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Recueil de 191 sonnets (1558) : à Rome, au service d'un cardinal, du Bellay dit l'exil, le regret de sa maison angevine et les vices de la cour pontificale, puis, rentré en France, raille les courtisans et loue le roi et Marguerite.
Les Regrets — en 20 minutes
1Cette version courte n’est pas un résumé : c’est un échantillon de trente-deux sonnets donnés en entier, copiés mot pour mot dans la graphie de l’édition et rangés dans l’ordre du recueil, du premier au cent quatre-vingt-onzième. De brèves liaisons en italique les situent. On y suit le poète de la plainte de l’exil à la satire de Rome, puis du voyage de retour aux louanges qui ferment le livre.
2Du Bellay est à Rome au service d’un cardinal, dont il tient la maison. Le premier sonnet annonce un livre sans grande ambition : un journal en vers.
3Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
4Je ne veux point cercher l’esprit de l’univers,
5Je ne veux point sonder les abysmes couvers,
6N’y dessigner du ciel la belle architecture.
7Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
8Et si hauts argumens ne recerche à mes vers :
9Mais suivant de ce lieu les accidens divers,
10Soit de bien, soit de mal, j’escris à l’adventure.
11Je me plains à mes vers, si j’ay quelque regret,
12Je me ris avec eux, je leur di mon secret,
13Comme estans de mon cœur les plus seurs secretaires.
14Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
15Et de plus braves noms ne les veux desguiser,
16Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.
17Chacun chante ce qu’il vit ; lui n’a que son malheur à dire.
18Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront,
19Ceux qui aiment l’honneur, chanteront de la gloire,
20Ceux qui sont près du Roy, publieront sa victoire,
21Ceux qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront :
22Ceux qui aiment les arts, les sciences diront,
23Ceux qui sont vertueux, pour tels se feront croire,
24Ceux qui aiment le vin, deviseront de boire,
25Ceux qui sont de loisir, de fables escriront :
26Ceux qui sont mesdisans, se plairont à mesdire,
27Ceux qui sont moins fascheux, diront des mots pour rire,
28Ceux qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur :
29Ceux qui se plaisent trop, chanteront leur louange,
30Ceux qui veulent flater, feront d’un diable un ange :
31Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur.
32Il mesure ce qu’il a perdu : l’élan de sa jeunesse et la faveur des Muses.
33Las, où est maintenant ce mespris de Fortune ?
34Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
35Cest honneste desir de l’immortalité,
36Et ceste honneste flamme au peuple non commune ?
37Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuict brune
38Les Muses me donnoyent, alors qu’en liberté
39Dessus le vert tapy d’un rivage escarté
40Je les menois danser aux rayons de la Lune ?
41Maintenant la Fortune est maistresse de moy,
42Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy,
43Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuyent.
44De la posterité je n’ay plus de souci,
45Ceste divine ardeur, je ne l’ay plus aussi,
46Et les Muses de moy, comme estranges, s’enfuyent.
47L’apostrophe à la France, mère qui ne répond plus à son enfant exilé, est l’un des sonnets les plus célèbres du recueil.
48France, mère des arts, des armes, et des loix,
49Tu m’as nourri long temps du laict de ta mammelle,
50Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle,
51Je remplis de ton nom les antres et les bois.
52Si tu m’as pour enfant advoué quelquefois,
53Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle ?
54France, France, respons à ma triste querelle :
55Mais nul, sinon Écho, ne respond à ma voix.
56Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
57Je sens venir l’hyver, de qui la froide haleine
58D’une tremblante horreur fait herisser ma peau.
59Las, tes autres aigneaux n’ont faute de pasture,
60Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
61Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.
62À son ami Magny, qui s’étonne qu’il puisse encore écrire, il répond qu’il ne chante pas : il pleure, et c’est en pleurant qu’il chante.
63Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis,
64Veu l’importun souci, qui sans fin me tormente,
65Et veu tant de regrets, desquels je me lamente,
66Tu t’esbahis souvent comment chanter je puis.
67Je ne chante (Magny) je pleure mes ennuis :
68Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante.
69Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :
70Voilà pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts.
71Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,
72Ainsi le laboureur faisant son labourage,
73Ainsi le pelerin regrettant sa maison,
74Ainsi l’avanturier en songeant à sa dame,
75Ainsi le marinier en tirant à la rame,
76Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
77Car la vie romaine n’a rien d’un séjour de poète : il gère les dépenses d’une grande maison.
78Panjas, veux-tu sçavoir quels sont mes passe-temps ?
79Je songe au lendemain, j’ay soing de la despense
80Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense
81À rendre sans argent cent crediteurs contents :
82Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps,
83Je courtise un banquier, je prens argent d’avance,
84Quand j’ay despesché l’un, un autre recommence,
85Et ne fais pas le quart de ce que je pretends.
86Qui me presente un compte, une lettre, un memoire,
87Qui me dit que demain est jour de consistoire,
88Qui me rompt le cerveau de cent propos divers :
89Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie :
90Avecques tout cela, dy (Panjas) je te prie,
91Ne t’esbahis-tu point comment je fais des vers ?
92Pendant que Ronsard chante à la cour de France, lui se promène seul au bord du Tibre.
93Ce pendant que tu dis ta Cassandre divine,
94Les louanges du Roy, et l’heritier d’Hector,
95Et ce Montmorency, nostre François Nestor,
96Et que de sa faveur Henry t’estime digne :
97Je me pourmeine seul sur la rive Latine,
98La France regrettant, et regrettant encor
99Mes antiques amis, mon plus riche tresor,
100Et le plaisant sejour de ma terre Angevine.
101Je regrette les bois, et les champs blondissans,
102Les vignes, les jardins, et les prez verdissans,
103Que mon fleuve traverse : ici pour recompense.
104Ne voyant que l’orgueil de ces monceaux pierreux,
105Où me tient attaché d’un espoir malheureux,
106Ce que possede moins celuy qui plus y pense.
107Il maudit le jour du départ, et se souvient d’un mauvais présage.
108Malheureux l’an, le mois, le jour, l’heure, et le poinct,
109Et malheureuse soit la flatteuse esperance,
110Quand pour venir ici j’abandonnay la France :
111La France, et mon Anjou dont le desir me poingt.
112Vrayment d’un bon oyseau guidé je ne fus point,
113Et mon cœur me donnoit assez signifiance,
114Que le ciel estoit plein de mauvaise influence,
115Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
116Cent fois le bon advis lors m’en voulut distraire,
117Mais toujours le destin me tiroit au contraire :
118Et si mon desir n’eust aveuglé ma raison,
119N’estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage,
120Quand sur le seuil de l’huis, d’un sinistre presage,
121Je me blessay le pied sortant de ma maison ?
122Vient alors le sonnet que tout lecteur français connaît : le rêve du retour au petit village angevin.
123Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
124Ou comme cestui là qui conquit la toison,
125Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
126Vivre entre ses parents le reste de son aage !
127Quand reverray-je, helas, de mon petit village
128Fumer la cheminee, et en quelle saison
129Reverray-je le clos de ma pauvre maison,
130Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?
131Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux,
132Que des palais Romains le front audacieux ;
133Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,
134Plus mon Loyre Gaulois, que le Tibre Latin,
135Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
136Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
137Il avait cru revenir savant de tout ; il ne rapporte que l’ennui.
138Je me feray sçavant en la philosophie,
139En la mathematique, et medecine aussi :
140Je me feray legiste, et d’un plus haut souci
141Apprendray les secrets de la theologie :
142Du luth et du pinceau j’en esbatray ma vie,
143De l’escrime et du bal : je discourois ainsi,
144Et me vantois en moy d’apprendre tout ceci,
145Quand je changeay la France au sejour d’Italie.
146Ô beaux discours humains ! je suis venu si loin,
147Pour m’enrichir d’ennuy, de vieillesse, et de soin,
148Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage.
149Ainsi le marinier souvent pour tout tresor
150Rapporte des harans en lieu de lingots d’or,
151Ayant fait, comme moy, un malheureux voyage.
152Rester ou partir : il hésite, et demande conseil à son ami Morel.
153Que feray-je, Morel ? dy moy, si tu l’entens,
154Feray-je encore ici plus longue demeurance,
155Ou si j’iray revoir les campaignes de France,
156Quand les neiges fondront au soleil du printemps ?
157Si je demeure ici, helas, je perds mon temps
158À me repaistre en vain d’une longue esperance,
159Et si je veux ailleurs fonder mon asseurance,
160Je fraude mon labeur du loyer que j’attens.
161Mais faut-il vivre ainsi d’une esperance vaine ?
162Mais faut-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine ?
163Je ne bougeray donc. Non, non, je m’en iray.
164Je demourray pourtant, si tu me le conseilles.
165Helas (mon cher Morel) dy moy que je feray,
166Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.
167Tout, dans sa condition, contredit sa nature.
168J’ayme la liberté, et languis en service,
169Je n’ayme point la Court, et me faut courtiser,
170Je n’ayme la feintise, et me faut desguiser,
171J’ayme simplicité, et n’apprens que malice :
172Je n’adore les biens, et sers à l’avarice,
173Je n’ayme les honneurs, et me les faut priser,
174Je veulx garder ma foy, et me la faut briser,
175Je cerche la vertu et ne trouve que vice :
176Je cerche le repos, et trouver ne le puis,
177J’embrasse le plaisir, et n’esprouve qu’ennuis,
178Je n’ayme à discourir, en raison je me fonde :
179J’ay le corps maladif, et me faut voyager,
180Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager :
181Ne suis-je pas (Morel) le plus chetif du monde ?
182Peu à peu la plainte cède à la satire. Du Bellay passe en revue les défauts de chaque nation, sans s’épargner lui-même.
183Je hay du Florentin l’usuriere avarice,
184Je hay du fol Sienois le sens mal arresté,
185Je hay du Genevois la rare verité,
186Et du Venitien la trop caute malice :
187Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice,
188Je hay tous les Lombards pour l’infidelité,
189Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
190Et le poltron Romain pour son peu d’exercice :
191Je hay l’Anglois mutin, et le brave Escossois,
192Le traistre Bourguignon, et l’indiscret François,
193Le superbe Espagnol, et l’yvrongne Thudesque :
194Bref, je hay quelque vice en chasque nation,
195Je hay moymesme encor’ mon imperfection,
196Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque.
197Il prévient son ami Dilliers : s’il rit, c’est d’un rire amer.
198Je ne descouvre ici les mystères sacrez
199Des saincts prestres Romains, je ne veux rien escrire
200Que la vierge honteuse ait vergongne de lire :
201Je veux toucher sans plus aux vices moins secrets.
202Mais tu diras que mal je nomme ces regrets,
203Veu que le plus souvent j’use de mots pour rire :
204Et je di que la mer ne bruit tousjours son ire,
205Et que tousjours Phoebus ne sagette les Grecs.
206Si tu rencontres donc ici quelque risee,
207Ne baptise pourtant de plainte desguisee
208Les vers que je souspire au bord Ausonien.
209La plainte que je fais (Dilliers) est veritable :
210Si je ri, c’est ainsi qu’on se rit à la table :
211Car je ri, comme on dit, d’un ris Sardonien.
212Il dit tout ce qu’il ne peut plus écrire, loin de son prince et de la France.
213Je n’escris point d’amour, n’estant point amoureux,
214Je n’escris de beauté, n’ayant belle maistresse,
215Je n’escris de douceur, n’esprouvant que rudesse,
216Je n’escris de plaisir, me trouvant douloureux :
217Je n’escris de bon heur, me trouvant malheureux,
218Je n’escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
219Je n’escris de thresors, n’ayant point de richesse,
220Je n’escris de santé, me sentant langoureux :
221Je n’escris de la court, estant loin de mon Prince,
222Je n’escris de la France, en estrange province,
223Je n’escris de l’honneur, n’en voyant point ici :
224Je n’escris d’amitié, ne trouvant que feintise,
225Je n’escris de vertu, n’en trouvant point aussi,
226Je n’escris de sçavoir, entre les gens d’Église.
227Puis il fait le tour de la ville : le palais, la banque, les courtisanes, les ruines.
228Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
229Que vice desguisé, qu’une cerimonie,
230Qu’un bruit de tabourins, qu’une estrange harmonie,
231Et de rouges habits un superbe appareil :
232Si je descens en banque, un amas et recueil
233De nouvelles je trouve, une usure infinie,
234De riches Florentins une troppe bannie,
235Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :
236Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
237Je trouve de Venus la grand’bande lascive
238Dressant de tous costez mil’appas amoureux :
239Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
240Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve
241Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.
242L’élection d’un pape, vue de près.
243Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré,
244Et l’une chambre à l’autre egalement voisine
245D’antichambre servir, de salle, et de cuisine,
246Et un petit recoin de dix pieds en carré :
247Il fait bon voir autour le palais emmuré,
248Et briguer là dedans ceste troppe divine,
249L’un par ambition, l’autre par bonne mine,
250Et par despit de l’un estre l’autre adoré :
251Il fait bon voir dehors toute la ville en armes,
252Crier: le Pape est fait, donner de faux alarmes,
253Saccager un palais ; mais plus que tout cela
254Fait bon voir, qui de l’un, qui de l’autre se vante,
255Qui met pour cestui-ci, qui met pour cestui-là,
256Et pour moins d’un escu dix Cardinaux en vente.
257En dix vers, il détaille les journées d’un serviteur de cardinal.
258Nous ne faisons la court aux filles de Memoire
259Comme vous qui vivez libres de passion :
260Si vous ne sçavez donc nostre occupation,
261Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :
262Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire,
263En capelle, en visite, en congregation,
264Et pour l’honneur d’un prince, ou d’une nation,
265De quelque ambassadeur accompagner la gloire.
266Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
267Et faire aux survenans l’accoustumé honneur,
268Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
269Se pourmener en housse, aller voir d’huis en huis
270La Marthe, ou la Victoire, et s’engager aux Juifs :
271Voilà, mes compagnons, le passetemps de Rome.
272Et voici le portrait du courtisan romain, avec ses formules italiennes.
273Marcher d’un grave pas et d’un grave souci,
274Et d’un grave souris à chacun faire feste,
275Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
276Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
277Entremêler souvent un petit Et cosi,
278Et d’un Son Servitor contrefaire l’honneste,
279Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
280Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
281Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
282Et suivant la façon du courtisan Romain,
283Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
284Voilà de ceste Court la plus grande vertu,
285Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu,
286Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
287Pourtant Rome retient ceux qui veulent la quitter, comme une magicienne.
288D’où vient cela, Mauny, que tant plus on s’efforce
289D’eschapper hors d’ici, plus le Dœmon du lieu
290(Et que seroit-ce donc si ce n’est quelque Dieu ?)
291Nous y tient attachez par une douce force ?
292Seroit-ce point d’amour ceste allechante amorce,
293Ou quelque autre venim, dont après avoir beu
294Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu,
295Comme un corps qui se perd sous une neuve escorce !
296J’ai voulu mille fois de ce lieu m’estranger,
297Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer,
298Mes bras en longs rameaux, et mes pieds en racine.
299Bref, je ne suis plus rien qu’un vieil tronc animé,
300Qui se plaint de se voir à ce bord transformé,
301Comme le myrte Anglois au rivage d’Alcine.
302La série des « heureux » finit sur une pointe : heureux qui a pu vivre trois ans à Rome sans y laisser ses cheveux.
303Heureux celuy qui peut long temps suivre la guerre
304Sans mort, ou sans blessure, ou sans longue prison !
305Heureux qui longuement vit hors de sa maison
306Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre !
307Heureux qui peut en Court quelque faveur acquerre
308Sans crainte de l’envie, ou de quelque traison !
309Heureux qui peut long temps sans danger de poison
310Jouir d’un chapeau rouge, ou des clefs de sainct Pierre !
311Heureux qui sans peril peut la mer frequenter !
312Heureux qui sans procez le palais peut hanter !
313Heureux qui peut sans mal vivre l’âge d’un homme !
314Heureux qui sans souci peut garder son thresor !
315Sa femme sans soupçon, et plus heureux encor’
316Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !
317La guerre éclate entre le pape et l’Espagne ; le poète presse son ami Dilliers de fuir.
318Fuyons, Dilliers, fuyons ceste cruelle terre,
319Fuyons ce bord avare, et ce peuple inhumain,
320Que des Dieux irritez la vengeresse main
321Ne nous accable encor’ sous un mesme tonnerre.
322Mars est desenchainé, le temple de la guerre
323Est ouvert à ce coup : le grand Prestre Romain
324Veult foudroyer là bas l’heretique Germain,
325Et l’Espagnol marran, ennemis de sainct Pierre.
326On ne voit que soldats, enseignes, gomphanons,
327On n’oit que tabourins, trompettes, et canons,
328On ne voit que chevaux courans parmi la plaine :
329On n’oit plus raisonner que de sang, et de feu,
330Maintenant on verra, si jamais on l’a veu,
331Comment se sauvera la nacelle Romaine.
332Le retour approche. Il voit déjà, en imagination, ses amis l’attendre sur le rivage.
333Je voy, Dilliers, je voy serener la tempeste,
334Je voy le vieil Proté son troupeau renfermer,
335Je voy le vert Triton s’esgayer sur la mer,
336Et voy l’Astre jumeau flamboyer sur ma teste :
337Jà le vent favorable à mon retour s’appreste,
338Jà vers le front du port je commence à ramer,
339Et voy jà tant d’amis, que ne puis les nommer,
340Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste.
341Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d’ici,
342Je voy mon cher Morel, et mon Dorat aussi,
343Je voy mon Delahaye, et mon Paschal encore :
344Et voy un peu plus loin (si je ne suis deçeu)
345Mon divin Mauleon, duquel, sans l’avoir veu,
346La grace, le sçavoir, et la vertu j’adore.
347Mais la maison retrouvée n’apporte pas la paix espérée.
348Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,
349Qu’il n’estoit rien plus doux que voir encor’ un jour
350Fumer sa cheminee, et apres long sejour
351Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
352Je me resjouyssois d’estre eschappé au vice,
353Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
354Et d’avoir rapporté en France à mon retour
355L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
356Las, mais après l’ennuy de si longue saison,
357Mille soucis mordans je trouve en ma maison,
358Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
359Adieu donques, Dorat, je suis encor Romain,
360Si l’arc que les neuf sœurs te mirent en la main
361Tu ne me preste ici, pour faire ma vengeance.
362Le livre revient sur le voyage du retour. À Venise, il admire et se moque à la fois.
363Il fait bon voir, Magny, ces Coyons magnifiques,
364Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abord,
365Leur saint Marc, leur Palais, leur Realte, leur port,
366Leurs changes, leurs profits, leur banque, et leurs trafiques :
367Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques,
368Leurs robbes à grand’ manche, et leurs bonnets sans bord,
369Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port,
370Et leurs sages advis aux affaires publiques.
371Il fait bon voir de tout leur Senat balloter,
372Il fait bon voir partout leurs gondoles flotter,
373Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitaire :
374Mais ce que lon en doit le meilleur estimer,
375C’est quand ces vieux cocus vont espouser la mer,
376Dont ils sont les maris, et le Turc l’adultere.
377Enfin Paris, la ville sans pareille, et ses défauts.
378De-vaux, la mer reçoit tous les fleuves du monde,
379Et n’en augmente point : semblable à la grand’mer
380Est ce Paris sans pair, où l’on voit abysmer
381Tout ce qui là dedans de toutes parts abonde.
382Paris est en sçavoir une Grece feconde,
383Une Rome en grandeur Paris on peut nommer,
384Une Asie en richesse on le peut estimer,
385En rares nouveautez une Afrique seconde.
386Bref, en voyant, De-vaux, ceste grande cité,
387Mon œil, qui paravant estoit exercité
388À ne s’esmerveiller des choses plus estranges,
389Print esbaïssement. Ce qui ne me peut plaire,
390Ce fut l’estonnement du badaud populaire,
391La presse des chartiers, les procez, et les fanges.
392Rentré en France, il découvre que la cour de son roi a ses propres règles, et donne à Dilliers des conseils ironiques.
393Si tu veux vivre en Court, Dilliers, souvienne-toy
394De t’accoster tousjours des mignons de ton maistre :
395Si tu n’es favori, faire semblant de l’estre,
396Et de t’accommoder aux passetemps du Roy.
397Souvienne-toy encor’ de ne prester ta foy
398Au parler d’un chacun, mais sur tout sois adextre
399A t’aider de la gauche, autant que de la dextre,
400Et par les mœurs d’autruy à tes mœurs donne loy.
401N’avance rien du tien, Dilliers, que ton service,
402Ne monstre que tu sois trop ennemy du vice,
403Et sois souvent encor’, muet, aveugle et sourd.
404Ne fay que pour autruy importun on te nomme,
405Faisant ce que je di, tu seras galand homme :
406T’en souvienne, Dilliers, si tu veux vivre en Court.
407Aux courtisans qui traitent les poètes de fous, il répond.
408Vous dictes, courtisans, les Poëtes sont fouls,
409Et dictes verité : mais aussi dire j’ose,
410Que tels que vous soyez, vous tenez quelque chose
411De ceste douce humeur qui est commune à tous.
412Mais celle-là, Messieurs, qui domine sur vous,
413En autres actions diversement s’expose :
414Nous sommes fouls en rime, et vous l’estes en prose :
415C’est le seul different qu’est entre vous et nous.
416Vray est que vous avez la Court plus favorable,
417Mais aussi n’avez vous un renom si durable :
418Vous avez plus d’honneurs, et nous moins de souci.
419Si vous riez de nous, nous faisons la pareille :
420Mais cela qui se dit s’en vole par l’oreille,
421Et cela qui s’escrit ne se perd pas ainsi.
422Les vieux flatteurs de cour reçoivent leur portrait.
423Seigneur, je ne sçaurois regarder d’un bon œil
424Ces vieux singes de Court, qui ne sçavent rien faire
425Sinon en leur marcher les Princes contrefaire,
426Et se vestir, comme eux, d’un pompeux appareil.
427Si leur maistre se mocque, ils feront le pareil,
428S’il ment, ce ne sont eux qui diront le contraire :
429Plustost auront-ilz veu, à fin de luy complaire,
430La Lune en plein midy, à minuict le Soleil.
431Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage,
432Ils le vont caresser, bien qu’ils crevent de rage :
433S’il le reçoit mauvais, ils le monstrent au doy.
434Mais ce qui plus contre eux quelquefois me despite,
435C’est quand devant le Roy, d’un visage hypocrite,
436Ils se prennent à rire, et ne sçavent pourquoy.
437La dernière partie du recueil est faite de louanges. La plus haute va à Marguerite de France, sœur du roi Henri II, protectrice des poètes.
438Ronsard, j’ay veu l’orgueil des Colosses antiques,
439Les theâtres en rond ouvers de tous costez,
440Les colomnes, les arcs, les hauts temples voutez,
441Et les sommets pointus des carrez obelisques.
442J’ay veu des Empereurs les grands thermes publiques,
443J’ay veu leurs monuments que le temps a dontez,
444J’ay veu leurs beaux palais que l’herbe a surmontez
445Et des vieux murs Romains les poudreuses reliques.
446Bref, j’ay veu tout cela que Rome a de nouveau,
447De rare, d’excellent, de superbe, et de beau :
448Mais je n’y ay point veu encores si grand’chose
449Que ceste Marguerite, où semble que les cieux,
450Pour effacer l’honneur de tous les siecles vieux,
451De leurs plus beaux presens ont l’excellence enclose.
452Il déplore que la France, sous les armes, oublie les lettres.
453Dessous ce grand François, dont le bel astre luit
454Au plus beau lieu du ciel, la France fut enceinte
455Des lettres et des arts, et d’une troppe sainte
456Que depuis sous Henry feconde elle a produit :
457Mais elle n’eut plus tost fait monstre d’un tel fruit,
458Et plutôt ce beau part n’eut la lumière attainte,
459Que je ne sçay comment sa clairté fut estainte,
460Et vid en mesme temps et son jour et sa nuict.
461Helicon est tary, Parnasse est une plaine,
462Les lauriers sont seichez, et France autrefois pleine
463De l’esprit d’Apollon ne l’est plus que de Mars.
464Phœbus s’en fuit de nous, et l’antique ignorance
465Sous la faveur de Mars retourne encore en France,
466Si Pallas ne deffend les lettres et les arts.
467Le dernier sonnet s’adresse au roi lui-même, à qui il demande une faveur sous la forme d’un trait d’esprit.
468Sire, celuy qui est, a formé toute essence
469De ce qui n’estoit rien. C’est l’œuvre du Seigneur :
470Aussi tout honneur doit fleschir à son honneur,
471Et tout autre pouvoir ceder à sa puissance.
472On voit beaucoup de Rois, qui sont grands d’apparence :
473Mais nul, tant il soit grand, n’aura jamais tant d’heur
474De pouvoir à la vostre egaler sa grandeur :
475Car rien n’est apres Dieu si grand qu’un Roy de France.
476Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu
477Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu,
478Vous, de qui la grandeur de Dieu seul est enclose,
479Élargissez encor sur moy vostre pouvoir,
480Sur moy, qui ne suis rien : à fin de faire voir
481Que de rien un grand Roy peut faire quelque chose.