BRETAGNE.
III
Par les champs et par les grèves, Gustave Flaubert (1886)·Texte intégral, partie 3 sur 17·Livre complet →
Nantes. — Grand lieu ; danses ; bonnet de flanelle blanche.
Musée : Élisabeth par Tibaldi. Prodigieuse fraise à gros tuyaux, brodée de noir ; menton avançant, figure longue, grands yeux bleus sortis, roulant, très animés ; sourcils ébouriffés à la base ; lèvre inférieure grosse, front haut, chevelure blond roux haut montée, avec des œillets rouges sur le côté gauche ; elle est vêtue de noir et passe la main droite dans une chaîne d’or qui lui pend du cou.
Scène de carnaval de Lancret. Dans une grande chambre boisée une dame en corsage jaune et en jupon rose, avec de longs repentirs aux bras, est entre un pierrot et un danseur qui l’invite. On regarde autour. La teinte générale brun de madère est relevée par le costume rose et jaune de la dame et par l’habit gris des deux danseurs qui l’entourent.
Id. Camargo dansant en plein vent, robe de satin blanc avec des rubans bleus, des guirlandes de roses ; à sa droite un joueur de tambour et de fifre ; à gauche un violon, un basson, une femme qui regarde.
Un portrait de femme de Murillo : robe bleue, figure terreuse, ton verdâtre, yeux noirs, retroussés, mystiques et profonds ; elle tient un petit livre ; bandeaux noir de suie mal peignés, air idiot et profond.
Apollon et statues nues avec des feuilles de vigne en fer-blanc découpé.
Adoration des mages, avec des nègres, des gens qui regardent aux fenêtres ; figure stupide et crâne déprimé de celui qui est aux pieds du Seigneur.
Tableau de Daniel dans la fosse, de Zigler.
Musée d’histoire naturelle : deux petits fœtus de cochons ; id. d’hommes ; modèles de têtes de nègre et de chimpanzé, oreilles saillantes de la tête. Tête boucanée d’habitant du fleuve des Amazones, on lui a mis des dents dans les yeux ; à côté sont le collier et le bonnet de plumes bizarres. Tête boucanée de la Zélande, tatouage, soleils qu’on distingue encore sur son cuir brun, chevelure négligée, longues mèches pleines de férocité et de volupté !
Maison de la duchesse de Berry : impression triste, toute petite chambre, un sale papier bleu gris, nue, une table, plaque.
Château : tours, boulets et canon, pantalon rouge passant par une fenêtre, troupiers dormant sur l’herbe.
Cathédrale, vilaine à l’intérieur, trop courte à l’extérieur ; belle nef d’un beau jet, mais d’une vilaine voûte ; réparations de menuiserie en pitoyable chic moyen âge. — Aux chapelles, femme qui priait près d’un confessionnal. — Tombeau de François II, charmantes figures des petits anges qui portent les coussins. — À côté de l’église une boutique de « mercerie et objets de piété ».
Clisson, au confluent de la Sèvre et de la Moine. — Cascade qui gâte l’effet de ce paysage simple. — Toits plats en tuile. — Le château, les prodigieux lierres, arbre qui sort du mur. — L’intérieur, arbres, troncs verts. — Donjon des ormeaux, d’où l’on voit la prairie des chevaliers ; prison des femmes, crocs, porte ; impression si forte qu’elle n’en est pas triste. — Prodigieuse cheminée, grand pan de mur avec des fenêtres grillées par où le ciel bleu. — Triple enceinte. — La Garenne. — Le temple de Vesta. — Goût italien de l’empire en face de ces choses si vraies et si belles d’elles-mêmes. — Temple à l’amitié.
Tiffauges, ruine tout ouverte dans la campagne solitaire. — Tour carrée le pied dans l’eau, nénufars, pas un bruit d’oiseau, vent qui ride les blés et fait trembler le lierre ; fenêtre carrée encadrée. — Restes de chapelle dans une tour où nous avons compté quatre étages ; au haut une cheminée avec des herbes et des fleurs dessus comme sur une jardinière. — Silence général. — Un enfant qui jetait des pierres.
6Sortant de chez les frères de la Trappe, il nous a semblé agréable de revoir des figures humaines et des biftecks au beurre d’anchois ; encore tout réjouis des fresques de Nort et tout épouvantés du souvenir de la Meilleraye, nous avons fait, le soir de notre arrivée à Nantes, la meilleure digestion qu’on se puisse sentir. Convenablement installés à l’Hôtel de France, nous avons pendant huit jours mené une vie fort plaisante. Nous avions pour nous servir une de ces canailles alertes et gracieuses qui plaisent aux gens bien nés, drôle intelligent, qui vendait de bons cigares et de bonne parfumerie. Nous écrivions dans notre chambre fraîche, nous nous lavions dans de grandes cuvettes ; nous nous amusions dans la cour avec un petit singe qui déchiquetait de ses dents et de ses ongles nos vieux gants blancs d’une façon à faire croire que c’était pour lui qu’on les avait inventés, ou bien nous allions dans le passage Pommeraye acheter des stores de Chine, des sandales turques ou des paniers du Nil, afin d’examiner à l’aise et de toucher avec nos mains toutes les babioles venues d’au delà des mers, dieux, chaussures, parasols et lanternes, futilités splendides en couleur qui font rêver à d’autres mondes, niaiseries sans usage qui pour nous sont des choses graves.
6.Inédit, pages 37 à 64.
Je crois que Nantes est une ville assez bête, mais j’y ai tant mangé de salicoques que j’en garde un doux souvenir.
Ce qui prouve que Nantes ne nous a pas ennuyés, c’est que nous étions sur le point d’en partir quand nous nous sommes dit qu’il fallait cependant la voir.
Ce n’est pas la saleté sombre de Lyon, ni le mouvement du Havre ou de Marseille, ni l’alignement de Bordeaux, ville si joliment bâtie qui ressemble à un bel homme bien cravaté ; ça ne vaut pas Rouen qui serait beau si on ne l’embellissait et que j’aimerais si je n’y étais né. Du haut de la cathédrale, pourtant, on découvre un horizon qui vous récompense de vous être essoufflé à grimper les escaliers : en bas, à pic, les maisons se pressent et tassent leurs toits comme les chapeaux pointus d’une foule qui se serre aux épaules ; à gauche, une large prairie se mouille au bord du fleuve large et gris qui se divise et fait un coude, tandis que les deux cours de l’Erdre et de la Sèvre, multipliant leurs bras et leurs îles, découpent la campagne en grandes lignes grises. Ce jour-là le ciel était d’une lumière pâle qui, harmonisant sa teinte aux couleurs bourbeuses des eaux, donnait à cet ensemble un aspect tranquille et triste. La campagne est vaste, étendue, plus verte et plus vivante en remontant la Loire du côté de la Touraine, mais monotone et comme engourdie en s’avançant vers les sables du côté de la mer. À tout prendre, l’horizon est large et beau, mais quel est l’horizon qui ne soit beau quand il est grand, et tous les horizons ne sont-ils pas grands quand on plane sur eux ?
Montez n’importe où, pourvu que vous montiez haut, et vous découvrirez des perspectives démesurées aux paysages les plus plats. Quelle est aussi l’idée qui ne soit longue quand on y court jusqu’au bout, le cœur qui ne paraisse immense quand on y laisse couler la sonde ?
J’ai passé autrefois de bonnes heures dans les clochers d’églises ; appuyé aussi sur le parapet, je regardais les nuages rouler dans le ciel et les corbeaux nichés dans les gargouilles s’envoler avec des cris rauques et de grands battements d’ailes. C’était assez fréquemment, pendant ma rhétorique, ma manière de suivre la classe ; y perdais-je beaucoup, et cela aussi n’était-ce pas du style ?
Une chose fort ordinaire m’a choqué et m’a fait rire, c’est le télégraphe que tout à coup, en me retournant, j’ai aperçu en face sur une tour. Les bras raides de la mécanique se tenaient immobiles, et sur l’échelle qui mène à sa base un moineau sautillait d’échelon en échelon ; placé au-dessus de tout ce qu’on voyait à l’entour, au-dessus de l’église et de la croix qui la termine, cet instrument disgracieux me semblait comme la grimace fantastique du monde moderne.
Qu’est-ce qui passe dans l’air maintenant, entre les nuages et les oiseaux, dans la région pure où vient mourir la voix des cloches, et où s’évaporent les parfums de la terre ? C’est la nouvelle que la rente baisse, que les suifs remontent ou que la reine d’Angleterre est accouchée.
Quelle drôle de vie que celle de l’homme qui reste là dans cette petite cabane à faire mouvoir ces deux perches et à tirer sur ces ficelles, rouage inintelligent d’une machine muette pour lui ! Il peut mourir sans connaître un seul des événements qu’il a appris, un seul mot de tous ceux qu’il aura dits. Le but ? le but ? le sens ? qui le sait ? Est-ce que le matelot s’inquiète de la terre où le pousse la voile qu’il déploie, le facteur des lettres qu’il porte, l’imprimeur du livre qu’il imprime, le soldat de la cause pour laquelle il tue et se fait tuer ? Un peu plus, un peu moins, ne sommes-nous pas tous comme ce brave homme, parlant des mots qu’on nous a appris et que nous apprenons sans les comprendre. Espacés en ligne et se regardant à travers les abîmes qui les séparent, les siècles se transmettent ainsi de l’un à l’autre l’éternelle énigme qui leur vient de loin pour aller loin, ils gesticulent, ils remuent dans le brouillard, et ceux qui, postés sur des sommets, les font se mouvoir n’en savent pas plus long que les pauvres diables d’en bas qui lèvent la tête pour tâcher d’y deviner quelque chose.
Où en étais-je donc ? à Nantes, je crois, à la cathédrale. Elle est dans le goût anglais du xve siècle tout chargé de ciselures épaisses, tout alourdi des enjolivements stériles du gothique en décadence, et vilaine à l’extérieur, trop courte à l’intérieur ; la nef est d’un bon jet, mais la voûte assez laide et d’une courbe écrasée. Nous avons remarqué sous le portail, occupant l’entre-colonnement des nervures ogivales, des espèces de fûts de pierres simulant des troncs d’arbres, avec des naissances de branches coupées, comme serait un bâton de houx émondé. Cette particularité se reproduit dans plusieurs églises de la Bretagne. En fait de hideux, et de hideur rare, il faut signaler dans une des chapelles latérales une sorte de lambris plaqué sur les murs, fabriqué dans un chic moyen âge déplorable et atteignant aux dernières limites du rococo imitatif. Mais une chose vraiment belle, c’est le tombeau de François II et de Marguerite de Foix, sa seconde femme. Ils sont tous deux dans leurs beaux costumes du temps, couronne ducale en tête, étendus sur leur marbre, ayant aux pieds, le duc un lion, la duchesse un lévrier ; trois anges soulèvent le coussin où repose leur tête aux yeux fermés ; de grandes figures symboliques se tiennent aux quatre coins du monument. Le visage de la femme est gras, triste, nez relevé et paupières grosses ; celui de François II, assez dur, intelligent et rusé, un peu mêlé de force et de faiblesse comme fut sa vie, révèle bien le vieil ennemi de Louis XI, l’homme habile comme lui à conclure des traités équivoques et à nouer des alliances clandestines. Ils se trompaient à l’envi. À la réconciliation d’Arras, 1477, il fut stipulé qu’on jurerait la paix sur telles reliques que l’on voudrait, sauf sur le corps de J.-C. et sur la vraie croix, parce que le parjure en mourrait infailliblement dans l’année. Pendant qu’il parlementait avec le roi, il s’alliait avec l’Angleterre et faisait venir des armes d’Italie ; le roi, de son côté, promettait la Bretagne aux Écossais et soudoyait le sire de Lescun, son conseiller. Une fois pourtant il eut un beau mouvement, qui fut de refuser le collier de Saint-Michel, 1470 ; d’après les statuts de l’ordre, il eût été forcé, en effet, de servir le roi envers et contre tous et de renoncer à toute autre alliance, or il préférait avec raison celle du comte de Charolais et du duc de Berry. Il aurait pu jurer et ne pas tenir, il faut lui savoir gré de la franchise. Louis XI, qui toute sa vie le combattit et qui le haïssait déjà avant d’être roi, mourut sans l’avoir pu vaincre, et quatre ans plus tard cependant, comme pour faire voir combien les gens médiocres triomphent parfois des grands hommes pour succomber ensuite sous de plus faibles qu’eux-mêmes, il est forcé de subir l’humiliant traité du Verger, 1488, et il en meurt de tristesse. Quoiqu’il ait établi des manufactures de soie à Vitré et de tapisseries à Rennes (ce qu’on a soin de mettre dans les livres où on le représente comme le défenseur dévoué de l’indépendance bretonne), j’ai toujours eu peu de sympathie pour cet homme terne qui faisait combattre un lion contre des ânes (celui que lui avait donné, quelque temps avant de mourir, l’amiral de Montauban) et qui si lâchement abandonna tour à tour son conseiller Chauvin à son favori Landois, et Landois aux ennemis de Chauvin, tiraillé en tous sens par mille liaisons qu’il dénouait, par mille influences qui se succédaient ; il est bien le père, quant au manque de cœur et à la sécheresse de caractère, de la froide et hypocrite Anne qui est pour moi une des figures les plus mal plaisantes du xvie siècle.
Puisque nous parlons d’histoire, à cent pas de là, en face le vieux château, se trouve la maison où fut surprise la duchesse de Berry en 1832. Le cœur se serre dans cette petite chambre nue tendue d’un sale papier gris et à peine éclairée par des carreaux jaunes. Nous vîmes la plaque derrière laquelle se cachèrent la princesse et ses compagnons ; on a peine à croire qu’ils y aient pu tenir. Toute cette demeure est discrète et froide, on n’y entend aucun bruit, point d’enfant qui joue ni de chien qui aboie. Habitée par deux vieilles filles dévotes, avec son étroite cour sombre, son allée humide, son escalier de bois qui se pourrit à la pluie, elle a quelque chose de découragé, de ruiné, de honteux comme si elle sentait jusque dans ses pierres l’amertume du souvenir.
Il ne reste du vieux château que les deux tours d’entrée, celle du pied-de-biche à gauche du pont-levis, celle de la boulangerie à droite. Il y a encore d’à peu près intact un autre corps de logis percé de fenêtres de la fin du xve siècle, et dans la cour un vieux et beau puits orné d’un élégant couronnement de fer pour y suspendre des poulies. Des canons, cirés comme des bottes, sont rangés en ligne sur l’herbe à côté de boulets mis distinctement suivant leur calibre, comme les mètres de cailloux sur le bord des routes ; deux ou trois soldats couchés sur le dos dormaient tranquillement au soleil et sans doute rêvaient à quoi ? probablement que ce n’était ni au duc de Mercœur, qui fit bâtir le bastion de la Croix de Lorraine, maintenant délabré, ni au cardinal de Retz qui s’en évada, et pas davantage à la reine Anne qui se maria à Louis XII dans la chapelle du fer à cheval, convertie en poudrière. S’ils rêvaient, n’était-ce pas plutôt aux bonnes parties de boules que l’on faisait le dimanche après vêpres, au jour où ils apercevront le coq du clocher par-dessus les arbres de leur village ou à la payse qu’ils y ont laissée ? Il n’y a que les gens ayant pour métier de penser, qui se fourrent dans le cerveau les passions des époques disparues ; les braves gens ont assez des leurs ; ils font l’histoire — et nous, nous la lisons.
Deux ou trois hommes en chemises chantaient dans la caserne en brossant leurs habits et en polissant les boutons de cuivre avec de la craie. Au second étage, sur le rebord d’une ravissante fenêtre carrée, un pantalon rouge, étalé tout ouvert, laissait tomber ses deux jambes le long du mur, et déployait avec une impudence bête son grand pont à doublure grise.
Quand nous fûmes sortis du château, nous allâmes visiter le musée. Le conservateur, occupé dans un coin à peinturlurer quelque chose, se dérangea de sa besogne et vint officieusement lier avec nous une conversation artistique, mais bientôt nous ayant vus admirer un Delacroix, le brave homme remit sa casquette sur sa tête et nous tourna les talons, ce qui nous le fit suspecter de se livrer au paysage Bertin ou au genre histoire romaine, à grands renforts de lances en queue de billard et de casques en pots à l’eau. Nous sommes restés longtemps devant un tableau dans la vieille manière allemande, représentant une Adoration des Mages ; le dessin en est d’une naïveté presque ironique : un mage, vêtu d’une sorte de manteau d’évêque, se prosterne aux pieds du Christ avec un air si stupide et un front si déprimé qu’on croirait volontiers que c’est une malice du peintre ; il y a des nègres singuliers, ajustés dans des caleçons rouges et couverts de colliers de corail ; à une fenêtre, des femmes et des hommes passent la tête et montrent une mine ébahie. Tout cela est vivant et drôle, heurté en tons rouges et verts (un peu comme la Tentation de Saint Antoine de Breughel), intense d’expression, amusant de détail, original d’ensemble et d’un effet impossible à faire comprendre quand on ne l’a pas vu.
Nous avons aussi remarqué la Scène de carnaval, par Lancret. Dans une grande chambre boisée, une belle dame en corsage jaune et en jupon rose, avec de longues manches aux coudes, est entre un danseur et un pierrot qui l’invitent au menuet. Des deux côtés, sur des sièges, des amis sourient et causent. Au premier plan un petit enfant traîne un joujou ; c’est là une bonne maison où il fait chaud, une maison où l’on s’amuse ; on sent que dehors il pleut et que les masques courent dans la crotte, le temps est gris, un vrai temps de carnaval, on jouera tout à l’heure la comédie et l’on mangera ce soir des beignets.
J’aime beaucoup aussi du même auteur un portrait de la Camargo. Elle danse en plein vent, sur l’herbe, en robe de satin blanc avec des rubans bleus et des guirlandes de roses ; à sa droite un tambour remue ses baguettes et un fifre enfle ses joues ; à gauche un violon, un basson et une femme qui regarde. La Camargo ! quel nom ! est-ce qu’il n’est pas tout résonnant de grelots vermeils ? est-ce qu’il ne vous envoie pas, comme dans une ritournelle folâtre, avec le vent chaud d’une jupe qui tourne, une odeur de poudre d’iris ou de jasmin d’Espagne et des aperçus de rotules blanches qui se raidissent sur des édredons de soie jaune dans un boudoir plein de porcelaines de Saxe et tout couvert de pastels ?
L’antithèse, comme peinture, comme visage et comme idée, se trouve en face, dans ce portrait de femme qu’on attribue à Murillo. Elle est vêtue d’une robe bleue blanchie par l’usage ; ses cheveux noir de suie et mal peignés surplombent d’un ton mort sa figure verdâtre, sous son front bas et mélancolique ses yeux bruns retroussés vous envoient un regard idiotement profond qui déplaît tout en attirant ; à la main elle tient un petit livre, un livre de prières, elle passe sa vie dans les bas côtés de l’église, à l’ombre humide des piliers, éblouie par les illuminations de l’autel, incessamment éperdue dans les emportements de l’amour mystique, et le soir elle rentre dans son grenier nu où elle a des apparitions de la Vierge et des voix d’anges qui l’appellent par son nom.
Voici un rare et bon portrait, celui d’Élisabeth d’Angleterre, par Tibaldi. Il faut renoncer, s’il n’est pas ressemblant, à se faire jamais une idée des gens que l’on n’a pas connus, ce qui serait triste vu que tous ceux que l’on connaît d’ordinaire ne sont pas si récréatifs. Une prodigieuse fraise à gros tuyaux empesés, brodée d’un fil noir, enserre sa longue tête osseuse, aux pommettes saillantes et aux lèvres rouges ; son front pâle est droit, élevé et fièrement intelligent. Sous des sourcils blonds, rares à leur jonction, ses grands yeux bleus, sortis, grands ouverts, roulent et regardent avec vivacité et réflexion ; le menton pointu, le bout du nez rond, la bouche avancée où l’on pressent des dents longues décèlent la férocité sensuelle, tandis que la chevelure d’un blond roux, très montée et ondée en demi-cercles successifs, et ornée d’œillets rouges sur le côté gauche, lui donne un air raide et noble, un ragoût bizarre d’une distinction imposante. C’est celle-là qu’on appelait de son temps « l’émeraude des mers, la perle de l’Occident », et pour laquelle, jouant Richard III, Shakespeare s’arrêta tout à coup afin de lui ramasser son mouchoir.
Je donnerais bien le Villemain complet que j’ai acheté dans mon enfance, action insensée qui ne m’a pas fait interdire, ce qui prouve la débonnaireté de ma famille ; je donnerais aussi le cours de M. Saint-Marc Girardin que je conserve, comme dit René pour m’ôter à l’avenir tout mouvement de joie, j’y ajouterais même une vieille paire de babouches marocaines qui l’été m’est très commode, et de plus mes droits de citoyen, l’estime de mes compatriotes et le reste d’une bouteille de beau vernis qui commence à s’épaissir, oui, je donnerais tout cela de grand cœur et sur l’heure pour savoir le nom, l’âge, la demeure, la profession et la figure du monsieur qui a inventé pour les statues du musée de Nantes des feuilles de vignes en fer-blanc, qui ont l’air d’appareils contre l’onanisme. L’Apollon du Belvédère, le Discobole et un joueur de flûte sont enharnachés de ces honteux caleçons métalliques qui reluisent comme des casseroles. On voit, d’ailleurs, que c’est un ouvrage médité de longtemps et exécuté avec amour, c’est escalopé sur les bords et enfoncé avec des vis dans les membres des pauvres plâtres, qui s’en sont écaillés de douleur. Par ce temps de bêtises plates qui court, au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant, ne fût-ce que par diversion, de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque. Malgré tous mes efforts je ne suis parvenu à me rien figurer sur le créateur de cette pudique immondicité. J’aime à croire que le Conseil municipal en entier y a pris part, que MM. les ecclésiastiques l’avaient sollicitée, et que les dames l’ont trouvée convenable.
Nous avons été ensuite au muséum d’histoire naturelle, maigre collection qui, je pense, n’est pas curieuse pour un savant, mais où il y a néanmoins une momie égyptienne, debout, à côté de son cercueil peint, des coraux tout roses, des coquilles nacrées et des crocodiles suspendus au plafond. Il y a aussi dans un bocal d’esprit-de-vin deux petits cochons unis ensemble par le ventre et qui, cabrés sur leurs pattes de derrière, relevant la queue et clignant des yeux, sont, ma foi, fort plaisants. Placés ainsi à côté de deux fœtus humains, de monstruosité analogue, ils en disent peut-être plus long que beaucoup de nos œuvres. Mais quel est celui qui saura voir, dans ces manifestations irrégulières de la vie, les expressions multiples et graduées de cet art inconnu, qui gît dans son immobilité mystérieuse au fond des océans, dans les profondeurs du globe, dans le foyer de la lumière, y variant les créations successives et perpétuant l’Être.
Depuis six mille ans qu’il l’étudie, l’homme commence peut-être à épeler la première lettre de cet alphabet qui n’a pas d’oméga. Quand pourra-t-il lire une phrase ?
Si ce que l’on appelle les monstruosités de la nature ont entre elles leurs rapports anatomiques, c’est-à-dire plastiques, et leurs lois physiologiques, c’est-à-dire nécessaires pour exister, pourquoi n’auraient-elles pas (partant de ce principe et dès lors nous plaçant dans ce monde qui paraît la négation du nôtre et qui, peut-être, en est bien le corollaire), pourquoi donc tout cela n’aurait-il pas sa beauté aussi, son idéal ? Les anciens ne le croyaient-ils pas ? et leur mythologie est-elle autre chose qu’un univers monstrueux et fantastique, revêtu de formes impossibles à notre nature et belles pourtant, tant elles sont justes en elles-mêmes et harmoniques l’une à l’autre ? N’adorez-vous pas les longs cheveux glauques des Naïades et la voix des Sirènes, gouffre de mélodie qui faisait tourbillonner les navires ? Qui est-ce qui n’a pas trouvé la Chimère charmante, aimé sa narine de lion, ses ailes d’aigle qui bruissent et sa croupe à reflets verts ? — Ne croyez-vous pas, comme s’ils avaient existé, aux Satyres ricaneurs qui passaient leurs oreilles pointues derrière les bouquets de myrtes et dont les pieds de boucs tombaient en cadence la nuit sur le gazon des jardins ? — Et ces rêves-là, pas plus que ceux de la nature, n’ont été non plus créés par un homme, ni mis au monde en un jour ; comme les métaux, comme les rochers, comme les fleuves, comme les mines d’or, et comme les perles, ils ont sourdi lentement, goutte à goutte, se formant par couches successives, se produisant d’eux-mêmes et se tirant du néant par leur force interne. Nous les contemplons pareillement avec un ébahissement inquiet et rétrospectif, cherchant peut-être au delà du souvenir si, avant notre vie, comme eux aussi nous n’avons pas existé, si nos pensées n’ont pas cohabité dans une patrie commune avec ces pensées devenues formes, si le principe de notre forme à nous n’a pas couvé jadis au sein de la chrysalide universelle, avec la graine des chênes et les sources qui ont fait la mer.
La belle chose qu’une tête de sauvage ! Je me souviens de deux qui étaient là, noires et luisantes à force d’être boucanées, superbes en couleurs brunes, avec des teintes d’acier et de vieil argent. La première (celle d’un habitant du fleuve des Amazones) porte des dents qu’on lui a enfoncées dans les yeux ; parée d’ornements d’un goût inouï, couronnée de toutes sortes de plumages, et les gencives à nu, elle grimace d’une façon horrible et charmante ; à côté sont suspendus les colliers bigarrés de plumes d’oiseaux qu’autrefois dans la savane, quand elle criait et remuait, elle a pris sur les ennemis vaincus ; les colliers sont nombreux, ce qui prouve que c’était un brave, qui avait expédié beaucoup d’âmes à Areskoni, car ces petites choses-là sont l’inverse de nos médailles de sauvetage. On a mis près d’elle une tête d’homme de la Nouvelle-Zélande, sans autre ornement que les tatouages qui l’ont engravée comme des hiéroglyphes et que les soleils que l’on distingue encore sur le cuir brun de ses joues, sans autre coiffure que ses longs cheveux noirs, débouclés, pendants, et qui semblent humides comme des branches de saule. Avec ses plumes vertes sur les tempes, ses longs cils abaissés, ses paupières demi-closes, elle a un air exquis de férocité, de volupté et de langueur. On comprend en la regardant toute la vie du sauvage, ses sensualités de viande crue, ses tendresses enfantines pour sa femme, ses hurlements à la guerre, son amour pour ses armes, ses soubresauts soudains, sa paresse subite et les mélancolies qui le surprennent sur les grèves en regardant les flots.
Tout cela existe encore, ce n’est pas un conte, il y a encore des hommes qui marchent nus, qui vivent sous les arbres, pays où les nuits de noces ont pour alcôve toute une forêt, pour plafond le ciel entier. Mais il faut partir vite, si vous les voulez voir ; on leur expédie déjà des peignes d’écaille et des brosses anglaises pour nettoyer leur chevelure, écumeuse de la sueur des courses, plaquée de rouge par le sang caillé des bêtes féroces ; on leur taille des sous-pieds pour les pantalons qu’on leur fait ; on leur prépare des lois pour les villes qu’on leur bâtit ; on leur envoie des martres d’école, des missionnaires et des journaux.
Nous évitons généralement ce qu’on a soin de nous indiquer comme curieux, ainsi nous n’avons vu ni la colonie de Mettray, près Tours, ni l’hôpital des fous, à Nantes, ni les forges d’Indret, ni le fort Penthièvre, ni le phare de Belle-Isle et nous ne sommes pas encore entrés dans aucun des beaux cafés des villes où nous passons, mais nous sommes allés à Clisson.
Sur un coteau au pied duquel se joignent deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs des toits en tuiles abaissés à l’italienne et groupés là ainsi que dans les croquis d’Hubert, près d’une longue cascade basse qui fait tourner un moulin, tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. À l’entour, c’est calme et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud ; les eaux font leur bruit, la mousse floconne sur le courant où se trempent de molles touffes de verdure. L’horizon s’allonge, d’un côté, dans une perspective de prairies et, de l’autre, remonte tout à coup, enclos par un vallon boisé dont le flot vert s’évase et descend jusqu’en bas.
Quand on a passé le pont et qu’on se trouve au pied du sentier raide qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il s’appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille tout couronné de mâchicoulis éventrés, tout empanaché d’arbres et tout tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la pierre grise en déchirures et en fusées, frissonne au vent dans toute sa longueur et semble un immense voile vert que le géant couché remue, en rêvant, sur ses épaules. Les herbes sont hautes et sombres, les plantes sont fortes et dardues ; le tronc des lierres, noueux, rugueux, tordu, soulève les murs comme avec des leviers, ou les retient dans le réseau de ses branchages. Un arbre vert a percé l’épaisseur de la muraille et, sorti horizontalement, suspendu en l’air, a poussé tout à l’aise l’irradiation de ses rameaux. Les fossés dont la pente s’adoucit par la terre qui s’émiette des bords et par les pierres qui tombent des créneaux ont une courbe profonde, et la porte, avec sa vigoureuse ogive un peu cintrée et ses deux baies servant à relever le pont-levis, a l’air d’un grand casque qui regarde par les trous de sa visière.
Entré dans l’intérieur, vous êtes surpris, émerveillé par le mélange des ruines et des arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tristesse de la ruine. Voilà bien l’éternel et beau rire, le rire éclatant de la nature sur le squelette des choses ; toutes les insolences de sa richesse, la grâce profonde de ses fantaisies, les envahissements de son silence. Un enthousiasme grave vous prend à l’âme ; on sent que la sève coule dans les arbres et que les herbes poussent, en même temps que les pierres s’écaillent et que les murailles s’affaissent. Un art sublime a arrangé, dans l’accord suprême des discordances secondaires, la forme vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l’air aux saillies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du sol, et vous en tressaillez intérieurement comme si cette double vie fonctionnait en vous-même, tant survient, brutale et immédiate, la perception de ses harmonies et la conscience de ses développements.
Au pied de deux grands arbres dont les troncs s’entre-croisent, un jour verdâtre passe sur la mousse, et le dôme des feuilles vous rabat une claire lumière qui, largement, illuminant tous ces débris, en épaissit les ombres et en dévoile toutes les finesses.
On s’avance, on s’en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades qui s’éventrent et d’où s’épand quelque longue plante frissonnante. Les voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas ; les lézards courent sous les broussailles, les insectes grimpent contre les murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son sommeil.
Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours intérieures, ses mâchicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres, comme écorce sur écorce et cuirasse sur cuirasse, le vieux château des Clisson se peut reconstruire en entier et réapparaître pour nous. Le souvenir des rudes existences d’autrefois en découle comme de lui-même, avec l’émanation des orties et la fraîcheur des lierres.
De longues traînées noires montent encore en diagonales le long des murs, comme au temps où flambaient les bûches dans les cheminées larges de dix-huit pieds. Des trous symétriques alignés dans la maçonnerie indiquent la place des étages où l’on arrivait jadis par ces escaliers tournants qui s’écroulent et qui ouvrent sur l’abîme leurs portes vides. Quelquefois un oiseau, débusquant de son nid accroché dans les ronces, au fond d’un angle sombre, s’abaissait, les ailes étendues, et passait par l’arcade d’une fenêtre pour s’en aller dans la campagne.
Au haut d’un pan de muraille élevé, nu, gris, sec, des baies carrées, inégales de grandeur et d’alignement, laissaient éclater à travers leurs barreaux croisés le bleu vif du ciel qui tirait l’œil à lui par la séduction de sa couleur. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cri aigre et répété. Une vache broutait, qui marchait là dedans comme dans un herbage, épatant sur l’herbe sa corne fendue.
Il y a une fenêtre, donnant sur une prairie que l’on appelle la prairie des Chevaliers. C’était, de dessus ces bancs de pierres entaillées dans l’épaisseur de la muraille, que les grandes dames d’alors pouvaient voir les chevaliers entrechoquer le poitrail bardé de fer de leurs chevaux et la masse d’armes descendre sur les cimiers, les lances se rompre, les hommes tomber sur le gazon. Par un beau jour d’été comme aujourd’hui, peut-être, quand ce moulin qui claque sa cliquette et met en bruit tout le paysage n’existait pas, quand il y avait des toits au haut de ces murailles, des cuirs de Flandre sur ces parois, des lames de corne à ces fenêtres, moins d’herbe, et des voix et des rumeurs de vivants, oui, là, plus d’un cœur, serré dans sa gaine de velours rouge, a battu d’angoisse et d’amour. D’adorables mains blanches ont frémi de peur sur cette pierre que recouvrent maintenant les orties, et les barbes brodées des grands hennins ont tressailli dans ce vent qui remue les bouts de ma cravate et qui courbait le panache des gentilshommes.
Nous sommes descendus dans le souterrain où fut enfermé Jean V. Dans la prison des hommes nous avons vu encore au plafond le grand crochet double qui servait à pendre ; et nous avons touché avec des doigts curieux la porte de la prison des femmes. Elle est épaisse de quatre pouces environ, serrée avec des vis, cerclée, plaquée et comme capitonnée de fers. Par le petit guichet grillé pratiqué au milieu on jetait dans la fosse ce qu’il fallait pour que la condamnée ne mourût point, car la porte, bouche discrète des plus terribles confidences, était de celles qui se ferment et ne s’ouvrent pas. Quel bon temps pour la haine ! Quand on haïssait quelqu’un, quand on l’avait enlevé dans une surprise, ou pris en trahison dans une entrevue, mais quand on l’avait enfin, qu’on le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir d’heure en heure, de minute en minute, compter ses angoisses, boire ses larmes. On descendait dans son cachot, on lui parlait, on marchandait son supplice pour rire de ses tortures, on débattait sa rançon ; on vivait sur lui, de lui, de sa vie qui s’éteignait, de son or qu’on lui prenait. Toute votre demeure, depuis le sommet des tours jusqu’au pied des douves, pesait sur lui, l’écrasait, l’ensevelissait ; et les vengeances de famille s’accomplissaient ainsi, dans la famille, et par la maison elle-même qui en constituait la force et en symbolisait l’idée.
Quelquefois, cependant, quand ce misérable était un grand seigneur, un homme riche, quand il allait mourir, quand on en était repu et que les larmes de ses yeux avaient fait à la haine de son maître comme des saignées rafraîchissantes, alors on parlait de le relâcher. Le prisonnier promettait tout : il rendrait ses places fortes, il remettrait les clefs de ses meilleures villes, il donnerait sa fille en mariage, il doterait des églises, il irait à pied au Saint-Sépulcre. Et de l’argent ! de l’argent encore ! Il en ferait plutôt faire par les juifs ! Donc on signait le traité, on le contresignait, on l’antidatait ; on apportait les reliques, on jurait dessus, et le prisonnier revoyait le soleil. Il enfourchait un cheval, partait au galop, rentrait chez lui, faisait baisser la herse, convoquait ses gens et décrochait son épée. Sa haine éclatait au dehors en explosions féroces. C’était le moment des colères terrifiantes et des rages victorieuses. Le serment ? le pape vous en relevait, et pour la rançon, on ne la payait pas.
Lorsque Clisson fut enfermé dans le château de l’Hermine, il promit pour en sortir cent mille francs d’or, la restitution des places appartenant au duc de Penthièvre, la non-exécution du mariage de sa fille Marguerite avec le duc de Penthièvre. Et, dès qu’il fut sorti, il commença par attaquer Chatelaudren, Guingamp, Lamballe et Saint-Malo, qui furent pris ou capitulèrent. Le duc de Penthièvre se maria avec sa fille, et quant aux cent mille francs d’or qu’il avait soldés, on les lui rendit. Mais ce furent les peuples de Bretagne qui payèrent.
Lorsque Jean V fut enlevé, au pont de Loroux, par le comte de Penthièvre, il promit une rançon d’un million ; il promit sa fille aînée, fiancée déjà au roi de Sicile. Il promit Moncontour, Sesson et Jugon, et ne donna ni sa fille, ni l’argent, ni les places fortes. Il avait fait le vœu d’aller au Saint-Sépulcre. Il s’en acquitta par procureur. Il avait fait vœu de ne plus lever ni tailles ni subsides ; le pape l’en dégagea. Il avait fait vœu de donner à Notre-Dame de Nantes son pesant d’or ; mais comme il pesait près de deux cents livres, il resta fort endetté. Avec tout ce qu’il put ramasser et prendre, il forma bien vite une ligue et força les Penthièvre à lui acheter cette paix, qu’ils avaient vendue.
De l’autre côté de la Sèvre, et s’y trempant les pieds, s’étend sur la colline le bois de « la Garenne », parc très beau de lui-même, malgré ses beautés factices. M. Lemot (le père du propriétaire actuel), qui était un peintre de l’Empire et un artiste lauréat, a travaillé là du mieux qu’il a pu à reproduire ce froid goût italien, républicain, romain, si fort à la mode du temps de Canova et de madame de Staël. On était pompeux, grandiose et digne. C’était le temps où on sculptait des urnes sur les tombeaux, où l’on vous peignait en manteau et chevelure au vent, où Corinne chantait sur sa lyre, à côté d’Oswald qui a des bottes à la russe, et où il fallait enfin qu’il y eût sur toutes les têtes beaucoup de cheveux épars et dans tous les paysages beaucoup de ruines.
Ce genre noble ne manque pas à la Garenne. Il y a un temple de Vesta et, en face, un temple à l’Amitié, grand tombeau renfermant deux amis (M. Lemot et le sénateur Cacot), ce qui fait passer un peu par-dessus le ridicule du nom qu’ils ont choisi pour leur boîte commune. Ne nions pas, en effet, les sentiments prétentieux et les enthousiasmes déclamatoires, on peut pleurer de bonne foi tout en arrondissant gracieusement le coude pour tirer son mouchoir, faire une pièce de vers sur un bonheur ou un malheur quelconque et le faire sentir aussi bien que ceux qui n’en font pas, et il n’est pas encore absolument prouvé qu’il soit impossible d’aimer la femme que l’on appelle sa déité ou son bel ange d’amour.
Les inscriptions, les rochers composés, les ruines artificielles sont prodigués ici avec naïveté et conviction. Sur un morceau de granit, on lit cet illustre vers de Delille :
Sa masse indestructible a fatigué le temps.
Plus loin, vingt vers du même Delille ; ailleurs, sur une pierre taillée en forme de tombe : In Arcadia ego, non-sens dont je n’ai pu découvrir l’intention.
Mais toutes les richesses poétiques sont réunies dans la grotte d’Héloïse, sorte de dolmen naturel sur le bord de la Sèvre.
7« Ce que nous éprouvons dans ces lieux, dit M. Richer, auteur d’un voyage dans la Loire-Inférieure, Héloïse l’a éprouvé, elle a senti, admiré, et rêvé comme nous. » Eh bien, je l’avoue, je ne suis pas comme M. Richer ni comme Héloïse, j’ai senti peu de chose, je n’ai admiré que les arbres, trouvant que la grotte qu’ils ombragent serait très congruante pour y déjeuner, l’été, en compagnie de quelques amis et d’Héloïses quelconques, d’autant que la proximité de l’eau permettrait d’y mettre rafraîchir les bouteilles, et je n’ai rien rêvé du tout. Mais il y a des gens heureux, des gens bien doués, sensibles, imaginatifs, qui sont toujours à la hauteur des circonstances, qui ne manquent pas de pleurer à tous les enterrements, de rire à toutes les noces, et d’avoir des souvenirs devant toutes les tuiles cassées et toutes les bicoques non construites à la mode du jour. Ceux-là vous disent que la vue de la mer leur inspire de grandes pensées et que la contemplation d’une forêt élève leur âme vers Dieu. Ils sont tristes en regardant la lune, et gais en regardant la foule. « Ce nom consacré, continue M. Richer, c’était lui seul que cette grotte devait offrir. L’inscription qu’on y lit est peut-être inutile, car le sentiment est toujours plus prompt que la parole. » Quoique je sois volontiers de l’avis de M. Richer et que je pense comme lui que l’inscription n’était pas utile, je ne peux cependant résister au plaisir de la transcrire.
7.Inédit, pages 71 à 73.
Héloïse peut-être erra sur ce rivage,
Quand aux yeux des jaloux dérobant son séjour
Dans les murs du Pollet elle vint mettre au jour
Un fils, cher et malheureux gage
De ses plaisirs furtifs et de son tendre amour.
Peut-être en ce réduit sauvage,
Seule plus d’une fois elle vint soupirer
Et goûter librement la douceur de pleurer.
Peut-être, sur ce roc assise,
Elle rêvait à son malheur.
J’y veux rêver aussi ! j’y veux remplir mon cœur
Du doux souvenir d’Héloïse.
Et là-dessus le visiteur ingénu s’efforce à se figurer Héloïse errante sur ce rivage avec le petit Astrolabe qu’elle tient par la main, il s’apitoie sur le résultat de ses plaisirs furtifs et de son tendre amour ; il est vrai que si l’idée du tendre amour l’afflige, le tableau des plaisirs furtifs le ragaillardit un peu ; il tâche de trouver sauvage ce réduit, il ne s’en doutait pas tout à l’heure, mais cependant il le trouve sauvage en effet ; enfin il la voit pleurant sur le roc assise, rêvant à son malheur, et il veut rêver aussi, il veut remplir son cœur du doux souvenir d’Héloïse. Il le remplit donc ou du moins il fait tout son possible pour le remplir. Mais non, il ne le remplit pas assez, il ne le remplit pas à son gré, il voudrait l’en remplir tout à fait, l’en combler, l’en bourrer, l’en faire craquer… n’importe ! Il s’en retourne, écrit son nom sur l’album du concierge, tire sa pièce de 20 sols et part heureux : il a eu des émotions, il a eu des souvenirs.
Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d’Héloïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l’idéal étroit de la fillette sentimentale ? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abélard, celle qui l’aima d’une admiration si dévouée, quoiqu’il fût dur, quoiqu’il fût sombre et qu’il ne lui épargnât ni les amertumes ni les coups. Elle craignait « de l’offenser plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu’à lui ». Elle ne voulait pas qu’il l’épousât, trouvant que « c’était chose messéante et déplorable que celui que la nature avait créé pour tous… une femme se l’appropriât et le prit pour elle seule… », sentant, disait-elle « plus de douceur à ce nom de maîtresse et de concubine qu’à celui d’épouse, qu’à celui d’impératrice », et, s’humiliant en lui, espérant gagner davantage dans son cœur.
Ô créatures sensibles, ô pécores romantiques qui, le dimanche, couvrez d’immortelles son mausolée coquet, on ne vous demande pas d’étudier la théologie, le grec ni l’hébreu dont elle tenait école, mais tâchez de gonfler vos petits cœurs et d’élargir vos courts esprits pour admirer dans son intelligence et dans son sacrifice tout cet immense amour.
Le parc n’en est pas moins un endroit désagréable. Les allées serpentent dans le bois taillis, les touffes d’arbres retombent dans la rivière. On entend l’eau couler, on sent la bonne odeur des feuilles. Si nous avons été irrités du mauvais goût qui s’y trouve, c’est que nous sortions de Clisson qui est d’une beauté si solide et si simple, et puis que ce mauvais goût, après tout, n’est plus notre mauvais goût à nous autres. Mais d’ailleurs, qu’est-ce donc que le mauvais goût ? N’est-ce pas invariablement le goût de l’époque qui nous a précédés. Tous les enfants ne trouvent-ils pas leur père ridicule ? Le mauvais goût du temps de Ronsard, c’était Marot ; du temps de Boileau, c’était Ronsard ; du temps de Voltaire, c’était Corneille, et c’était Voltaire du temps de Chateaubriand que beaucoup de gens, à cette heure, commencent à trouver un peu faible. Ô gens de goût des siècles futurs, je vous recommande les gens de goût de maintenant. Vous rirez un peu de leurs crampes d’estomac, de leurs dédains superbes, de leur prédilection pour le veau et pour le laitage et des grimaces qu’ils font quand on leur sert de la viande saignante et des poésies trop chaudes.
Comme ce qui est beau sera laid, comme ce qui est gracieux paraîtra sot, comme ce qui est riche semblera pauvre, nos délicieux boudoirs, nos charmants salons, nos ravissants costumes, nos intéressants feuilletons, nos drames palpitants, nos livres sérieux, oh ! oh ! comme on nous fourrera au grenier, comme on en fera de la bourre, du papier, du fumier, de l’engrais ! Ô postérité ! n’oublie pas surtout nos parloirs gothiques, nos ameublements Renaissance, les discours de M. Pasquier, la forme de nos chapeaux et l’esthétique de la Revue des Deux-Mondes !
C’est en nous laissant aller à ces considérations philosophiques que notre carriole nous traîna jusqu’à Tiffauges. Placés tous deux dans une espèce de cuve en fer-blanc, nous écrasions de notre poids l’imperceptible cheval qui ondulait dans les brancards : c’était le frétillement d’une anguille dans le corps d’un rat de Barbarie. Les descentes le poussaient en avant, les montées le tiraient en arrière, les débords le jetaient de côté et le vent l’agitait sous la grêle des coups de fouet. Pauvre bête ! Je n’y puis penser sans de certains remords.
La route, taillée dans la côte, descend en tournant, couverte sur ses bords par des massifs d’ajoncs, ou par de larges banques d’une mousse roussâtre. À droite, au pied de la colline, sur un mouvement de terrain qui se soulève du fond du vallon, de grands pans de muraille inégaux allongent les uns par-dessus les autres leurs sommets ébréchés.
On suit une haie, on prend un sentier, on entre sous un porche tout ouvert qui s’est enfoncé dans le sol jusqu’aux deux tiers de son ogive. Les hommes qui y passaient jadis à cheval n’y passeraient plus qu’en se courbant maintenant. Quand la terre s’ennuie de porter un monument trop longtemps sur elle, elle s’enfle de dessous, monte sur lui, le gagne, et pendant que le ciel lui rogne la tête elle lui enfouit les pieds. La cour est déserte, l’enceinte est vide, les herses ne remuent pas, l’eau dormante des fossés reste plate et immobile sous les ronds nénufars.
Le ciel était blanc, sans nuages, mais sans soleil. Sa courbe pâle s’étendait au large, couvrait la campagne d’une monotonie froide et dolente. On n’entendait aucun bruit, il faisait silence, les oiseaux ne chantaient pas, l’horizon même n’avait point de murmure, et les sillons vides — c’était un dimanche — ne vous envoyaient ni les glapissements des corneilles qui s’envolent, ni le bruit doux du fer des charrues. Nous sommes descendus à travers les ronces dans une douve profonde, cachée au pied d’une tour qui se baigne dans l’eau et dans les roseaux. Une seule fenêtre s’ouvre, un carré d’ombre coupé par la raie grise de son croisillon de pierre. Une touffe folâtre de chèvrefeuille sauvage s’est pendue sur le rebord et passe en dehors sa bouffée verte et parfumée. Les grands mâchicoulis, quand on lève la tête, laissent voir d’en bas, par leurs ouvertures béantes, le ciel seulement ou quelque petite fleur inconnue qui s’est nichée là, apportée par le vent, un jour d’orage, et dont la graine aura poussé à l’abri, dans la fente des pierres.
Tout à coup un souffle de vent est venu, doux et long, comme un soupir qui s’exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres, les joncs et les lentilles dans l’eau, les plantes des ruines et les gigantesques lierres qui, de la base au faîte, revêtaient la tour sous leur couche uniforme de verdure luisante, ont tous frémi et clapoté leur feuillage ; les blés dans les champs ont roulé leurs vagues blondes, qui s’allongeaient, sur les têtes mobiles des épis. La mare d’eau s’est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour ; les feuilles des lierres ont toutes frissonné ensemble, et un pommier en fleur a laissé tomber ses boutons roses.
Rien, le vent qui passe, l’herbe qui pousse, le ciel à découvert. Pas d’enfant en guenilles gardant une vache qui broute la mousse dans les cailloux ; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire sortant sa tête barbue par une crevasse de remparts et qui s’enfuit effrayée en faisant remuer les broussailles ; pas un oiseau chantant, pas un nid, pas un bruit ! Ce château est comme un fantôme, muet, abandonné dans cette campagne déserte ; il a l’air maudit et plein de ressouvenances farouches. Il fut habité pourtant, ce séjour triste dont les hiboux maintenant semblent ne pas vouloir. Dans le donjon, entre quatre murs livides comme le fond des vieux abreuvoirs, nous avons compté la trace de cinq étages. À trente pieds en l’air, ayant encore ses deux piliers ronds et sa plaque noircie, une cheminée est restée suspendue. Il est tombé de la terre dessus et des plantes y sont venues comme dans une jardinière qui serait restée là.
Au delà de la seconde enceinte, dans un champ labouré, on reconnaît les restes d’une chapelle, aux fûts brisés d’un portail ogival. L’avoine y a poussé, et les arbres ont remplacé les colonnes. Cette chapelle, jadis, était pleine d’ornements d’or et de soie, d’encensoirs, de chandeliers, de calices, de croix, de pierreries, de plats de vermeil, de burettes d’or ; un chœur de trente chanteurs, chapelains, musiciens, enfants, y poussaient des hymnes aux sons d’un orgue qui les suivait quand ils allaient en voyage. Ils étaient couverts d’habits d’écarlate fourrés de petit-gris et de menu-vair. Il y en avait un que l’on appelait l’archidiacre, un autre que l’on appelait l’évêque, et on demandait au pape qu’il leur fût permis de porter la mitre comme à des chanoines ; car cette chapelle était la chapelle et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire de Rouci, de Montmorency, de Retz et de Craon, lieutenant général du duc de Bretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes, le 25 octobre 1440, dans la Prée de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin, sorcier, sodomite et athée.
Il avait en meubles plus de cent mille écus d’or, trente mille livres de rente, et les profits de ses fiefs, et les gages de son office de maréchal ; cinquante hommes magnifiquement vêtus l’escortaient à cheval. Il tenait table ouverte, on y servait les viandes les plus rares, les vins les plus lointains, et on représentait des mystères chez lui comme dans les villes aux entrées des rois. Quand il n’eut plus d’argent, il vendit ses terres ; quand il eut vendu ses terres, il chercha l’or ; et quand il eut détruit ses fourneaux, il appela le diable. Il lui écrivit qu’il lui donnerait tout, sauf son âme et sa vie. Il fit des sacrifices, des encensements, des aumônes et des solennités en son honneur. C’était là que vivait cet homme. Ces caveaux se rougissaient sous le vent incessant des soufflets magiques, ces murs s’illuminaient la nuit à l’éclat des torches qui brûlaient au milieu des hanaps pleins de vin des îles, et parmi les jongleurs bohêmes ; on invoquait l’enfer, on se régalait avec la mort, on égorgeait des enfants, on avait d’épouvantables joies et d’atroces plaisirs ; le sang coulait, les instruments jouaient, tout retentissait de voluptés, d’horreurs et de délires.
Quand il fut mort, quatre ou cinq demoiselles firent ôter son corps du bûcher, l’ensevelirent et le firent porter aux Carmes où, après des obsèques fort honorables, il fut inhumé solennellement.
On lui éleva sur un des ponts de la Loire, en face de l’Hôtel de la Boule-d’Or, un monument expiatoire ; c’était une niche dans laquelle se trouvait la statue de la bonne Vierge de Crée-lait qui avait la vertu d’accorder du lait aux nourrices ; on y apportait du beurre et d’autres offrandes rustiques. La niche y est encore, mais la statue n’y est plus, de même qu’à l’hôtel de ville la boîte qui contenait le cœur de la reine Anne est vide aussi. Nous étions peu curieux de voir cette boîte, nous n’y avons pas seulement songé. J’aurais préféré contempler la culotte du maréchal de Retz, que le cœur de madame Anne de Bretagne ; il y a eu plus de passions dans l’une que de grandeur dans l’autre.