BRETAGNE.
IV
Par les champs et par les grèves, Gustave Flaubert (1886)·Texte intégral, partie 4 sur 17·Livre complet →
De Nantes À Saint-Nazaire. — La Loire, large et plate.
De Saint-Nazaire à Pornichet, aubépines, ajoncs. — Chemins à travers les haies de Pornichet au Pouliguen. — La baie déserte ; au bord des flots, sur le sable dur, des coquilles roses et blanches ; dunes couvertes de joncs. — Le bac. — Le Pouliguen. — Jusqu’au Bourg-de-Batz, marais salins, pas un arbre ; paludiers. — Cabaret de Baz, barriques, deux lits hauts ; sur la cheminée une Vierge en costume ; à une fenêtre le mari, la mariée, trogne rouge d’un homme. — Vieille abbaye d’un bon gothique, toute découverte. — Surprise et curiosité des enfants à nos aspects. — Femme qui met sur les murs de la bouse de vache, ça remet les pierres et sert de mortier. — Jusqu’au Croisic plus rien que des plaines de sable recouvertes d’une herbe maigre ; le ciel bleu pâle à grandes lignes blanches ; les vaches sont petites, les moutons noirs.
Le Croisic. — Le beau temps. — Dune ; varech sous l’eau en allant au bout de la jetée. — Charlotte, bonnet égyptien.
Du Croisic à Guérande. — Au bord de la mer et à travers les marais. — Guérande sur une hauteur qui domine le pays ; les fortifications entourées d’arbres, petits peupliers ; à gauche de l’entrée Nord l’eau baigne le pied des tours ; nous retrouvons ce que nous avons vu à Clisson. — Caractère doux de ces ruines ; ces fortifications me font penser à Avignon. — Moucharabieh éventré, lierres ; mais la beauté naturelle est au pied, dans l’eau sur laquelle les petites plantes vertes ont fait comme une grande couche de peinture.
Église anglaise de caractère ; portail haut, d’une ogive assez pure et pas trop ornementée pour son époque. À la place de la rosace on a accolé l’orgue. Sur un cartouche, il y a, presque illisible, « le peuple français reconnaît un Dieu suprême et l’immortalité de l’âme ». Les deux entrées latérales ont un portique couvert comme l’église de Louviers, à laquelle du reste celle-ci ressemble. À droite du portail d’entrée, en dehors du mur, une chaire en pierre, couverte. — Intérieur : un mauvais tableau qui représente des membres du parlement en costume et un personnage adorant Jésus-Christ sur la croix (la coiffure indique le commencement du xviie siècle) ; au pied du Christ agonisant, un évêque avec la crosse et la mitre ; dans l’air, des anges qui volent.
Vitraux beaux. — Montreur de phénomènes curieux ; enseigne. — C’était une large figure animée, intelligente, dents blanches ; sa manœuvre avec les enfants qu’il faisait mettre à genoux ; vaches et moutons ; nous avons été désillusionnés de ce que le phénomène fût vrai ! Comme d’autres l’auraient été s’ils l’avaient reconnu faux, tant il est vrai qu’on n’aime pas à changer ses idées toutes faites et à voir ce à quoi on ne s’attendait pas. — Nous avons fait une deuxième fois le tour de la ville. — Caractère doux ; nous trouvons que c’est un lieu propre aux promenades amoureuses par la taille, sans parler, le soir, à cette heure-ci. — Marché encombré de paysans et de bœufs accouplés deux à deux.
Nous partons le jeudi 20 à 6 h. du matin, avec un verre de madère et une croûte dans le ventre et nous filons lestement sur Piriac. La campagne est nue, le chemin monte et descend ; à gauche, une grande vue de mer ; au fond, et jusqu’à la mer, une plaine immense tachée çà et là de flaques d’un brun acier. Ce sont les marais salins.
Piriac. — Désert ; bon air de la mer ; les rues pleines de sable ; pas même de filets aux portes ; jolie baie avec du sable ; deux ou trois barques sans mâture ni voiles, échouées sur le rivage. — Inconcevable auberge : du veau et des œufs ; le soir à manger du veau et des œufs ! toujours le veau ! toujours le veau ! — Maire dudit endroit chez lequel nous étions adressés par M. Mérès, bonne robe de chambre, bonne tabatière, bon cabinet du solitaire, collection du Moniteur, les manuels Roret, livres de droit, l’Histoire de Thiers, un gros livre relié à clous de cuivre sur lequel était écrit « Arrêtés et délibérations ».
Excursion à l’île. — Canot ; le vieux pilote blanc, barbe longue ; le matelot, le mousse ; un jeune homme fils de l’entrepreneur des travaux, figure singulièrement brutale, tenait la barre, il a déserté ; les travaux n’ont pas l’air de mordre. — Beaux rochers presque tous noirs et marbres. — Je rejouis de la mer, je repense à Trouville et à mes vacances au cottage ; comme autrefois j’ai fumé au soleil dans un trou de rocher. — Rocher en arc, avec des petites marguerites roses et blanches, il y avait sur les roches une verdure pâle comme celle qui vient aux marbres, une verdure de velours vert tirant sur le jaune ; beau fucus que nous avons pris et manié, jabot, festons dentelés et remuants. — Retour vent arrière. — Odeur du suif et chanson de la mère qui endormait son enfant pendant que je bouclais nos sacs. — Le vieux mendiant paralysé à mi-chemin de Piriac ; un vagabond estropié qui espère coucher dans les métairies, qui ramasse des morceaux de pain ; il était hier au marché de Guérande. — Sieste au soleil, sur l’herbe de la falaise. — Dans un chemin ombragé, charrette de deux bœufs avec l’enfant ; ils sont entrés dans une grande ferme où l’on voit des restes de vieilles constructions ; portail ruiné.
De Mesquer à Herbignac, route assez laide, montante et descendante ; la lande rousse pâle sous un ciel bleu blanc. — Grandes masses de sapins qui enclosent un parc. — La charrette Herbignac. — À 1 kilomètre d’Herbignac, le château du maréchal de Rieux (qumrouet) ; pas de lierres ni d’arbres sur les murs, de la mousse sèche qui est rouge ; tours démantelées se baignant dans une mare ; nous sommes entrés par une fenêtre. — Dans l’intérieur un plant de choux. Les murs ont l’air démantelés régulièrement ; les pans se tiennent debout. Tout la ruine. Elle a quelque chose de bourgeois comme le maréchal de Rieux lui-même. L’enfant qui nous conduisait grimpait pour dénicher des nids et avec un bâton en faisait tomber la poussière à nos pieds. — Déjeuner à Herbignac dans la boutique de l’épicier.
La Roche-Bernard. — La Vilaine sans arbre au bord, entre les rochers d’un vert pâle recouverts d’ajoncs d’or. — Le pont gâte la simplicité du paysage. — Souterrain bête. — À l’entrée un mendiant aveugle et manchot récitant son chapelet ; une inscription adressée à la bourse des voyageurs indique que c’est un mineur du port que le travail de l’endroit a ainsi favorisé. — Dîner. — M. Poulman (Balzac), l’employé des contributions indirectes un Montmorency !
Vannes. — Sarzeau ; maison de Le Sage.
Sucinio, dans la campagne, en vue de la mer, percé de larges fenêtres, semble avoir été plutôt une habitation qu’une forteresse. — Tours. — On pourrait facilement le reconstruire ; escaliers dont les degrés restent. — L’intérieur de la cour avec ses mâchicoulis, ses pans de mur percés de fenêtres et de jours, et le soleil et le ciel bleu, ça avait un air moresque. — Sur la tour de droite, en regardant la façade (du dehors), fenêtre trilobée dans un cadre carré. — Des animaux sont entrés comme nous étions sur l’herbe, petits bœufs, moutons, deux chèvres.
Retour à Sarzeau. — Promenade dans la campagne. — M. ..... capitaine d’état-major.
De Sarzeau à Logeot. — Dans les champs paysannes se rendant à la messe, avec leur bavolet noir ; presque toutes en noir ; grand tablier quelquefois en soie gorge-pigeon.
Logeot. — Les exécrables brutes ; haine des médailles d’honneur.
L’Île d’Arz. — L’église. — Cimetière, tombes avec un pot de fleurs couvert par une ardoise ; ossuaire à travers des barreaux au milieu des futailles et des bouts de bois. — Bordées que nous avons courues sur la mer.
L’Île de Gavr’inis couverte de longues fleurs bleues à clochette sur tige.
Galgal, avec une allée couverte. Dessous, l’entrée du souterrain est décorée par deux grandes touffes de genêts. L’allée a quelque trente pieds de long. Toutes les pierres sont couvertes de lignes faites au ciseau, régulières et figurant assez d’innombrables côtes ou branches partant d’un thorax ou tronc, et dans le bas les lignes remontent. Du reste il faudrait avoir bonne volonté pour y voir la reproduction de quoi que ce soit. — L’allée est plus profonde au fond qu’à l’entrée, les pierres aussi y sont plus larges ; sur la gauche, dans une pierre, comme les courroies d’un bouclier creusées à même.
En nous rembarquant nous avons admiré avec amour de grandes plantes qui, partant d’une unique racine, s’irradiaient en fusées comme des chevelures et s’étalaient sur la surface de l’eau ; au fond, à travers un jour vert bleu, on voyait des mousses, des herbes.
Locmariaquer. — Peulvan abattu, brisé dans sa largeur (7 pieds environ), long de 72. — Deux allées couvertes : dans l’une, nous retrouvons des dessins pareils, mais plus effacés que ceux de Gavr’inis ; dans l’autre, un tronc pour les pauvres.
De Locmariaquer à Carnac, genêts, genêts, haies d’ajoncs, avec des aubépines par places. — La route monte et descend, se perd. — On ne parle presque plus français. — On voit la mer. — Passage en bac à la pointe d’une presqu’île. — Vieillard grave, figure maigre avec son énorme chapeau.
Le clocher de Carnac de loin semblant sur une hauteur quoique Carnac soit au bord de la mer. — Chapelle Saint-Michel bâtie sur un borran ; on monte par un escalier, on descend par une pente. — La mer. — La campagne verte, séparée en carrés bruns ou gris par des haies et des murs en pierres sèches. — Une croix avec un christ sculpté si mal que ça en a du caractère et rappelle, si ce n’est que c’est plus lourd, le vieux roman. En venant, nous avions vu une autre croix du même genre érigée à l’endroit où fut tué en 1800 un certain M. Lebaron, recteur.
Ce sommaire a été développé par Maxime Du Camp.