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LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY ANGEVIN

RESPONSE DE L’AUTEUR

Les Regrets, Joachim du Bellay (1558)·Texte intégral, poème 193 sur 193·Livre complet →

Audict sonnet.

Mais où as-tu trouvé, quelle temerité !

Qu’il faille ainsi juger d’une autre conscience !

En quelle escole as-tu appris cette science,

Qui n’appartient sans plus qu’à la Divinité ?

Si j’ay, sans la nommer, touché quelque cité,

Dont la façon de vivre, et police m’offence,

Et tu voulois, Chrestien, en prendre la defence,

Me devois-tu pourtant noter d’impiété ?

Il semble à escouter vos superbes louanges,

Que vous soyez parfaits, que vous soyez plus qu’anges ;

Le Pharisee ainsi se vantoit devant Dieu.

Que sçais-tu quel j’estois devant qu’aller à Rome ?

Quel je suis retourné ? quel j’ay vescu et comme ?

Ami, le vray Chrestien est chrestien en tout lieu.

Autre.

Si Dieu est de vous seuls, comme il veut, adoré,

Si seuls enfans de Dieu, si seuls Chrestiens vous estes,

Si tous les autres sont sots, ignorans et bestes,

Si de tous, fors de vous, le vray est ignoré,

Je m’en rapporte à Dieu, qui veut estre honoré

Comme il a ordonné, non pas selon nos testes,

Qui le sert bien ou mal, je n’en fais point d’enquestes,

Un chacun de soy-mesme est tesmoin asseuré.

Mais quand à vos façons, je ne craindray de dire

Qu’il y a plus sur vous, que sur nous à redire,

Et que je ne vis onq’ moins plaisante cité.

Ce qu’à vous je n’impute, ains à vostre police,

Ou plutost à ceux-là, dont la courte malice

Abuse, comme on voit, vostre simplicité.

Autre.

Si je me suis moqué, ce que je ne voudrois,

De ceux que par tes vers toy-mesme tu deprimes

J’ay fait beaucoup pour vous, et plus que tu n’estimes

De vous loger parmi les princes et les Rois.

Mais si à mes escrits respondre tu voulois,

Et respondre à propos sans parler de mes limes,

Il ne te falloit tant arrester sur mes rimes,

Il te falloit defendre et vos mœurs et vos loix.

Il te falloit descrire une forme de ville,

N’usant comme j’ay dit, de liberté servile,

Sans mesdire de Rome ainsi hors de saison.

Mais imitant des tiens la façon ordinaire,

Voyant que tu n’avois de quoy me satisfaire,

Tu m’as payé d’injure, et non pas de raison.

Autre.

Puis que ce qu’en commun des vices j’ay escrit

Tu veux prendre pour toy, touche-là, je l’advouë :

Et si ce n’est assez, je te promets et vouë

De faire encor’ pour toy renaistre Democrit.

Et qui ne se riroit d’un si subtil esprit,

Qui en blamant autruy, si sottement se louë ?

Et veut que par les vers dont ma Muse se jouë

En me moquant de luy, je me mocque de Christ ?

Si vos opinions sont bien ou mal fondees,

Je m’en rapporte à ceux qui les ont mieux sondees,

Baste que je me sens meilleur Chrestien que toy.

Quant à ce que j’ay dit de vos façons de vivre,

Je ne veux pour cela faire brusler mon livre,

Car vos mœurs ne sont pas articles de la foy.

Autre.

Je n’ay pas entrepris, pour defendre l’Eglise

Que vous nommez contraire à l’Eglise de Christ,

De vous dresser ici un combat par escrit :

J’en laisse faire à ceux qui la charge en ont prise.

Mais si la charité est ce que plus Dieu prise,

Et l’arbre par le fruict se cognoit, comme on dit,

Celuy qui comme moy, à vos mœurs contredit,

Contre le Dieu vivant n’a la guerre entreprise.

Or si vous usiez là de quelque charité,

Celuy qui rien n’y porte en sçait la verité.

Quant à vos autres mœurs, loix et façons de faire,

Tu me nommes à tort imprudent et menteur,

De ce que j’en ay dict je ne suis inventeur,

Car c’est de vos prescheurs la complainte ordinaire.

Fin des « Regrets ».