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Mademoiselle de Maupin — en 20 minutes

Mademoiselle de Maupin — en 20 minutes
1*Cette version rassemble des extraits authentiques du roman, choisis pour en suivre l’arc entier et reliés par de courtes liaisons éditoriales. Roman épistolaire scandaleux en son temps, Mademoiselle de Maupin met en scène d’Albert, jeune homme épris d’un idéal de beauté impossible, Rosette, sa maîtresse, et le mystérieux chevalier Théodore de Sérannes — qui cache, sous l’habit d’homme, Madeleine de Maupin elle-même.*

2Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. – L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines.
3Moi, n’en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, – et j’aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu’ils me rendent. Je préfère à certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que j’estime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les charades. Je renoncerais très joyeusement à mes droits de Français et de citoyen pour voir un tableau authentique de Raphaël, ou une belle femme nue : – la princesse Borghèse, par exemple, quand elle a posé pour Canova, ou la Julia Grisi quand elle entre au bain. Je consentirais très volontiers, pour ma part, au retour de cet anthropophage de Charles X, s’il me rapportait, de son château de Bohême, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je trouverais les lois électorales assez larges, si quelques rues l’étaient plus, et d’autres choses moins. Quoique je ne sois pas un dilettante, j’aime mieux le bruit des crincrins et des tambours de basque que celui de la sonnette de M. le président. Je vendrais ma culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des confitures. – L’occupation la plus séante à un homme policé me paraît de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son cigare. J’estime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et aussi ceux qui font bien les vers. Vous voyez que les principes utilitaires sont bien loin d’être les miens, et que je ne serai jamais rédacteur dans un journal vertueux, à moins que je ne me convertisse, ce qui serait assez drolatique.
4Au lieu de faire un prix Monthyon pour la récompense de la vertu, j’aimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe que l’on a si mal compris, une forte prime à celui qui inventerait un nouveau plaisir ; car la jouissance me paraît le but de la vie, et la seule chose utile au monde. Dieu l’a voulu ainsi, lui qui a fait les femmes, les parfums, la lumière, les belles fleurs, les bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats angoras ; lui qui n’a pas dit à ses anges : Ayez de la vertu, mais : Ayez de l’amour, et qui nous a donné une bouche plus sensible que le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levés en haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer l’âme des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des étalons, et voler aussi vite que la pensée sans chemin de fer ni chaudière à vapeur, des mains délicates pour les passer sur la tête longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur l’épaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin, n’a accordé qu’à nous seuls ce triple et glorieux privilège de boire sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire l’amour en toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus que l’usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.
5Le roman s’ouvre par cette préface polémique, manifeste de l’art pour l’art. Suit le roman lui-même : les lettres du jeune d’Albert à son ami d’enfance, en quête d’une maîtresse conforme à son idéal.
6– Elle a vingt-six ans, – pas plus, ni moins non plus. – Elle n’est plus ignorante, et n’est pas encore blasée. C’est un âge charmant pour faire l’amour comme il faut, sans puérilité et sans libertinage. – Elle est d’une taille moyenne. Je n’aime pas une géante ni une naine. Je veux pouvoir porter tout seul ma déité du sofa au lit ; mais il me déplairait de l’y chercher. Il faut que, se haussant un peu sur la pointe du pied, sa bouche soit à la hauteur de mon baiser. C’est la bonne taille. Quant à son embonpoint, elle est plutôt grasse que maigre. Je suis un peu Turc sur ce point ; et il ne me plairait guère de rencontrer une arête où je cherche un contour ; il faut que la peau d’une femme soit bien remplie, sa chair dure et ferme comme la pulpe d’une pêche un peu verte : c’est exactement ainsi qu’est faite la maîtresse que j’aurai. Elle est blonde avec des yeux noirs, blanche comme une blonde, colorée comme une brune, quelque chose de rouge et de scintillant dans le sourire. La lèvre inférieure un peu large, la prunelle nageant dans un flot d’humide radical, la gorge ronde et petite, et en arrêt, les poignets minces, les mains longues et potelées, la démarche onduleuse comme une couleuvre debout sur sa queue, les hanches étoffées et mouvantes, l’épaule large, le derrière du cou couvert de duvet : – un caractère de beauté fin et ferme à la fois, élégant et vivace, poétique et réel ; un motif de Giorgione exécuté par Rubens.
7– Tu conviendras au moins que, lorsque je donne dans le romanesque, ce n’est pas à demi, et que je suis aussi fou qu’il est possible de l’être. C’est toujours cela, car rien au monde n’est plus maussade qu’une folie raisonnable. Tu conviendras aussi que, lorsque j’écris des lettres, ce sont plutôt des volumes que de simples billets. En tout j’aime ce qui dépasse les bornes ordinaires. – C’est pourquoi je t’aime. Ne te moque pas trop de toutes les niaiseries que je t’ai griffonnées : je quitte la plume pour les mettre en action ; car j’en reviens toujours à mon refrain : – je veux avoir une maîtresse. J’ignore si ce sera la dame du parc, la beauté du balcon, mais je te dis adieu pour me mettre en quête. Ma résolution est prise. Dût celle que je cherche se cacher au fond du royaume de Cathay ou de Samarcande, je la saurai bien dénicher. Je te ferai savoir le succès de mon entreprise ou sa non-réussite. J’espère que ce sera le succès : fais des vœux pour moi, mon cher ami. Quant à moi, je m’habille de mon plus bel habit, et sors de la maison bien décidé à n’y rentrer qu’avec une maîtresse selon mes idées. – J’ai assez rêvé ; à l’action maintenant.
8D’Albert se donne pour maîtresse une femme bien réelle, qu’il surnomme Rosette.
9Je t’ai dit sommairement que j’étais l’amant en pied de la dame rose ; cela ne suffit pas pour un homme aussi ponctuel que tu l’es. Tu me demanderas sans doute comment elle s’appelle : quant à son nom, je ne te le dirai pas ; mais si tu veux, pour la facilité du récit, et en mémoire de la couleur de la robe avec laquelle je l’ai vue pour la première fois, – nous l’appellerons Rosette ; c’est un joli nom : ma petite chienne s’appelait comme cela.
10Ce qui fait qu’en général je suis bien moins aimable avec les femmes que je veux avoir qu’avec celles qui me sont indifférentes, c’est l’attente passionnée de l’occasion et l’incertitude où je suis de la réussite de mon projet : cela me donne du sombre et me jette dans une rêverie qui m’ôte beaucoup de mes moyens et de ma présence d’esprit. Quand je vois s’échapper une à une les heures que j’avais destinées à un autre emploi, la colère me gagne malgré moi, et je ne puis m’empêcher de dire des choses fort sèches et fort aigres, qui vont quelquefois jusqu’à la brutalité et qui reculent mes affaires à cent lieues. Avec Rosette, je n’ai rien senti de tout cela ; jamais, même au moment où elle me résistait le plus, je n’ai eu cette idée qu’elle voulût échapper à mon amour. Je lui ai laissé déployer tranquillement toutes ses petites coquetteries, et j’ai pris en patience les délais assez longs qu’il lui a plu d’apporter à mon ardeur : sa rigueur avait quelque chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et dans ses cruautés les plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond d’humanité qui ne vous permettait guère d’avoir une peur bien sérieuse. – Les honnêtes femmes, même lorsqu’elles le sont le moins, ont une façon rechignée et dédaigneuse qui m’est parfaitement insupportable. Elles vous ont l’air toujours prêtes à sonner et à vous faire jeter à la porte par leurs laquais ; – et il me semble, en vérité, qu’un homme qui prend la peine de faire la cour à une femme (ce qui n’est pas déjà aussi agréable qu’on veut le croire) ne mérite pas d’être regardé de cette manière-là. La chère Rosette n’a pas de ces regards-là, elle ; – et je t’assure qu’elle y trouve son profit ; – c’est la seule femme avec qui j’aie été moi, et j’ai la fatuité de dire que je n’ai jamais été aussi bien. – Mon esprit s’est déployé librement ; et, par l’adresse et le feu de ses répliques, elle m’en a fait trouver plus que je ne m’en croyais et plus que je n’en ai peut-être réellement. – Il est vrai que j’ai été assez peu lyrique, – cela n’est guère possible avec elle ; – ce n’est pas cependant qu’elle n’ait son côté poétique, malgré ce que de C*** en a dit ; mais elle est si pleine de vie et de force et de mouvement, elle a l’air d’être si bien dans le milieu où elle est qu’on n’a pas envie d’en sortir pour monter dans les nuages. Elle remplit la vie réelle si agréablement et en fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que la rêverie n’a rien à vous offrir de mieux.
11Mais un jour arrive au château un mystérieux jeune chevalier, Théodore de Sérannes — cavalier accompli, duelliste redouté, d’une beauté presque féminine. Rosette, éprise, va le retrouver la nuit dans sa chambre.
12Quels étaient les liens qui unissaient le maître au page et le page au maître ? Assurément il y avait entre eux plus que l’affection qui peut exister entre le maître et le domestique. Étaient-ce deux amis ou deux frères ? – Alors, pourquoi ce travestissement ? – Il eût été cependant difficile de croire à quiconque eût vu la scène que nous venons de décrire que ces deux personnages n’étaient en vérité que ce qu’ils paraissaient être.
13Théodore ouvrit, mais avec moins de vivacité qu’un jeune homme n’en met à ouvrir à une femme dont la voix est douce, et qui est venue gratter mystérieusement à votre huis vers la tombée du jour. – Le battant entrebâillé donna passage, devinez à qui ? à la maîtresse du perplexe d’Albert, à la princesse Rosette en personne, plus rose que son nom, et les seins aussi émus que les eut jamais femme qui soit entrée le soir dans la chambre d’un beau cavalier.
14Ce que d’Albert ignore encore, c’est que Théodore de Sérannes cache un secret. Dans une longue lettre à son amie Graciosa, seule confidente restée à la ville, le mystérieux chevalier raconte pourquoi, des années plus tôt, il a pris l’habit d’un homme.
15Ah ! Graciosa, trois fois maudite soit la minute où m’est venue l’idée de ce travestissement ; que d’horreurs, que d’infamies et que de grossièretés dont j’ai été forcée d’être témoin ou auditeur ! quel trésor de chaste et précieuse ignorance j’ai dissipé en peu de temps !
16J’ai fait comme Ève la blonde, ma très chère grand’mère, – j’ai mordu.
17La mort de mon oncle, le seul parent qui me restât, me laissant libre de mes actions, j’exécutai ce que je rêvais depuis si longtemps. – Mes précautions étaient prises avec le plus grand soin pour que nul ne se doutât de mon sexe : j’avais appris à tirer l’épée et le pistolet ; je montais parfaitement à cheval et avec une hardiesse dont peu d’écuyers eussent été capables ; j’étudiai bien la manière de porter le manteau et de faire siffler la cravache, et, en quelques mois, je parvins à faire d’une fille qu’on trouvait assez jolie, un cavalier beaucoup plus joli, et à qui il ne manquait guère que la moustache. – Je réalisai ce que j’avais de bien, et je sortis de la ville, décidée à n’y revenir qu’avec l’expérience la plus complète.
18C’était le seul moyen d’éclaircir mes doutes : avoir des amants ne m’aurait rien appris, ou du moins cela ne m’eût donné que des lueurs incomplètes, et je voulais étudier l’homme à fond, l’anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection ; pour cela il fallait le voir seul à seul chez lui, en déshabillé, le suivre à la promenade, à la taverne et ailleurs. – Avec mon déguisement, je pouvais aller partout sans être remarquée ; on ne se cachait pas devant moi, on jetait de côté toute réserve et toute contrainte, je recevais des confidences et j’en faisais de fausses pour en provoquer de vraies. Hélas ! les femmes n’ont lu que le roman de l’homme et jamais son histoire.
19*Théodore rejoint le château, s’y lie avec Rosette et son frère Alcibiade, et prend part à une représentation de Comme il vous plaira de Shakespeare, où il incarne Rosalinde. D’Albert, bouleversé, lui écrit.*
20Théodore, – Rosalinde, – car je ne sais de quel nom vous appeler, – je viens de vous voir tout à l’heure, et je vous écris. – Que je voudrais savoir votre nom de femme ! il doit être doux comme le miel et voltiger sur les lèvres plus suave et plus harmonieux que de la poésie ! Jamais je n’eusse osé vous dire cela, et cependant je serais mort de ne pas le dire. – Ce que j’ai souffert, nul ne le sait, nul ne peut le savoir, moi-même je ne pourrais en donner qu’une faible idée ; les mots ne rendent pas de telles angoisses ; je paraîtrais avoir contourné ma phrase à plaisir, m’être battu les flancs pour dire des choses neuves et singulières, et donner dans les plus extravagantes exagérations, quand je ne peindrais que ce que j’ai éprouvé avec des images à peine suffisantes.
21Je vous en supplie, Rosalinde, si vous ne m’aimez pas encore, tâchez de m’aimer, moi qui vous ai aimée malgré tout, sous le voile dont vous vous enveloppez, par pitié pour nous sans doute ; ne vouez pas le reste de ma vie au plus affreux désespoir et au plus morne découragement ; songez que je vous adore depuis que le premier rayon de la pensée a lui dans ma tête, que vous m’étiez révélée d’avance, et que, lorsque j’étais tout petit, vous m’apparaissiez en songe avec une couronne de gouttes de rosée, deux ailes prismatiques et la petite fleur bleue à la main ; que vous êtes le but, le moyen et le sens de ma vie ; que, sans vous, je ne suis rien qu’une vaine apparence, et que, si vous soufflez sur cette flamme que vous avez allumée, il ne restera au fond de moi qu’une pincée de poussière plus fine et plus impalpable que celle qui saupoudre les propres ailes de la mort. – Rosalinde, vous qui avez tant de recettes pour guérir le mal d’amour, guérissez-moi, car je suis bien malade ; jouez votre rôle jusqu’au bout, jetez les habits du beau Ganymède, et tendez votre blanche main au plus jeune fils du brave chevalier Rowland-des-Bois.
22Théodore ne répond pas tout de suite. C’est Rosette, désespérée d’être délaissée, qui vient d’abord chercher une explication, une nuit, dans sa chambre.
23J’étais à ma fenêtre occupée à regarder les étoiles qui s’épanouissaient joyeusement aux parterres du ciel, et à respirer le parfum des belles-de-nuit que m’apportait une brise mourante. – Le vent de la croisée ouverte avait éteint ma lampe, la dernière qui restât allumée dans le château. Ma pensée dégénérait en vague rêverie, et une espèce de somnolence commençait à me prendre ; cependant je restais toujours accoudée sur la balustrade de pierre, soit que je fusse fascinée par le charme de la nuit, soit par nonchalance et par oubli. – Rosette, ne voyant plus briller ma lampe et ne pouvant me distinguer à cause d’un grand angle d’ombre qui tombait précisément sur la fenêtre, avait cru sans doute que j’étais couchée, et c’était ce qu’elle attendait pour risquer une dernière et désespérée tentative. – Elle poussa si doucement la porte que je ne l’entendis pas entrer, et qu’elle était à deux pas de moi avant que je m’en fusse aperçue. Elle fut très étonnée de me voir encore levée ; mais, se remettant bientôt de sa surprise, elle vint à moi et me prit le bras en m’appelant deux fois par mon nom : – Théodore, Théodore !
24Au reste, vous ne pouvez pas vous en plaindre ; c’est votre faute. – J’étais calme, tranquille, presque heureuse avant de vous connaître. – Vous arrivez beau, jeune, souriant, pareil à Phoebus le dieu charmant. – Vous avez pour moi les soins les plus empressés, les plus délicates attentions ; jamais cavalier ne fut plus spirituel et plus galant. Vos lèvres chaque minute laissaient tomber des roses et des rubis ; – tout devenait pour vous une occasion de madrigal, et vous savez détourner les phrases les plus insignifiantes pour en faire d’adorables compliments. – Une femme qui vous aurait d’abord mortellement haï aurait fini par vous aimer, et moi, je vous aimais dès l’instant où je vous avais vu. – Pourquoi paraissiez-vous donc surpris, ayant été si aimable, d’être tant aimé ? N’est-ce pas une conséquence toute naturelle ? Je ne suis ni une folle, ni une évaporée, ni une petite fille romanesque qui s’éprend de la première épée qu’elle voit. J’ai du monde, et je sais ce que c’est que la vie. Ce que je fais, toute femme, même la plus vertueuse ou la plus prude, en eût fait autant. – Quelle idée et quelle intention aviez-vous ? celle de me plaire, j’imagine, car je n’en puis supposer d’autre. Comment se fait-il donc que vous avez, en quelque sorte, l’air fâché d’y avoir si bien réussi ? Ai-je fait, sans le vouloir, quelque chose qui vous ait déplu ? – Je vous en demande pardon. Est-ce que vous ne me trouvez plus belle, ou avez-vous découvert en moi quelque défaut qui vous rebute ? – Vous avez le droit d’être difficile en beauté, mais ou vous avez menti étrangement, ou je suis belle aussi, moi ! – Je suis jeune comme vous, et je vous aime ; pourquoi maintenant me dédaignez-vous ?
25Théodore-Madeleine reprend ensuite, dans sa lettre à Graciosa, le récit de sa vie d’homme : les duels, les chevauchées, l’étrange nature qui en est résultée.
26J’eus bientôt une colossale renommée de bravoure, et il ne fallait rien moins que cela pour arrêter les plaisanteries qu’eussent immanquablement fait naître ma figure imberbe et mon air efféminé. Mais trois ou quatre boutonnières de surplus que j’ouvris à des pourpoints, quelques aiguillettes que je levai fort délicatement sur quelques peaux récalcitrantes me firent trouver l’air plus viril qu’à Mars en personne, ou à Priape lui-même, et vous eussiez rencontré des gens qui eussent juré avoir tenu de mes bâtards sur les fonts de baptême.
27En vérité, ni l’un ni l’autre de ces deux sexes n’est le mien ; je n’ai ni la soumission imbécile, ni la timidité, ni les petitesses de la femme ; je n’ai pas les vices des hommes, leur dégoûtante crapule et leurs penchants brutaux : – je suis d’un troisième sexe à part qui n’a pas encore de nom : au-dessus ou au-dessous, plus défectueux ou supérieur : j’ai le corps et l’âme d’une femme, l’esprit et la force d’un homme, et j’ai trop ou pas assez de l’un et de l’autre pour me pouvoir accoupler avec l’un d’eux.
28Quinze jours après la lettre de d’Albert restée sans réponse, Théodore vient enfin le trouver, un soir, dans sa chambre.
29La main était emmanchée au bout d’un bras qui répondait à une épaule faisant partie d’un corps, lequel n’était autre chose que Théodore-Rosalinde, mademoiselle d’Aubiguy, ou Madeleine de Maupin, pour l’appeler de son véritable nom.
30C’était bien Rosalinde, si belle et si radieuse qu’elle éclairait toute la chambre, – avec ses cordons de perles dans les cheveux, sa robe prismatique, ses grands jabots de dentelle, ses souliers à talons rouges, son bel éventail de plumes de paon, telle enfin qu’elle était le jour de la représentation. Seulement, différence importante et décisive, elle n’avait ni gorgerette, ni guimpe, ni fraise, ni quoi que ce soit qui dérobât aux yeux ces deux charmants frères ennemis, – qui, hélas ! ne tendent trop souvent qu’à se réconcilier.
31– Eh bien ! Orlando, est-ce que vous ne reconnaissez pas votre Rosalinde ? dit la belle avec le plus charmant sourire ; ou bien avez-vous laissé votre amour accroché avec vos sonnets à quelques buissons de la forêt des Ardennes ? Seriez-vous réellement guéri du mal pour lequel vous me demandiez un remède avec tant d’instance ? J’en ai bien peur.
32– Oh non ! Rosalinde, je suis plus malade que jamais. – J’agonise, je suis mort, ou peu s’en faut !
33– Vous n’avez point trop mauvaise façon pour un mort, et beaucoup de vivants n’ont pas si bonne mine.
34– Quelle semaine j’ai passée ! – Vous ne pouvez vous le figurer, Rosalinde. J’espère qu’elle me vaudra mille ans de purgatoire de moins dans l’autre monde. – Mais, si j’osais vous le demander, pourquoi ne m’avez-vous pas répondu plus tôt ?
35– Pourquoi ? – Je ne sais pas trop, à moins que ce ne soit parce que. – Si ce motif cependant ne vous paraît pas valable, en voici trois autres beaucoup moins bons ; vous choisirez : d’abord parce que, entraîné par votre passion, vous avez oublié d’écrire lisiblement, et qu’il m’a fallu plus de huit jours pour deviner de quoi il était question dans votre lettre ; – ensuite parce que ma pudeur ne pouvait se faire en moins de temps à une idée aussi saugrenue que celle de prendre un poète dithyrambique pour amant ; et puis parce que je n’étais pas fâchée de voir si vous vous brûleriez la cervelle ou si vous vous empoisonneriez avec de l’opium, ou si vous vous pendriez à votre jarretière. – Voilà.
36Au matin, Madeleine de Maupin a disparu. Elle ne laisse derrière elle qu’une lettre.
37« Vous êtes sans doute très surpris, mon cher d’Albert, de ce que je viens de faire après ce que j’ai fait. – Je vous le permets, il y a de quoi. – Parions que vous m’avez déjà donné au moins vingt de ces épithètes que nous étions convenus de rayer de votre vocabulaire : – perfide, inconstante, scélérate, – n’est-ce pas ? – Au moins, vous ne m’appellerez pas cruelle ou vertueuse, c’est toujours cela de gagné. – Vous me maudissez, et vous avez tort. – Vous aviez envie de moi, vous m’aimiez, j’étais votre idéal ; – fort bien. Je vous ai accordé sur-le-champ ce que vous demandiez ; il n’a tenu qu’à vous de l’avoir plus tôt. J’ai servi de corps à votre rêve le plus complaisamment du monde. – Je vous ai donné ce que je ne donnerai assurément plus à personne, surprise sur laquelle vous ne comptiez guère et dont vous devriez me savoir plus de gré. – Maintenant que je vous ai satisfait, il me plaît de m’en aller.
38« Qu’y a-t-il de si monstrueux ?
39« Vous m’avez eue entièrement et sans réserve toute une nuit ; – que voulez-vous de plus ? Une autre nuit, et puis encore une autre ; vous vous accommoderiez même des jours au besoin. – Vous continueriez ainsi jusqu’à ce que vous fussiez dégoûté de moi. – Je vous entends d’ici vous écrier très galamment que je ne suis pas de celles dont on se dégoûte. Mon Dieu ! de moi comme des autres.
40« Cela durerait six mois, deux ans, dix ans même, si vous voulez, mais il faut toujours que tout finisse. – Vous me garderiez par une espèce de sentiment de convenance, ou parce que vous n’auriez pas le courage de me signifier mon congé. À quoi bon attendre d’en venir là ?
41« Et puis, ce serait peut-être moi qui cesserais de vous aimer. Je vous ai trouvé charmant ; peut-être, à force de vous voir, vous eussé-je trouvé détestable. – Pardonnez-moi cette supposition. – En vivant avec vous dans une grande intimité, j’aurais sans doute eu l’occasion de vous voir en bonnet de coton ou dans quelque situation domestique ridicule et bouffonne. – Vous auriez nécessairement perdu ce côté romanesque et mystérieux qui me séduit sur toutes choses, et votre caractère, mieux compris, ne m’eût plus paru si étrange. Je me serais moins occupée de vous en vous ayant auprès de moi, à peu près comme on fait de ces livres qu’on n’ouvre jamais parce qu’on les a dans sa bibliothèque. – Votre nez ou votre esprit ne m’aurait plus semblé à beaucoup près aussi bien tourné ; je me serais aperçue que votre habit vous allait mal et que vos bas étaient mal tirés ; j’aurais eu mille déceptions de ce genre qui m’auraient singulièrement fait souffrir, et à la fin je me serais arrêtée à ceci : – que décidément vous n’aviez ni cœur ni âme, et que j’étais destinée à n’être pas comprise en amour.
42« Vous m’adorez et je vous le rends. Vous n’avez pas le plus léger reproche à me faire, et je n’ai pas le moins du monde à me plaindre de vous. Je vous ai été parfaitement fidèle tout le temps de nos amours. Je ne vous ai trompé en rien. – Je n’avais ni fausse gorge ni fausse vertu ; vous avez eu cette extrême bonté de dire que j’étais encore plus belle que vous ne l’imaginiez. – Pour la beauté que je vous donnais, vous m’avez rendu beaucoup de plaisir ; nous sommes quittes : – je vais de mon côté et vous du vôtre, et peut-être que nous nous retrouverons aux antipodes.
43« Vivez dans cet espoir.
44« Vous croyez peut-être que je ne vous aime pas parce que je vous quitte. Vous reconnaîtrez plus tard la vérité de ceci. – Si j’avais moins fait de cas de vous, je serais restée, et je vous aurais versé le fade breuvage jusqu’à la lie. Votre amour eût été bientôt mort d’ennui ; – au bout de quelque temps, vous m’auriez parfaitement oubliée, et, en relisant mon nom sur la liste de vos conquêtes, vous vous seriez demandé : Qui diable était donc celle-ci ? – J’ai au moins cette satisfaction de penser que vous vous souviendrez de moi plutôt que d’une autre. Votre désir inassouvi ouvrira encore ses ailes pour voler à moi ; je serai toujours pour vous quelque chose de désirable où votre fantaisie aimera à revenir, et j’espère que, dans le lit des maîtresses que vous pourrez avoir, vous songerez quelquefois à cette nuit unique que vous avez passée avec moi.
45« Jamais vous ne serez plus aimable que vous l’avez été dans cette soirée bienheureuse, et, quand même vous le seriez autant, ce serait déjà l’être moins ; car, en amour comme en poésie, rester au même point, c’est reculer. Tenez-vous- en à cette impression, – vous ferez bien.
46« Vous avez rendu difficile la tâche des amants que j’aurai (si j’ai d’autres amants), et personne ne pourra effacer votre souvenir ; – ce seront les héritiers d’Alexandre.
47« Si cela vous désole trop de me perdre, brûlez cette lettre, qui est la seule preuve que vous m’ayez eue, et vous croirez avoir fait un beau rêve. Qui vous en empêche ? La vision s’est évanouie avant le jour, à l’heure où les songes rentrent chez eux par la porte de corne ou d’ivoire. – Combien sont morts qui, moins heureux que vous, n’ont pas même donné un seul baiser à leur chimère !
48« Je ne suis ni capricieuse, ni folle, ni bégueule. – Ce que je fais est le résultat d’une conviction profonde. – Ce n’est point pour vous enflammer davantage et par un calcul de coquetterie que je me suis éloignée de C*** ; n’essayez pas de me suivre ou de me retrouver : vous n’y réussirez pas. Mes précautions pour vous dérober mes traces sont trop bien prises ; vous serez toujours pour moi l’homme qui m’a ouvert un monde de sensations nouvelles. Ce sont là de ces choses qu’une femme n’oublie pas facilement. Quoique absente, je penserai souvent à vous, plus souvent que si vous étiez avec moi.
49« Consolez au mieux que vous pourrez la pauvre Rosette, qui doit être au moins aussi fâchée que vous de mon départ. Aimez-vous tous deux en souvenir de moi, que vous avez aimée l’un et l’autre, et dites-vous quelquefois mon nom dans un baiser. »