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BRETAGNE.

I

Par les champs et par les grèves, Gustave Flaubert (1886)·Texte intégral, partie 1 sur 17·Livre complet →

1er mai 1847.

Chemin de fer. — Anglais v....é et son enfant qui lisait des vaudevilles français. — Grainetiers, 2 expressions de marchand, l’accapareur sournois et l’exploiteur jovial et féroce. — Les deux jeunes gens se croyant charmants.

Blois. — Près le débarcadère une allée de vieux ormeaux à tronc large, à branches diffuses, les vrais arbres xviiie siècle, arbres de théâtre sous lesquels les fillettes dansent au son du violon. — Rues silencieuses intimes dans lesquelles on placerait quelque douce et bénigne passion. — En sortant de la cathédrale pour descendre à la rivière il y en a une, à marches, comme celles qui mènent à Fourvières. — Vieille femme dont la tête en coiffe blanche saillissait à sa fenêtre à guillotine. — Près l’église Saint-Nicolas, une rue longue (avec des portes cochères donnant sur des jardins) courbée, herbue ; au fond, une boutique de modes.

Église Saint-Nicolas, entré par derrière, chapiteaux ; grand portail noir avec des ravenelles ; église de l’ogive primitive. — Cathédrale xvie siècle, transition de la Renaissance. — Château, côté du nord, élevé sur des remparts ; pour y entrer on passe sous une voûte. — Le côté gauche, dans la cour, est de la reine Anne, charmant ; le fond de Louis XIV atroce ; côté de droite réparé, charmant ; tourelle carrée ; délicieuse corniche François Ier intérieur. — Oratoire d’Henri III à côté de sa chambre ; à côté son cabinet au nord. — Troupiers avec leurs brocs de vin pour la fête du roi. — Partout la cordelière d’Anne et le cygne percé d’une flèche de Claude de France.

Chambord. — Terrains sablonneux, maigres, dégarnis d’arbres. — Façade, rivière, oiseaux qui volaient bas ; tristesse de la ruine qui n’est pas ruine. — Dans la cour l’âne et son ânon, chien joyeux. — Sur le registre, à côté des jérémiades et souhaits, légitimité, ô mania, Louise et Alfred ; « on peut être boiteux sans cesser d’être droit ». l’abbé Sam. aumônier du presbytère..... exilé sans cesser d’être roi. — Escalier double à jour ; on a fait 2 étages de ce qui n’était que le rez-de-chaussée.

La salle du BG au 2e étage a le plafond comme tout le reste, couvert de salamandres peintes et dorées. — Parc d’artillerie. — Donné au duc de Bordeaux par le colonel Langlois. — Oratoire de François Ier : plafond sculpté, une salamandre ou un chou, un ornement quelconque dans chaque carré.

Amboise. — Bâti sur deux bras de la Loire ; une île au milieu. — Pays singulièrement doux et bon, plus pur comme Touraine qu’à Blois ; femmes jolies, braves. — Revue de la garde nationale ; les bisets sont ficelés et semblaient mettre de la prétention dans leur dédain du costume civique. — Promenade plantée à droite au bas du château. — Château, grandes tours. — Au haut, galerie à arcade ; à gauche, une grande tour avec des ravenelles, superbe en couleur bistrée, elle est garnie de fenêtres hautes, resserrées, a plein cintre. — On monte par derrière, jardin charmant, élevé, en pleine vue sur la campagne ; horizon doux fuyant, avec deux grandes voiles au fond. — À pic sous soi les toits pointus des maisons, vieux hôtels déserts.

Intérieur du château, nul ; les éternels bustes du roi, de la reine et de Mme Adélaïde dans plusieurs appartements. — Dans un pan de mur qui faisait partie d’une ancienne terrasse, le porc-épic. — La chapelle : délicieuse, ouvrage de fouillure de ciselé, d’élégance, et dont le style fait penser aux fraises à la Médicis à cause de ses broderies, de ses boutons et de ses découpures. — Sur la porte un saint Hubert descendu de cheval, à genoux ; un ange vient mettre une couronne sur son bonnet, le saint est agenouillé devant le cerf qui porte un crucifix entre ses cornes ; les chiens sont à côté et jappent ; un serpent rampe sur une montagne où l’on aperçoit des cristaux, on voit sa tête plate de vipère au pied des arbres, l’arbre dévot, théologique des bibles, petit et sec de feuillage, mais large de branches. — Saint Christophe porte Jésus ; saint Antoine est dans sa cellule, son cochon rentre, on ne lui voit que le derrière, cela fait parallèle à un autre animal (lièvre ?) dont la tête sort.

Tour par où montent les voitures, garnie de fenêtres de même style que l’autre : médaillons représentant différents sujets grotesques, obscènes ; il y a une intention dans la gradation des scènes en prenant le sujet d’en bas. Ainsi à partir d’en bas, on voit l’Aristoteles equitatus (?) et on en arrive à un homme qui visite une dame par derrière. — Plusieurs médaillons intermédiaires ont été enlevés exprès, de sang-froid, « parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames », a dit le garde d’un air pénétré de cette vérité.

Route de Chenonceaux à travers la forêt monte jusqu’à Bléré à peu près. — Chemin frais, à cause de la fraîcheur de la pluie ; nous fumions dans la voiture après un excellent dîner à Amboise.

Chenonceaux. — Le soir, 2 mai, 9 heures. — Le soir nous avons été fumer sous les arbres verts, à la pluie. — Le château d’un beau style du xvie siècle. — Le Cher passe dessous. — Salle d’armes dans le vestibule à ogives ; salle à manger avec les tentures de l’époque ; grande cheminée. — Partout les ameublements ont été conservés. — Masse d’armes de François Ier.

Portraits : l’original de ceux de Rabelais ; Isabeau de Bavière, figure toute blonde, toute blanche, grasse avec des sourcils bruns, des bourrelets aux sourcils ; Mme d’Humières, petite bouche en cœur, singulièrement sensuelle ; Mme Dupin, figure spirituelle, nez retroussé, mine agaçante, yeux bruns (dans la grande galerie qui servait de salle de bal), lèvres minces et roses ; Louise de Vaudemont, femme d’Henri III ; deux grands portraits à cheval de MM. de Beauvilliers, l’un amiral, l’autre colonel de cavalerie ; sur une porte un tableau représente Gabrielle d’Estrées, vue de face jusqu’à la ceinture, avec sa coiffure frisée montée, blonde, un collier de perles sur sa poitrine ; sa sœur nue également, vue de dos, détournant la tête ; au fond, une nourrice en costume de paysanne qui sourit ou plutôt qui rit et donne à téter au duc de Vendôme au maillot.

De Chenonceaux à Bléré ; route à pied, au bord du Cher dans l’herbe ; soleil. — Bléré à Tours ; à partir de Montlouis, grand paysage de la Loire, gras, riche, doux, plein de verdure et d’eau.

1Le 1er mai 1847, à huit heures et demie du matin, les deux monades dont l’agglomération va servir à barbouiller de noir le papier subséquent sortirent de Paris dans le but d’aller respirer à l’aise au milieu des bruyères et des genêts, ou au bord des flots sur les grandes plages de sable.

1.Inédit, pages 1 à 18.

On n’avait d’autre ambition que celle de chercher quelque coin de ciel pur, floconné de nuages enroulés, ou de découvrir au revers d’une roche blanche, caché sous les houx et les chênes, assis entre le fleuve et la colline, un de ces pauvres petits villages comme on en rencontre encore, avec des maisons en bois, de la vigne qui monte aux murs, du linge qui sèche sur la haie et des vaches à l’abreuvoir.

À d’autres temps, pour plus tard, les grands voyages à travers le monde, au dos des chameaux sur des selles turques, ou sous le tendelet des éléphants ; à d’autres temps, si jamais ça arrive, le grelot des mules andalouses, les pérégrinations rêveuses dans la Marenne, et les mélancolies de l’histoire, surgissant, avec les vapeurs du crépuscule, du fond de ces horizons où se sont passées les choses que l’on rêve dans les vieux livres.

Aujourd’hui, sans trop quitter le coin de sa cheminée où on laisse pour les y retrouver, presque tièdes encore, sa pipe et ses songeries, et sans aucun des poignants arrachements du départ, on s’en va, sac au dos, souliers ferrés aux pieds, gourdin en main, fumée aux lèvres et fantaisie en tête, courir les champs pour coucher dans les auberges dans de grands lits à baldaquin, pour écouter les oiseaux sous les arbres quand il a plu et pour voir, le dimanche, les paysannes sous le porche de l’église sortir de la messe avec leurs grands bonnets blancs et leurs gros jupons rouges, et quoi encore ? pour se hâler la peau à coup sûr et pour attraper des poux peut-être ?

Voilà donc ce qui a fait que deux êtres doués de raison (définition de l’homme dans les livres) ont, pendant sept mois, médité la forme, le dessin, la couleur, le relief et l’arrangement harmonique entre eux des objets suivants, à savoir :

Un chapeau de feutre gris ;

Un bâton de maquignon, venu exprès de Lisieux ;

Une paire de souliers forts (cuir blanc, clous en dents de crocodiles) ;

Dito vernis (costume de ville pour les visites diplomatiques, s’il s’en trouve à faire, ou les courses à Paphos si par hasard les oies de cette divinité nous enlèvent dans le char de la Déesse) ;

Une paire de guêtres en cuir, appropriée aux souliers forts ;

Dito en drap pour protéger de la poussière nos chaussettes, les jours de souliers vernis ;

Une veste de toile (chic garçon d’écurie) ;

Un pantalon de toile, démesurément large pour être mis dans les guêtres ;

Un gilet de toile, dont la coupe élégante rachète la vulgarité de l’étoffe.

Ajoutez à cela la répétition du même costume en drap.

De plus, un couteau modèle, deux gourdes, une pipe en bois, trois chemises de foulard, ce qu’il faut à un Européen pour ses ablutions quotidiennes, et vous aurez le cadre dans lequel nous nous sommes présentés en Bretagne, dans lequel nous avons vécu durant quelques semaines, à la pluie et au soleil. Jamais habit de bal ne fut médité avec plus de tendresse, et, ce qu’il y a de certain, porté avec aussi peu de gêne.

Le canon tonnait pour fêter le roi, les gardes nationaux s’apprêtaient à se hausser le menton dans leur habit et les allumeurs de la liste civile préparaient leur suif pour la solennité du soir, quand, après avoir dit adieu à nos deux amis Fritz et Louis, nous sommes montés dans notre wagon ; on a fermé la portière, la bête de fer a renâclé comme un cheval qui piaffe, et nous sommes partis.

Autrefois, quand vous vous transportiez d’un lieu à un autre, soit en voiture ou en bateau, vous aviez le temps de voir quelque chose et d’avoir des aventures ; un voyage de Paris à Rouen pouvait fournir un livre. J’ai connu des gens qui avaient mis dans leur jeunesse trois jours à l’accomplir : on s’en allait coucher, le premier, à Pont-de-l’Arche ; le deuxième, à Meulan et on s’estimait heureux si, le troisième, on était arrivé à Paris à temps pour souper. Je lis dans un vieil itinéraire de la France publié vers la fin du règne d’Henri IV : « Pour aller de Rouen à Dieppe, il y a un messager qui part trois fois par semaine ; on est un jour ; la dînée se fait à Tôtes où l’on reste trois heures ». Les hommes, qui maintenant jouent au gendarme, et les femmes, qui font des dines-dines dans le jardin, ne sauront que par tradition ce que c’était seulement que la diligence, avec son conducteur en veste bordée d’astrakan et les postillons en blouse poussant leur cri sonore du haut de leur siège ; ils penseront à la rotonde et à l’impériale, aux relais de la poste où les chevaux crottés et fumants s’attachent, en arrivant, aux anneaux de la muraille, comme nous rêvons, nous autres, aux anciennes nuitées dans les auberges, avec les méprises de lits, les chandelles soufflées dans les corridors, le vacarme des servantes, l’hôte qui jure, l’hôtesse qui crie. Où sont maintenant les histoires de carrosses embourbés et des grandes dames à falbalas qui versaient dans les fondrières, en se rendant dans leurs châteaux ? Est-ce que ce seul mot, le coche d’Auxerre, ne nous fait pas penser à M. de Pourceaugnac débarquant à Paris avec ses hauts-de-chausses trop courts, son habit du règne passé et son accent limousin ? Aurions-nous les charmantes pages de Chapelle et de Bachaumont si, au lieu de s’en aller de province en province, portés dans les lourdes voitures de leurs amis MM. les gouverneurs et les fermiers, ils eussent été entraînés sur un chemin de fer ou dans un bateau à vapeur ?

Tout ce que nous avons donc remarqué de Paris à Blois, c’est que la route, quelque peu qu’elle ait duré, dura trop encore, agacés que nous sommes toujours de ce mode aride de locomotion et fort ennuyés, d’ailleurs, par la société de deux marchands de grains, grands parleurs, grands rieurs, gens enrichis probablement et fort satisfaits d’eux-mêmes. L’un décoré, jovial, gros, gras, lèvres épaisses, fort d’encolure et de voix rude, représentait l’accapareur hardi, le spéculateur en gros, qui est maire de sa commune, qui sera député de sa ville et plus tard ministre tout comme un autre, tandis que son voisin, petit homme maigre à face ridée, à bouche rentrée, à nez saillant, et faisant avec un indicible sourire de satisfaction et de malice sauter dans le creux de sa main des échantillons de blé, avait plutôt l’air du marchand rapace et souterrain, du travailleur entêté, qui suce le sac dont il a vidé les écus, de l’homme féroce aimant l’argent pour l’argent et épris du trafic pour le trafic même ; race de gens fort commune aujourd’hui, qui ambitionne d’avoir des vignes pour n’en pas boire le vin ! Il y avait encore à côté de nous un pauvre Anglais malade et boiteux qui m’avait l’air rongé par un autre métal que par l’argent ; sa petite fille, à figure laide, mais d’expression déjà mûre comme l’est en général celle des enfants qui n’ont pas de mère, lisait des vaudevilles du Palais-Royal et du Gymnase pour s’initier à la langue, aux mœurs et au bon goût français.

À Orléans nous eûmes la vue de M. Berryer qui, assis à la buvette, emplissait sa large poitrine, et nous prîmes deux aimables jeunes gens qui devaient appartenir à une administration quelconque : il y avait de l’un à l’autre la différence du bête au sot, et du nul au vide.

Le souvenir de la jeunesse du poète qui s’est écoulée à Blois nous a pris dès en y entrant ; allant par ses rues tortueuses pleines de silence nous pensions que lui aussi s’y promenait il y a quelque vingt ans, regardant comme nous une de ces maisons-là pour y placer sa Marion de Lorme, et nous demandions à l’air, aux arbres, aux murs, à ce je ne sais quoi de persistant et d’individuel qui réside en un lieu, en constitue la couleur, et en est l’âme, le secret des premières floraisons du grand homme, alors que sa poésie, dans les pièces sans titre de ses premiers recueils, débordait en strophes chevelues pendantes comme des lianes, épanouissait ses métaphores comme des soleils, tressaillait en rythmes multiples et en harmonies incessantes. Que d’idées devenues des œuvres, que de rêves devenus des marbres ont éclos au coin de ce mur, au bord de ce fleuve, sous cet arbre, le matin à la rosée, dans les gouttes de l’herbe, ou par les soirs d’été, par ces beaux soirs ardents et tristes comme le premier amour, quand le ciel est rayé de longues lignes droites et que les essaims de moucherons tournent dans l’air comme des roues d’or !

Est-ce pour cela que Blois nous a charmés ? Près le débarcadère, d’ailleurs, n’y a-t-il pas une large avenue d’ormeaux à feuillage épaté et touffu, avec des branches robustes partant exprès d’en bas comme pour y suspendre la musette ? Vrais ormeaux xviiie siècle, poussés larges pour qu’on danse dessous, au son du violon du ménétrier qui, monté sur une barrique, bat la mesure de son pied sonore pendant que les cottes volent au vent, que les boucles poudrées se dénouent, et que les garçons prennent la taille aux fillettes qui en rient d’effroi et s’en pâment de plaisir.

Les rues à Blois sont vides, l’herbe croît entre les pavés ; des deux côtés s’étendent de longs murs gris enfermant de grands jardins, percés de quelques petites portes discrètes qui ne semblent s’ouvrir que la nuit au visiteur mystérieux. On sent que tous les jours doivent s’y passer pareils, qu’ils doivent y être, à cette calme monotonie, douce pourtant comme la sonnerie du cadran des églises, pleins de mélancolie savoureuse et de langueurs émouvantes. On se plaît à rêver, dans ces paisibles demeures, quelque profonde et grande histoire intime, une passion maladive qui dure jusqu’à la mort, amour continu de vieille fille dévote ou de femme vertueuse ; on y met malgré soi comme à sa place voulue quelque beauté pâle aux ongles longs et aux mains fines, dame aristocratique aux froides manières, mariée à un bourru, à un avare, à un jaloux, et qui se meurt de la poitrine.

Ces réflexions, qui nous sont revenues plus tard, à Amboise, à Chinon et dans les autres villes de la Touraine, nous ont fait nous demander si M. de Balzac, qui est de ce pays, y a puisé ses héroïnes, si c’est là, enfin, qu’il a découvert La femme de trente ans, cette création immortelle ! inconnue à l’antiquité comme le christianisme dont elle relève et que je prise plus que la plupart de celles de l’industrie moderne (j’en excepte cependant les allumettes chimiques et la fricassée de poulet froid de Tortoni).

Exhumer dans ce qu’on rejetait comme hors d’usage des trésors nouveaux de plastique et de sentiment, découvrir dans l’univers de l’amour un continent nouveau et appeler à son exploitation des milliers d’êtres qui s’en trouvaient rejetés, cela n’est-il pas spirituel et sublime ? Prolonger l’exercice d’un sexe, n’est-ce pas presque en inventer un autre ? Aussi quel enthousiasme nous vîmes ! Ç’a été comme la découverte de l’Amérique : au lieu de routiers congédiés et de juifs en faillite y courant pour faire fortune, une foule de sentiments aux abois et de décadences encore robustes s’est ruée avec ardeur sur cette grande trouvaille de La femme de trente ans ; il y a eu engouement au début, puis réaction en sens inverse, mais on y reviendra plus tard comme à tout ce qui est vrai, comme à tout ce qui est bon, comme au système de Galilée et comme aux gilets longs ; on verra ce qu’on n’a qu’entrevu, on sondera ce qu’on n’a qu’effleuré, la mine est neuve encore, la veine profonde ; préparées par cette question, il en est d’autres, consécutives de celle-là, qui ne demandent plus qu’un grand moraliste, un grand artiste pour être mises au jour, telles que celle du teton lyrique, dont toute l’importance et la justesse m’ont été si bien révélées par mon illustre ami Pradier.

Quant à notre problème de tout à l’heure, il en est un peu de l’influence des lieux sur les livres et de celle des livres sur les lieux comme du problème de l’œuf et de la poule : est-ce la poule qui a fait l’œuf, ou l’œuf qui a fait la poule ? Sont-ce les livres de Balzac qui m’ont fait songer dans les rues de Blois à ce qui s’y passe ou bien est-ce ce qui s’y passe qui a causé des livres ? Qui de Dieu ou de l’homme a arrangé les choses comme nous les voyons ?

Allant à l’aventure dans une de ces rues désertes au fond de laquelle, par un hasard ironique se dressait, peint en rouge, l’écriteau d’une marchande de modes, nous tombâmes en une étroite allée, menant à une espèce de cul-de-sac qui contient l’abside de l’église Saint-Nicolas. C’est un coin lugubre et de haut goût, comme empli de bitume ; tout est noir, la pierre du sol, la couleur de l’air elle-même ; ça a un aspect austère et dur de robe de prêtre, c’est beau de nudité, de crudité et de brutalité. Sur la place, devant le portail, en plein soleil, des maçons taillaient des pierres, de grandes ravenelles accrochées aux angles des chapiteaux romans tranchaient par la joyeuseté de leurs tons jaunes avec la couleur sombre du vieil édifice ; mobiles et folâtres dans l’air, elles étaient là rien que pour montrer comme elles étaient jolies.

Château de Blois. — Du côté du nord, le château de Blois, dressé sur des murs formidables, présente une galerie à double arcade d’un charmant effet ; là était la chambre d’Henri III. À côté se trouve son oratoire, coïncidence qui n’a rien de rare en soi-même, mais qui frappe ici, dans cette âme où la volupté s’aiguisait de religion, où la cruauté se ravivait à la peur. Quand nous eûmes passé sous une voûte tournante et traversé la place, nous entrâmes dans la cour intérieure du château. Il y avait grande joie : la garnison avait reçu une bouteille de vin par homme, et les soldats portaient des brocs pleins d’un liquide bleu et s’apprêtaient à le boire à la santé du monarque dont la fête leur occasionnait ce régal. La cour du château est un carré régulier. Le côté de l’entrée, du temps de Louis XII, n’a qu’un seul étage avec une galerie soutenue par des colonnes courtes, couvertes de losanges, et est orné partout de la cordelière de la reine Anne et des hermines de Bretagne ; le côté gauche (sud), un peu antérieur, n’a pas été terminé, il est plus sobre d’ornementation, plus rude, plus reculé dans son moyen âge. En face, un corps de logis des plus bêtes, construction de Louis XIV, jure d’une manière détestable, avec son classique de collège et son goût sobre qui est le goût pauvre ; mais auprès d’elle éclate et reluit en grand costume la belle architecture du xvie siècle, celle de la bonne époque, avant l’envahissement du pilastre attique, avant que la Renaissance n’allât s’aplatir dans le grec abâtardi de Marie de Médicis. Sur ce corps de logis sont accrochés les deux plus délicieux escaliers du monde, bâtis à jour, ciselés d’un ciseau vivace et tout découpés, comme les hautes collerettes des grandes dames qui, il y a trois cents ans, en montaient les marches. Nous avons vu, au rez-de-chaussée, la salle où se tinrent les États de 1588. Un gentilhomme gascon y assista, envoyé par la noblesse de Bordeaux ; il dut, j’imagine, prendre peu de part aux discussions qui retentissaient sous ces voûtes de bois. Assis à l’écart, dans son élégant costume noir, et jouant avec une badine qu’il portait toujours, sans doute qu’il remâchait en lui-même quelque passage de Salluste ou quelque vers de Lucain que les circonstances présentes lui remettaient en mémoire. Sans passions au milieu de toutes ces passions hurlantes, sans croyances à côté de tant de convictions violentes, il était là comme le symbole de ce qui reste à côté de ce qui passe : il s’appelait Michel de Montaigne.

J’ai vu en dehors du château, sur une plate-forme d’où l’on découvre toute la ville et la Loire bordée de peupliers et la campagne à l’entour, remontant au ciel par de lentes perspectives insensibles, une tourelle qui sert à mettre les poudres de la garnison : c’était là qu’habitait Ruggieri, l’astrologue d’Henri III. On avait tendu du linge sur l’esplanade, les cordes où séchaient les chemises du concierge la zigzaguaient dans tous les sens ; la sentinelle qui veillait à la porte de la poudrière avait posé son fusil dessus, elle l’y balançait en équilibre et jouait à faire claquer le ressort de batterie en attendant qu’on la vînt relever de sa faction.

D’illustres hôtes ont dormi sous ces murs : Valentine de Milan, Isabeau de Bavière, Anne de Bretagne, Charles VIII, Louis XII, François Ier, Claude de France, Henri III, Catherine et Marie de Médicis, et les Guise qui y ont laissé leur sang ; il a coulé à cette place. Vainement l’œil le cherche encore sur le plancher, avec les prunes de Damus que le Balafré avait jetées à côté dans la salle des gardes en disant « qui en veut » ; on a bouché l’escalier par où il descendit dans la chambre du roi, on ne voit plus rien, et cependant on regarde.

Après avoir servi aux noces du duc d’Alençon avec Marguerite d’Anjou, à celles d’Henri IV avec Marguerite de Valois, et aux sanglantes tragédies des Guise, le château de Blois resta tout ouvert pour recevoir d’autres fortunes : Marie de Médicis y fut enfermée et s’enfuit par cette fenêtre qu’on montre encore ; en 1716, Marie-Casimir, reine de Pologne, l’habita ; en 1814, Marie-Louise s’y réfugia après la prise de Paris, et aujourd’hui les tourlourous y fument leur pipe et chantent la gaudriole ; le sang a été lavé, le bruit des sarabandes et des menuets s’est évanoui avec le rire des pages et les frôlements des robes à queue. Que reste-t-il de ce que l’histoire en sait ? et de tout ce qu’elle ne sait pas ? Ce qui est plus tentant à connaître et ce qu’on s’en va demandant aux vieux lambris, aux vieux portraits muets qui vous regardent, aux tombeaux vides qui bâillent, secret qu’ils gardent pour eux seuls et qu’ils se murmurent dans leur solitude. L’histoire est, comme la mer, belle par ce qu’elle efface : le flot qui vient enlève sur le sable la trace du flot qui est venu, on se dit seulement qu’il y en a eu, qu’il y en aura encore ; c’est là toute sa poésie et sa moralité peut-être ?

Le lendemain nous visitâmes une ruine plus ruinée : je parle de Chambord. Après nous être perdus dans la sotte campagne qui l’environne, nous y arrivâmes enfin par un long chemin dans le sable, au milieu d’un bois maigre, propriété de rentier gêné qui fait des coupes anticipées ; le château n’a ni jardin ni parc, pas le moindre arbuste, pas une fleur autour de lui ; il montre sa façade devant une grande place d’herbe grêle, au bas de laquelle coule une petite rivière. Quand nous sommes entrés un jeune chien s’est mis à aboyer ; la pluie tombait, l’eau coulait sur les toits et passait par les fenêtres brisées. On nous a introduits dans le logement du garde, où, en attendant que sa bonne, qui tient lieu de concierge, fût revenue de la messe, nous avons parcouru le livre des visiteurs.

Il est rempli de doléances légitimistes, jérémiades sur le maître et la maison, vœux pour le retour de l’auguste exilé, etc. Un certain abbé Sam…, aumônier du presbytère de X…, a écrit ce vers magnifique :

On peut être boiteux sans cesser d’être droit.

Un anonyme plus hardi a fait cette variante :

On peut être exilé sans cesser d’être roi.

Quelqu’un, indigné sans doute, a écrit au beau milieu du livre : « ô mania ». Mais ce qui nous a le plus arrêtés, ce sont deux seuls mots : « Louise et Alfred » qui se trouvent perdus sous les marquis, les comtes, les chevaliers de Saint-Louis, les fils des victimes de Quiberon, les pèlerins de Belgrave-Square et toute cette racaille de noblesse postiche qui vit, comme le romantisme de M. de Marchangy, sur la sempiternelle poésie des tourelles, des damoiselles, du palefroi, des fleurs de lis de l’oriflamme de saint Louis, du panache blanc, du droit divin et d’un tas d’autres sottises aussi innocentes. Parmi tant de prétentions pleurardes, grimacières, arrogantes, ces simples noms d’inconnus nous ont paru avoir quelque chose de simple et de bon et de meilleur goût que tout le reste.

Château de Chambord. — Nous nous sommes promenés le long des galeries vides et dans les chambres abandonnées où l’araignée étend sa toile sur les salamandres de François Ier. Ce n’est pas la ruine de partout, avec le luxe de ses débris noirs et verdâtres, la broderie de ses fleurs coquettes et ses draperies de verdure ondulant au vent, comme des lambeaux de damas. C’est au contraire une misère honteuse qui brosse son habit râpé et fait la décente. On répare le parquet dans cette pièce, on le laisse pourrir dans cette autre. Vous sentez partout un effort stérile pour conserver ce qui meurt et pour rappeler ce qui a fui. Chose étrange ! cela est triste et cela n’est pas grand.

Et puis, on dirait que tout a voulu contribuer à lui jeter l’outrage, à ce pauvre Chambord, que le Primatice avait dessiné, que Germain Pilon et Jean Cousin avaient ciselé et sculpté. Bâti par François Ier, à son retour d’Espagne, après l’humiliant traité de Madrid (1526), monument de l’orgueil qui veut s’étourdir lui-même, pour se payer de ses défaites, c’est d’abord Gaston d’Orléans, un prétendant vaincu, qu’on y exile ; puis c’est Louis XIV qui d’un seul étage en fait trois, gâtant ainsi l’admirable escalier double qui allait d’un seul jet, lancé comme une spirale, du sol au faîte. Et enfin, c’est Molière qui y joue pour la première fois le Bourgeois gentilhomme, au deuxième étage, côté qui donne sur la façade, sous ce beau plafond couvert de salamandres et d’ornements peints dont les couleurs s’en vont. Ensuite on l’a donné au maréchal de Saxe ; on l’a donné aux Polignac, on l’a donné à un simple soldat, à Berthier ; on l’a racheté par souscription et on l’a donné au duc de Bordeaux. On l’a donné à tout le monde, comme si personne n’en voulait ou ne pouvait le garder. Il semble n’avoir jamais servi et avoir été toujours trop grand. C’est comme une hôtellerie abandonnée où les voyageurs n’ont pas même laissé leurs noms aux murs. Je n’y ai vu qu’un seul meuble, un jouet d’enfant ; un modèle de parc d’artillerie offert par le colonel Langlois au duc de Bordeaux, et précieusement conservé sous des couvertures de toile.

En allant par une galerie extérieure vers l’escalier d’Orléans, pour examiner les cariatides qui sont censées représenter François Ier, Mme de Châteaubriant et Mme d’Étampes, et tournant autour de la fameuse lanterne qui termine le grand escalier, nous avons, à plusieurs reprises, passé la tête par-dessus la balustrade, pour regarder en bas : dans la cour, un petit ânon, qui tetait sa mère, se frottait contre elle, secouait ses oreilles, allongeait son nez, sautait sur ses sabots. Voilà ce qu’il y avait dans la cour d’honneur du château de Chambord ; voilà ses hôtes maintenant : un chien qui joue dans l’herbe et un âne qui tette, ronfle, brait, fiente et gambade sur le seuil des rois !

2Le temps s’était radouci ; la pluie s’en était allée et le doux soleil du soir brillait quand nous arrivâmes à Amboise. Ici encore ce sont de ces bonnes rues de province comme à Blois : on y cause sur les portes, on y travaille dehors ; les femmes, presque toutes brunes, de figure douce et remarquablement jolies, ont d’excellents airs féminins, pleins d’une bénignité voluptueuse. Vous êtes en effet dans ce gras et doux pays de Touraine, pays du bon petit vin blanc et des beaux vieux châteaux et qu’arrose la Loire, le plus français des fleuves français. Les poses et les allures retiennent quelque chose du calme du Nord ; tandis que la vivacité du Midi anime, dans l’expression, le sourire ; et cependant, malgré le caractère bâtard qui résulte ordinairement de la fusion de nuances opposées, la Touraine me paraît avoir une originalité distincte, pas bien forte il est vrai, mais fine, intime, qui n’est ni prose ni poésie et qui s’exprimerait, je crois, d’un seul mot, si je ne craignais qu’on ne le prît dans une acception trop élevée : ce serait celui de prose chantée.

2.Inédit, pages 20 à 22.

Comme nous traversions le pont d’Amboise — il y en a deux, la ville étant bâtie sur les deux rives de son fleuve et au milieu ayant une île ; — il y a deux ponts, disons-nous, mais c’est le second qui est beau, un de ces vénérables ponts, un de ces vieux ponts bossus, étroits, gris, racornis au soleil et à l’eau, où il semble, on ne sait pourquoi, qu’une traînée de cavaliers passant dessus avec des bruits d’armures et de pieds de chevaux allant au pas ferait un bon effet et où on regrette de ne pas entendre chanter, assis sur la borne, un mendiant aveugle tournant sa vielle, ou une gitana nu-pieds dans la poussière, secouant son tambourin dont le son court et brusque est emporté par le bruit large de l’eau qui passe sous les arches. Donc, pendant que nous étions sur le pont, nous vîmes apparaître, débusquant de la promenade au pied du château, la garde nationale du lieu qui s’en revenait de la revue. Sur trente hommes environ qu’ils étaient, cinq ou six portaient l’uniforme, les officiers seulement, le reste n’était que bisets, mais des bisets rares, vraiment en grande tenue avec des habits à queue de morue, des gilets jaunes et des gants noirs. Le dandysme du lieu consiste, je crois, dans cette affectation à mépriser le costume civique. Je dois avouer, à l’honneur d’Amboise, que je n’ai pas vu dans les rangs ou dans le rang (et je m’y attendais) aucun enfant habillé en artilleur tenant son papa par la main. Est-ce que cette monstruosité serait inconnue à cette bienheureuse ville ? ou bien la mode en est-elle passée ? ou bien les fortunes des particuliers ne sont-elles pas assez considérables pour atteindre à cette folle dépense ? N’importe, c’est honorable pour Amboise, car l’enfant habillé en artilleur et récitant des fables est le dernier degré de l’ignominie humaine.

Château d’Amboise. — Le château d’Amboise, dominant la ville qui semble jetée à ses pieds comme un tas de petits cailloux au bas d’un rocher, a une noble et imposante figure de château fort, avec ses grandes et grosses tours percées de longues fenêtres étroites, à plein cintre ; sa galerie arcade qui va de l’une à l’autre, et la couleur fauve de ses murs rendue plus sombre par les fleurs qui pendent d’en haut, comme un panache joyeux sur le front bronzé d’un vieux soudard. Nous avons passé un grand quart d’heure à admirer, à chérir la tour de gauche qui est superbe, qui est bistrée, jaune par places, noire dans d’autres, qui a des ravenelles adorables appendues à ses créneaux et qui est, enfin, un de ces monuments parlants qui semblent vivre et qui vous tiennent tout béants et rêveurs sous eux, ainsi que ces portraits dont on n’a pas connu les originaux et qu’on se met à aimer sans savoir pourquoi. Riez de cela, braves gens, on n’a pas écrit cette phrase pour vous.

On monte au château par une pente douce qui mène dans un jardin élevé en terrasse, d’où la vue s’étend en plein sur toute la campagne d’alentour. Elle était d’un vert tendre ; les lignes de peupliers s’étendaient sur les rives du fleuve ; les prairies s’avançaient au bord, estompant au loin leurs limites grises dans un horizon bleuâtre et vaporeux qu’enfermait vaguement le contour des collines. La Loire coulait au milieu, baignant ses îles, mouillant la bordure des prés, passant sous les ponts, faisant tourner les moulins, laissant glisser sur sa sinuosité argentée les grands bateaux attachés ensemble qui cheminaient, paisibles, côte à côte, à demi endormis au craquement lent du large gouvernail qui les remue, et au fond il y avait deux grandes voiles éclatantes de blancheur au soleil.

Des oiseaux partaient du sommet des tours, des angles des mâchicoulis, allaient se nicher ailleurs, volaient, poussaient leurs petits cris dans l’air, et passaient. À cent pieds sous nous, on voyait les toits pointus de la ville, les cours désertes des vieux hôtels et le trou noir des cheminées fumeuses. Accoudés dans l’anfractuosité d’un créneau, nous regardions, nous écoutions, nous aspirions tout cela, jouissant du soleil qui était beau, de l’air qui était doux et tout imbibé de la bonne odeur des plantes des ruines. Et là, sans méditer sur rien du tout, sans phraser, même intérieurement, sur quoi que ce soit, je songeais aux cottes de mailles souples comme des gants, aux baudriers de buffle trempés de sueur, aux visières fermées sous lesquelles brillaient des regards rouges ; aux assauts de nuit, hurlants, désespérés, avec des torches qui incendiaient les murs, des haches d’armes qui coupaient les corps ; et à Louis XI, à la guerre des amoureux, à d’Aubigné, et aux ravenelles, aux oiseaux, aux beaux lierres lustrés, aux ronces toutes chauves, savourant ainsi dans ma dégustation rêveuse et nonchalante, des hommes, ce qu’ils ont de plus grand : leur souvenir ; de la nature, ce qu’elle a de plus beau : ses envahissements ironiques et son éternel sourire.

Dans le jardin, au milieu des lilas et des touffes d’arbustes, s’élève la chapelle, bijou d’orfèvrerie lapidaire du xvie siècle, plus travaillé encore au dedans qu’au dehors, taillé à jour comme un manche d’ombrelle chinoise. Sur la porte un bas-relief très réjouissant représente la rencontre de saint Hubert avec le cerf mystique qui porte un crucifix entre les cornes. Le saint est à genoux ; plane au-dessus un ange qui va lui mettre une couronne sur son bonnet ; à côté, son cheval regarde de sa bonne figure d’animal ; ses chiens jappent, et, sur la montagne dont les tranches et les facettes figurent des cristaux, le serpent qui rampe avance sa tête plate au pied d’arbres ressemblant à des choux-fleurs. C’est l’arbre qu’on rencontre dans les vieilles bibles, sec de feuillages, gros de branches et de tronc, qui a du bois et du fruit, mais pas de verdure ; l’arbre symbolique, l’arbre théologique et dévot, presque fantastique dans sa laideur impossible. Non loin de là, saint Christophe porte Jésus sur ses épaules et saint Antoine est dans sa cellule, bâtie sur un rocher ; le cochon rentre dans son trou ; on n’en aperçoit que son derrière et sa queue terminée en trompette, tandis que près de lui un lièvre sort les oreilles de son terrier.

Ce bas-relief sans doute est un peu lourd et d’une plastique qui n’est pas rigoureuse. Mais il y a tant de vie et de mouvement dans ce bonhomme et ses animaux, tant de gentillesse et de bonne foi dans les détails, qu’on donnerait beaucoup pour emporter ça et pour l’avoir chez soi. Ça vaudrait bien les statuettes genre moyen âge qu’on trouve chez les coiffeurs, les sujets équestres d’Alfred de Dreux qu’on trouve chez les filles entretenues, et la Putiphar de M. Steuben qu’on ne trouve, Dieu merci, nulle part.

Dans l’intérieur du château, l’insipide ameublement de l’Empire se reproduit dans chaque pièce avec ses pendules mythologiques ou historiques et ses fauteuils de velours à clous dorés. Presque toutes sont ornées des bustes de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde. La famille régnante actuelle a la rage de se reproduire en portraits. Elle peuple de sa figure tous les pans de murs, toutes les consoles et les cheminées où elle peut l’y établir ; mauvais goût de parvenu, manie d’épicier enrichi dans les affaires et qui aime à se considérer avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés.

On a construit sur une des tours, en dépit du bon sens le plus vulgaire, une rotonde vitrée pour faire une salle à manger. De là, la vue qu’on découvre est superbe. Mais le bâtiment est d’un si choquant effet, qu’on aimerait mieux, je crois, ne rien voir ou aller manger à la cuisine.

Pour regagner la ville, nous avons descendu par une tour qui servait aux voitures à monter jusque dans la place. La pente douce, garnie de sable, tourne autour d’un axe de pierres comme les marches d’un escalier et la voûte est, de place en place, éclairée par le jour rare des meurtrières. Les consoles où s’appuie l’extrémité intérieure de l’arc de voûte portent des sujets grotesques ou obscènes. Une intention dogmatique semble avoir présidé à leur composition. Il faudrait prendre l’œuvre à partir d’en bas, qui commence par l’Aristoteles equitatus (sujet traité déjà sur une des miséricordes du chœur de la cathédrale de Rouen), et l’on arrive, en suivant les transitions, à un monsieur qui s’amuse avec une dame dans la posture perfide recommandée par Lucrèce et par l’Amour conjugal. La plupart des sujets intermédiaires ont du reste été enlevés, au grand désespoir des chercheurs de fantaisies drolatiques, enlevés de sang-froid, exprès, par décence, et comme nous le disait, d’un ton convaincu, le domestique de Sa Majesté, « parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames ».

3Personne ne peut m’accuser de m’avoir entendu gémir sur n’importe quelle dévastation que ce soit, sur n’importe quelle ruine ni débris ; je n’ai jamais soupiré à propos du ravage des révolutions ni des désastres du temps ; je ne serais même pas fâché que Paris fût retourné sens dessus dessous par un tremblement de terre ou se réveillât un beau matin avec un volcan au beau milieu de ses maisons, comme un gigantesque brûle-gueule qui fumerait dans sa barbe : il en résulterait peut-être des aquarelles assez coquettes et des ratatouilles grandioses dans le goût de Martins. Mais je porte une haine aiguë et perpétuelle à quiconque taille un arbre pour l’embellir, châtre un cheval pour l’affaiblir ; à tous ceux qui coupent les oreilles ou la queue des chiens, à tous ceux qui font des paons avec des ifs, des sphères et des pyramides avec du buis ; à tous ceux qui restaurent, badigeonnent, corrigent, aux éditeurs d’expurgata, aux chastes voileurs de nudités profanes, aux arrangeurs d’abrégés et de raccourcis ; à tous ceux qui rasent quoi que ce soit pour lui mettre une perruque, et qui, féroces dans leur pédantisme, impitoyables dans leur ineptie, s’en vont amputant la nature, ce bel art du bon Dieu, et crachant sur l’art, cette autre nature que l’homme porte en lui comme Jéhovah porte l’autre et qui est la cadette ou peut-être l’aînée. Qui sait ? C’est du moins l’idée d’Hégel que l’école empirique a toujours trouvée fort ridicule — et moi ?

3.Inédit, pages 27 à 29.

Moi, j’ai des remords d’avoir eu la lâcheté de n’avoir pas étranglé de mes dix doigts l’homme qui a publié une édition de Molière « que les familles honnêtes peuvent mettre sans danger dans les mains de leurs enfants » ; je regrette de n’avoir pas à ma disposition, pour le misérable qui a sali Gil Blas des mêmes immondices de sa vertu, des supplices stercoraires et des agonies outrageantes ; et quant au brave idiot d’ecclésiastique belge qui a purifié Rabelais, que ne puis-je dans mon désir de vengeance réveiller le colosse pour lui voir seulement souffler dessus son haleine et pour lui entendre pousser sa hurlée titanique !

Le beau mal, vraiment, quand on aurait laissé intactes ces pauvres consoles où l’on devait voir de si jolies choses ; ça faisait donc venir bien des rougeurs aux fronts des voyageurs, ça épouvantait donc bien fort les vieilles Anglaises en boa, avec des engelures aux doigts et leurs pieds en battoirs, ou ça scandalisait dans sa morale quelque notaire honoraire, quelque monsieur décoré qui a des lunettes bleues et qui est cocu ! On aurait pu au moins comparer ça aux coutumes anciennes, aux idées de la Renaissance et aux manières modernes, qu’on aurait été retremper aux bonnes traditions, lesquelles ont furieusement baissé, depuis le temps qu’on s’en sert. N’est-ce pas, monsieur ? Qu’en dit madame ?

Mais il y a des heures où l’on est en plus belle humeur que d’autres. L’excellent dîner que nous fîmes à Amboise et dont nous avions besoin (ayant de tout le jour plus nourri la Muse que la Bête) nous remit un peu de calme dans les veines et le soir, trottant lestement sur la route de Chenonceaux, nous fumions nos pipes et humions l’odeur de la forêt dans un état très satisfaisant.

Avant de nous mettre au lit, nous avions été nous livrer au même passe-temps sous les arbres qui entourent le château. La pluie tombait sur les feuilles vertes ; à l’abri sous elles, le dos appuyé sur le tronc des gros charmes, et cirant le cuir de nos chaussures sur la mousse humide, nous nous amusions du bruit des gouttes d’eau qui tombaient sur nos chapeaux.

Château de Chenonceaux. — Je ne sais quoi d’une suavité singulière et d’une aristocratique sérénité transpire au château de Chenonceaux. Placé au fond d’une grande allée d’arbres, à quelque distance du village, qui se tient respectueusement à l’écart, bâti sur l’eau, entouré de bois, au milieu d’un vaste parc à belles pelouses, il lève en l’air ses tourelles, ses cheminées carrées. Le Cher passe en murmurant au bas sous ses arches dont les arêtes pointues brisent le courant. Son élégance est robuste et douce et son calme mélancolique sans ennui ni amertume.

Vous entrez par une salle en ogives qui servait autrefois de salle d’armes, et où, malgré la difficulté de semblables ajustements, quelques armures qu’on y a mises ne choquent point et semblent à leur place. Partout, du reste, les tentures et les ameublements de l’époque sont conservés avec intelligence. Les vénérables cheminées du xvie siècle ne recèlent pas, sous leur manteau, les ignobles et économiques cheminées à la prussienne qui savent se nicher sous de moins grandes.

Dans les cuisines contenues dans une arche du château, une servante épluchait des légumes, un marmiton lavait des assiettes, et, debout aux fourneaux, le cuisinier faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles luisantes. Tout cela est bien, a un bon air, sent son honnête vie de château, sa paresseuse et intelligente existence d’homme bien né. J’aime les propriétaires de Chenonceaux.

N’y a-t-il pas, d’ailleurs, partout de bons vieux portraits à vous faire passer de longues heures en vous figurant le temps où vivaient leurs modèles, et les ballets où tournoyaient les vertugadins de ces belles dames roses, et les bons coups d’épée que ces gentilshommes s’allongeaient avec leurs rapières. Voilà une des tentations de l’histoire. On voudrait savoir si ces gens-là ont aimé comme nous et les différences qu’il y avait entre leurs passions et les nôtres. On voudrait que leurs lèvres s’ouvrissent, pour nous dire les récits de leur cœur, ce qu’ils ont fait autrefois, même de futile, quelles furent leurs angoisses et leurs voluptés. C’est une curiosité irritante et séductrice, une envie rêveuse de savoir, comme on en a pour le passé inconnu d’une maîtresse, afin d’être initié à tous les jours qu’elle a vécus sans vous et d’en avoir sa part. Mais ils restent sourds aux questions de nos yeux ; ils restent là, muets, immobiles dans leurs cadres de bois ; nous passons. Les mites picotent leur toile, on les revernit, ils sourient encore que nous sommes pourris et oubliés. Et puis d’autres viennent aussi les regarder jusqu’au jour où ils tomberont en poussière, où l’on rêvera de même devant nos propres images.

Et l’on se demandera ce qu’on faisait dans ce temps-là, de quelle couleur était la vie, et si elle n’était pas plus chaude.

4Il y a, par exemple, deux grands portraits à cheval de MM. de Beauvilliers, l’un amiral, l’autre colonel de cavalerie ; ils sont bottés jusqu’aux cuisses, en grand habit vert, blanchi aux épaules par les tire-bouchons poudrés de leurs perruques, gantés à la crispin, coiffés du petit chapeau, et droits, fichés sur leur grosse mecklembourgeoise qui, rassemblée sur ses jarrets de derrière, se cabre convenablement pour faire le fougueux. Il vous revient là devant comme un souvenir des carrousels de Louis XIV et des grandes chasses à courre, avec des lévriers jaunes à taches blanches, une nuée de piqueurs en livrée entourés des meutes aboyantes, et les grandes trompes passées autour du corps, sonnant dans les clairières des hallalis prolongés.

4.Inédit, pages 31 à 34.

Sur un dessus de porte une toile de chevalet vous montre de face la belle Gabrielle d’Estrées, nue jusqu’à la ceinture ; un gros collier de perles du même ton blond que sa peau pend sur sa poitrine, sa coiffure blonde, montée et crépelée, donne à son visage un air étonné plein d’une agacerie naïve ; à côté d’elle sa sœur, vue de dos, nue également jusqu’aux reins, détourne sa mine brune et vous regarde curieusement, tandis que, dans le fond, une paysanne en bavolet rouge et en cape blanche présente le sein à M. le duc de Vendôme, charmant maillot, tout ficelé et raide dans ses linges, qui écarquille les yeux, tend les bras et rit de sa petite bouche rose aux agaceries de sa bonne nourrice.

Nous avons encore remarqué, dans l’appartement qui sert de salon et où se trouve sur une table la masse d’armes de François Ier, un beau portrait de Rabelais, figure bistrée, hilarante, sanguine, robuste, yeux petits et vifs, cheveux rares, barbe et menton de satyre, c’est évidemment le type d’après lequel on a fait tous les portraits du grand homme. Celui d’Isabeau de Bavière, au-dessous un peu à gauche, est singulièrement expressif : elle n’est pas coiffée de son grand bonnet pointu, que je lui avais vu ailleurs, et ce n’est plus la tête pâle et dolente du musée de Versailles ; une espèce de coiffure plate, à l’italienne, couvre les longs bandeaux blonds, à demi défaits, qui entourent sa figure blanche, à la fois sympathique et ardente, pleine d’irrésolutions et d’élans contrariés, elle a les lèvres avancées, le menton court et de grands yeux verts dont l’expression pleurarde est relevée par les bourrelets rouges de ses paupières inférieures.

Il y a encore sur tous les murs beaucoup d’autres toiles qu’on voudrait regarder plus longtemps tout seul et bien à son aise, sans qu’un concierge fût sur vos talons, tenant la clef de la porte à la main et vous invitant du geste à vous dépêcher d’en finir. Je me rappelle encore un portrait en pied de Louis XIII en Apollon, avec son menton pointu, ses petites moustaches droites et sa grande perruque noire qui retombe sur ses épaules et ombrage sa figure triste. Je n’ai jamais pensé à Louis XIII sans une certaine douleur, il me semble que c’est l’homme qui s’est le plus ennuyé sur la terre.

Nous n’avons pas pu entrer dans la salle du spectacle où fut joué le Devin de village, on la réparait ; mais nous avons vu un bon portrait de Mme Dupin par Nattier. La figure est brune, éveillée, coquette, le nez retroussé, les lèvres roses, le regard noir et droit, l’air franc, amical, fripon et bon enfant, plus spirituel de beaucoup que celui de Mme d’Humières, par exemple, avec sa bouche rose en cœur si sensuelle et tout humide.

Je ne parlerais plus de toutes ces belles dames, si le grand portrait de Mme Deshoulières, en grand déshabillé blanc, debout (c’est du reste un noble visage et, comme le talent si décrié et si peu connu de ce poète, meilleur peut-être au second aspect qu’au premier), ne m’avait rappelé par le caractère infaillible de la bouche, qui est grosse, avancée, charnue et charnelle, la brutalité du portrait de Mme de Staël, par Gérard. Quand je le vis, il y a deux ans, à Coppet, la fenêtre était ouverte, le soleil l’éclairait en face, je ne pus m’empêcher d’être frappé par ces lèvres rouges et vineuses, par ces narines larges, reniflantes, aspirantes. La tête de George Sand offre quelque chose d’analogue. Chez toutes ces femmes à moitié hommes, la spiritualité ne commence qu’à la hauteur des yeux. Le reste est resté dans les instincts du sexe. Presque toutes aussi sont grasses et ont des tailles viriles : Mme Deshoulières, Mme de Sévigné, Mme de Staël, G. Sand et Mme Colet. Je ne connais que Mme Annaïs Ségalas qui soit maigre.

Nous avons vu dans la chambre de Diane de Poitiers, le grand lit à baldaquin de la royale concubine, tout en damas bleu et cerise. S’il m’appartenait, j’aurais bien du mal à m’empêcher de ne m’y pas mettre quelquefois. Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien coucher avec quantité de réalités plus palpables. N’a-t-on pas dit qu’en ces matières le plaisir n’était qu’imagination ? Concevez-vous donc alors, pour ceux qui en ont quelque peu, la volupté singulière, historique et xvie siècle, de poser sa tête sur l’oreiller de la maîtresse de François Ier et de se retourner sur ses matelas ? (Oh ! que je donnerais volontiers toutes les femmes de la terre pour avoir la momie de Cléopâtre !) Mais je n’oserais pas seulement, de peur de les casser, toucher aux porcelaines de Catherine de Médicis qui sont dans la salle à manger, ni mettre mon pied dans l’étrier de François Ier, de peur qu’il n’y restât, ni poser les lèvres sur l’embouchure de l’énorme trompe qui est dans la salle d’armes, de peur de m’y rompre la poitrine.

5Nous lui avons cependant dit adieu, à ce pauvre Chenonceaux, nous l’avons laissé avec ses beaux souvenirs, ses beaux portraits, ses belles armes et ses vieux meubles, dormant au bruit de sa rivière roucoulante, à l’ombre de ses grands arbres, sur son herbe verte ; et pleins de bonne humeur et les gourdes remplies, nous avons fait l’inauguration de nos sacs en allant à pied gagner Bléré, pour de là nous rendre à Tours en carriole.

5.Inédit, pages 35 à 36.

Cette promenade n’a rien de récréatif, c’est une longue prairie assez maigre avec de rares peupliers pâles.

À Bléré, pendant qu’on donnait l’avoine au cheval et qu’on tirait de la remise le cabriolet qui s’y rongeait aux vers, comme un vieux roquefort oublié dans une armoire, nous avons été voir l’église où commence le goût d’ornements rococo, fleurs artificielles, rubans, pompons, guirlandes de papier peint, si remarquable à quelques lieues plus loin, dans les villes de l’Anjou, province qui semble avoir conservé de ses anciens maîtres des prédilections italiennes.

Jusqu’à Tours vraiment la route est belle, la campagne est ample et nourrie, riche à l’œil et bien portante, sans les exubérances presque sombres de la Normandie, ni les finesses de lumière du Midi. On passe sous de beaux arbres qui recouvrent le chemin comme des berceaux, ou au milieu de larges prairies qu’égayent çà et là des villes et des clochers, et, à partir de Montlouis, on va tout le long de la Loire, rencontrant l’un après l’autre, se succédant et revenant sans cesse, des châteaux au haut des collines, des vignes à côté des blés, des îles oblongues avec une couronne de peupliers et une frange de roseaux. Le vent est tiède sans volupté, le soleil doux sans ardeur ; tout le paysage enfin joli, varié dans sa monotonie, léger, gracieux, mais d’une beauté qui caresse sans captiver, qui charme sans séduire et qui, en un mot, a plus de bon sens que de grandeur et plus d’esprit que de poésie : c’est la France.