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Roman de 1848 : après la mort de Marguerite Gautier, courtisane parisienne surnommée la Dame aux Camélias, son amant Armand Duval raconte au narrateur leur liaison, de Paris à Bougival, aux prises avec l'argent, la jalousie et la volonté de son père.
La Dame aux camélias — en 20 minutes
1Cette version n’est pas un résumé paraphrasé : c’est une traversée du roman faite d’extraits authentiques d’Alexandre Dumas fils, copiés tels quels et cousus dans l’ordre du récit par de courtes liaisons éditoriales (en italique). On y suit l’histoire complète, de la vente aux enchères qui suit la mort de Marguerite Gautier jusqu’aux dernières pages de son journal.
2Le 12 mars 1847, le narrateur, simple amateur de curiosités, tombe sur une affiche de vente.
3Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance. – Le 12 du mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité. Cette vente avait lieu après décès. L’affiche ne nommait pas la personne morte, mais la vente devait se faire rue d’Antin, n° 9, le 16, de midi à cinq heures.
4Dans l’appartement luxueux, il apprend le nom de la morte : Marguerite Gautier, une courtisane qu’il connaissait de vue. Il se souvient d’elle.
5Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l’on jouait une pièce nouvelle, on était sûr de l’y voir, avec trois choses qui ne la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de rez-de-chaussée : sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de camélias.
6Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et pendant cinq ils étaient rouges ; on n’a jamais su la raison de cette variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l’expliquer, et que les habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis avaient remarquée comme moi.
7On n’avait jamais vu à Marguerite d’autres fleurs que des camélias. Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.
8Le jour de la vente, il pousse sans savoir pourquoi jusqu’à cent francs les enchères sur un exemplaire de Manon Lescaut.
9Sur la première page était écrite à la plume, et d’une écriture élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait ces seuls mots :
12Elle était signée : Armand Duval.
13Quelques jours plus tard, un inconnu sonne chez lui.
14Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d’un costume de voyage qu’il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne s’être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il était couvert de poussière.
15C’est Armand Duval, arrivé trop tard pour la vente, qui vient racheter le livre. Il montre au narrateur la dernière lettre que Marguerite lui a écrite.
16« Mon cher Armand, j’ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j’en remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d’une de ces maladies qui ne pardonnent pas ; mais l’intérêt que vous voulez bien prendre encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas, car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous séparent de moi. Pauvre ami ! Votre Marguerite d’autrefois est bien changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de la voir telle qu’elle est. Vous me demandez si je vous pardonne ? Oh ! de grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n’était qu’une preuve de l’amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j’écris le journal de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu’au moment où je n’aurai plus la force d’écrire.
17Armand disparaît. Le narrateur part à sa recherche au cimetière Montmartre, où un jardinier le mène à la tombe.
18En effet, j’avais sous les yeux un carré de fleurs qu’on n’eût jamais pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l’eût constaté.
19Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.
20– Que dites-vous de cela ? me dit le jardinier.
22– Et chaque fois qu’un camélia se fane, j’ai ordre de le renouveler.
23Armand revient, fiévreux : la sœur de Marguerite l’a autorisé à faire transférer le corps dans une concession perpétuelle. Le narrateur assiste avec lui à l’exhumation.
24Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul, et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de Marguerite.
25C’était terrible à voir, c’est horrible à raconter.
26Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu, et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j’avais vu si souvent.
27Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté son mouchoir à sa bouche et le mordait.
28Armand en tombe malade. Convalescent, un soir de printemps, il raconte enfin son histoire au narrateur, en commençant par le jour où il aperçut Marguerite pour la première fois.
29La première fois que je l’avais vue, c’était place de la Bourse, à la porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue de blanc en était descendue. Un murmure d’admiration avait accueilli son entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis le moment où elle entra jusqu’au moment où elle sortit. À travers les vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu’elle venait y acheter. J’aurais pu entrer, mais je n’osais. Je ne savais quelle était cette femme, et je craignais qu’elle ne devinât la cause de mon entrée dans le magasin et ne s’en offensât. Cependant je ne me croyais pas appelé à la revoir.
30Présenté à elle une première fois, il s’est rendu ridicule. Deux ans plus tard, grâce à Prudence Duvernoy, modiste et voisine de Marguerite, il est reçu chez elle avec son ami Gaston. On soupe, on rit, on boit.
31Enfin arriva une chose que j’avais prévue et que je redoutais. Vers la fin du souper, Marguerite fut prise d’un accès de toux plus fort que tous ceux qu’elle avait eus depuis que j’étais là. Il me sembla que sa poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre, ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu’une goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de toilette.
32– Qu’a donc Marguerite ? demanda Gaston.
33– Elle a qu’elle a trop ri et qu’elle crache le sang, fit Prudence. Oh ! ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir. Laissons-la seule, elle aime mieux cela.
34Quant à moi, je ne pus y tenir, et, au grand ébahissement de Prudence et de Nanine qui me rappelaient, j’allai rejoindre Marguerite.
35Seul avec elle, Armand la supplie de se soigner et de changer de vie.
36– Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c’est la vie fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c’est bon pour les femmes du monde qui ont une famille et des amis ; mais nous, dès que nous ne pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le sais bien, allez, j’ai été deux mois dans mon lit ; au bout de trois semaines, personne ne venait plus me voir.
37Il lui avoue son amour. Elle exige un amant confiant, soumis et discret, puis fixe un rendez-vous.
38– Et quand verrons-nous ?
41– Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia qu’elle passa à ma boutonnière, parce qu’on ne peut pas toujours exécuter les traités le jour où on les signe. C’est facile à comprendre.
42– Et quand vous reverrai-je ? dis-je en la pressant dans mes bras.
43– Quand ce camélia changera de couleur.
44– Et quand changera-t-il de couleur ?
45– Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content ?
46Avant de rejoindre les autres convives, elle lui explique sa hâte.
47– Cela doit vous paraître étrange que j’aie l’air d’être prête à vous accepter ainsi tout de suite ; savez-vous d’où cela vient ? Cela vient, continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son cœur, dont je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que, devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre plus vite.
48– Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie.
49– Oh ! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j’aie à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m’aimerez.
50Le lendemain soir, il devient son amant. À l’aube, elle doit le renvoyer avant la visite quotidienne du duc, le vieux protecteur qui l’entretient.
51– Quand te reverrai-je ?
52– Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la cheminée, va ouvrir cette porte ; rapporte la clef ici et va-t’en. Dans la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu dois obéir aveuglément.
53– Oui, et si je demandais déjà quelque chose ?
55– Que tu me laissasses cette clef.
56– Je n’ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là.
57– Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t’aime pas comme les autres t’aimaient.
58– Eh bien, garde-la ; mais je te préviens qu’il ne dépend que de moi que cette clef ne te serve à rien.
60– Il y a des verrous en dedans de la porte.
63– Tu m’aimes donc un peu ?
64– Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui. Maintenant va-t’en ; je tombe de sommeil.
65Mais dès le surlendemain, Marguerite, se disant souffrante, lui ferme sa porte, et il voit le comte de G..., son ancien amant, entrer chez elle et y rester jusqu’au matin. Armand lui écrit une lettre de rupture, qui se termine ainsi.
66« Adieu, ma chère Marguerite ; je ne suis ni assez riche pour vous aimer comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous être à peu près indifférent, moi, un bonheur qui me devient impossible.
67« Je vous renvoie votre clef, qui ne m’a jamais servi et qui pourra vous être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l’étiez hier. »
68Elle ne répond pas. Le lendemain, il lui écrit pour s’excuser, sans plus de réponse ; tard le soir, alors qu’il fait ses malles, elle vient chez lui avec Prudence et s’explique.
69– C’est vrai, reprit-elle ; nous autres créatures du hasard, nous avons des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d’autres qui nous ont avec un bouquet. Notre cœur a des caprices ; c’est sa seule distraction et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu’à aucun homme, je te le jure ; pourquoi ? parce que, me voyant cracher le sang, tu m’as pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais j’avais autrefois un petit chien qui me regardait d’un air tout triste quand je toussais ; c’est le seul être que j’aie aimé.
70Armand demande pardon ; elle lui rend sa lettre, qu’il déchire. Joseph, son domestique, survient.
71– Monsieur, me dit-il de l’air d’un homme enchanté de lui, les malles sont faites.
74– Eh bien, défaites-les : je ne pars pas.
75Pour suivre le train de Marguerite, Armand se met à jouer. L’été venu, elle obtient du duc qu’il lui loue une maison à Bougival, et Armand loge tout près. Mais le duc apprend leur liaison et pose ses conditions, que Prudence vient rapporter ; Armand écoute à la porte.
76Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le cœur me battait violemment en attendant sa réponse.
77– Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas pour vivre avec lui. C’est peut-être une folie, mais je l’aime ! que voulez-vous ? Et puis, maintenant il a pris l’habitude de m’aimer sans obstacle ; il souffrirait trop d’être forcé de me quitter ne fût-ce qu’une heure par jour. D’ailleurs, je n’ai pas tant de temps à vivre pour me rendre malheureuse et faire les volontés d’un vieillard dont la vue seule me fait vieillir. Qu’il garde son argent ; je m’en passerai.
78Les amants vivent désormais seuls à la campagne.
79Ce fut pendant ce temps-là qu’elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la surpris bien des fois annotant ce livre : et elle me disait toujours que lorsqu’une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon.
80Peu à peu, la voiture, le cachemire et les bijoux de Marguerite disparaissent. Armand court à Paris interroger Prudence.
81– Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement, où sont les chevaux de Marguerite ?
87– Et qui a vendu et engagé ?
89Marguerite payait ainsi ses dettes sans rien lui demander. Ils décident de vivre modestement ensemble, et Armand veut lui céder la rente héritée de sa mère. C’est alors que son père arrive à Paris et le somme de rompre.
90– Eh ! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d’un homme d’honneur soit de convertir des courtisanes ? Croyez-vous donc que Dieu ait donné ce but grotesque à la vie, et que le cœur ne doive pas avoir un autre enthousiasme que celui-là ? Quelle sera la conclusion de cette cure merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd’hui, quand vous aurez quarante ans ? Vous rirez de votre amour, s’il vous est permis d’en rire encore, s’il n’a pas laissé de traces trop profondes dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d’amour, au lieu de l’établir inébranlablement sur une pensée d’honneur et de loyauté ? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises. Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.
91Armand refuse. Son père a appris par son notaire la donation projetée.
92– Et vous acceptez ce sacrifice ? Quel homme êtes-vous donc, monsieur, pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque chose ? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à l’heure je vous en priais, maintenant je vous l’ordonne ; je ne veux pas de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et apprêtez-vous à me suivre.
93– Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas.
95– Parce que j’ai déjà l’âge où l’on n’obéit plus à un ordre.
96Mon père pâlit à cette réponse.
97– C’est bien, monsieur, reprit-il ; je sais ce qu’il me reste à faire.
98Deux jours durant, le père reste introuvable, et Marguerite, de plus en plus agitée, pleure sans dire pourquoi. Le troisième jour, elle insiste pourtant pour qu’Armand aille le voir.
99– Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je vais écrire à mon père qu’il ne m’attende pas.
100– Non ! Non ! s’écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père m’accuserait encore de t’empêcher d’aller chez lui quand il veut te voir ; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut ! D’ailleurs, je ne suis pas malade, je me porte à merveille. C’est que j’ai fait un mauvais rêve, et que je n’étais pas bien réveillée !
101Le père, soudain conciliant, retient son fils à dîner. Rentré à Bougival, Armand trouve la maison vide : Marguerite est partie pour Paris. Il y court à pied dans la nuit, trouve l’appartement désert, et chez le portier de Prudence une lettre d’elle.
102La foudre fût tombée à mes pieds que je n’eusse pas été plus épouvanté que je le fus par cette lecture.
103« À l’heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la maîtresse d’un autre homme. Tout est donc fini entre nous.
104« Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre sœur, jeune fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille perdue que l’on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d’une vie qui, elle l’espère, ne sera pas longue maintenant. »
105Quand j’eus lu le dernier mot, je crus que j’allais devenir fou.
106Il court chez son père, à son hôtel.
107Au peu d’étonnement qu’il montra en me voyant paraître, on eût dit qu’il m’attendait.
108Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai à chaudes larmes.
109Son père l’emmène en province. Un mois plus tard, Armand revient à Paris, retrouve Marguerite rendue au luxe par le comte de N..., et veut se venger. Au bal d’Olympe, une courtisane qu’elle fréquente, il se décide.
110Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.
111Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.
112Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa pelisse et quittait le bal.
113Armand achète Olympe et s’affiche avec elle.
114Prudence elle-même s’y laissa prendre et finit par croire que j’avais complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu’elle eût deviné le motif qui me faisait agir, soit qu’elle se trompât comme les autres, répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu’il se croyait devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d’une cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je rougissais du rôle que j’avais pris, et que j’étais près de lui en demander pardon.
115Après une lettre particulièrement cruelle, Marguerite, malade, vient un soir chez lui, en noir et voilée.
116– Me voici, Armand, dit-elle ; vous avez désiré me voir, je suis venue.
117Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes.
118Je m’approchai d’elle.
119– Qu’avez-vous, lui dis-je d’une voix altérée.
120Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme, elle me dit :
121– Vous m’avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait.
122Elle reste cette nuit-là. Au matin, il lui propose de quitter Paris avec lui.
123– Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu’il me restera un souffle, je serai l’esclave de tes caprices. À quelque heure du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi ; mais n’associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me rendrais trop malheureuse.
124Le soir même, Nanine, la femme de chambre, lui refuse la porte : le comte de N... est chez Marguerite.
125Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l’action honteuse que j’allais commettre, savez-vous ce que je fis ? Je me dis que cette femme se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à-tête inviolable avec le comte, répétant les mêmes mots qu’elle m’avait dits la nuit, et prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots :
126« Vous êtes partie si vite ce matin, que j’ai oublié de vous payer.
127« Voici le prix de votre nuit. »
129À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de plus.
130– Qui vous a remis cela ? dis-je à cet homme.
131– Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de Boulogne, et qui m’a recommandé de ne l’apporter que lorsque la voiture serait hors de la cour.
132Je courus chez Marguerite.
133– Madame est partie pour l’Angleterre aujourd’hui à six heures, me répondit le portier.
134Armand part pour l’Orient. C’est à Alexandrie qu’il apprend qu’elle est malade.
135Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que vous connaissez et que je reçus à Toulon.
136Je partis aussitôt, et vous savez le reste.
137Armand remet alors au narrateur le journal de Marguerite. Elle y révèle que le père d’Armand est venu la voir à Bougival en son absence, et lui a demandé de renoncer à son fils pour l’honneur de la famille. Il a ajouté :
138« Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez donc ce qui m’amenait à Paris. J’ai une fille, je viens de vous le dire, jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait de cet amour le rêve de sa vie. J’avais écrit tout cela à Armand, mais tout occupé de vous, il ne m’a pas répondu. Eh bien, ma fille va se marier. Elle épouse l’homme qu’elle aime, elle entre dans une famille honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de l’homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris, et m’a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie. L’avenir d’une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de compter sur l’avenir, est entre vos mains.
139« Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser ? Au nom de votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de ma fille.
141« – Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que j’aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu’avant huit jours votre fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque temps, mais guéri pour jamais.
142« – Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m’embrassant sur le front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte ; mais je crains bien que vous n’obteniez rien de mon fils.
143« – Oh ! soyez tranquille, monsieur, il me haïra.
144Par Prudence, elle fait savoir au comte de N... qu’elle accepte ses propositions. Le lendemain, une heure après le départ d’Armand pour le dîner chez son père, elle part pour Paris, où elle soupe avec le comte.
145« Qui m’eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la seule pensée d’un nouvel amant ?
146« Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j’étais dans le lit du comte.
147« Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je vous ai pardonné tout le mal que vous m’avez fait depuis ce jour. »
148Les dernières pages, écrites au fil de l’hiver, disent la maladie, les créanciers, l’attente d’Armand. Le 5 février, elle écrit encore.
149« Malgré l’ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller et conduire au Vaudeville. Julie m’avait mis du rouge, sans quoi j’aurais eu l’air d’un cadavre. Je suis allée dans cette loge où je vous ai donné notre premier rendez-vous ; tout le temps j’ai eu les yeux fixés sur la stalle que vous occupiez ce jour-là, et qu’occupait hier une sorte de rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que débitaient les acteurs. On m’a rapportée à moitié morte chez moi. J’ai toussé et craché le sang toute la nuit. Aujourd’hui je ne peux plus parler, à peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je vais mourir. Je m’y attendais, mais je ne puis me faire à l’idée de souffrir plus que je ne souffre, et si... »
150À partir de ce mot les quelques caractères que Marguerite avait essayé de tracer étaient illisibles, et c’était Julie Duprat qui avait continué.
151Julie Duprat, son amie, tient le journal jusqu’au bout. Le 20 février :
153« Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ. Jamais martyre n’a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris qu’elle poussait. Deux ou trois fois elle s’est dressée tout debout sur son lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers Dieu.
154« Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s’est tu, elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes silencieuses ont coulé de ses yeux et elle est morte.
155« Alors, je me suis approchée d’elle, je l’ai appelée, et comme elle ne répondait pas, je lui ai fermé les yeux et je l’ai embrassée sur le front.
156Armand guérit. Avec le narrateur, il rend visite à Prudence et à Julie Duprat.
157Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers rayons du soleil d’avril faisaient éclore les premières feuilles.
158Puis il rejoint son père en province ; le narrateur l’accompagne, et fait la connaissance de sa sœur.
159Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l’âme ne conçoit que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune fille, que loin d’elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la seule invocation de son nom.
160Revenu à Paris, le narrateur écrit cette histoire.
161Je ne suis pas l’apôtre du vice, mais je me ferai l’écho du malheur noble partout où je l’entendrai prier.
162L’histoire de Marguerite est une exception, je le répète ; mais si c’eût été une généralité, ce n’eût pas été la peine de l’écrire.