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Le Roman de la momie — en 20 minutes

Le Roman de la momie — en 20 minutes
1Ceci est une traversée du Roman de la momie faite d'extraits authentiques de Théophile Gautier, cousus par de brèves liaisons éditoriales — à lire en environ vingt minutes.

2« J’ai un pressentiment que nous trouverons dans la vallée de Biban-el-Molouk une tombe inviolée, disait à un jeune Anglais de haute mine un personnage beaucoup plus humble, en essuyant d’un gros mouchoir à carreaux bleus son front chauve où perlaient des gouttes de sueur, comme s’il eût été modelé en argile poreuse et rempli d’eau ainsi qu’une gargoulette de Thèbes.
3– Qu’Osiris vous entende, répondit au docteur allemand le jeune lord : c’est une invocation qu’on peut se permettre en face de l’ancienne Diospolis magna ; mais bien des fois déjà nous avons été déçus ; les chercheurs de trésors nous ont toujours devancés.
4– Une tombe que n’auront fouillée ni les rois pasteurs, ni les Mèdes de Cambyse, ni les Grecs, ni les Romains, ni les Arabes, et qui nous livre ses richesses intactes et son mystère vierge, continua le savant en sueur avec un enthousiasme qui faisait pétiller ses prunelles derrière les verres de ses lunettes bleues.
5Le Grec Argyropoulos, marchand de fouilles, mène les deux voyageurs à un repli de la vallée où, depuis deux ans, il a repéré l'entrée d'une tombe intacte. Contre mille guinées, les ouvriers dégagent l'accès.
6Enfin la masse s’ébranla, vacilla quelques instants comme un homme ivre, et, poussée par les efforts réunis d’Argyropoulos, de Lord Evandale, de Rumphius et de quelques Arabes qui étaient parvenus à se jucher sur le plateau, roula en rebondissant le long de la pente. Deux autres blocs de moindre dimension furent successivement écartés, et alors on put juger combien les prévisions du Grec étaient justes.
7L’entrée d’un tombeau, qui avait évidemment échappé aux investigations des chercheurs de trésors, apparut dans toute son intégrité.
8Au bout d'un dédale de couloirs, d'escaliers et d'un puits piégé, ils atteignent enfin la salle dorée et le sarcophage de basalte.
9Le sarcophage ouvert laissa voir le premier cercueil hermétiquement fermé. C’était un coffre orné de peintures et de dorures, représentant une espèce de naos, avec des dessins symétriques, des losanges, des quadrilles, des palmettes et des lignes d’hiéroglyphes. On fit sauter le couvercle, et Rumphius, qui se penchait sur le sarcophage, poussa un cri de surprise lorsqu’il découvrit le contenu du cercueil : « Une femme ! une femme ! » s’écria-t-il, ayant reconnu le sexe de la momie à l’absence de barbe osirienne et à la forme du cartonnage.
10« Ceci dérange, dit le docteur à Lord Evandale, toutes mes notions et toutes mes théories, et renverse les systèmes les mieux assis sur les rites funèbres égyptiens, si exactement suivis pourtant pendant des milliers d’années ! Nous touchons sans doute à quelque point obscur, à quelque mystère perdu de l’histoire. Une femme est montée sur le trône des Pharaons et a gouverné l’Égypte. Elle s’appelait Tahoser, s’il faut en croire des cartouches gravés sur des martelages d’inscriptions plus anciennes ; elle a usurpé la tombe comme le trône, ou peut-être quelque ambitieuse, dont l’histoire n’a pas gardé souvenir, a renouvelé sa tentative.
11Le premier cercueil ouvert, ils entreprennent de démailloter la momie.
12Jamais statue grecque ou romaine n’offrit un galbe plus élégant ; les caractères particuliers de l’idéal égyptien donnaient même à ce beau corps si miraculeusement conservé une sveltesse et une légèreté que n’ont pas les marbres antiques.
13La tête semblait endormie plutôt que morte ; les paupières, encore frangées de leurs longs cils, faisaient briller entre leurs lignes d’antimoine des yeux d’émail lustrés des humides lueurs de la vie ; on eût dit qu’elles allaient secouer comme un rêve léger leur sommeil de trente siècles.
14Contre le flanc du corps embaumé, un objet inattendu attire l'œil du savant.
15Quand tout à coup un rouleau de papyrus caché entre le flanc et le bras de la momie frappa les yeux du docteur.
16« Ah ! dit-il, c’est sans doute l’exemplaire du rituel funéraire qu’on plaçait dans le dernier cercueil, écrit avec plus ou moins de soin selon la richesse et l’importance du personnage. »
17« Décidément, milord, nous avons volé le sieur Argyropoulos, dit Rumphius à Evandale, en lui faisant remarquer toutes les différences du papyrus et des rituels ordinaires.
18C’est la première fois que l’on trouve un manuscrit égyptien contenant autre chose que des formules hiératiques ! Oh ! je le déchiffrerai, dussé-je y perdre les yeux ! dût ma barbe non coupée faire trois fois le tour de mon bureau ! Oui, je t’arracherai ton secret, mystérieuse Égypte ; oui, je saurai ton histoire, belle morte, car ce papyrus serré sur ton cœur par ton bras charmant doit la contenir ! et je me couvrirai de gloire, et j’égalerai Champollion, et je ferai mourir Lepsius de jalousie ! »
19Le docteur et le lord retournèrent en Europe ; la momie, recouverte de toutes ses bandelettes et replacée dans ses trois cercueils, habite, dans le parc de Lord Evandale, au Lincolnshire, le sarcophage de basalte qu’il a fait venir à grands frais de Biban-el-Molouk et n’a pas donné au British Muséum. Quelquefois le lord s’accoude sur le sarcophage, paraît rêver profondément et soupire...
20Après trois ans d’études acharnées, Rumphius est parvenu à déchiffrer le papyrus mystérieux, sauf quelques endroits altérés ou présentant des signes inconnus, et c’est sa traduction latine, tournée par nous en français, que vous allez lire sous ce nom : Le Roman de la momie.
21FIN DU PROLOGUE
22Voici donc le récit que Rumphius a fini par déchiffrer — l'histoire de Tahoser, fille du grand prêtre Pétamounoph, sous le règne d'un Pharaon sans nom.
23Oph (c’est le nom égyptien de la ville que l’antiquité appelait Thèbes aux cent portes ou Diospolis Magna) semblait endormie sous l’action dévorante d’un soleil de plomb.
24Il était midi ; une lumière blanche tombait du ciel pâle sur la terre pâmée de chaleur ; le sol brillanté de réverbérations luisait comme du métal fourbi, et l’ombre ne traçait plus au pied des édifices qu’un mince filet bleuâtre, pareil à la ligne d’encre dont un architecte dessine son plan sur le papyrus ; les maisons, aux murs légèrement inclinés en talus, flamboyaient comme des briques au four ; les portes étaient closes, et aux fenêtres, fermées de stores en roseaux clissés, nulle tête n’apparaissait.
25Dans un palais voisin du Nil vit Tahoser, jeune et mélancolique, qu'une musicienne tente en vain de distraire.
26Près de la table, sur un fauteuil en bois doré réchampi de rouge, aux pieds bleus, aux bras figurés par des lions, recouvert d’un épais coussin à fond pourpre étoilé d’or et quadrillé de noir, dont le bout débordait en volute par-dessus le dossier, était assise une jeune femme ou plutôt une jeune fille d’une merveilleuse beauté, dans une gracieuse attitude de nonchalance et de mélancolie.
27« Satou, fit-elle en frappant l’une contre l’autre ses mains délicates pour imposer silence à la musicienne, qui étouffa aussitôt avec sa paume les vibrations de la harpe, ton chant m’énerve, m’alanguit, et me ferait tourner la tête comme un parfum trop fort. Les cordes de ta harpe semblent tordues avec les fibres de mon cœur et me résonnent douloureusement dans la poitrine ; tu me rends presque honteuse, car c’est mon âme qui pleure à travers la musique ; et qui peut t’en avoir dit les secrets ?
28« Oh ! ma pauvre Nofré, je suis bien triste et bien malheureuse ! »
29Sa suivante Nofré croit deviner la cause de ce chagrin : l'absence d'Ahmosis, bel officier parti en campagne avec le Pharaon. Elle se trompe.
30« Ahmosis m’aime, répondit Tahoser, mais je ne l’aime pas.
31– Propos de jeune vierge », répliqua Nofré, à qui le beau chef militaire plaisait fort et qui croyait jouée la nonchalance dédaigneuse de Tahoser.
32Ce jour-là, Thèbes entière se presse pour voir rentrer le Pharaon victorieux. Tahoser s'y rend aussi — et son char passe sous le balcon d'un inconnu.
33Tahoser regardait vaguement cette perspective familière pour elle, et ses yeux distraits n’exprimaient aucune admiration ; mais, en passant devant une maison presque enfouie dans une touffe de luxuriante végétation, elle sortit de son apathie, sembla chercher du regard sur la terrasse et à la galerie extérieure une figure connue.
34Un beau jeune homme, nonchalamment appuyé à une des colonnettes du pavillon, paraissait regarder la foule ; mais ses prunelles sombres, devant lesquelles semblait danser un rêve, ne s’arrêtèrent pas sur le char qui portait Tahoser et Nofré.
35Cependant la petite main de la fille de Pétamounoph s’accrochait nerveusement au rebord du char.
36Le cortège triomphal se déploie, interminable, jusqu'au palanquin du Pharaon lui-même.
37Enfin le Pharaon parut !
38Des prêtres, se retournant à intervalles égaux, allongeaient vers lui leurs amschirs après avoir jeté de l’encens sur les charbons allumés dans la petite coupe de bronze, soutenue par une main emmanchée d’une espèce de sceptre terminé à l’autre bout par une tête d’animal sacré, et marchaient respectueusement à reculons pendant que la fumée odorante et bleue montait aux narines du triomphateur, en apparence indifférent à ces honneurs comme une divinité de bronze ou de basalte.
39En passant devant le talus où se tenaient Tahoser et Nofré, le Pharaon, que sa litière posée sur les épaules des oëris mettait par-dessus la foule au niveau de la jeune fille, avait lentement fixé sur elle son regard noir ; il n’avait pas tourné la tête, pas un muscle de sa face n’avait bougé, et son masque était resté immobile comme le masque d’or d’une momie ; pourtant ses prunelles avaient glissé entre ses paupières peintes du côté de Tahoser, et une étincelle de désir avait animé leurs disques sombres : effet aussi effrayant que si les yeux de granit d’un simulacre divin, s’illuminant tout à coup, exprimaient une idée humaine.
40Un serviteur, ayant remarqué le regard du roi, retrouve la trace de la jeune fille et rapporte son nom.
41Il dit : « O roi aimé des dieux, je me suis détaché du cortège, j’ai traversé le Nil sur une frêle barque de papyrus, et j’ai suivi la cange de la femme sur laquelle ton regard d’épervier a daigné s’abattre : c’est Tahoser, la fille du prêtre Pétamounoph ! » Le Pharaon sourit et dit :
42« Bien ! je te donne un char et ses chevaux, un pectoral en grains de lapis-lazuli et de cornaline, avec un cercle d’or pesant autant que le poids de basalte vert. »
43Sur l'autre rive du Nil, dans une ferme entourée de vignes et de jardins, vit celui que Tahoser n'a pu oublier : Poëri, intendant du domaine royal.
44La porte du pavillon s’ouvrit, et Poëri parut sur le seuil.
45Quoiqu’il fût vêtu à la mode égyptienne, ses traits ne se rapportaient pas cependant au type national, et il n’eût pas fallu l’observer longtemps pour voir qu’il n’appartenait point à la race autochtone de la vallée du Nil.
46Depuis le jour où, par hasard, Poëri lui était apparu, accoudé à la galerie du pavillon, sa place favorite, lorsque les travaux de la ferme ne l’occupaient plus, bien des fois elle était revenue, sous prétexte de promenade, et avait fait passer son char sous le balcon de la villa.
47N'y tenant plus, Tahoser se déguise en pauvresse et se présente, seule, à la porte de Poëri.
48La nuit qui suivit la rentrée triomphale du Pharaon, Tahoser se sentit si malheureuse, si incapable de vivre qu’elle ne voulut pas du moins mourir sans avoir tenté un suprême effort.
49Elle s’enveloppa d’une draperie d’étoffe commune, ne garda qu’un bracelet de bois odorant, tourna une gaze rayée autour de sa tête et, à la première lueur du jour, sans que Nofré, qui rêvait du bel Ahmosis, l’entendît, elle sortit de sa chambre, traversa le jardin, tira les verrous de la porte d’eau, s’avança vers le quai, éveilla un rameur qui dormait au fond de sa nacelle de papyrus, et se fit passer à l’autre rive du fleuve.
50Tahoser s’agenouilla sur le seuil, porta sa main au-dessus de sa tête avec un geste suppliant ; elle était peut-être encore plus belle dans cette humble attitude, sous ce pauvre accoutrement. Sa poitrine palpitait, des larmes coulaient sur ses joues pâles.
51Poëri l’aperçut et la prit pour ce qu’elle était en effet, pour une femme bien malheureuse.
52« Entre, dit-il, entre sans crainte, la demeure est hospitalière. »
53Poëri l'accueille sous le nom qu'elle s'invente, Hora, servante sans famille ni fortune.
54« Je me nomme Hora, répondit Tahoser, qui d’avance avait arrangé sa petite fable ; mes parents sont morts, et leurs biens vendus par les créanciers n’ont laissé que juste de quoi subvenir à leurs funérailles. Je suis donc restée seule et sans ressource ; mais, puisque tu veux bien m’accueillir, je saurai reconnaître ton hospitalité : j’ai été instruite aux ouvrages de femmes, quoique ma condition ne m’obligeât pas à les exercer.
55Mais chaque soir, Poëri s'absente en secret. Une nuit, dévorée de jalousie, Tahoser le suit jusqu'au fleuve, où il détache une barque et s'éloigne. N'ayant pas d'autre embarcation, elle se jette à l'eau.
56Elle nageait admirablement : car, chaque jour, elle s’exerçait avec ses femmes dans la vaste piscine de son palais, et nulle n’était plus habile à couper l’onde que Tahoser.
57Le courant, endormi en cet endroit, ne lui opposait pas beaucoup de résistance ; mais au milieu du fleuve, pour ne pas être emportée à la dérive, il lui fallut donner de vigoureux coups de pied à l’eau bouillonnante et multiplier ses brassées.
58« Qu’importe que les crocodiles me mangent, si Poëri ne m’aime pas ? »
59Elle le suit ainsi jusqu'à une cabane du quartier hébreu, où elle découvre, par une fente du mur, la femme que Poëri aime en secret.
60Sur une estrade tapissée de nattes se tenait une femme de race inconnue et merveilleusement belle. Elle était blanche plus qu’aucune des filles d’Égypte, blanche comme le lait, comme le lis, blanche comme les brebis qui montent du lavoir ; ses sourcils s’étendaient comme des arcs d’ébène, et leurs pointes se rencontraient à la racine d’un nez mince, aquilin, aux narines colorées de tons roses comme le dedans des coquillages.
61« O Ra’hel ! ma bien-aimée Ra’hel », disait souvent Poëri.
62Tahoser se souvint de lui avoir entendu murmurer ce mot pendant qu’elle éventait et berçait son sommeil.
63« Il y pensait même en rêve : Ra’hel, c’est son nom sans doute. » Et la pauvre enfant sentit à la poitrine une souffrance aiguë, comme si tous les uraeus des entablements, toutes les vipères royales des couronnes pharaoniques lui eussent planté leurs crochets venimeux au cœur.
64Deux fois elle essaya de se relever, mais elle retomba à genoux ; un nuage couvrit ses yeux ; ses membres fléchirent ; elle roula évanouie.
65Ra'hel recueille sa rivale évanouie, la soigne et lui pardonne. Poëri, touché, consent à faire de Tahoser sa seconde épouse — à une condition.
66« Ce n’est pas assez, continua Poëri : tes dieux ne sont pas les miens, tes dieux d’airain, de basalte et de granit que façonna la main de l’homme, monstrueuses idoles à tête d’épervier, de singe, d’ibis, de vache, de chacal, de lion, qui prennent des masques de bête comme s’ils étaient gênés par la face humaine où brille le reflet de Jéhovah. Il est dit :
67« Tu n’adoreras ni la pierre, ni le bois, ni le métal. » Au fond de ces temples énormes cimentés avec le sang des races opprimées, ricanent hideusement accroupis d’impurs démons qui usurpent les libations, les offrandes et les sacrifices : un seul Dieu, infini, éternel, sans forme, sans couleur, suffit à remplir l’immensité des cieux que vous peuplez d’une multitude de fantômes. Notre Dieu nous a créés, et c’est vous qui créez vos dieux. »
68Elle se tut quelques minutes, hésitant entre la religion et l’amour ; l’amour l’emporta, et elle dit :
69« Tu m’expliqueras ton Dieu, et je tâcherai de le comprendre.
70Pendant ce temps, au palais, le Pharaon ne trouve nulle part la trace de Tahoser — et sa colère grandit à chaque messager revenu bredouille.
71Planant par l’œil et la pensée sur cette ville démesurée dont il était le maître absolu, Pharaon réfléchissait tristement aux bornes du pouvoir humain, et son désir, comme un vautour affamé, lui rongeait le cœur ; il se disait :
72« Toutes ces maisons renferment des êtres dont mon aspect fait courber le front dans la poussière, et pour qui ma volonté est un ordre des dieux. Lorsque je passe sur mon char d’or ou dans ma litière portée par des oëris, les vierges sentent leur sein palpiter en me suivant d’un long regard timide ; les prêtres m’encensent avec la fumée des amschirs ; le peuple balance des palmes ou répand des fleurs ; le sifflement d’une de mes flèches fait trembler les nations, et les murs des pylônes, immenses comme des montagnes taillées à pic, suffisent à peine pour inscrire mes victoires ; les carrières s’épuisent à fournir du granit pour mes images colossales ; une fois, dans ma satiété superbe, je forme un souhait, et ce souhait je ne peux l’accomplir !
73Un premier messager parut sur la terrasse, annonçant au Pharaon que Tahoser ne se retrouvait pas.
74Le Pharaon étendit son sceptre ; le messager tomba mort, malgré la dureté proverbiale du crâne des Égyptiens.
75Une vieille servante hébraïque, Thamar, jalouse pour d'autres raisons, finit par vendre à Pharaon la cachette de Tahoser.
76« C’est là, dit Thamar, j’ai laissé la porte ouverte ; entre, et je garderai les chevaux. » Le roi descendit du char, et, baissant la tête, pénétra dans la cabane.
77La lampe brûlait encore et versait sa clarté mourante sur le groupe des deux jeunes filles endormies.
78Pharaon prit Tahoser dans ses bras robustes et se dirigea vers la porte de la hutte.
79D’un bond, le roi sauta sur son char, passa les rênes autour de ses reins et, serrant sur son cœur Tahoser demi-morte, il lança ses coursiers au galop vers le palais du Nord.
80Arrivée au palais du Nord, Tahoser découvre qu'elle est désormais captive d'un amour royal.
81« Rassure-toi ; tu règnes sur Pharaon, et Pharaon règne sur le monde. » C’était la première parole qu’il lui adressait.
82« O Tahoser, dit-il en la baisant sur les cheveux, je t’aime.
83Quand je t’ai vue du haut de mon palanquin de triomphe porté au-dessus du front des hommes par les oëris, un sentiment inconnu est entré dans mon âme. Moi, que les désirs préviennent, j’ai désiré quelque chose ; j’ai compris que je n’étais pas tout.
84Tahoser était en proie à un trouble singulier. Quoiqu’elle fût sensible à l’honneur d’avoir inspiré de l’amour au préféré de Phré, au favori d’Ammon-Ra, au conculcateur des peuples, à l’être effrayant, solennel et superbe, vers qui elle osait à peine lever les yeux, elle n’éprouvait pour lui aucune sympathie, et l’idée de lui appartenir lui inspirait une épouvante répulsive.
85Or un autre conflit couve : Mosché (Moïse) et son frère Aharon exigent du Pharaon qu'il laisse partir le peuple hébreu.
86« Ainsi a parlé l’éternel, le Dieu d’Israël : « Laisse aller mon peuple, pour qu’il me célèbre une solennité au désert. » Pharaon répondit : « Qui est l’éternel dont je dois écouter la voix pour laisser partir Israël ? Je ne connais pas l’éternel, et je ne laisserai pas partir Israël. »
87Le bâton s’était changé en serpent. Il faisait bruire ses anneaux sur les dalles, gonflait sa gorge, dardait sa langue fourchue, et, roulant ses yeux rouges, semblait choisir la victime qu’il devait piquer.
88Le Pharaon refuse — et l'Égypte va payer ce refus, plaie après plaie.
89Dès que le bâton de l’Hébreu, ce bâton qui avait été serpent, frappa le fleuve, les eaux commencèrent à se troubler et à bouillonner, leur couleur limoneuse s’altéra d’une façon sensible : des tons rougeâtres s’y mêlèrent, puis toute la masse prit une sombre couleur de pourpre, et le Nil parut comme un fleuve de sang roulant des vagues écarlates et brodant ses rives d’écumes roses.
90Aussitôt qu’Aharon eut fait le geste, du fleuve, des canaux, des rivières, des marais surgirent des millions de grenouilles ; elles couvraient les champs et les chemins, sautaient sur les marches des temples et des palais, envahissaient les sanctuaires et les chambres les plus retirées ; et toujours des légions nouvelles succédaient aux premières apparues :
91il y en avait dans les maisons, dans les pétrins, dans les fours, dans les coffres ; on ne pouvait poser le pied nulle part sans en écraser une.
92Rien n'entame l'orgueil du roi, jusqu'à la nuit où meurent tous les premiers-nés d'Égypte.
93Une nuit, nuit d’épouvante et d’horreur, un spectre vola sur toute l’Égypte, entrant dans chaque maison dont la porte n’était pas marquée de rouge, et tous les premiers-nés mâles moururent, le fils de Pharaon comme le fils du plus misérable paraschiste ; et le roi, malgré tous ces signes terribles, ne voulait pas céder.
94« Allez ! dit enfin Pharaon ; sacrifiez à votre Dieu comme il vous conviendra. » Tahoser sauta au cou du roi et lui dit :
95« Je t’aime maintenant ; tu es un homme, et non un dieu de granit. »
96« Voici que je n’ai plus de fils, à Tahoser ; si je meurs, tu seras reine d’Égypte.
97– Pourquoi parles-tu de mort ? dit la fille du prêtre ; les années succéderont aux années sans laisser trace de leur passage sur ton corps robuste, et autour de toi les générations tomberont comme les feuilles autour d’un arbre qui reste debout.
98Les Hébreux s'enfuient enfin vers le désert — mais le Pharaon, furieux d'avoir cédé, lance ses chars à leur poursuite jusqu'au bord de la mer des Algues.
99Ce fut vers Pi-ha’hirot, près de la mer des Algues, que les Égyptiens atteignirent les Hébreux. Les tribus étaient campées sur le rivage, et, quand le peuple vit étinceler au soleil le char d’or de Pharaon suivi de ses chars de guerre et de son armée, il poussa une immense clameur d’épouvante, et se mit à maudire Mosché qui l’avait entraîné à sa perte.
100En effet, la situation était désespérée.
101Devant les Hébreux, le front de la bataille ; derrière, la mer profonde.
102Mosché étendit son bâton sur la mer après avoir invoqué l’éternel ; et alors eut lieu un prodige que nul hiéroglyphite n’eût pu contrefaire. Il se leva un vent d’orient d’une violence extraordinaire, qui creusa l’eau de la mer des Algues comme le soc d’une charrue gigantesque, rejetant à droite et à gauche des montagnes salées couronnées de crêtes d’écume. Séparées par l’impétuosité de ce souffle irrésistible qui eût balayé les Pyramides comme des grains de poussière, les eaux se dressaient en murailles liquides et laissaient libre entre elles un large chemin où l’on pouvait passer à pied sec ; à travers leur transparence, comme derrière un verre épais, on voyait les monstres marins se tordre, épouvantés d’être surpris par le jour dans les mystères de l’abîme.
103Seul, Pharaon, debout dans la conque de son char surnageant, lançait, ivre d’orgueil et de fureur, les dernières flèches de son carquois aux Hébreux arrivant sur l’autre rive :
104les flèches épuisées, il prit sa javeline, et, déjà plus qu’à moitié englouti, n’ayant plus que le bras hors de l’eau, il la darda, trait impuissant, contre le Dieu inconnu qu’il bravait encore du fond de l’abîme.
105Une lame énorme, se roulant deux ou trois fois sur le bord de la mer, fit couler bas les derniers débris : de la gloire et de l’armée de Pharaon il ne restait plus rien !
106Et sur le rivage opposé, Miriam, la sœur d’Aharon, exultait et chantait en jouant du tambourin, et toutes les femmes d’Israël marquaient le rythme sur la peau d’onagre. Deux millions de voix entonnaient l’hymne de délivrance !
107Restée seule en Égypte, Tahoser monte sur le trône vacant.
108Tahoser attendit en vain Pharaon et régna sur l’Égypte, puis elle mourut au bout de peu de temps. On la déposa dans la tombe magnifique préparée pour le roi, dont on ne put retrouver le corps, et son histoire, écrite sur papyrus avec des têtes de chapitre en caractères rouges, par Kakevou, grammate de la double chambre de lumière et gardien des livres, fut placée à côté d’elle sous le lacis des bandelettes.
109Était-ce Pharaon ou Poëri qu’elle regrettait ? Le grammate Kakevou ne le dit pas, et le docteur Rumphius, qui a traduit les hiéroglyphes du grammate égyptien, n’a pas osé prendre sur lui de décider la question. Quant à Lord Evandale, il n’a jamais voulu se marier, quoiqu’il soit le dernier de sa race.