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BRETAGNE.

IX

Par les champs et par les grèves, Gustave Flaubert (1886)·Texte intégral, partie 9 sur 17·Livre complet →

De Crozon à Landévennec. — Moulins qui servent à nous reconnaître. — Fond de la rade. — Terre découpée en langues de mer qui avancent entre de petites montagnes toutes vertes et toutes boisées, même jusqu’au bas ; ça m’a fait penser à la Grèce. — Vieille abbaye, deux statues, l’une couchée, l’autre debout ; boudoirs d’un nouveau style ; la mer vue par le trou des fenêtres ; au premier plan un champ de pommiers. — Intensité de priapisme fluent. — Passage. — Course solide.

Daoulas. — Le bonnet de nuit. — Jeune enfant nu-pieds venant vendre des fraises et revenant avec l’argent acheter un gros morceau de pain. — Goût horripilant d’un ossuaire dans le cimetière. — M. Genès, mouchard, marchand d’hommes, agent d’affaires, inspecteur de ces demoiselles, concierge du dispensaire ; il se moque des juifs qui font le même commerce que lui, avec leurs grands manteaux et leur chaîne de chrysocale ; n’aime ni le bal, ni l’église, ni le théâtre, mais une vieille bouteille ; il raccroche des hommes sur la route : « le remplaçant est le meilleur soldat parce qu’il est comme un forçat ». Et l’honneur de l’armée dirait le National ? eh ! eh ! eh !

Calvaire de Plougastel. — Amusant ; animaux lourds, chevaux et ânes ; mine d’un homme qui ....... le Christ en lui tirant la langue ; air raide de deux hommes qui vont le souffleter. M. Genès prenait la pâque pour une scène de jeu « ils jouent » ; un tambour, un joueur de trompe, un cavalier la figure toute levée en l’air précédant Jésus allant au mont des Oliviers. — Passage, terreur d’une petite femme laide et sale, enceinte ; elle se pressait sur moi. L’homme aime à sentir la femme faible ; la volupté se double de l’orgueil, du sentiment de la force ; et elle avait de la crotte aux yeux ! nous fuyons notre compagnon. — Marche sans fin pour arriver à Brest.

Brest. — Frocart et Cie. — Longue descente pavée. — Passeports. — Hôtel du Grand-Monarque.

Embêtement du port par le soleil. — Combats de chiens, d’ours et d’âne ; nous retrouvons notre ami de Guérande jouant du tambour ; cri d’excitation de son associé ; l’âne en dessous, les ours aux deux coins de l’estrade ; dans l’intérieur, poussière, poteau, groupe d’ours, de chiens et d’homme ; un amateur de la ville. — La vue anti-magnétique ; « Elle est magnétisée », chansonnette africaine. — Le b..... militaire. — La jeune bayadère.

De Brest au Conquet. — Monter et descendre. — Saint-Mathieu ; alternative des colonnes. — Mise à l’eau de la frégate la Persévérante ; effet de la masse s’avançant doucement et élégamment en soulevant l’eau.

Keravel, sept ruelles. — Obscur, silencieux, une lanterne au bout : quartier des maîtresses des gardes-chiourmes et des forçats. Le derrière donne sur les murs du bagne. — La rue de la Trique ; escalier, les femmes assises sur la porte, lits au fond ; les hommes et les femmes causent debout dans la rue ; c’est presque une foule. Beau clair de lune. Ces demoiselles, Babet, Clara, le monsieur qui fumait sa pipe.

Visite à l’hôpital. — Fracture du crâne « je ne souffre pas » et il grimaçait quand on lui touchait. — Propreté niaise. — Jardin botanique ; une flaque d’eau et un cygne. — Ambroise nègre, le roi du bagne ; Ambroise doit aimer le cygne. — Un chat-tigre et un forçat qui se jouait avec lui. — Musée : deux têtes boucanées ; plâtres, Voltaire à côté de ces MM. — Un vieux racorni, vol ; un de la Seine-Inférieure, oreilles plates de chimpanzé, attentat à la pudeur. — Salles des forçats, un nègre vérolé, comme un crocodile à cause de ses pustules ; un en lunettes, « la malheureuse passion du jeu », vol et détournement de fonds. — Dans notre promenade du port, le dentiste. — Dans le bagne : logés à part, chien, place des exécutions devant le grand perron, cachots, porte. On s’apprêtait à ouvrir à deux forçats qui s’étaient échappés le matin. Je voulais leur voir donner la bastonnade ; le garde-chiourme m’a engagé à me priver de ce spectacle qui est hideux ; on les mène immédiatement après à l’hôpital où ils en ont pour quinze jours. Ils revenaient du travail, fouillement d’un chacun. — Marchands : ils nous assaillent de leurs marchandises. — Dans le port, les deux bassins ; vue aride des canons, des bouts de bois ; pas de nature, pas d’arbres, à peine un bouquet par-dessus les maisons ; pas de vague, pas d’animal, rien où le cœur se pose. À l’hôpital pourtant j’ai vu une petite nichée de chats sur le lit d’un malade. Recouvrance. — Rue en pente au milieu des échoppes ouvertes. — Vue de la rade ; un matelot regardait la mer, un homme traînait un petit enfant dans un chariot, des enfants jouaient dans les fossés. — Soleil chaud, ciel bleu, les bâtiments sur la rade : le Borda avec ses deux raies blanches ; l’Astrolabe plus loin. — Traversé le port marchand en bateau. — Éternel boucan des trompettes et des tambours.

Landerneau. — Plat. — Un pont. — La rivière de Landerneau, canalisée droite. — Manoir de Kergoat, habitation d’homme ruiné, M. Fabre, bière, jardin, ifs, jets d’eau, soleil. — Intensité d’un moment effréné au milieu de cette nature.

Joyeuse-Garde. — Rien, qu’une porte avec du lierre, et des mouvements de terrain qui indiquent des douves. — Nous causons d’Isabey, Pradier, etc., et de Shakespeare en revenant dans la forêt par des chemins encore ombrés. — Vue de la rivière, trop droite près Landerneau, mais plus loin c’est une vraie rivière. — Eau dans les prairies du mont, montagnes assez basses, à sommet aigu, couvertes de verdure. — Chien gueulant auquel on avait attaché une casserole à la queue.

La Roche-Maurice. — Nid d’aigle, démantelé, bâti en pierres plates superposées les unes sur les autres. — Au milieu des rochers qui sortent de l’herbe verte, ce qu’on voit, surtout, quand on y est monté en haut, en se tournant du côté de Landerneau ; d’en bas lierres sur les ruines, la verdure qui s’y cramponne a des gradations de teintes, elle devient plus foncée à mesure qu’elle monte, on la distingue par bouffées vertes différentes ; à travers une ouverture, dont les bords sont engraissés de vert lourd, le ciel bleu. — L’église, clocher en réparation dont les pierres couvrent le sol tout à l’entour ; espèce de cour plantée d’arbres rapprochés, de sorte que ça a l’air d’une église en ruine où l’on dit encore la messe.

Landivisiau. — Plat, nul, mais relais de poste au milieu de la grande route ; maisons grises, basses. — Une lieue environ avant d’arriver à Saint-Pol, Tissot : point circonscrit dans l’immensité ; un gendarme s’il avait passé pendant ce temps-là, et au beau moment.

Roscoff. — Terrains dénudés, plats, légumes, légumes. — Les pays riches sont les pauvres ; les millionnaires s’habillent mal. — Rochers blanchâtres, longs, à fleur d’eau dans la mer bleue, nombreux et comme découpant le fond du tapis azuré. — L’église : beaux bas-reliefs en albâtre du xve ; groupe de gardes au pied de la croix ; le Christ sortant du tombeau, très grand, très maigre, animé ; un garde casque en tête dormant sur son épée. — Malédiction des chaussures.

Manoir de Kersalion : cour restreinte ; trois chevaux s’y jouant ; tourelle dans la muraille ; porte en plein cintre du xve siècle surmontée d’un bonhomme coiffé d’un chaperon ; fenêtre dans le toit avec un pinacle d’où sortent de côté deux manières de gargouilles qui ne sont pas des gargouilles, un lion et un bonhomme. — Soleil et vent froid, campagne nue, courant d’eau, moulin, pierres ; chemin tout entouré de ronces de diverses espèces maigres, bruyère, etc., dont les formes se dessinaient sur le sentier blanc ; blés à tête blanche, blonds s’agitant sous le vent ; futaie à droite.

Château de Kerouseri. — Trois tourelles, mâchicoulis, appartements boisés, grande pièce avec des fenêtres rapetissées, donnant vue sur la mer ; pays plat, la mer au fond ; jardin délabré, pièce de blé entourée de roses ; un Avignonnais pour gardien ; puits à levier.

Kerland. — Entrée, porte couverte de lierre, tour pentagonale ; vieil escabeau en pierre ; grande chambre avec des restes de peinture au plafond sur le plâtre qui s’écaille ; ensemble gris, froid, ennuyeux, sombre ; toutes les pièces pleines d’outils, de bancs, d’ustensiles de campagne, un piège à loup dans l’embrasure d’une fenêtre.

À la fin de ce sommaire, Flaubert avait écrit les quelques notes suivantes :

Brest, mardi 29 juin, 3 h. 1/4 du soir.

Mot d’un troupier qui voyait la mer pour la première fois : « C’est curieux tout de même ! ça donne tout de même un aperçu de ce qui existe ! » (Belle-Isle.)

« L’amour est comme l’opéra ; on s’y ennuie, mais on y retourne. » Au bazar d’Ozai, 30 avril 1847.

(Blois, 1er mai.)

Les pigeons de Paphos ne sont souvent que des oies.

Il y a beaucoup de gens qui croient avoir les mains belles parce qu’ils les ont propres.

Dans le cimetière d’Arz :

Mon Dieu ! n’aviez-vous pas assez d’anges au ciel ?

L ieu chéri du Seigneur où la vertu réside

A imable solitude où l’Esprit Saint préside,

T rois fois heureux celui qui charmé de tes biens

R énonce au siècle et rompt ses funestes liens

A idé par le secours de son Dieu qui le guide

P lus il trouve de croix, plus il est intrépide,

P ersuadé qu’il est que l’instant de la mort

E st l’instant fortuné qui le conduit au port.

En route ! le ciel est bleu, le soleil brille, et nous nous sentons dans les pieds des envies de marcher sur l’herbe.

De Crozon à Landévennec, la campagne est découverte, sans arbres ni maisons ; une mousse rousse comme du velours râpé s’étend à perte de vue sur un sol plat. Parfois des champs de blés mûrs s’élèvent au milieu de petits ajoncs rabougris. Les ajoncs ne sont plus en fleurs, les voilà redevenus comme avant le printemps.

Des ornières de charrettes profondes et bordées sur leurs bords d’un bourrelet de boue sèche, se multipliant irrégulièrement les unes près des autres, apparaissent devant vous, se continuent longtemps, font des coudes et se perdent à l’œil. L’herbe pousse par grandes places entre ces sillons effondrés. Le vent siffle sur la lande ; nous avançons ; la brise joyeuse se roule dans l’air, elle sèche de ses bouffées la sueur qui perle sur nos joues et, quand nous faisons halte un instant, nous entendons, malgré le battement de nos artères, son bruit qui coule sur la mousse.

De place en place, pour nous dire la route, surgit un moulin tournant rapidement dans l’air ses grandes ailes blanches. Le bois de leur membrure craque en gémissant ; elles descendent, rasent le sol, et remontent. Debout sur la lucarne tout ouverte, le meunier nous regarde passer.

Nous continuons, nous allons ; en longeant une haie d’ormeaux qui doit cacher un village, dans une cour plantée, nous avons entrevu un homme monté dans un arbre ; au pied, se tenait une femme qui recevait dans son tablier bleu les prunes qu’il lui jetait d’en haut. Je me souviens d’une masse de cheveux noirs tombant à flots sur ses épaules, de deux bras levés en l’air, d’un mouvement de cou renversé et d’un rire sonore qui m’est arrivé à travers le branchage de la haie.

Le sentier que l’on suit devient plus étroit. Tout à coup, la lande disparaît et l’on est sur la crête d’un promontoire qui domine la mer. Se répandant du côté de Brest, elle semble ne pas finir, tandis que, de l’autre, elle avance ses sinuosités dans la terre qu’elle découpe, entre des coteaux escarpés, couverts de bois taillis. Chaque golfe est resserré entre deux montagnes ; chaque montagne a deux golfes à ses flancs, et rien n’est beau comme ces grandes pentes vertes dressées presque d’aplomb sur l’étendue bleue de la mer. Les collines se bombent à leur faîte, épatent leur base, se creusent à l’horizon dans un évasement élargi qui regagne les plateaux, et, avec la courbe gracieuse d’un plein cintre moresque, se relient l’une à l’autre, continuant ainsi, en le répétant sur chacune, la couleur de leur verdure et le mouvement de leurs terrains. À leurs pieds, les flots, poussés par le vent du large, pressaient leurs plis. Le soleil, frappant dessus, en faisait briller l’écume sous ses feux, les vagues miroitaient en étoiles d’argent et tout le reste était une immense surface unie dont on ne se rassasiait pas de contempler l’azur.

Sur les vallons on voyait passer les rayons du soleil. Un d’eux, abandonné déjà par lui, estompait plus vaguement la masse de ses bois et, sur un autre, une barre d’ombre large et noire s’avançait.

À mesure que nous descendions le sentier, et qu’ainsi nous nous rapprochions du niveau du rivage, les montagnes en face desquelles nous étions tout à l’heure semblaient devenir plus hautes, les golfes plus profonds ; la mer s’agrandissait. Laissant nos regards courir à l’aventure, nous marchions, sans prendre garde, et les cailloux chassés devant nous déroulaient vite et allaient se perdre dans les bouquets de broussailles, qui couvraient les bords du chemin.

20Arrivés enfin à Landévennec, nous entrâmes pour déposer nos sacs quelque part dans un cabaret plus que simple, où l’on s’asseyait sur les futailles en guise de bancs. Après y avoir bu un coup de mauvaise eau-de-vie dans un de ces grands gobelets du pays en faïence rayée de bandes roses et bleues comme une culotte de bal masqué, nous allâmes tout de suite voir l’abbaye.

20.Inédit, pages 221 à 224.

Il n’en reste qu’un portail composé de trois arcades ; celle du milieu plus basse que les deux autres est seule percée. De chaque côté de l’une d’elles, après un contrefort, une longue petite fenêtre cintrée va s’évasant du dehors comme les meurtrières d’une forteresse ; en dedans de l’arcade du milieu, des colonnes courtes supportant des moulures ont des chapiteaux couverts d’entrelacs compliqués.

Quand on a franchi ce pan de muraille, soit par la brèche qui ouvre sur la cour, soit par le portail dont une échelle mise de travers vous barre l’entrée, apparaissent au fond les ruines du chœur et de l’abside découpant leur dentelure blanchâtre sur la couleur bleue du ciel. Elles forment un rond-point flanqué de chapelles latérales, rondes, garnies de contreforts extérieurs, avec des fenêtres à plein cintre la plupart soutenues par des colonnes qui s’engagent à leur base dans des piliers carrés. Le terrain de la cour ondule, fait des bosses et des creux ; c’est un mouvement heurté de plans inégaux que les ronces et les lierres verdissent de leur verdure inégale.

Dans les chapelles latérales, par le trou des fenêtres, on voit au loin la mer à l’horizon d’une prairie que bossellent en dômes verts les têtes rondes des pommiers et qui s’encadre comme un tableau dans le plein cintre rongé des fenêtres romanes.

Une statue d’abbé est appuyée contre le mur : un gros anneau au médius de la main droite, un menton long, des pommettes saillantes, des yeux sortis, des cheveux légèrement crépelés, et une chape bordée de longues franges, et un écusson qui est d’hermine à trois fasces au chef chargé d’un lambel à trois pièces timbré de la crosse abbatiale. Est-ce là, pourquoi non ? pourquoi oui ? saint Guenolé, premier abbé du monastère, mort en 448, le même qui conseilla au roi Grallon de quitter la ville d’Ys avant l’engloutissement du Seigneur, et qui, lorsque sur la grève le roi fuyait au galop avec la belle Dragut, sa fille, lui cria dans un nuage, comme les flots déjà battaient les jarrets de son cheval, de se débarrasser du démon qu’il emportait en croupe ? Grallon la précipita dans les flots, les flots l’engloutirent, s’arrêtèrent, et Grallon continua sa course. Pour contempler cette figure plus à notre aise, nous nous étions assis sur une autre statue couchée par terre.

Celle-là représente un évêque, il a la crosse, la chape bordée de roses et d’olives, la bague au pouce et, sous le bras gauche, le bâton pastoral passé. Une manche étroite, fermée d’un gros bouton et sortant elle-même d’une manche très ample serre son bras ; ses mains sont jointes ; deux anges soutiennent l’oreiller où il repose ; son chien, couché à ses pieds, surmonte un écusson qui est de neuf macles posées par trois au lambel de trois pièces serties au chef et supporté à dextre par un lion lampassé, à senestre par un lévrier.

Pendant que nous nous occupions à lire ces niaiseries, un veau jaune, marqué d’une tache à la tête, se promenait près de nous. Il chancelait sur ses longues jambes faibles, et les mouches bourdonnaient autour de ses naseaux blancs, humides encore du lait de sa mère. Derrière le portail, au bas de la montagne qu’ils recouvrent, les grands hêtres balançaient leurs cimes, le soleil frappait sur les vieux pans de mur, un air chaud passait ; toutes sortes de plants et d’arbrisseaux, des orties, des marguerites, des angéliques, des sureaux, des bruyères et du baume faisaient un mélange de parfums sucrés ; il tombait sur vous quelque chose de tendre, d’énervant, de navrant, d’écœurant ; on se sentait pris de mollesse, tout plein de titillations obtuses et de convoitises fluides. Et comme nous étions là, couchés sur l’herbe, est survenue devant nous une grande jeune fille, blonde et blanche, allant nu-pieds parmi les ronces, et seulement vêtue d’un jupon de drap rouge dont le cordon lui serrait autour de la taille sa chemise de grosse toile jaune ; elle avait à la main un roseau cassé par le haut et se tenait debout à nous regarder sans rien dire.

Elle s’en est allée, puis est revenue ; elle riait quand on lui parlait et vous quittait aussitôt.

Puis nous nous sommes levés, nous avons repris nos bâtons, nous sommes partis. En passant par-dessus le mur, nous en avons fait ébouler des pierres et le ciment s’est égrené sous nos mains. Est-ce que nous détruirions aussi, nous autres ? et ce que n’ont pu abattre ni le temps, ni les hommes, ni le bon goût, ni l’industrie, voilà que l’achève sans le savoir le contemplateur naïf, dans l’exercice même de sa curiosité admirative.

En vingt minutes une barque nous eut passés de l’autre côté de la rade et déposés dans une anfractuosité du rocher, sur de grandes lames de pierre couvertes de goémons où nous glissâmes quelque temps avant de pouvoir gagner la terre. Entrés dans la campagne, notre embarras commença. Il fallait coucher à Daoulas, or nous ne savions pas par où prendre. Les chemins tournaient le long des haies fournies, plus compactes que des murs. Nous montions, nous descendions ; cependant les sentiers s’emplissaient d’ombre et la campagne s’assoupissait déjà dans ce beau silence des nuits d’été.

Ne rencontrant personne enfin qui pût nous dire notre route et deux ou trois paysans à qui nous nous étions adressés ne nous ayant répondu que par des cris inintelligibles, nous tirâmes notre carte, atteignîmes notre compas, et, nous orientant d’après le coucher du soleil, nous résolûmes de piquer sur Daoulas à vol d’oiseau. Donc la vigueur nous revint aux membres et nous nous lançâmes dans les champs, à travers les haies, par-dessus les fossés, abattant, renversant, bousculant, cassant tout, sans souci aucun des barrières restant ouvertes et des récoltes endommagées.

Au haut d’une pente, nous aperçûmes le village de l’Hôpital couché dans une prairie où passait une rivière. Un pont la traverse ; sur ce pont, il y a un moulin qui tourne ; après la prairie, une colline remonte ; nous la gravissions gaillardement quand, sur le talus d’un haut bord, à la lueur d’un rayon du jour, entre les pieds d’une haie vive, nous avons vu une belle salamandre noire et jaune qui s’avançait de ses pattes dentelées et traînait sur la poussière sa longue queue mince remuant aux ondulations de son corsage tacheté. C’était son heure ; elle sortait de sa caverne qui est au fond de quelque gros caillou enfoui sous la mousse et s’en allait faire la chasse aux insectes dans le tronc pourri des vieux chênes.

Un pavé à pointes aiguës sonna sous nos pas, une rue se dressa devant nous ; nous étions à Daoulas. Il faisait encore assez clair pour distinguer à une des maisons une enseigne carrée pendue à sa barre de fer scellée dans la muraille. Sans enseigne, d’ailleurs, nous aurions bien reconnu l’auberge, les maisons ayant ainsi que les hommes leur métier écrit sur la figure. Donc, nous y entrâmes fort affamés et demandant surtout qu’on ne nous fît pas languir.

Pendant que nous étions assis sur la porte à attendre notre dîner, une petite fille en guenilles est entrée dans l’auberge avec une corbeille de fraises qu’elle portait sur la tête. Elle en est sortie bientôt tenant à la place un gros pain qu’elle maintenait de ses deux mains. Elle s’enfuyait avec la vivacité d’un chat en poussant des cris aigus. Ses cheveux d’enfant, hérissés, gris de poussière, se levaient dans le vent autour de sa figure maigre et ses petits pieds nus, frappant d’aplomb la terre, disparaissaient, en courant, sous les lambeaux déchiquetés qui lui battaient les genoux.

Après notre repas, qui, outre l’inévitable omelette et le veau fatal, se composa en grande partie des fraises de la petite fille, nous montâmes dans nos appartements.

L’escalier tournant, à marches de bois vermoulues, gémissait et craquait sous nos pas comme l’âme d’une femme sensible sous une désillusion nouvelle. En haut se trouvait une chambre dont la porte, comme celle des granges, se fermait avec un crochet qu’on mettait du dehors. C’est là que nous gîtâmes. Le plâtre des murs, jadis peint en jaune, tombait en écailles ; les poutres du plafond ployaient sous le poids des tuiles de la toiture, et, sur les carreaux de la fenêtre à guillotine, un enduit de crasse grisâtre adoucissait la lumière comme à travers des verres dépolis. Les lits, faits de quatre planches de noyer mal jointes, avaient de gros pieds ronds piqués de mites et tout fendus de sécheresse. Sur chacun d’eux étaient une paillasse et un matelas recouverts d’une couverture verte trouée par des morsures de souris et dont la frange était faite par les fils qui s’effilaient. Un morceau de miroir cassé dans son cadre déteint ; à un clou, un carnier suspendu, et, près de là, une vieille cravate de soie dont on reconnaissait le pli des nœuds, indiquaient que ce lit était habité par quelqu’un, et, sans doute, qu’on y couchait tous les soirs.

Sous l’un des oreillers de coton rouge, une chose hideuse se découvrit ; à savoir un bonnet de même couleur que la couverture des lits, mais dont un glacis gras empêchait de reconnaître la trame, usé, élargi, avachi, huileux, froid au toucher. J’ai la conviction que son maître y tient beaucoup et qu’il le trouve plus chaud que tout autre. La vie d’un homme, la sueur d’une existence entière est concrétée là en cette couche de cérat ranci. Combien de nuits n’a-t-il pas fallu pour la former si épaisse ? que de cauchemars se sont agités là-dessous, que de rêves y ont passé ! Et de beaux, peut-être. Pourquoi pas ?

21Une délicatesse exagérée nous empêcha de jeter cette ordure par la fenêtre et nous nous contentâmes de la repousser du pied sous le lit. Que serait-il advenu si nous y eussions trouvé des savates qui devaient aller au bonnet ? Et ensuite quel beau rapport à écrire pour ceux qui auraient fait notre autopsie.

21.Inédit, pages 227 à 239.

Ô confort ! me disais-je en entrant timidement dans mes draps, ô confort idéal du bonheur moderne, que tu es loin d’avoir pénétré jusqu’à Daoulas ! comme on y méconnaît tes douceurs ! Voilà cependant des gens qui ignorent tes stores, tes tapis, tes portières, tes étagères, tes calorifères ! Quel mépris du chic anglais ! quelle incurie dans le service ! quelle malpropreté de linge ! quels tristes coutiaux ! quelle vilaine argenterie ! On ne trouverait pas dans tout le pays une seule pierre ponce ; ils ne se doutent pas même de la manière de faire le thé, et certainement qu’aucune de ces maisons-là n’a un water-closet convenable.

Nous dormîmes quatorze heures de suite et nous ronflions encore le lendemain, tout en visitant l’église. On raconte sur sa fondation une belle légende dans laquelle figurent un dragon avec son petit, deux saints et un seigneur furieux, mais je suis fatigué des légendes et non moins des églises. Outre que je n’ai pas, d’ailleurs, la bosse archéologique fort développée, n’est-il pas ennuyeux, convenez-en, d’endurer au moins une fois par jour une nef, un portail, des bas côtés, des chapiteaux, des arcades, des arcatures, des colonnes, des piliers, des pleins cintres et des ogives ? À force d’être prodiguées, les plus aimables choses deviennent odieuses. De ma vie je n’oublierai la haine que les Pyrénées m’avaient procurée pour les cascades ; j’en avais tant admiré que je les détestais à outrance. Lorsqu’il fallait se détourner pour en admirer une nouvelle, je me sentais des défaillances d’estomac ; leur bruit, leur mousse, leur mouvement me révoltaient ; je n’aspirais plus qu’après les plaines les plus sèches, j’aurais voulu vivre dans une marnière.

Sous le porche il y a douze apôtres maigres, avec des mines assez naïves, et l’intérieur, quoique roman (mais plus blanchi, hélas ! que la face de Pierrot), n’a rien, que de gros œufs d’autruche suspendus en ex-voto à la statue de la Vierge et qui rappellent ceux que mettent les musulmans dans les mosquées. Si cela arrête une minute et fait sourire en notre esprit la poésie des rapprochements, vous en êtes puni bientôt par la vue d’un ossuaire du goût le plus horripilant qu’il soit possible de souffrir.

Dans la crainte de nous perdre en chemin, et comme nous voulions arriver de bonne heure à Brest, nous nous enquîmes d’un guide.

— Voilà un monsieur qui vous y mènera bien, il y retourne lui-même, nous dit notre hôtesse en nous désignant du doigt un bourgeois accoudé sur la table de la cuisine et qui trinquait avec un maréchal ferrant.

Quand la bouteille fut vidée, le monsieur se leva, prit une prise dans une tabatière en écaille et se tournant vers nous :

— Vous allez à Brest, messieurs ?

— Oui.

— Moi aussi. Nous allons donc faire route ensemble, nous pourrons causer, ça nous distraira.

Il était petit et commençait à prendre du ventre ; ses cheveux noirs, coupés ras par derrière, frisaient sur la tempe gauche en une boucle qui s’avançait jusqu’au coin de la paupière, et son chapeau, s’en allant sur l’oreille droite, découvrait un front rétréci qui paraissait plus fuyant encore à cause de sa mâchoire allongée. Malgré ses joues pendantes, sa figure était maigre. Il clignait souvent des yeux et n’arrêtait pas de sourire. Une redingote de lasting, trop courte de taille, couvrait son dos voûté, et de ses manches trop petites sortaient deux grosses mains rouges, mains paresseuses, plus grasses que fortes, et dont la peau semblait humide. Sous un gilet de satin noir à schall, brodé de bouquets vert tendre, s’étalait une chemise de coton fort blanche, durement empesée, sur laquelle filaient les deux rubans blonds d’une chaîne de sûreté en cheveux qui retenait dans un large gousset sa belle montre d’or. Sur sa cravate affaissée, son cou engoncé tournait à l’aise, et son pantalon à grand pont, éraillé aux boutonnières et bombé aux genoux, s’arrêtait à mi-jambe sur la tige d’une forte botte dont le cuir dur ne ployait pas. Il marchait vite, regardant à terre, baissant la tête et relevant l’épaule droite sous laquelle il serrait un formidable gourdin fait d’un bois des îles garni dans toute sa longueur de piquants aigus.

Et il causait ! il causait ! il parlait toujours, nous narrant les anecdotes de gens inconnus, nous rapportant des dialogues entiers, nous entretenant de ses opinions politiques, de ses goûts en cuisine, de sa santé, de son commerce, de ses relations, du prix des denrées, de sa femme, de son beau-père, de son petit chien, de son poêle qui fume. Il s’appelle monsieur Genès, il est fixé à Brest, il fait pour soixante mille francs d’affaires par an ; il a été successivement armurier, soldat, mouchard, inspecteur des filles, concierge du dispensaire et il est maintenant établi, marié, propriétaire et agent d’affaires, c’est-à-dire marchand d’hommes, comme ils appellent ça en Bretagne.

On présumerait qu’une telle existence a dû détremper ses vases sur celui qui l’a traversée et qu’on va s’amuser à les y ramasser à la cuillère, mais non ! rien n’est plus plat, plus nul, plus incolore et plus insipide que M. Genès. Il est bête comme un juge et aussi assommant que la biographie des hommes utiles. Sans se douter le moins du monde de la saleté de son industrie, il se croit fort honnête homme, car il passe tous les marchés qu’il fait par-devant notaire. Il est chaste dans ses propos et rangé dans sa conduite. Son seul goût est l’argent, sa seule prédilection le vin, et sans doute qu’il doit à l’habitude d’en boire cet air somnolent et débraillé dont la bonhomie superficielle atténue l’astuce de ses petits yeux gris et la dureté de ses lèvres minces.

Il n’a pas de vices, il regarde le jeu comme dangereux, les femmes comme pernicieuses. « On ne sait pas où ça vous mène, tandis qu’avec une vieille bouteille on s’arrête où l’on veut. » C’est un homme d’ordre, actif, malin, prudent et qui a peur des voleurs. Il paraît flatté de la considération qu’on lui montre ; il respecte beaucoup les lois et vénère les gens de justice, notaires, avoués, huissiers ; il porte un couteau-poignard et jamais n’ôte son chapeau.

Chemin faisant, il raccrochait les jeunes gens qu’il rencontrait et leur proposait de se vendre. Le remplaçant est d’ailleurs pour lui le type accompli du soldat parce qu’il ne craint rien, ne tient à rien, donne sa peau pour quelques centaines de francs, en un mot parce que « le remplaçant est comme un forçat », définition qui satisferait peu les défenseurs de l’honneur militaire.

M. Genès n’aime pas le spectacle, c’est une des causes, entre autres, pour lesquelles il est sorti de la police ; cela l’ennuyait fort d’être obligé tous les soirs d’aller au théâtre. Puis, on lui disait aussi : « M. Genès vous avez tort ! un homme comme vous ne doit pas être attaché à la police. » Du reste il ne fréquente pas davantage les églises, il nous a déclaré n’y avoir pas mis les pieds trois fois en sa vie ; il est voltairien, d’ailleurs, et ami du progrès, mais toutefois plus ami du gouvernement encore. Il souhaite la guerre, « ça ferait aller le commerce ».

À Plougastel cependant il s’arrêta comme nous, pour que nous puissions voir le calvaire, petit monument de granit, carré, dont chaque face représente un tableau de la vie de Jésus-Christ, et dont les quatre coins sont occupés par les évangélistes dans leurs attributions. Les personnages, un peu lourds, n’en sont pas moins mouvementés, vivants, amusants : les hommes qui tiennent le Christ le lient de toutes leurs forces, à faire éclater leurs muscles ; celui qui lui grimace au nez en tirant la langue grimace si bien qu’il fait rire ; l’âne qui porte Notre-Seigneur entrant à Jérusalem a une vraie mine d’âne, bonasse et pacifique ; les soldats qui le mènent au calvaire, en soufflant de la trompe et battant du tambour, sont précédés d’un officier chevauchant, la figure en l’air, avec une arrogance sublime ; aux pieds de la croix la Madeleine en pleurs répand sa belle chevelure tressée. Mettez à tous ces personnages les costumes des tableaux de Teniers, les petits chapeaux ronds retroussés, les bons pourpoints serrant de grosses bedaines, de grandes manches, des hautes chausses, de larges visages, des yeux ouverts, et vous aurez un ensemble d’une fantaisie solide, quelque chose de très naïf, de très élevé et d’une poésie toute moyen âge, quoique le monument n’ait été construit qu’en 1602 en acquittement d’un vœu fait quatre ans auparavant à propos de je ne sais quelle épidémie qui ravageait la Basse-Bretagne.

Tout cela, du reste, fut complètement perdu pour M. Genès. Il ne se doutait même pas de ce que ça voulait dire ; en regardant la Cène il prit les plats pour des cartes, les coupes pour des dés et il dit, fort ébahi : « ils jouent ». C’est farce.

De Plougastel au bord de la mer on dévale au milieu des bois par une pente rapide d’où l’on découvre une partie de la rade, celle du moins qui s’étend depuis Brest jusqu’à la rivière de Landerneau. À vos côtés se dresse une falaise de rochers blancs, rayée horizontalement par des couches de silex à pic et nue du côté des flots, mais par derrière, sur le plateau, couverte de chênes et de hêtres, surchargée de feuillages, et qui, lorsque vous descendez par le vallon entr’ouvert dans son flanc, est d’une crâne tournure.

Ici l’on s’embarque, on s’évite ainsi, comme à Landévennec, de décrire le circuit de l’anse, les découpures inégales de la rade s’avançant dans les terres en mille golfes capricieux dont il faudrait quelquefois toute une journée pour faire le tour.

Avant de se mettre en mer, M. Genès eut soif et nous invita à entrer avec lui dans un cabaret de sa connaissance où, trouvant qu’on ne le servait pas assez vite, il alla chercher lui-même le vin dans le cellier et tira les verres du buffet. Comme nous redoutions fort qu’il ne payât à boire, car la revanche eût été inévitable, nous nous empressâmes de solder, d’avaler et de décamper au plus vite.

M. Genès, au contraire, voulait s’asseoir, s’attabler un peu, se rafraîchir ; il demandait des fraises et s’informait s’il y avait du café ; cependant le batelier nous attendait, la marée était haute, il fallait partir.

Les vagues sautaient sur le pavé de la cale où le bateau bondissait en cognant sa quille, leur écume rejaillissait sur les passagers qui s’embarquaient, une casquette tomba à l’eau, et les bottes de M. Genès furent mouillées.

La mer roulait, la brise était forte. Cahotée par les flots et tourmentée par un vent de nord-ouest qui nous poussait au fond de la baie, la lourde chaloupe n’avançait guère. Pendant le temps qu’on ramenait les avirons, elle se levait de l’avant, et pivotait arrêtée sur la pointe des vagues. Elles étaient blanches à leur crête, vertes dans leur courbure, bruissantes, nombreuses et se poussaient l’une sur l’autre avec un délire folâtre. Un brick devant nous qui prenait des bordées passait les voiles pleines, bouffi de vent, arrondissant son ventre et s’en allait doucement, coupant l’eau qui clapotait contre sa carène.

À l’horizon Brest apparaissait comme un point gris. Tout à l’entour, dans un cirque de 20 lieues bâti de rochers blancs, la mer s’étalait. À mes pieds, par terre, au fond de la chaloupe, était une cage d’oiseau qui contenait un merle pris le matin et que l’on apportait à la ville ; il criait de peur en entendant le bruit des flots.

À côté de la cage, par terre aussi, se cachant le visage de ses mains, une jeune femme était assise dans une attitude désespérée ; elle sanglotait, elle priait Dieu, elle suppliait tout le monde de la sauver, elle jurait de ne jamais retourner à Plougastel, elle s’écriait qu’elle allait mourir. C’était une petite femme brune, grasse, sale, mal peignée, mal vêtue, dont les pieds larges, chaussés de bas bleus, s’épataient dans des souliers sans cordons, et qui portait un tablier noir usé sur son ventre rebondi par une grossesse avancée. À mesure que l’on s’écartait du rivage, sa terreur croissait et elle se rapprochait de plus en plus de moi pour s’accrocher à quelqu’un, pour saisir quelque chose. Dans le mouvement d’une vague plus forte elle se jeta à mes pieds et, m’étreignant aux flancs, elle s’enfonça la tête dans mes cuisses sans en vouloir sortir ; ses boucles d’oreilles frottaient mes mains, je sentais ses seins haleter sur mes genoux et tout son corps frissonnant de terreur qui se serrait sur le mien.

J’y prenais plaisir, pourquoi donc ? est-ce parce que nous nous aimons davantage quand nous nous sentons plus forts que les autres ? ou n’était-ce point plutôt parce que la virilité de l’homme se complétant de la faiblesse de la femme, s’en rehaussait de vanité, et y aiguisait son appétit ? Il y avait ainsi, dans ce simple attouchement, tout le rapport d’un sexe à l’autre et comme la communication de leurs caractères mêmes. Quoi qu’il en soit, cela ne manquait pas de douceur et j’aurais voulu que la traversée fût plus longue.

Et elle avait la crotte aux yeux !

Nous épions le moment du débarquement pour sauter avant tout le monde afin de planter là M. Genès, dont la société nous était devenue tout à fait intolérable. Au lieu de rester un quart d’heure encore avec lui, nous eussions renoncé à Brest et couché à la belle étoile ; la mesure était comble, nous en étions ahuris, abrutis. Il fut cependant le premier hors du bateau, et comme il y avait sur le rivage un bouchon, il voulut nous y rendre notre politesse et nous offrit tout de suite son éternelle bouteille de vin.

— Merci, il fait trop chaud.

— Alors un peu de bière.

— C’est trop lourd, ça empêche de marcher.

— Un petit verre ?

— Jamais nous n’en prenons.

— D’anisette ?

— Mille grâces, nous sommes pressés.

— Un café ! ah ! un café !

— Non, non, non, bien sûr non, adieu.

Il s’arrêta, hésitant un moment, puis avec un geste sublime : « Eh bien j’en prendrai tout de même, allez toujours ! je vais vous rejoindre ».

De quel train nous filâmes ! ce n’était pas courir, mais voler ! plus légers qu’une plume, la peur du Genès et la joie d’en être délivrés nous traînaient en avant avec la vitesse d’un wagon emporté par une double locomotive. À tout instant il nous semblait l’entendre derrière nous et nous n’osions point tourner la tête de peur d’apercevoir son chapeau.

Brest, cependant, n’arrivait pas. Nous avions beau suer, nous hâter, la route s’allongeait toujours, la côte montait sans fin. On rencontrait quantité de promeneurs, des marins, des soldats, des enfants aux bras de leurs bonnes, des bourgeois qui prenaient l’air ou allaient dîner à leur maison de campagne dans une petite voiture de famille ; tout annonçait pourtant les approches d’une ville, mais la ville reculait. Enfin n’en pouvant plus, nous sommes entrés dans un champ de blé où nous nous sommes laissés tomber par terre, fourbus, comme des rosses à bout d’haleine. Un nuage qui creva sur nous nous obligea bientôt à reprendre le sac et un quart d’heure après, Brest, grâce au ciel, montra ses toits. Le premier homme que nous vîmes en y entrant, ce fut M. Genès. Il nous avait dépassés, sans doute pendant que nous faisions halte, et il causait avec un gendarme, mais cette fois nous ne le craignions plus, nous étions arrivés, à peu près du moins, car avant d’être aux portes de Brest il faut encore descendre un faubourg, longue rue continuant la grande route et que bordent de place en place des boutiques de charcutiers ou de marchands de vin, dont les enseignes patriotiques brillent à côté de grands cabarets délabrés qui ont des salons de réunion de 100 couverts, avec des guirlandes peintes à tous leurs étages.

On s’arrêtait pour nous voir, nous en valions la peine. Poitrine nue et la chemise bouffant à l’air, la cravate autour des reins, le sac à l’épaule, blancs de poussière, hâlés par le soleil, avec nos habits déchirés, nos chaussures usées, rapiécées, nous avions une belle allure vagabonde, insolente et pleine d’orgueil ; le fer de nos souliers sonnait sur le pavé, sur nos dos nos sacs battaient la mesure, nos bâtons retombaient d’accord, et la fumée de nos pipes s’échappant sur le bord de nos chapeaux se tordait comme un panache.

Messieurs les officiers, ébahis de cette tenue, nous regardaient d’un air stupéfait, quelques gamins nous suivaient de loin et on nous arrêta pour nous demander nos passeports.

Il nous fut néanmoins fort agréable, arrivés à l’hôtel, de pouvoir nous rincer à l’eau chaude, de dormir enfin dans un lit propre et de nous asseoir dans un fauteuil. Nous nous plongeâmes dans les délices de la civilisation, nous prîmes un bain et ne mangeâmes point de veau.

Lorsqu’on n’est pas ingénieur, constructeur ou forgeron, Brest ne vous amuse pas considérablement. Le port est beau, j’en conviens ; magnifique, c’est possible ; gigantesque, si vous y tenez. Ça impose, comme on dit, et ça donne l’idée d’une grande nation. Mais toutes ces piles de canons, de boulets, d’ancres, le prolongement indéfini de ces quais qui contiennent une mer sans mouvement et sans accident, une mer assujettie qui semble aux galères, et ces grands ateliers droits où grincent les machines, le bruit continuel des chaînes des forçats qui passent en rang et travaillent en silence, tout ce mécanisme sombre, impitoyable, forcé, cet entassement de défiances organisées, bien vite vous encombre l’âme d’ennui et lasse la vue. Elle se promène à satiété sur des pavés, sur des obus, sur les rochers dans lesquels le port est entaillé, sur des monceaux de fer, sur des madriers cerclés, sur des bassins à sec renfermant la carcasse nue des vaisseaux et toujours se heurte aux murailles grises du bagne, où un homme penché aux fenêtres éprouve le scellement de leurs barreaux en les faisant sonner avec un marteau.

Ici la nature est absente, proscrite, comme nulle part ailleurs sur la terre, c’en est la négation, la haine entêtée, et dans le levier de fer qui casse la roche, et dans le sabre du garde-chiourme qui chasse les galériens.

En dehors de l’arsenal et du bagne, ce ne sont encore que casernes, corps de garde, fortifications, fossés, uniformes, baïonnettes, sabres et tambours. Du matin au soir, la musique militaire retentit sous vos fenêtres, les soldats passent dans les rues, repassent, vont, reviennent, manœuvrent ; toujours le clairon sonne et la troupe marche au pas. Vous comprenez de suite que la vraie ville est l’arsenal, que l’autre ne vit que par lui, qu’il déborde sur elle. Sous toutes les formes, en tous lieux, à tous les coins, réapparaît l’administration, la discipline, la feuille de papier rayé, le cadre, la règle. On admire beaucoup la symétrie factice et la propreté imbécile. À l’hôpital de la marine, par exemple, les salles sont cirées de telle façon qu’un convalescent, essayant de marcher sur sa jambe remise, doit se casser l’autre en tombant. Mais c’est beau, ça brille, on s’y mire. Entre chaque salle est une cour, mais où le soleil ne vient jamais et dont soigneusement on arrache l’herbe. Les cuisines sont superbes, mais à une telle distance, qu’en hiver tout doit parvenir glacé aux malades. Il s’agit bien d’eux ! les casseroles ne sont-elles pas luisantes ? Nous vîmes un homme qui s’était cassé le crâne en tombant d’une frégate et qui depuis dix-huit heures n’avait pas encore reçu de secours ; mais ses draps étaient très blancs, car la lingerie est fort bien tenue.

À l’hôpital du bagne j’ai été ému comme un enfant en voyant sur le lit d’un forçat une portée de petits chats qui jouaient sur ses genoux. Il leur faisait des boulettes de papier et ils couraient après sur la couverture en se retenant aux bords avec leurs griffes pointues. Puis il les retournait sur le dos, les caressait, les embrassait, les mettait dans sa chemise. Renvoyé au travail, plus d’une fois, sans doute, sur son banc, quand il sera bien triste et bien las, il rêvera à ces heures tranquilles qu’il passait, seul avec eux, à sentir dans ses mains rudes la douceur de leur duvet et leurs petits corps chauds se tapir sur son cœur.

J’aime à croire cependant que le règlement interdit ces récréations et que c’était, sans doute, une charité de la religieuse.

Au reste, pas plus là qu’ailleurs, la règle n’est sans exception, outre que d’abord la distinction des rangs ne s’efface pas, quoi qu’on dise (l’égalité étant un mensonge, même au bagne). Car du bonnet numéroté sort parfois quelque chevelure finement parfumée, comme sur le bord de la chemise rouge se relève souvent un bout de manchette entourant une main blanche. Il y a de plus des faveurs spéciales pour certaines professions, pour certains hommes. Comment ont-ils pu, malgré la loi et la jalousie de leurs camarades, conquérir cette position excentrique qui en fait presque des galériens amateurs et qu’ils gardent cependant comme un fait acquis, sans que personne la leur dispute ? À l’entrée du chantier où l’on construit des canots, vous trouvez une table de dentiste munie de tous les ustensiles de la profession. Sur la muraille, dans un joli cadre vitré, s’alignent des râteliers entrebâillés auprès desquels l’artiste, debout, vous fait sa petite réclame, quand vous passez. Il reste là, toute la journée, dans son établissement, occupé à polir ses outils et à enfiler ses chapelets de molaires. Il y peut, loin de tout gardien, causer à l’aise avec les promeneurs, apprendre des nouvelles du monde médical, exercer son industrie comme un homme patenté. À l’heure qu’il est, il doit éthériser. Un peu plus, il aurait des élèves et ferait des cours. Mais l’homme le mieux posé est le curé Lacolonge. Médiateur entre la chiourme et le banc, le pouvoir s’en sert pour agir sur les galériens qui, de leur côté, s’adressent à lui pour obtenir des grâces. Il habite à part, dans une petite chambre fort propre, a un domestique pour le servir, mange de grands saladiers de fraises de Plougastel, prend son café et lit les journaux.

Messieurs les ecclésiastiques d’ailleurs jouissent d’égards tout particuliers ; ils se réunissent, ont entre eux des conférences religieuses, servent la messe, confessent, feraient communier avec plaisir ; c’est un petit séminaire, une aumônerie, il ne manque que le costume pour que l’illusion soit complète.

Si Lacolonge est la tête du bagne, c’est Ambroise qui en est le bras.

Ambroise est un magnifique nègre de près de six pieds de haut et qui eût fait, au xvie siècle, un admirable bravo pour un homme de qualité. Héliogabale devait nourrir chez lui quelque drôle de cette façon, pour s’amuser, en soupant, à le voir étouffer à bras le corps un lion de Numidie, ou assommer à coups de poing les gladiateurs. Il a une peau luisante d’un noir uni, avec un reflet bleu d’acier, une taille mince, vigoureuse comme celle d’un tigre, et des dents si blanches qu’elles en font presque peur.

Roi du bagne de par le droit du muscle, on le redoute, on l’admire ; sa réputation d’hercule lui fait un devoir d’essayer les arrivants, et jusqu’à présent ces épreuves ont toutes tourné à sa gloire. Il ploie des barres de fer sur son genou, lève trois hommes au bout du poing, en renverse huit en écartant les bras, et quotidiennement mange triple portion, car il a un appétit démesuré, des appétits de toute nature, une constitution héroïque. Son mignon est un jeune arabe dont il est jaloux à la fureur et qui lui reste fidèle dans la crainte de mourir.

Nous le vîmes au jardin botanique en train d’arroser les plantes. On le trouve par là, dans sa serre chaude, derrière les aloès et les palmiers nains, occupé à remuer le terreau des couches, ou à nettoyer les châssis. Les jeudis, jour d’entrées publiques, Ambroise y reçoit ses maîtresses derrière les caisses d’oranger, et il en a plusieurs, plus qu’il n’en veut. Il sait, en effet, s’en procurer, soit par ses séductions, soit par sa force ou par son argent dont il porte habituellement quantité sur lui et qu’il jette royalement dès qu’il s’agit de réjouir sa peau noire. Aussi est-il fort couru d’une certaine classe de dames, et peut-être que les gens qui l’ont mis là n’ont jamais été si fort aimés.

Au milieu du jardin, dans un bassin d’eau claire, couvert de plantes sur les bords qu’ombrage un saule pleureur, il y a un cygne. Il s’y promène, d’un coup de patte le traverse en entier, en fait cent fois le tour et ne songe plus à en sortir. Pour passer le temps, il s’amuse à gober les poissons rouges.

Plus loin, le long du mur, on a bâti quelques cages pour recevoir les animaux rares venus d’outre-mer, destinés au Muséum de Paris. Elles étaient vides la plupart. Devant l’une d’elles, dans une étroite cour grillée, un forçat chaussé de bottes fines instruisait un petit chat-tigre et lui apprenait comme à un chien à obéir à la parole. Il n’a donc pas assez de la servitude, celui-là ? Il la déverse sur un autre. Les coups de gourdin dont on le menace, il les donne au chat-tigre qui, un beau jour, sans doute, s’en vengera en sautant par-dessus son grillage et en allant étrangler le cygne.

Un soir que la lune brillait sur les pavés, et que les bons bourgeois de Brest dormaient dans les bras de leurs épouses ou de leurs servantes, nous nous mîmes en devoir d’aller nous promener dans les rues dites infâmes. Elles sont nombreuses. La troupe de ligne, la marine, l’artillerie ont chacune la leur, sans compter le bagne qui, à lui seul, a tout un quartier de la ville. Sept ruelles parallèles, aboutissant derrière ses murs, composent ce qu’on appelle Keravel qui n’est rempli que par les maîtresses des gardes-chiourme et des forçats. Ce sont de vieilles maisons de bois tassées l’une sur l’autre, ayant toutes leurs portes fermées, leurs fenêtres bien closes, leurs auvents bouchés. On n’y entend rien, on n’y voit personne ; pas une lumière aux lucarnes ; au fond de chaque ruelle, seulement un réverbère que le vent balance, fait osciller sur le pavé ses longs rayons jaunes. Le reste n’en est que plus noir. Au clair de lune, ces maisons muettes, à toits inégaux, projetaient des silhouettes étranges.

Quand s’ouvrent-elles ? À des heures inconnues, au moment le plus silencieux des nuits les plus sombres. Alors y entre le garde-chiourme qui s’esquive de son poste, ou le forçat qui s’échappe de son ban, souvent tous deux de compagnie, s’aidant, se protégeant ; puis, quand le jour revient, le forçat escalade le mur, le garde-chiourme détourne la tête et personne n’a rien vu.

Dans le quartier des matelots, au contraire, tout se montre et s’étale. Il flambe, il grouille. Les joyeuses maisons vous jettent, quand vous passez, leur bourdonnement et leur lumière. On crie, on danse, on se dispute, on s’amuse. Dans de grandes salles basses du rez-de-chaussée, des femmes en camisole de nuit sont assises sur des bancs, le long de la muraille blanchie où un quinquet est accroché ; d’autres, sur le seuil des portes, vous appellent, et leurs têtes animées se détachent sur le fond du bouge éclairé où retentit le choc des verres avec les grosses caresses des hommes du peuple. Vous entendez sonner les baisers sur des épaules charnues, et rire de plaisir, au bras de quelque matelot bruni qui la tient sur ses genoux, la bonne fille rousse dont la gorge débraillée s’en va de sa chemise, comme sa chevelure de son bonnet. Ceux qui sont dehors viennent regarder à travers les carreaux ou causent doucement avec quelque égrillarde à moitié nue qui se penche sur leur visage. Les groupes stationnent ; ils attendent. Cela se fait sans façon et comme l’envie vous y pousse. En voyageurs consciencieux et qui veulent étudier les choses de près, nous entrâmes… Mais ça se fait et ça ne se dit pas ! Mais c’est inconvenant ! Voici un livre dégoûtant ! Comment ? Aller chez les filles et l’écrire encore ! Où en sommes-nous ? Quelle révoltante littérature ! L’impudence ne va pas plus loin. C’est d’un cynisme, d’une immoralité ! Comment ne pas rougir…

Nous entrâmes dans l’un de ces établissements que la Providence a placés dans les villes comme de fétides mais utiles égouts, ainsi que disent les économistes. Il n’était ni des derniers, encore moins des premiers.

Dans un salon tendu de papier rouge, trois ou quatre demoiselles étaient assises autour d’une table ronde, et un amateur en casquette, qui fumait sa pipe sur le sofa, nous salua poliment quand nous entrâmes. Elles avaient des tenues modestes et des robes parisiennes.

Les meubles d’acajou étaient couverts d’utrecht rouge, le pavé ciré et les murs ornés des batailles de l’Empire. Ô vertu, tu es belle, car le vice est bien bête !

Ayant près de moi une femme dont les mains auraient suffi pour abattre le satyriasis le plus robuste et ne sachant donc que faire, nous payâmes à boire à la compagnie.

Or j’allumai un cigare, m’étendis dans un coin et là, fort triste et la mort dans l’âme, pendant que la voix éraillée des femelles glapissait et que les petits verres se vidaient, je me disais :

— Où est-elle ? Où est-elle ? Est-ce qu’elle est morte au monde, et les hommes ne la reverront-ils plus ?

Elle était belle, jadis, au bord des promontoires, montant le péristyle des Temples, quand sur ses pieds roses traînait la frange d’or de sa tunique blanche, ou lorsque, assise sur des coussins persiques, elle devisait avec les sages en tournant dans ses doigts son collier de camées.

Elle était belle, debout, nue sur le seuil de sa cella dans sa rue de Suburre, sous la torche de résine qui pétillait dans la nuit, quand elle chantait lentement sa complainte campanienne et qu’on entendait sur le Tibre de longs refrains d’orgie.

Elle était belle aussi dans sa vieille maison de la Cité, derrière son vitrage de plomb, entre les étudiants tapageurs et les moines débauchés, quand, sans peur des sergents, on frappait fort sur les tables de chêne les grands pots d’étain, et que les lits vermoulus se cassaient sous le poids des corps.

Elle était belle, accoudée sur un tapis vert et guignant l’or des provinciaux, avec ses hauts talons, sa taille de guêpe, sa perruque à frimas dont la poudre odorante lui tombait sur les épaules, avec une rose de côté, avec une mouche sur la joue.

Elle était belle encore parmi les peaux de bique des cosaques et les uniformes anglais, se poussant dans la foule des hommes et faisant luire sa poitrine sur la marche des maisons de jeu, sous l’étal des orfèvres, à la lueur des cafés, entre la faim et l’argent.

Que pleurez-vous ? Est-ce la monarchie ? sont-ce les croyances, est-ce la noblesse ou le prêtre ? Moi, je regrette la fille de joie.

… Sur le boulevard, un soir encore, je l’ai vue passer, aux feux du gaz, alerte, muette, lançant ses yeux, et glissant sur le trottoir sa semelle traînante. J’ai vu sa figure pâle aux coins des rues et la pluie tomber sur les fleurs de sa chevelure, quand sa voix douce appelait les hommes et que sa chair grelottait sur le bord du satin noir.

Ce fut son dernier jour ; le lendemain elle ne reparut plus.

Ne craignez point qu’elle revienne, car elle est morte maintenant, bien morte ! Sa robe est haute, elle a des mœurs, elle s’effarouche des mots grossiers et met à la Caisse d’épargne les sous qu’elle gagne.

La rue balayée de sa présence a perdu la seule poésie qui lui restât encore ; on a filtré le ruisseau, tamisé l’ordure.

Voilà ce que je me disais sur le sofa de ces dames tout en mâchant mon cigare éteint. Je n’y fis pas autre chose, et en nous en retournant nous déplorions dans nos âmes le type perdu dont la plate caricature nous avait glacés d’ennui.

Autrefois, lorsqu’on se promenait, on avait chance aussi de rencontrer des ours, des bateleurs, des tambours de basque, des singes habillés de rouge, dansant sur le dos d’un dromadaire, mais tout cela est également parti, est également chassé, proscrit sans retour ; la guillotine est hors barrière et fonctionne en cachette, les forçats vont en voiture fermée et les processions sont défendues !

Dans quelque temps, les saltimbanques aussi auront disparu, pour faire place aux séances magnétiques et aux banquets réformistes, et la danseuse de corde bondissant dans l’air, avec sa robe pailletée et son grand balancier, sera aussi loin de nous que la bayadère du Gange.

De tout ce beau monde coloré, bruissant comme la fantaisie même, si mélancolique et si sonore, si amer et si folâtre, plein de pathétique intime et d’ironies éclatantes, où la misère était chaude, où la grâce était triste, dernier cri d’un âge perdu, race lointaine qu’on disait venue de l’autre bout de la terre, et qui nous apportait dans le bruit de ses grelots comme la vague souvenance et l’écho mourant des joies idolâtrées, quelque fourgon qui s’en va sur la grande route, ayant des toiles roulées sous son toit et des chiens crottés sous sa caisse, un homme en veste jaune escamotant la muscade dans des gobelets de fer-blanc, les pauvres marionnettes des Champs-Élysées et les joueurs de guitare des cabarets hors barrière, voilà tout ce qui en reste.

Il est vrai qu’il nous est survenu en revanche beaucoup de facéties d’un comique plus relevé. Mais le nouveau grotesque vaut-il l’ancien ? Est-ce que vous préférez Tom-Pouce ou le musée de Versailles ?

Sur une estrade de bois qui faisait le balcon d’une tente carrée de toile grise, un homme en blouse jouait du tambour ; derrière lui se dressait une large pancarte peinte représentant un mouton, une vache, des dames, des messieurs et des militaires. C’étaient les deux jeunes phénomènes de Guérande, porteurs d’un bras, quatre épaules. Leur même montreur ou éditeur criait à se lancer les poumons par la bouche et annonçait, outre ces deux belles choses, des combats d’animaux féroces qui allaient commencer à l’heure même. Sous l’estrade on voyait un âne ; trois ours roupillaient à côté, et des aboiements de chiens, partant de l’intérieur de la baraque, se mêlaient au bruit sourd du tambour, aux cris saccadés du propriétaire des jeunes phénomènes et à ceux d’un autre drôle, non pas trapu, carré, jovial et gaillard comme lui, mais grand et maigre, de figure sinistre et vêtu d’une plaude en lambeaux : c’est son associé ; ils se sont rencontrés en route et ont uni leurs commerces. L’un a apporté les ours, l’âne et les chiens ; l’autre les deux phénomènes et un chapeau de feutre gris qui sert dans les représentations.

Le théâtre, à découvert sous le ciel, a pour muraille la toile grise qui frissonne au vent et s’en irait sans les pieux qui la retiennent. Une balustrade contenant les spectateurs règne le long des côtés de l’arène où, dans un coin à part, grignotant une botte de foin déliée, nous reconnaissons en effet les deux jeunes phénomènes recouverts de leur housse magnifique. Au milieu est fiché en terre un long poteau et, de place en place, à d’autres morceaux de bois plus petits, des chiens sont attachés avec des ficelles, s’y démènent et tirent dessus en aboyant. Le tambour bat toujours, on crie sur l’estrade, les ours grognent, la foule arrive.

On commença par amener un pauvre ours aux trois quarts paralytique et qui semblait considérablement ennuyé. Muselé, il avait de plus autour du cou un collier d’où pendait une chaîne de fer, un cordon passé dans les narines pour le faire docilement manœuvrer, et sur la tête une sorte de capuchon de cuir qui lui protégeait les oreilles. On l’attacha au mât du milieu ; alors ce fut un redoublement d’aboiements aigus, enroués, furieux. Les chiens se dressaient, se hérissaient, grattaient la terre, la croupe en haut, la gueule basse, les pattes écartées et, dans un angle, vis-à-vis l’un de l’autre, les deux maîtres hurlaient pour les mieux exciter. On lâcha d’abord trois dogues ; ils se ruèrent sur l’ours qui commença à tourner autour du poteau et les chiens couraient après, se bousculant, gueulant, tantôt renversés, à demi écrasés sous ses pattes, puis se relevant aussitôt et bondissant se suspendre à sa tête qu’il secouait en vain sans pouvoir se débarrasser de cette couronne de corps endiablés qui s’y tordaient et le mordaient. L’œil fixé sur eux, les deux maîtres guettaient le moment précis où l’ours allait être étranglé ; alors ils se précipitaient dessus, les en arrachaient, les tiraient par le cou, et pour leur faire lâcher prise leur mordaient la queue. Ils geignaient de douleur, mais ne cédaient pas. L’ours se débattait sous les chiens, les chiens mordaient l’ours, les hommes mordaient les chiens. Un jeune bouledogue, entre autres, se distinguait par son acharnement ; cramponné par les crocs à l’échine de l’ours, on avait beau lui mâcher la queue, la lui plier en double, lui presser les testicules, lui déchirer les oreilles, il ne lâchait point, et l’on fut obligé d’aller chercher un louchet pour lui desserrer les dents de force. Quand tout était séparé, chacun se reposait, l’ours se couchait, les chiens haletaient, la langue pendante ; les hommes, en sueur, se retiraient d’entre les dents les brins de poil qui y étaient restés, et la poussière soulevée par la mêlée s’éparpillait dans l’air et retombait à l’entour sur les têtes du public.

On amena successivement deux autres ours dont l’un imitait le jardinier, allait à la chasse, valsait, mettait un chapeau, saluait la compagnie et faisait le mort. Après lui vint le tour de l’âne. Il se défendit bien ; ses ruades lançaient au loin les chiens comme des ballons ; serrant la queue, baissant les oreilles, allongeant le museau, il courait vite et tâchait toujours de les ramener sous ses pieds de devant, pendant qu’ils tournaient autour de lui et lui sautaient sous la mâchoire. On le retira néanmoins fort essoufflé, grelottant de peur et couvert de gouttes de sang qui coulaient le long de ses jambes rendues galeuses par les cicatrices de ses blessures, et mouillaient avec la sueur la corne usée de ses sabots.

Mais le plus beau fut le combat général des chiens entre eux ; tous y étaient, grands, petits, chiens-loups, bouledogues, les noirs, les blancs, les tachetés et les roux. Un bon quart d’heure se passa préalablement à les animer l’un contre l’autre. Les maîtres, les tenant dans leurs jambes, leur tournaient la tête vers leurs adversaires et la leur hocquesonnaient avec violence. L’homme maigre surtout travaillait de tout cœur ; il tirait de sa poitrine, par une secousse brutale, un jet de voix rauque, éraillée, féroce, qui inspirait la colère à toute la bande irritée. Aussi sérieux qu’un chef d’orchestre à son pupitre, il absorbait en lui cette harmonie discordante, la dirigeait, la renforçait ; mais quand les dogues étaient déchaînés, et qu’ils s’entredéchiraient tous en hurlant, l’enthousiasme le prenait, il se délectait, ne se reconnaissait plus, il aboyait, applaudissait, se tordait, battait du pied, faisait le geste d’un chien qui attaque, se lançait le corps en avant comme eux, secouait la tête comme eux ; il aurait voulu mordre aussi, qu’on le mordît, être chien, avoir une gueule pour se rouler là dedans, au milieu de la poussière, des cris et du sang ; pour sentir les crocs dans les peaux velues, dans de la chair chaude, pour nager en plein dans ce tourbillon, pour s’y débattre de tout son cœur.

Il y eut un moment critique, quand tous les chiens l’un sur l’autre, tas grouillant de pattes, de reins, de queues et d’oreilles, qui oscillait dans l’arène sans se désunir, allèrent donner contre la balustrade, la cassèrent et menacèrent d’endommager dans leur coin les deux jeunes phénomènes. Leur maître pâlit, fit un bond, et l’associé accourut. C’est là qu’on mordit bien vite les queues, qu’on donna des coups de poing, des coups de pied, qu’on se dépêchait, qu’on allait. Les chiens empoignés n’importe par où, tirés du groupe et jetés par-dessus l’épaule, passaient dans l’air comme des bottes de foin qu’on engrange. Ce fut un éclair ; mais j’ai vu l’instant où les deux jeunes phénomènes allaient être ravalés à l’état de biftecks, et j’ai tremblé pour le bras qu’ils portent sur le dos.

Émus de cette algarade, sans doute, ils firent des façons pour se laisser voir. La vache reculait, le mouton donnait des coups de cornes ; enfin, on releva leurs housses vertes à franges jaunes ; leur appendice fut exhibé, et ainsi se termina la représentation.

22Ce genre de littérature (aussi littéraire que beaucoup d’autres, après tout) est fort goûté à Brest. La seconde fois que nous y retournâmes, un bourgeois de la ville avait amené son chien pour combattre, et un artilleur se disposait à lutter contre les trois ours. Malheureusement il passa par là un sergent qui le fit rentrer à la caserne, le public fut indigné et nous aussi.

22.Inédit, pages 255 à 257.

Que voir ensuite à Brest et qu’y a-t-il ? Des maisons fort bêtes, un théâtre où l’on ne joue pas (et si l’on jouait !), des églises déplorables, une place d’armes carrée, puis une promenade, fort belle il est vrai, ayant vue sur la mer et plantée de grands arbres, où se réunit le soir la bonne société de l’endroit. De l’autre côté du port se trouve l’ancien quartier de Recouvrance. On gravit une grande rue droite dont le milieu est occupé par une file d’échoppes de brocanteurs et de marchands de ferraille et l’on arrive enfin sur l’esplanade des derniers remparts. Ce jour-là le ciel était sans nuages, tout bleu, la mer aussi ; à l’entrée de la rade, la brise du large donnant contre les récifs faisait s’étendre sur tout ce côté de l’horizon une longue ligne blanche ; les bâtiments à l’ancre se tenaient immobiles ; près de nous, appuyé contre une meurtrière, un marin regardait avec une longue-vue, un homme du peuple en chemise traînait un petit enfant dans un chariot, les gamins jouaient dans les fossés, les orties verdoyaient au pied des murs, et le soleil brillait sur les buffleteries de cuivre des sentinelles.

La campagne qui entoure Brest n’a pas la sauvagerie silencieuse des environs de Crozon et de Landévennec, mais les arbres sont plus nombreux, plus verts, presque noirs. Jusqu’au Conquet, la route, comme nageant dans la verdure, monte et descend, tourne au flanc des collines, coupe des prairies ; on file entre de grands genêts.

Ne vous arrêtez pas à Lockrist pour voir le tombeau de Michel Nobletz, car l’église est détestable, le tombeau stupide et Michel Nobletz ressemble à saint Vincent de Paul qui n’était pas un bel homme. Le Conquet lui-même, grand bourg paisible dont les habitants semblent partis, ne vaudrait pas la peine de s’être dérangé pour le voir s’il n’y avait non loin l’abbaye démantelée de Saint-Mathieu. À découvert sous le ciel, la nef déserte reçoit la pluie et à la place des dalles, entre les colonnes où s’enroulent aux chapiteaux des torses historiés, une herbe épaisse a poussé, les murailles nues ont une couleur de suie et de bronze, dont les tons tranchants se fondent l’un dans l’autre et qui capricieusement s’allongent sur la pierre comme les lambeaux inégaux d’une draperie déchirée. À d’autres places, de fines tramées d’herbes descendant de toute la hauteur de l’église semblent couler comme de grandes larmes.

Le vent de la mer, dont les vagues battent la base de l’édifice, entre par l’ogive des fenêtres sans vitrail où les courlis perchent sur le bord.

Elle n’a qu’un bas côté, et de l’autre de ses flancs, deux contre-nefs plus basses ; les piliers carrés et les colonnes rondes s’alternent, la maîtresse voûte s’appuyait sur des faisceaux de colonnettes. Près du phare qu’on a bâti là, dans une cour fermée d’une claire-voie, il y a des choux, du chanvre et des poireaux.

Au phare de Brest. — Ici se termine l’ancien monde ; voilà son point le plus avancé, « sa limite extrême ». Derrière vous est toute l’Europe, toute l’Asie ; devant vous c’est la mer et toute la mer. Si grands qu’à nos yeux soient les espaces, ne sont-ils pas bornés toujours, dès que nous leur savons une limite ? Ne voyez-vous pas de nos plages, par delà la Manche, les trottoirs de Brighton, et, des bastides de Provence, n’embrassez-vous pas la Méditerranée entière, comme un immense bassin d’azur dans une conque de rochers que cisèlent sur ses bords les promontoires couverts de marbres qui s’éboulent, les sables jaunes, les palmiers qui pendent, les sables, les golfes qui s’évasent ? Mais ici plus rien n’arrête. Rapide comme le vent, la pensée peut courir, et s’étalant, divaguant, se perdant, elle ne rencontre comme eux que des flots ; puis, au fond, il est vrai, tout au fond, là-bas, dans l’horizon des rêves, la vague Amérique, peut-être des îles sans nom, quelque pays à fruits rouges, à colibris et à sauvages, ou le crépuscule muet des pôles, avec le jet d’eau des baleines qui soufflent, ou les grandes villes éclairées en verres de couleur, le Japon aux toits de porcelaine, la Chine avec les escaliers à jour, dans des pagodes à clochettes d’or.

C’est ainsi que l’esprit, pour rétrécir cet infini dont il se lasse sans cesse, le peuple et l’anime. On ne songe pas au désert sans les caravanes, à l’Océan sans les vaisseaux, au sein de la terre sans les trésors qu’on lui suppose.

Nous nous en revînmes au Conquet par la falaise. Les vagues bondissaient à sa base, accourant du large ; elles se heurtaient contre, et couvraient ensuite de leurs nappes oscillantes les grands blocs immobiles. Une demi-heure après, emportés dans notre char à bancs par deux petits chevaux presque sauvages, nous regagnions Brest, d’où le surlendemain nous partîmes avec beaucoup de plaisir.

En s’écartant du littoral et en remontant vers la Manche, la contrée change d’aspect, elle devient moins rude, moins celtique, les dolmens se font plus rares, la lande diminue à mesure que les blés s’étendent, et peu à peu l’on entre ainsi dans ce fertile et plat pays de Léon, qui est, comme l’a si aimablement dit M. Pitre-Chevalier, « l’Attique de la Bretagne ».

Landerneau est un pays où il y a une promenade d’ormeaux au bord de la rivière et où nous vîmes courir dans les rues un chien effrayé qui tramait à sa queue une casserole attachée.

Pour aller au château de la Joyeuse-Garde, il faut d’abord suivre la rive de l’Elorn, et ensuite marcher longtemps dans un bois par un chemin creux où personne ne passe. Quelquefois le taillis s’éclaircit, alors à travers les branches, la prairie paraît ou bien la voile de quelque navire qui remonte la rivière. Notre guide marchait devant nous, loin, écarté. Seuls ensemble, nous foulions ce bon sol des bois où les bouquets violets des bruyères poussent dans le gazon tendre, parmi les feuilles tombées. On sentait les fraises, la framboise et la violette ; sur le tronc des arbres, les longues fougères étendaient leurs palmes grêles. Il faisait lourd ; la mousse était tiède. Caché sous la feuillée, le coucou poussait son cri prolongé ; dans les clairières, des moucherons bourdonnaient en tournoyant leurs ailes.

Tranquilles d’âme et balancés par la marche, épanchant à l’aise nos fantaisies causeuses qui s’en allaient comme des fleuves par de larges embouchures, nous devisions des sons, des mots, des couleurs ; nous parlions des martres, de leurs œuvres, des joies de l’idée ; nous songions à des tournures de style, à des coins de tableau, à des airs de tête, à des façons de draperie ; nous nous redisions quelques grands vers énormes, beauté inconnue pour les autres qui nous délectait sans fin, et nous en répétions le rythme, nous en creusions les mots, le cadençant si fort qu’il en était chanté. Puis, c’étaient les lointains paysages qui se déroulaient, quelque splendide figure qui venait, des saisissements d’amour pour un clair de lune d’Asie se mirant sur des coupoles, des attendrissements d’admiration à propos d’un mot, ou la dégustation naïve de quelque phrase en relief trouvée dans un vieux livre.

Et couchés dans la cour de Joyeuse-Garde, près du souterrain comblé, sous le plein cintre de son arcade unique que revêtent les lierres, nous causions de Shakespeare et nous nous demandions s’il y avait des habitants dans les étoiles.

Puis nous partîmes, n’ayant guère donné qu’un coup d’œil à la demeure ruinée du bon Lancelot, celui qu’une fée enleva à sa mère et qu’elle nourrit au fond d’un lac dans un palais de pierreries. Les nains enchanteurs ont disparu, le pont-levis s’est envolé et le lézard se traîne où se promenait jadis la belle Geneviève songeant à son amant parti en Trébizonde combattre les géants.

Nous revînmes dans la forêt par les mêmes sentiers ; les ombres s’allongeaient, les broussailles et les fleurs ne se distinguaient plus, et les montagnes basses d’en face grandissaient leurs sommets bleuâtres dans le ciel qui blanchissait. La rivière, contenue jusqu’à une demi-lieue en deçà de la ville dans des rives factices, s’en va ensuite comme elle veut et déborde librement dans la prairie qu’elle traverse ; sa longue courbure s’étalait au loin, et les flaques d’eau que colorait le soleil couchant avaient l’air de grands plats d’or oubliés sur l’herbe.

Jusqu’à la Roche-Maurice, l’Elorn serpente à côté de la route qui contourne la base des collines rocheuses dont les mamelons inégaux s’avancent dans la vallée. Nous la parcourions au petit trot dans un cabriolet paisible qu’un enfant conduisait, assis dans le brancard. Son chapeau, sans cordons, s’envolait au vent, et dans les stations qu’il fallait faire pour descendre le ramasser, nous avions tout le loisir d’admirer le paysage.

Le château de la Roche-Maurice était un vrai château de burgrave, un nid de vautour au sommet d’un mont. On y monte par une pente presque à pic, le long de laquelle, de place en place, des blocs de maçonnerie éboulés servent de marches. Tout en haut, par un pan de mur fait de quartiers plats posés l’un sur l’autre et où tiennent encore de larges arcs de fenêtres, on voit la campagne : des bois, des champs, la rivière qui coule vers la mer, le ruban blanc de la route qui s’allonge, les montagnes dentelant leurs crêtes inégales, et la grande prairie qui les sépare en se répandant au milieu.

Un fragment d’escalier mène encore à une tour démantelée. Çà et là les pierres sortent d’entre les herbes, et la roche se montre entre les pierres. Il semble, parfois, qu’elle a d’elle-même des formes artificielles, et que la ruine, au contraire, plus elle s’éboule, revêt des apparences naturelles et rentre dans la nature.

D’en bas, sur un grand morceau de muraille, monte un lierre ; mince à sa racine, il va s’élargissant en pyramide renversée et, à mesure qu’il s’élève, assombrit sa couleur verte qui est claire à la base et noire au sommet. À travers une ouverture dont les bords se cachaient sous le feuillage, le bleu du ciel passait.

C’était dans ces parages que vivait le fameux dragon tué jadis par le chevalier Derrien qui s’en revenait de la Terre Sainte. Il se mit à l’attaquer dès qu’il eut, il est vrai, retiré de l’eau l’infortuné Elorn qui, après avoir livré successivement ses esclaves, ses vassaux, ses serviteurs (il ne lui restait plus que sa femme et son fils), venait de se jeter lui-même du haut de sa tour, la tête en bas, dans la rivière ; mais le monstre, mortellement blessé et lié par l’écharpe de son vainqueur, alla bientôt, sur son ordre, se noyer dans la mer, à Poulbeunzual23, ainsi que l’avait été, sur le commandement de saint Pol de Léon, le crocodile de l’île de Batz, lié par l’étole du saint breton, comme le fut plus tard la gargouille de Rouen par celle de saint Romain.

23.Par contraction de Poulbeuzanneval : marais où fut noyée la bête. (Note du manuscrit de Gustave Flaubert.)

Qu’ils étaient beaux vraiment ces vieux dragons horrifiques, endentés jusqu’au fond de la gueule, vomissant des flammes, couverts d’écaillés, avec une queue de serpent, des ailes de chauve-souris, des griffes de lion, un corps de cheval, une tête de coq, et retirant au basilic ! Et le chevalier aussi qui les combattait était un rude sire ! Son cheval, d’abord, se cabrait et avait peur, sa lance se brisait en morceaux contre les écailles de la bête, et la fumée de ses naseaux l’aveuglait. Il mettait enfin pied à terre, et après tout un grand jour, l’atteignait sous le ventre d’un coup d’épée, laquelle restait enfoncée jusqu’à la garde. Un sang noir sortait à gros bouillons, puis le peuple reconduisait triomphalement le chevalier qui devenait ensuite roi du pays, et épousait une belle dame.

Mais eux, d’où venaient-ils ? Qui les a faits ? Était-ce le confus souvenir des monstres d’avant le déluge ? Est-ce sur la carcasse des ichtyosaures et des ptéropodes qu’ils furent rêvés jadis, et que l’épouvante des hommes a entendu dans les grands roseaux marcher le bruit de leurs pieds, et leur voix mugir quand le vent s’engouffrait dans les cavernes ? Ne sommes-nous pas d’ailleurs dans le pays des chevaliers de la Table ronde, la contrée des fées, la patrie de Merlin, le berceau mythologique des épopées disparues. Sans doute qu’elles révélaient ces vieux mondes devenus fantastiques, qu’elles nous disaient quelque chose des villes englouties, Ys, Herbadilla, lieux splendides et féroces, pleins des amours des reines enchanteresses, et qu’ont doublement effacés à tout jamais la mer qui a passé dessus avec la religion qui en a maudit la mémoire.

Il y aurait là beaucoup à dire. Sur quoi, en effet, n’y-a-t-il pas à dire ? Si ce n’est sur Landivisiau toutefois, l’homme le plus prolixe étant forcé d’être concis quand la matière lui manque.

Je remarque que les bons pays sont généralement les plus laids, ils ressemblent aux femmes vertueuses ; on les estime, mais on passe outre pour en trouver d’autres. Voici, certes, le coin le plus fertile de la Bretagne ; les paysans semblent moins pauvres, les champs mieux cultivés, les colzas magnifiques, les routes bien entretenues, et c’est ennuyeux à périr.

Des choux, des navets, beaucoup de betteraves et démesurément de pommes de terre, tous, régulièrement enclos dans des fossés, couvrent la campagne, depuis Saint-Pol-de-Léon jusqu’à Roscoff. On en expédie à Brest, à Rennes, jusqu’au Havre ; c’est l’industrie du pays ; il s’en fait un commerce considérable. Mais qu’est-ce que cela me fait à moi ? croyez-vous que ça m’amuse ?

À Roscoff on voit la mer, elle découvre devant les maisons sa grève vaseuse, se courbe ensuite dans un golfe étroit, et au large est toute tachetée d’îlots noirs, bombés comme des dos de tortue.

La campagne des environs de Saint-Pol est d’une tristesse froide. La teinte morne des terres lentement onduleuses se fond sans transition dans la pâleur du ciel, et la courte perspective n’a pas de grandes lignes dans ses proportions ni de changement de couleur sur ses bords. Çà et là, en allant dans les champs, vous rencontrez, derrière un mur de pierres grises, quelque ferme silencieuse, manoir abandonné, où les martres ne viennent pas. Dans la cour, sur le fumier, les pourceaux dorment, les poules grignotent l’avoine, entre les dalles disjointes, sous le plein cintre de l’entrée dont l’écusson ciselé est rongé par le grand air. Dans les pièces vides qui servent de grenier, le plâtre des plafonds s’en va avec des restes de peintures ternies par la toile des araignées, que l’on voit courir sur les lambourdes. Le réséda sauvage a poussé sur la porte de Kersalion où se dresse encore, près de la tourelle, une fenêtre à pinacle flanquée d’un lion et d’un hercule sortant d’un mur comme des gargouilles. À Kerjean, dans le grand escalier tournant, j’ai heurté un piège à loup. Des socs de charrue, des fers de bêche rouillés, et des graines sèches dans des calebasses, gisent au hasard sur le parquet des chambres, ou encombrent les grands sièges de pierre dans l’embrasure des fenêtres.

Kerouséré a conservé ses trois tourelles à mâchicoulis, et l’on reconnaît encore dans la cour le large sillon des douves qui, montant petit à petit, en gagne le niveau, ainsi que sur l’onde, le sillage d’une barque qui s’efface en s’étalant. De la plate-forme de l’une des tours (les autres ont des toits pointus) on découvre la mer au bout d’un champ, entre deux collines basses couvertes par des bois. Les fenêtres du premier étage, à moitié bouchées pour que la pluie n’entre pas, plongent sur un jardin clos de grands murs. Le chardon couvre le gazon, et dans les plates-bandes on a semé du blé qu’entourent des bordures de rosiers.

Entre un champ, où les têtes mûres des épis se courbaient ensemble, et un rideau d’ormeaux plantés sur le haut bord d’un fossé, un sentier mince s’allongeait parmi les broussailles. Les coquelicots éclataient dans les blés ; de la berge du haut bord, des fleurs et des ronces s’échappaient ; des orties, des églantiers, des tiges garnies de dards, des grosses feuilles à peau luisante, des mûres noires, des digitales pourprées, unissant leurs couleurs, enchevêtrant leurs branches, montraient leurs feuillages divers, lançaient leurs rameaux inégaux, et sur la poudre grise croisaient comme un filet toutes leurs ombres.

Quand on a traversé une prairie, où tourne, embarrassée dans les joncs, la roue d’un vieux moulin dont il faut longer la muraille en marchant sur de grosses pierres mises dans l’eau, pour servir de pont, on se retrouve bientôt sur la grande route de Saint-Pol, au fond de laquelle se dresse, tailladée sur tous ses angles, la flèche du clocher de Kreizker. Fine, élancée et s’appuyant sur une tour surmontée d’une balustrade, de loin elle fait le meilleur effet du monde, mais plus on en approche, plus elle se rapetisse et s’enlaidit, et l’on ne trouve enfin qu’une église comme toutes les églises, ayant même un porche vide d’où les statues sont parties. La cathédrale aussi est d’un gothique lourd, empâté d’ornements, chamarré de broderies ; mais il y a à Saint-Pol quelque chose de pire encore, c’est la table d’hôte de son auberge.

Elle était servie cependant par une avenante donzelle qui, avec ses boucles d’oreille sur un cou blanc, son bonnet à barbes retroussées comme les soubrettes de Molière, et ses vifs yeux bleus surtout, vous aurait bien donné envie de lui demander autre chose que des assiettes. Mais les convives ! Quels convives ! Tous habitués ! Le haut bout était tenu par un être revêtu d’une veste de velours et d’un gilet de cachemire. Il aimait à passer sa serviette dans les bouteilles entamées, pour les reconnaître. C’est lui qui sert la soupe. À sa gauche mangeait, le chapeau sur la tête, une espèce de monsieur en redingote gris clair ornée aux parements et au collet d’une laine noire frisottée en manière de fourrure, et qui est professeur de musique au collège de la ville. Mais la musique le fatigue, il en a assez, il désire trouver une place, n’importe laquelle, de huit cents à douze cents francs, pas davantage. Il tient peu à l’argent, plus à la considération ; c’est une position seulement qu’il désire. Comme il arrivait toujours le repas commencé, il se faisait remonter les plats, les renvoyait, puis éternuait fort, crachait loin, se dandinait sur sa chaise, chantonnait tout bas, se couchait sur la table et faisait claquer son cure-dents.

Toute la société le respecte, la servante l’admire parler et en est, je suis sûr, amoureuse. La bonne opinion qu’il a de lui-même sort de son sourire, de ses paroles, de son silence, de ses gestes, de sa coiffure et ruisselle comme une sueur sur toute sa sale personne.

En face de nous, un petit homme grisonnant, frisé, grassouillet et courtaud, à pattes rouges, à lèvres épaisses et salivantes, et dont la voix glapissait, tout en mâchant sa nourriture nous regardait d’une telle façon, que nous nous retenions beaucoup pour ne pas lui jeter les carafes par la tête. Quant au reste, il faisait galerie et contribuait à l’ensemble.

Un soir, l’entretien roula sur une dame des environs qui, ayant jadis décampé du domicile, s’était enfuie en Amérique avec son amant, et qui, la semaine précédente, traversant Saint-Pol pour entrer dans son pays, s’était arrêtée à l’auberge. On s’étonnait de cette audace et l’on accompagnait son nom de toutes sortes d’épithètes. On repassait sa vie entière, on riait de mépris, on l’injuriait quoique absente, on s’animait tout rouge, on aurait voulu la tenir là « pour lui dire un peu son fait, pour voir ce qu’elle aurait répondu ». Déclamations contre le luxe et scandales vertueux, haine de la toilette et maximes morales, mots à double entente et haussements d’épaules, tout fut employé à l’envi pour accabler cette femme qui, à en juger au contraire par l’acharnement de ces rustres, devait être de manière élégante, de nature relevée, avoir des nerfs délicats et, sans doute, quelque jolie figure. Malgré nous le cœur nous battait de colère, et si nous eussions fait à Saint-Pol un dîner de plus, infailliblement il nous serait arrivé quelque aventure.