit de l’un estre l’autre adoré :
251
Il fait bon voir dehors toute la ville en armes,
252
Crier: le Pape est fait, donner de faux alarmes,
253
Saccager un palais ; mais plus que tout cela
254
Fait bon voir, qui de l’un, qui de l’autre se vante,
255
Qui met pour cestui-ci, qui met pour cestui-là,
256
Et pour moins d’un escu dix Cardinaux en vente.
257
En dix vers, il détaille les journées d’un serviteur de cardinal.
LXXXIV
258
Nous ne faisons la court aux filles de Memoire
259
Comme vous qui vivez libres de passion :
260
Si vous ne sçavez donc nostre occupation,
261
Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :
262
Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire,
263
En capelle, en visite, en congregation,
264
Et pour l’honneur d’un prince, ou d’une nation,
265
De quelque ambassadeur accompagner la gloire.
266
Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
267
Et faire aux survenans l’accoustumé honneur,
268
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
269
Se pourmener en housse, aller voir d’huis en huis
270
La Marthe, ou la Victoire, et s’engager aux Juifs :
271
Voilà, mes compagnons, le passetemps de Rome.
272
Et voici le portrait du courtisan romain, avec ses formules italiennes.
LXXXVI
273
Marcher d’un grave pas et d’un grave souci,
274
Et d’un grave souris à chacun faire feste,
275
Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
276
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
277
Entremêler souvent un petit Et cosi,
278
Et d’un Son Servitor contrefaire l’honneste,
279
Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
280
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
281
Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
282
Et suivant la façon du courtisan Romain,
283
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
284
Voilà de ceste Court la plus grande vertu,
285
Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu,
286
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
287
Pourtant Rome retient ceux qui veulent la quitter, comme une magicienne.
LXXXVII
288
D’où vient cela, Mauny, que tant plus on s’efforce
289
D’eschapper hors d’ici, plus le Dœmon du lieu
290
(Et que seroit-ce donc si ce n’est quelque Dieu ?)
291
Nous y tient attachez par une douce force ?
292
Seroit-ce point d’amour ceste allechante amorce,
293
Ou quelque autre venim, dont après avoir beu
294
Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu,
295
Comme un corps qui se perd sous une neuve escorce !
296
J’ai voulu mille fois de ce lieu m’estranger,
297
Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer,
298
Mes bras en longs rameaux, et mes pieds en racine.
299
Bref, je ne suis plus rien qu’un vieil tronc animé,
300
Qui se plaint de se voir à ce bord transformé,
301
Comme le myrte Anglois au rivage d’Alcine.
302
La série des « heureux » finit sur une pointe : heureux qui a pu vivre trois ans à Rome sans y laisser ses cheveux.
XCIV
303
Heureux celuy qui peut long temps suivre la guerre
304
Sans mort, ou sans blessure, ou sans longue prison !
305
Heureux qui longuement vit hors de sa maison
306
Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre !
307
Heureux qui peut en Court quelque faveur acquerre
308
Sans crainte de l’envie, ou de quelque traison !
309
Heureux qui peut long temps sans danger de poison
310
Jouir d’un chapeau rouge, ou des clefs de sainct Pierre !
311
Heureux qui sans peril peut la mer frequenter !
312
Heureux qui sans procez le palais peut hanter !
313
Heureux qui peut sans mal vivre l’âge d’un homme !
314
Heureux qui sans souci peut garder son thresor !
315
Sa femme sans soupçon, et plus heureux encor’
316
Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !
317
La guerre éclate entre le pape et l’Espagne ; le poète presse son ami Dilliers de fuir.
CXVI
318
Fuyons, Dilliers, fuyons ceste cruelle terre,
319
Fuyons ce bord avare, et ce peuple inhumain,
320
Que des Dieux irritez la vengeresse main
321
Ne nous accable encor’ sous un mesme tonnerre.
322
Mars est desenchainé, le temple de la guerre
323
Est ouvert à ce coup : le grand Prestre Romain
324
Veult foudroyer là bas l’heretique Germain,
325
Et l’Espagnol marran, ennemis de sainct Pierre.
326
On ne voit que soldats, enseignes, gomphanons,
327
On n’oit que tabourins, trompettes, et canons,
328
On ne voit que chevaux courans parmi la plaine :
329
On n’oit plus raisonner que de sang, et de feu,
330
Maintenant on verra, si jamais on l’a veu,
331
Comment se sauvera la nacelle Romaine.
332
Le retour approche. Il voit déjà, en imagination, ses amis l’attendre sur le rivage.
CXXIX
333
Je voy, Dilliers, je voy serener la tempeste,
334
Je voy le vieil Proté son troupeau renfermer,
335
Je voy le vert Triton s’esgayer sur la mer,
336
Et voy l’Astre jumeau flamboyer sur ma teste :
337
Jà le vent favorable à mon retour s’appreste,
338
Jà vers le front du port je commence à ramer,
339
Et voy jà tant d’amis, que ne puis les nommer,
340
Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste.
341
Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d’ici,
342
Je voy mon cher Morel, et mon Dorat aussi,
343
Je voy mon Delahaye, et mon Paschal encore :
344
Et voy un peu plus loin (si je ne suis deçeu)
345
Mon divin Mauleon, duquel, sans l’avoir veu,
346
La grace, le sçavoir, et la vertu j’adore.
347
Mais la maison retrouvée n’apporte pas la paix espérée.
CXXX
348
Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,
349
Qu’il n’estoit rien plus doux que voir encor’ un jour
350
Fumer sa cheminee, et apres long sejour
351
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
352
Je me resjouyssois d’estre eschappé au vice,
353
Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
354
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
355
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
356
Las, mais après l’ennuy de si longue saison,
357
Mille soucis mordans je trouve en ma maison,
358
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
359
Adieu donques, Dorat, je suis encor Romain,
360
Si l’arc que les neuf sœurs te mirent en la main
361
Tu ne me preste ici, pour faire ma vengeance.
362
Le livre revient sur le voyage du retour. À Venise, il admire et se moque à la fois.
CXXXIII
363
Il fait bon voir, Magny, ces Coyons magnifiques,
364
Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abord,
365
Leur saint Marc, leur Palais, leur Realte, leur port,
366
Leurs changes, leurs profits, leur banque, et leurs trafiques :
367
Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques,
368
Leurs robbes à grand’ manche, et leurs bonnets sans bord,
369
Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port,
370
Et leurs sages advis aux affaires publiques.
371
Il fait bon voir de tout leur Senat balloter,
372
Il fait bon voir partout leurs gondoles flotter,
373
Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitaire :
374
Mais ce que lon en doit le meilleur estimer,
375
C’est quand ces vieux cocus vont espouser la mer,
376
Dont ils sont les maris, et le Turc l’adultere.
377
Enfin Paris, la ville sans pareille, et ses défauts.
CXXXVIII
378
De-vaux, la mer reçoit tous les fleuves du monde,
379
Et n’en augmente point : semblable à la grand’mer
380
Est ce Paris sans pair, où l’on voit abysmer
381
Tout ce qui là dedans de toutes parts abonde.
382
Paris est en sçavoir une Grece feconde,
383
Une Rome en grandeur Paris on peut nommer,
384
Une Asie en richesse on le peut estimer,
385
En rares nouveautez une Afrique seconde.
386
Bref, en voyant, De-vaux, ceste grande cité,
387
Mon œil, qui paravant estoit exercité
388
À ne s’esmerveiller des choses plus estranges,
389
Print esbaïssement. Ce qui ne me peut plaire,
390
Ce fut l’estonnement du badaud populaire,
391
La presse des chartiers, les procez, et les fanges.
392
Rentré en France, il découvre que la cour de son roi a ses propres règles, et donne à Dilliers des conseils ironiques.
CXXXIX
393
Si tu veux vivre en Court, Dilliers, souvienne-toy
394
De t’accoster tousjours des mignons de ton maistre :
395
Si tu n’es favori, faire semblant de l’estre,
396
Et de t’accommoder aux passetemps du Roy.
397
Souvienne-toy encor’ de ne prester ta foy
398
Au parler d’un chacun, mais sur tout sois adextre
399
A t’aider de la gauche, autant que de la dextre,
400
Et par les mœurs d’autruy à tes mœurs donne loy.
401
N’avance rien du tien, Dilliers, que ton service,
402
Ne monstre que tu sois trop ennemy du vice,
403
Et sois souvent encor’, muet, aveugle et sourd.
404
Ne fay que pour autruy importun on te nomme,
405
Faisant ce que je di, tu seras galand homme :
406
T’en souvienne, Dilliers, si tu veux vivre en Court.
407
Aux courtisans qui traitent les poètes de fous, il répond.
CXLIX
408
Vous dictes, courtisans, les Poëtes sont fouls,
409
Et dictes verité : mais aussi dire j’ose,
410
Que tels que vous soyez, vous tenez quelque chose
411
De ceste douce humeur qui est commune à tous.
412
Mais celle-là, Messieurs, qui domine sur vous,
413
En autres actions diversement s’expose :
414
Nous sommes fouls en rime, et vous l’estes en prose :
415
C’est le seul different qu’est entre vous et nous.
416
Vray est que vous avez la Court plus favorable,
417
Mais aussi n’avez vous un renom si durable :
418
Vous avez plus d’honneurs, et nous moins de souci.
419
Si vous riez de nous, nous faisons la pareille :
420
Mais cela qui se dit s’en vole par l’oreille,
421
Et cela qui s’escrit ne se perd pas ainsi.
422
Les vieux flatteurs de cour reçoivent leur portrait.
CL
423
Seigneur, je ne sçaurois regarder d’un bon œil
424
Ces vieux singes de Court, qui ne sçavent rien faire
425
Sinon en leur marcher les Princes contrefaire,
426
Et se vestir, comme eux, d’un pompeux appareil.
427
Si leur maistre se mocque, ils feront le pareil,
428
S’il ment, ce ne sont eux qui diront le contraire :
429
Plustost auront-ilz veu, à fin de luy complaire,
430
La Lune en plein midy, à minuict le Soleil.
431
Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage,
432
Ils le vont caresser, bien qu’ils crevent de rage :
433
S’il le reçoit mauvais, ils le monstrent au doy.
434
Mais ce qui plus contre eux quelquefois me despite,
435
C’est quand devant le Roy, d’un visage hypocrite,
436
Ils se prennent à rire, et ne sçavent pourquoy.
437
La dernière partie du recueil est faite de louanges. La plus haute va à Marguerite de France, sœur du roi Henri II, protectrice des poètes.
CLXXXI
438
Ronsard, j’ay veu l’orgueil des Colosses antiques,
439
Les theâtres en rond ouvers de tous costez,
440
Les colomnes, les arcs, les hauts temples voutez,
441
Et les sommets pointus des carrez obelisques.
442
J’ay veu des Empereurs les grands thermes publiques,
443
J’ay veu leurs monuments que le temps a dontez,
444
J’ay veu leurs beaux palais que l’herbe a surmontez
445
Et des vieux murs Romains les poudreuses reliques.
446
Bref, j’ay veu tout cela que Rome a de nouveau,
447
De rare, d’excellent, de superbe, et de beau :
448
Mais je n’y ay point veu encores si grand’chose
449
Que ceste Marguerite, où semble que les cieux,
450
Pour effacer l’honneur de tous les siecles vieux,
451
De leurs plus beaux presens ont l’excellence enclose.
452
Il déplore que la France, sous les armes, oublie les lettres.
CXC
453
Dessous ce grand François, dont le bel astre luit
454
Au plus beau lieu du ciel, la France fut enceinte
455
Des lettres et des arts, et d’une troppe sainte
456
Que depuis sous Henry feconde elle a produit :
457
Mais elle n’eut plus tost fait monstre d’un tel fruit,
458
Et plutôt ce beau part n’eut la lumière attainte,
459
Que je ne sçay comment sa clairté fut estainte,
460
Et vid en mesme temps et son jour et sa nuict.
461
Helicon est tary, Parnasse est une plaine,
462
Les lauriers sont seichez, et France autrefois pleine
463
De l’esprit d’Apollon ne l’est plus que de Mars.
464
Phœbus s’en fuit de nous, et l’antique ignorance
465
Sous la faveur de Mars retourne encore en France,
466
Si Pallas ne deffend les lettres et les arts.
467
Le dernier sonnet s’adresse au roi lui-même, à qui il demande une faveur sous la forme d’un trait d’esprit.
CXCI
468
Sire, celuy qui est, a formé toute essence
469
De ce qui n’estoit rien. C’est l’œuvre du Seigneur :
470
Aussi tout honneur doit fleschir à son honneur,
471
Et tout autre pouvoir ceder à sa puissance.
472
On voit beaucoup de Rois, qui sont grands d’apparence :
473
Mais nul, tant il soit grand, n’aura jamais tant d’heur
474
De pouvoir à la vostre egaler sa grandeur :
475
Car rien n’est apres Dieu si grand qu’un Roy de France.
476
Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu
477
Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu,
478
Vous, de qui la grandeur de Dieu seul est enclose,
479
Élargissez encor sur moy vostre pouvoir,
480
Sur moy, qui ne suis rien : à fin de faire voir
481
Que de rien un grand Roy peut faire quelque chose.