BRETAGNE.
II
Par les champs et par les grèves, Gustave Flaubert (1886)·Texte intégral, partie 2 sur 17·Livre complet →
Tours. — Saint-Julien ; portail nu d’un roman superbe ; trois charmants pleins cintres au haut ; intérieur délabré, magasins ; transept de gauche couvert de toiles d’araignée, magnifique de ton ; au fond par la porte on voyait un bazar parisien ambulant.
Plessis-lès-Tours ; rue dans une campagne plate ; grand enclos de murs. — Maison de Tristan, petite, à ogive, ouverte. — Cathédrale de la fin du xve siècle, ornée, lourde, intérieur plus pur, magnifique serrurerie dans le chœur.
Chinon. — À gauche en descendant la côte, les tours du château. — Vue du château, à l’ombre duquel la ville est bâtie. — Chinon à l’air resserré, comprimé entre la Vienne et le château ; elle a été forcée de s’étendre en long. — À partir du pied, de l’endroit où le terrain monte, c’est la ville vieille, rues tortueuses et les voûtes silencieuses, les coques noires comme à Carcassonne et à Provins ; les ânes paissent dans les rues, les m..... de Gargantua s’écrasent sous vos pieds. — Le château sur la hauteur, forme d’un carré long alterné de tours rondes et carrées ; des arbres dans les fossés et de l’herbe qui remonte au mur. — Du côté de la tour d’Agnès Sorel, du côté opposé à la ville, le cimetière est au pied des tours ; deux gros noyers. — La tour de la cage de fer a trois étages. — Dans les deux étages inférieurs (la cage était dans le premier) il y avait une cheminée, anneau au plafond, inscriptions de prisonniers, chapelets, saints ciboires. — Partout au milieu des ruines, des lilas en fleur, de l’herbe. — Dans la chambre où Jeanne d’Arc a été reçue, des narcisses en fleur et des églantiers penchés les uns sur les autres. — À la tour qui sert d’entrée on voit la coulisse de la herse. — Partout à Chinon je cherche le souvenir de Rabelais et je ne trouve rien ; Rabelais au reste est-il un génie local ?
De Chinon à Fontevrault, route charmante avec des sinuosités entre la verdure ; ce sont de grands arbres à large touffe. La nuit nous prit avant.
Fontevrault, enfoncé un peu comme Jumièges, sans que l’on voie grande colline autour de l’abbaye. — Ce qu’il y a de plus curieux, c’est l’église dont l’abside (extérieure) est d’un beau roman avec des rotondes attenantes. — Salle capitulaire d’un gothique primitif ; cloître, gothique comme celui de Saint-Wandrille. — Directeur en robe de chambre bleue dans son cabinet, bègue, pointu, grand ignorantin. — Prisonniers au réfectoire, à la promenade, un à un, en silence forcé, à la queue du loup. — Pauvre Robert d’Arbrissel, âme d’amour, te doutais-tu de ces choses honteuses ? — Gendarmes, troupiers d’Afrique.
De Fontevrault à Saumur. — Par le soleil qui chauffait les roches couvertes de verdure ; singulier pays pour sa douceur. — L’Anjou me semble une espèce de Normandie.
Saumur. — Officiers de cavalerie en costume de cheval. — Église. — Petites rues mal pavées, tortueuses avec des fleurs aux fenêtres. — Église Notre-Dame, rotonde. — Panthéon d’Agrippa. À gauche en entrant, sous une roche artificielle sombre et profonde, une femme en robe blanche, à manches à gigot, avec deux mèches de cheveux noirs, une qui pend à côté, l’autre qui passe sur sa taille, elle couchée au milieu des pierres, sur des rochers ; l’ombre de la voûte contraste avec le blanc du vêtement et la pâleur du visage. Malgré le laid de l’invention et le mauvais goût de tout cela il y a là quelque chose qui frappe et qu’on se rappelle. — Un saint Siméon de Philippe de Champagne ; belle tête du saint, blonde, éclairée, douce, émue ; un enfant à gauche qui marche. — Saint-Pierre, entrée latérale charmante, d’un roman exquis, mais ce qu’il y a de plus beau, c’est la couleur de la pierre qui est verte, bleue, etc. ; les chapelles intérieures sont couvertes de fleurs ; il y en a une qui représente une passion avec des rochers en relief en toile peinte ; partout l’élément moyen âge ogival disparaît sous le badigeon et sous l’ornementation italienne. La foi est évidemment aux chapelles, c’est là qu’on va ; les gravures religieuses sont entrelacées de guirlandes de lierre (comme à Bléré au petit autel latéral). — L’Anjou sent l’Italie. Est-ce souvenir ? reste d’influence ? ou l’effet de la douce Loire, le plus sensuel des fleuves de France ? — Nantilly est d’un roman pur, le plein cintre est large et fort ; on y monte par une pente, ancien escalier de cailloux ; elle est entourée de grands arbres. Comme ce serait beau sans l’affreuse couleur blanche !
L’allée couverte de Bagneux, large d’environ douze pas, longue d’à peu près trente, haute de huit pieds ; pierres monstrueuses ; la pluie tombait par les interstices et faisait des flaques d’eau dans l’intérieur ; deux trous dans le pan du fond laissant passer un jour vif et blanc ; les feuilles des arbres brillaient sous la pluie qui ruisselait ; l’intérieur des pierres était vert par places, plus blanc dans d’autres. — Conducteur inepte de notre américaine. — Troupeau de bœufs vendéens que nous avons croisés. — Art de la taille des arbres publié par l’Administration des ponts et chaussées ; l’idéal de l’ineptie et la haine de la nature s’est réalisé à Saumur sur la route de Poitiers, en sortant de Saumur. — Nos hôtes. — Encore le veau ! — Le salon de province : le velours d’Utrecht rouge paraît être, comme le veau, une des bases des mœurs de la province. — Le veau est parmi la viande de boucherie la viande universitaire et académique.
De Saumur à Ancenis par la Loire. — Fleuve doux, large, étendu, mais les peupliers donnent quelque chose de grêle au paysage. — Tours rondes à Angers. — Saint-Florent à gauche sur une hauteur. — Mais la Seine est plus belle ; je ne mets la Loire qu’après la Seine et le Rhône ; nulle part je ne vois rien de pareil à Dieppedalle, à la Mailleraye, à Caudebec ; la Loire est plus française, plus douce, plus bourgeoise, plus prose. — Bateau à vapeur : la jeune fille et sa mère ; figure blanche froide ; l’officier de cavalerie, sa femme et son moutard ; des MM. Le bateau à vapeur est le bateau à vapeur.
Ancenis est ce qu’on appelle une affreuse petite ville, mal pavée, tortueuse, avec des maisons grises et pauvres, comme les petites villes du Languedoc, mais son dénuement lui donne un chic étrange ; personne dans les rues. — L’Hôtel de la Marine, femme de 40 ans, grasse, gracieuse ; la grand’mère, les deux petites filles ; les MM. de la table d’hôte s’ennuyant fort du pays et convoitant les délices de la capitale. — Jolie vue sur la Loire, une des plus belles du fleuve à coup sûr. — L’église est d’un nu rare et d’une ineptie curieuse : trois pyramides au pied d’une croix de la mission bardées du haut en bas de cœurs percés de flèches ; baldaquins en marbres ; ornements d’un goût déplorable. — Le château n’a plus que ses murs extérieurs garnis de créneaux et les deux grosses tours d’entrée dont l’une porte encore un boulet de pierre. L’intérieur est délabré, occupé par un jardin potager ; la concierge nous y promène avec ses enfants. Des ravenelles, des ronces, les belles plantes vivaces, les belles feuilles vertes se cramponnent partout, pendent dans les coins ; la vue du haut du donjon est singulièrement contrariée par l’aspect du pont suspendu. — Atroce charge de la pierre druidique dans la plaine druidique. — Plaisanterie pleine d’à-propos de mon honorable ami sur la pierre branlante.
D’Ancenis à la Meilleraye, le paysage est triste quoique vert et fourni. Partout des enclos, des haies ; il y a quelque chose de sombre et de méfiant dans la campagne. On rencontre peu de monde quoique ce soit le dimanche ; les petites filles ont de grands bonnets comme les femmes qui sont toutes fort laides ; on voit des jeunes filles assises par deux ou trois au bord des fossés, tournant le dos à la grande route. — Les genêts se multiplient à mesure qu’on avance, les arbres deviennent plus forts et plus petits, plus râblés. — À Priaillé, procession avec des drapeaux blancs. — Notre conducteur, normand de Domfront, cheveux presque blancs, yeux noirs qui me rappellent ceux du père Langlois, déteste les chouans ; en 1831 il ne nous aurait pas conduits par là pour 100, 000 francs.
La Meilleraye est à découvert au milieu des bois abattus. — À la porte, des bœufs entraient comme nous sortions. — On nous a introduits au premier dans une salle de réception élevée, avec des fauteuils xviiie siècle ; air moitié monacal moitié château de campagne. Un moine est venu nous demander si nous n’avions pas besoin de quelque chose ; puis le frère hôtelier pour nous demander nos noms. On nous a menés à la chapelle, puis au parloir. Deux moines blancs sont venus se prosterner à nos pieds à plat ventre ; ils nous ont reconduits à la chapelle le temps de dire un ave et un credo et sont revenus dans le parloir nous lire un passage de l’Imitation n° 3, ch. xx. — Dîner dans une grande salle, nappe assez propre, couverts de fer. Un vieil abbé breton, petite figure ouverte, cheveux blancs, a servi des œufs durs à l’oseille, une espèce de bouillie en colle que j’avais prise pour des mattes, des pruneaux cuits. — J’ai pensé à la vertu grotesque et théologique que Henri Estienne leur attribue dans son apologie pour Hérodote. — Figures : à ma gauche, un ancien militaire, calotte de laine, nez retroussé, favoris empire, l’air du carliste panné, grand amateur de beurre salé ; à ma droite, un paysan en faillite ? en face, grand jeune homme, bouche épaisse, mystique, mains fortes, tout à fait mystique ; en face, un curé d’environ 40 ans, homme de puissante encolure et de bonnes manières, en pénitence probablement ; à gauche, de mon côté, un vicaire en cheveux blancs, bas du visage singulièrement charnel et ignoble, front droit et assez intelligent, fort en chimie selon le vieil abbé breton qui a fait la conversation avec nous dans le jardin après le dîner. — Parmi les pensionnaires un affreux petit bonhomme en habit noir, casquette par-dessus son bonnet de soie noire.
La chapelle. — Après le salve nous sommes descendus de la tribune, les moines se sont mis à genoux, nous sommes au milieu d’eux pour réciter des litanies à la Vierge. La chapelle de la Vierge était tendue d’un rideau blanc ouvert comme un lit, l’autel avait un transparent rose recouvert de dentelles ; des fleurs artificielles ou vraies entouraient la femme de plâtre ; on a allumé les cierges et les voix sont parties. Il y avait dans l’arrangement de tout cela quelque chose de voluptueux, de conjugal ; ces pauvres hommes avaient l’air d’avoir préparé avec amour la couche de leur épouse céleste. Les voix étaient fortes, puissantes ; l’énergie de la vie y rapparaissait, s’y faisait jour. Quand nous sommes entrés dans l’église, il faisait jour encore ; le soleil, comme l’ironie de la nature, colorait en rose les parois et la muraille blanchies à la craie. — Agent voyer ami de l’établissement. — Dur noviciat des moines. — On ménage la vie de l’abbé à cause des droits de mutation à payer, aussi couche-t-il sur un matelas. — Trait de la mort de la mère d’un des moines annoncée au réfectoire. (Écrit le dimanche 9 mai dans la cellule de Saint-Théodore, 10 heures du soir.)
Dans le parloir, parmi les objets à vendre, une gravure intitulée « les faux plaisirs ». On voit sur le premier plan un adolescent vêtu d’une robe, tenant un chapelet à la main et regardant en haut ; dans le ciel des anges jouent de la viole, avec leurs ailes pointues ; sur la terre, au contraire, on voit deux demoiselles décolletées et en manches à gigot dont l’une joue de la guitare et l’autre danse (celle-là a des manches à sabot et des bracelets), elles charment un jeune troubadour en veste et en culotte courte portant des favoris et leur jetant un regard en coulisse ; au fond un lac avec des peupliers. Il y a écrit au-dessous :
La volupté vous tente,
Fuyez, ne cédez pas,
Une joie innocente
Suivra tous vos combats.
On n’est pas venu me réveiller à 2 heures pour aller aux matines, la nuit s’est passée assez mal dans un lit taché de sang. Le matin, un matin gris et pâle, le déjeuner avec les mêmes inconcevables pensionnaires. Il y a une grande tristesse dans la nécessité de se lever de bonne heure pour manger. — Visite dans l’établissement : dans les ateliers pas de chants, un silence stupide ; salutations dans les corridors quand les moines vous rencontrent ; le petit bœuf dont on tournait les cornes ; ils ne nous ont pas parlé et ils voyaient que nous avions besoin d’explications, mais leurs yeux ! Deux moines en retraite dans le chapitre ; ceux-là vraiment jouaient bien ; au fond le siège de l’abbé avec la crosse. Réfectoire, couvert en bois, odeur humide et fade. — On pue beaucoup dans ce lieu de sainteté ! — Le réfectoire ainsi que le dortoir sont des lieux qu’on respecte spécialement, il n’est pas permis même aux étrangers d’y parler. — Le dortoir est d’une seule couleur et d’un bel aspect austère, gris couleur de bois ; le plafond comme le plancher est de bois, lit à colonnes carrées allant jusqu’au plafond ; entre chaque lit il y a un petit rideau en toile à matelas ; une paillasse ; un pot de chambre sous chaque lit. — Cimetière, toutes tombes pareilles avec des croix noires ; la seule différence est qu’aux moines on met la croix aux pieds, aux abbés à la tête. — Le frère hôtelier n’avait pas au cimetière la tenue confite des ecclésiastiques, il marchait sur les tombes sans façon. — Ce qu’il y a de mieux à la Meilleraye.
Nous étions si pressés d’en partir que nous n’avons pas attendu la messe. — Notre joie dans les champs, portant le sac, retrouvant la liberté et le soleil. — Au bourg, après une omelette qui nous a paru excellente et des rognons délicieux, nous avons été dans le bois fumer sous les arbres.
Nort, indescriptibles fresques.
L’Erdre s’élargit tout à coup, gentille rivière avec de jolis aspects, des arbres dans le goût des vieilles gravures xviie siècle, où on voit un homme pêcher à la ligne en culottes courtes, en chemise bouffante au nombril, tandis qu’à côté de lui une bergère arrange des fleurs dans son tablier et qu’un chien est couché à plat ventre sur le foin. — Nous retrouvons sur le bateau les MM. de la Meilleraye, le gros beau et le petit cancre en lunettes, que nous avons vus tout à l’heure s’agenouiller dans l’église de Nort. — Canotiers peu habitués aux lorgnons. — Verrières. — Entrée à Nantes ; nous y travaillons depuis avant-hier matin. (13 mai, 10 heures, Nantes.)
Ce sommaire a été développé par Maxime Du Camp.