1Cette version rassemble des extraits authentiques du texte de Théophile Gautier, cousus par de courtes liaisons, pour parcourir en une vingtaine de minutes l'arc complet du roman : la misère du baron de Sigognac, sa rencontre avec une troupe de comédiens ambulants dont il tombe amoureux, ses aventures à Paris sous le nom de capitaine Fracasse, l'enlèvement d'Isabelle par le duc de Vallombreuse, le duel, et le dénouement où tout s'éclaire et se répare.
2Cette version rassemble des extraits authentiques du texte de Théophile Gautier, cousus par de courtes liaisons.
3Sur le revers d'une de ces collines décharnées qui bossuent les Landes, entre Dax et Mont-de-Marsan, s'élevait, sous le règne de Louis XIII, une de ces gentilhommières si communes en Gascogne, et que les villageois décorent du nom de château.
4Deux tours rondes, coiffées de toits en éteignoir, flanquaient les angles d'un bâtiment, sur la façade duquel deux rainures profondément entaillées trahissaient l'existence primitive d'un pont-levis réduit à l'état de sinécure par le nivelage du fossé, et donnaient au manoir un aspect assez féodal, avec leurs échauguettes en poivrière et leurs girouettes à queue d'aronde. Une nappe de lierre enveloppant à demi l'une des tours tranchait heureusement par son vert sombre sur le ton gris de la pierre déjà vieille à cette époque.
5Ce château en ruine, c'est celui du baron de Sigognac, dernier rejeton d'une famille ruinée, qui y vit seul avec pour toute compagnie un vieux serviteur, un chien et un chat.
6Le baron de Sigognac, car c'était bien le seigneur de ce castel démantelé qui venait d'entrer dans la cuisine, était un jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans, quoique au premier abord on lui en eût attribué peut-être davantage, tant il paraissait grave et sérieux. Le sentiment de l'impuissance, qui suit la pauvreté, avait fait fuir la gaieté de ses traits et tomber cette fleur printanière qui veloute les jeunes visages. Des auréoles de bistre cerclaient déjà ses yeux meurtris, et ses joues creuses accusaient assez fortement la saillie des pommettes ; ses moustaches, au lieu de se retrousser gaillardement en crocs, portaient la pointe basse et semblaient pleurer auprès de sa bouche triste ; ses cheveux, négligemment peignés, pendaient par mèches noires au long de sa face pâle avec une absence de coquetterie rare dans un jeune homme qui eût pu passer pour beau, et montraient une renonciation absolue à toute idée de plaire.
7Une nuit d'orage, un chariot de comédiens ambulants s'embourbe près du château. Sigognac ouvre lui-même la porte à leur porte-parole, un vieux comédien nommé le Pédant.
8« Daignez m'excuser, noble châtelain, si je viens frapper moi-même à la poterne de votre forteresse sans me faire précéder d'un page ou d'un nain sonnant du cor, et cela à une heure avancée. Nécessité n'a pas de loi et force les gens du monde les plus polis à des barbarismes de conduite.
9– Que voulez-vous ? interrompit assez sèchement le baron ennuyé par le verbiage du vieux drôle.
10– L'hospitalité pour moi et mes camarades, des princes et des princesses, des Léandres et des Isabelles, des docteurs et des capitaines qui se promènent de bourgs en villes sur le chariot de Thespis, lequel chariot, traîné par des bœufs à la manière antique, est maintenant embourbé à quelques pas de votre château.
11– Si je comprends bien ce que vous dites, vous êtes des comédiens de province en tournée et vous avez dévié du droit chemin ?
12– On ne saurait mieux élucider mes paroles, répondit l'acteur, et vous parlez de cire. Puis-je espérer que Votre Seigneurie m'accorde ma requête ?
13– Quoique ma demeure soit assez délabrée et que je n'aie pas grand-chose à vous offrir, vous y serez toujours un peu moins mal qu'en plein air par une pluie battante. »
14Parmi les comédiennes se trouve la jeune Isabelle, l'ingénue de la troupe. Le lendemain matin, dans le jardin en friche du château, elle décide le baron à tout quitter pour les suivre.
15« Savez-vous que vous êtes lugubre de bon matin ! répondit Isabelle, touchée par cette réflexion qu'elle avait faite elle-même, et prenant un air enjoué pour dissiper le nuage de tristesse étendu sur le front de Sigognac ; la Fortune est femme, et, quoiqu'on la dise aveugle, du haut de sa roue, elle distingue parfois dans la foule un cavalier de naissance et de mérite ; il ne s'agit que de se trouver sur son passage. Allons, décidez-vous, venez avec nous, et peut-être, dans quelques années, les tours de Sigognac, coiffée d'ardoises neuves, restaurées et blanchies, feront une aussi fière figure qu'elles en font une piteuse ; et puis, vraiment, cela me chagrinerait de vous laisser dans ce manoir à hiboux », ajouta-t-elle à mi-voix, assez bas pour que Sérafine ne pût l'entendre.
16Sigognac part avec la troupe, laissant son vieux serviteur Pierre garder le château. Sur la route, le chariot est attaqué par un faux bandit de grand chemin nommé Agostin, épaulé de mannequins de paille dressés en embuscade, et de sa complice, une petite fille sauvage nommée Chiquita, qui a repéré les bijoux des comédiennes à l'auberge.
17« Eh bien ! Chiquita, dit Agostin en passant avec un geste amical sa rude main sur la tête de l'enfant, qu'as-tu remarqué à l'auberge de maître Chirriguirri ?
18– Il est venu, répondit la petite, un chariot plein de voyageurs ; on a porté cinq grands coffres sous le hangar, qui semblaient assez lourds, car il fallait deux hommes pour chacun.
19– Hum ! fit Agostin, quelquefois les voyageurs mettent des cailloux dans leurs bagages pour se créer de la considération auprès des hôteliers ; cela s'est vu.
20– Mais, répondit Chiquita, les trois jeunes dames qui sont avec eux ont des galons en passementeries d'or sur leurs habits. L'une d'elles, la plus jolie, a autour du cou un rang de gros grains blancs d'une couleur argentée, et qui brillent à la lumière ; oh ! c'est bien beau ! bien magnifique !
21– Des perles ! bon cela, dit entre ses dents le bandit, pourvu qu'elles ne soient pas fausses ! On travaille d'un si merveilleux goût à Murano, et les galants du jour ont des morales si relâchées !
22– Mon bon Agostin, poursuivit Chiquita d'un ton de voix câlin, si tu coupes le cou à la belle dame, tu me donneras le collier. »
23L'embuscade échoue : Sigognac dégaine, le tyran de la troupe désarme Agostin, et l'on découvre la supercherie des mannequins de paille. Loin de le livrer à la justice, les comédiens pardonnent au brigand famélique — et Isabelle offre elle-même son collier à Chiquita.
24Isabelle prit dans le chariot un grand morceau d'étoffe dont elle fit présent à Chiquita. « Oh ! c'est le collier de grains blancs que je voudrais », dit l'enfant avec un regard d'ardente convoitise. La comédienne le défit et le passa au cou de la petite voleuse éperdue et ravie. Chiquita roulait en silence les grains blancs sous ses doigts brunis, penchant la tête et tâchant d'apercevoir le collier sur sa petite poitrine maigre, puis elle releva brusquement sa tête, secoua ses cheveux en arrière, fixa ses yeux étincelants sur Isabelle, et dit avec un accent profond et singulier :
25« Vous êtes bonne ; je ne vous tuerai jamais ! »
26La troupe traverse ensuite un hiver rude. Un soir de neige, le vieux comédien Matamore, épuisé par le froid et la faim, meurt sur la route.
27Le masque ainsi éclairé n'offrait plus les couleurs de la vie. Il était d'un blanc de cire. Le nez pincé aux ailes par les doigts noueux de la mort luisait comme un os de seiche ; la peau se tendait sur les tempes. Des flocons de neige s'étaient arrêtés aux sourcils et aux cils, et les yeux dilatés regardaient comme deux yeux de verre. À chaque bout des moustaches scintillait un glaçon dont le poids les faisait courber. Le cachet de l'éternel silence scellait ces lèvres d'où s'étaient envolées tant de joyeuses rodomontades, et la tête de mort sculptée par la maigreur apparaissait déjà à travers ce visage pâle, où l'habitude des grimaces avait creusé des plis horriblement comiques, que le cadavre même conservait, car c'est une misère du comédien que chez lui le trépas ne puisse garder sa gravité.
28Pour que la troupe survive, Sigognac accepte de reprendre le rôle du fanfaron défunt, sous un nom de guerre qui masque son identité de gentilhomme.
29« Je plie mon titre de baron et le mets au fond de mon portemanteau, comme un vêtement qui n'est plus de mise. Ne me le donnez plus. Nous verrons si, déguisé de la sorte, je serai reconnu par le malheur. Donc je succède à Matamore et prends pour nom de guerre : le capitaine Fracasse !
30– Vive le capitaine Fracasse ! s'écria toute la troupe en signe d'acceptation, que les applaudissements le suivent partout ! »
31À Poitiers, sur les tréteaux, le capitaine Fracasse défend l'honneur d'Isabelle contre les privautés d'un jeune seigneur arrogant, le duc de Vallombreuse. Un duel s'ensuit : Sigognac blesse le duc. Le soir même, dans sa chambre, Isabelle, terrifiée d'avoir failli le perdre, lui avoue son amour.
32« Jurez de ne plus vous battre pour moi. Jurez-le si vous m'aimez comme vous le dites.
33– C'est un serment que je ne puis faire, dit le baron ; si quelque audacieux ose vous manquer de respect, je le châtierai, certes, comme je le dois, fût-il duc, fût-il prince. »
34Touché par cet aveu, le baron cède à un élan trop vif — et Isabelle, en larmes, l'arrête.
35« Vous serez ma femme, dit Sigognac, enivré au contact de cette bouche fraîche comme une fleur, ardente comme une flamme.
36– Jamais, jamais, répondit Isabelle avec une exaltation extraordinaire ; je me montrerai digne d'un tel honneur en le refusant. Oh ! mon ami, en quel ravissement céleste nage mon âme ! Vous m'estimez donc ? vous oseriez donc me conduire la tête haute dans ces salles où sont les portraits de vos aïeux, dans cette chapelle où est le tombeau de votre mère ? Je supporterais sans crainte le regard des morts qui savent tout, et la couronne virginale ne mentirait pas sur mon front !
37– Vous m'avez offert votre nom, cela me suffit. Je vous le rends, après l'avoir gardé une minute dans mon cœur. Un instant j'ai été votre femme et je ne serai jamais à un autre. Tout le temps que je vous embrassais, j'ai dit oui en moi-même. Je n'avais pas droit à tant de bonheur sur terre. Pour vous, ami cher, ce serait une grande faute d'embarrasser votre fortune d'une pauvre comédienne comme moi, à qui l'on reprocherait toujours sa vie de théâtre, quoique honorable et pure. Les mines froides et compassées dont les grandes dames m'accueilleraient vous feraient souffrir, et vous ne pourriez provoquer ces méchantes en duel. Vous êtes le dernier d'une noble race, et vous avez pour devoir de relever votre maison, abattue par le sort adverse.
38– Non, non, ce sera quelque belle, noble et riche héritière, digne de vous en tous points, que vous pourrez montrer avec orgueil à vos amis, et dont nul ne dira avec un mauvais sourire : « Je l'ai sifflée » ou « applaudie à tel endroit. »
39Furieux de sa défaite, Vallombreuse fait enlever Isabelle et la séquestre dans un château isolé. La nuit venue, elle explore en tremblant les salles désertes à la recherche d'une issue.
40Ce fut pour le courage d'Isabelle une action aussi brave de traverser cette galerie bordée de figures fantastiques que pour un soldat de marcher au pas devant un feu de peloton. Une froide sueur d'angoisse mouillait sa chemisette entre les épaules, et elle s'imaginait que derrière elle ces fantômes à cuirasses et à pourpoints ornés d'ordres de chevalerie, ces douairières à hautes fraises et à vertugadins démesurés descendaient de leurs bordures et se mettaient à la suivre en procession funèbre. Elle croyait même entendre leurs pas d'ombres frôler imperceptiblement le parquet sur ses talons. Enfin elle atteignit l'extrémité de ce large couloir et rencontra une porte vitrée qui donnait sur la cour ; elle l'ouvrit non sans se meurtrir les doigts sur la vieille clef rouillée qui eut peine à tourner dans la serrure, et après avoir eu soin d'abriter sa lampe pour la retrouver en revenant sur ses pas, elle sortit de la galerie, séjour de terreurs et d'illusions nocturnes.
41Le pont-levis est relevé, toute fuite impossible — mais dans sa chambre, Isabelle retrouve Chiquita, qui a suivi les ravisseurs et propose de porter l'alerte.
42« Chiquita se rit des grilles, des serrures, des murailles et des douves ; Chiquita peut sortir à son gré de la prison la mieux close et s'envoler dans la lune aux yeux du geôlier ébahi. Si elle veut, avant que le soleil se lève, le Capitaine saura où est cachée celle qu'il cherche. »
43Chiquita pencha la tête, mit la main sur ses yeux afin de s'isoler, resta quelques minutes dans une immobilité morte, puis elle releva le front, ouvrit la fenêtre, monta sur l'appui et plongea dans l'obscurité un regard d'une intensité profonde. Au bas de la muraille clapotait l'eau sombre du fossé poussée par la bise nocturne.
44Elle rentra dans la chambre, elle tira d'une de ses poches une cordelette de crin, très fine, très serrée, mesurant de sept à huit brasses, la déroula méthodiquement sur le parquet ; tira de son autre poche une sorte d'hameçon de fer qu'elle accrocha à la corde ; puis elle s'approcha de la fenêtre et lança le crochet dans les branches de l'arbre. La première fois l'ongle de fer ne mordit pas et retomba avec la corde en sonnant sur les pierres du mur. À la seconde tentative, la griffe de l'hameçon piqua l'écorce et Chiquita tira la corde à elle, en priant Isabelle de s'y suspendre de tout son poids. La branche accrochée céda autant que la flexibilité du tronc le permettait, et se rapprocha de la croisée de cinq ou six pieds. Alors Chiquita fixa la cordelette après la serrurerie du balcon par un nœud qui ne pouvait glisser et, soulevant son corps frêle avec une agilité singulière, elle se pendit des mains au cordage, et par des déplacements de poignets eut bientôt gagné la branche qu'elle enfourcha dès qu'elle la sentit solide.
45« Défais maintenant le nœud de la corde que je la retire à moi, dit-elle à la prisonnière d'une voix basse mais distincte, à moins que tu n'aies envie de me suivre, mais la peur te serrerait le col, et le vertige te tirerait par les pieds pour te faire tomber dans l'eau. Adieu ! je vais à Paris et je serai bientôt de retour. On marche vite au clair de lune. »
46Alertés, Sigognac et ses compagnons prennent le château d'assaut. Dans le combat, Sigognac blesse gravement Vallombreuse. Survient alors le père du duc, un grand seigneur, qui reconnaît à la main d'Isabelle une bague qu'il avait jadis offerte à une comédienne nommée Cornélia.
47« Où est Vallombreuse, s'écria-t-il enfin d'une voix tonnante, où est ce monstre indigne de ma race ? »
48Il avait reconnu, à n'en pouvoir douter, dans cette bague, l'anneau orné d'un blason de fantaisie avec lequel il scellait jadis les billets qu'il écrivait à Cornélia mère d'Isabelle. Comment cet anneau se trouvait-il au doigt de cette jeune actrice enlevée par Vallombreuse et de qui le tenait-elle ? « Serait-elle la fille de Cornélia, se disait le prince, et la mienne ? Cette profession de comédienne qu'elle exerce, son âge, sa figure où se retrouvent quelques traits adoucis de sa mère, tout concorde à me le faire croire. Alors, c'est sa sœur que poursuivait ce damné libertin ; cet amour est un inceste ; oh ! je suis cruellement puni d'une faute ancienne. »
49Isabelle, révélée fille du prince et sœur de Vallombreuse, est hors d'atteinte : l'amour du duc, s'il avait réussi, eût été un inceste. Le blessé lui-même, avant de perdre connaissance, l'atteste.
50« Puisse-t-elle remplacer le fils que vous allez perdre, répondit Vallombreuse, pris d'une défaillance qui fit apparaître sur son visage livide les sueurs de l'agonie ; mais je ne suis pas coupable comme vous le pensez. Isabelle est pure, je l'atteste sur le Dieu devant qui je vais paraître. La mort n'a pas l'habitude de mentir, et l'on peut croire à la parole d'un gentilhomme expirant. »
51Vallombreuse survit à sa blessure et se réconcilie avec Sigognac, devenu son beau-frère. Isabelle, devenue baronne de Sigognac, fait alors restaurer en secret, avec l'aide de son frère, le vieux château de son mari.
52Au lieu de la triste masure dont on se rappelle la description lamentable, s'élevait, sous un gai rayon de soleil, un château tout neuf, ressemblant à l'ancien comme un fils ressemble à son père. Cependant rien n'avait été changé dans sa forme. Il présentait toujours la même disposition architecturale ; seulement, en quelques mois, il avait rajeuni de plusieurs siècles. Les pierres tombées s'étaient remises en place. Les tourelles sveltes et blanches, coiffées d'un joli toit d'ardoises dessinant des symétries, se tenaient fièrement, comme des gardiennes féodales, aux quatre coins du castel, dressant dans l'azur leurs girouettes dorées.
53Sigognac garda quelques minutes le silence, contemplant ce spectacle merveilleux, puis il se tourna vers Isabelle et lui dit : « C'est à vous, gracieuse fée, que je dois cette transformation de mon manoir. Il vous a suffi de le toucher de votre baguette pour lui rendre la splendeur, la beauté et la jeunesse. Je vous sais un gré infini de cette surprise ; elle est charmante et délicieuse comme tout ce qui vient de vous. Sans que j'ai rien dit, vous avez deviné le vœu secret de mon âme.
54– Remerciez aussi, répondit Isabelle, un certain enchanteur qui m'a beaucoup aidée en tout ceci », et elle montrait Vallombreuse assis dans un coin du carrosse.
55Le vieux chat Béelzébuth, seul compagnon des années de misère, meurt cette nuit-là d'une indigestion de bonheur — révélant, enfoui sous l'églantier du jardin, un trésor oublié depuis des générations.
56« Décidément, dit le baron, Béelzébuth était le bon génie des Sigognac. En mourant, il me fait riche, et s'en va quand arrive l'ange. Il n'avait plus rien à faire puisque vous m'apportez le bonheur. »