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Claude Gueux — en 20 minutes

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Récit de 1834 : à la maison centrale de Clairvaux, Claude Gueux, ouvrier parisien condamné pour un vol, se lie avec le jeune détenu Albin, qui partage son pain avec lui, jusqu'au jour où le directeur des ateliers les sépare.

Claude Gueux — en 20 minutes
1
Cette version condensée de « Claude Gueux » est composée exclusivement d'extraits authentiques du texte de Victor Hugo, cousus par de courtes liaisons éditoriales, pour parcourir en une vingtaine de minutes l'arc complet du récit — du vol commis par un ouvrier affamé jusqu'à l'échafaud de Troyes, puis au plaidoyer de Hugo contre la peine de mort et pour l'école.

2
Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse, et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant le lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur chemin. L’ouvrier était capable, habile, intelligent, fort mal traité par l’éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire et sachant penser. Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq ans de prison pour l’homme.
3
L’homme fut envoyé faire son temps à la maison centrale de Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, autel dont on a fait un pilori. Quand nous parlons de progrès, c’est ainsi que certaines gens le comprennent et l’exécutent. Voilà la chose qu’ils mettent sous notre mot.
4
À Clairvaux, Hugo s'attarde sur le visage de ce prisonnier.
5
Claude Gueux, honnête ouvrier naguère, voleur désormais, était une figure digne et grave. Il avait le front haut, déjà ridé, quoique jeune encore, quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires, l’œil doux et fort puissamment enfoncé sous une arcade sourcilière bien modelée, les narines ouvertes, le menton avancé, la lèvre dédaigneuse. C’était une belle tête. On va voir ce que la société en a fait.
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L'atelier où travaille Claude est dirigé par un fonctionnaire borné et tenace, fier de ne jamais revenir sur une décision, que Hugo dépeint longuement.
7
Voilà donc ce que c’était que le directeur des ateliers de la prison centrale de Clairvaux. Voilà de quoi était fait le briquet avec lequel la société frappait chaque jour sur les prisonniers pour en tirer des étincelles.
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L’étincelle que de pareils briquets arrachent à de pareils cailloux allume souvent des incendies.
9
Le directeur commence pourtant par bien traiter ce bon ouvrier.
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Nous avons dit qu’une fois arrivé à Clairvaux, Claude Gueux fut numéroté dans un atelier et rivé à une besogne. Le directeur de l’atelier fit connaissance avec lui, le reconnut bon ouvrier, et le traita bien. Il paraît même qu’un jour, étant de bonne humeur, et voyant Claude Gueux fort triste, car cet homme pensait toujours à celle qu’il appelait sa femme, il lui conta, par manière de jovialité et de passe-temps, et aussi pour le consoler, que cette malheureuse s’était faite fille publique. Claude demanda froidement ce qu’était devenu l’enfant. On ne savait.
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En quelques mois, sans l'avoir cherché, Claude prend un ascendant singulier sur ses compagnons de détention.
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Mettez un homme qui contient des idées parmi des hommes qui n’en contiennent pas, au bout d’un temps donné, et par une loi d’attraction irrésistible, tous les cerveaux ténébreux graviteront humblement et avec adoration autour du cerveau rayonnant. Il y a des hommes qui sont fer et des hommes qui sont aimant. Claude était aimant.
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En moins de trois mois donc, Claude était devenu l’âme, la loi et l’ordre de l’atelier. Toutes ces aiguilles tournaient sur son cadran. Il devait douter lui-même par moments s’il était roi ou prisonnier. C’était une sorte de pape captif avec ses cardinaux.
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Mais cet homme aimé des détenus, et pour cela détesté des geôliers, porte en lui une misère très simple.
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Claude Gueux, libre dans son grenier, travaillait tout le jour, gagnait son pain de quatre livres et le mangeait. Claude Gueux, en prison, travaillait tout le jour et recevait invariablement pour sa peine une livre et demie de pain et quatre onces de viande. La ration est inexorable. Claude avait donc habituellement faim dans la prison de Clairvaux.
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Il avait faim, et c’était tout. Il n’en parlait pas. C’était sa nature ainsi.
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Un jour, Claude venait de dévorer sa maigre pitance, et s’était remis à son métier, croyant tromper la faim par le travail. Les autres prisonniers mangeaient joyeusement. Un jeune homme, pâle, blanc, faible, vint se placer près de lui. Il tenait à la main sa ration, à laquelle il n’avait pas encore touché, et un couteau. Il restait là debout, près de Claude, ayant l’air de vouloir parler et de ne pas oser. Cet homme, et son pain, et sa viande, importunaient Claude.
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– Que veux-tu ? dit-il enfin brusquement.
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– Que tu me rendes un service, dit timidement le jeune homme.
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– Quoi ? reprit Claude.
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– Que tu m’aides à manger cela. J’en ai trop.
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Une larme roula dans l’œil hautain de Claude. Il prit le couteau, partagea la ration du jeune homme en deux parts égales, en prit une, et se mit à manger.
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– Merci, dit le jeune homme. Si tu veux, nous partagerons comme cela tous les jours.
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– Comment t’appelles-tu ? dit Claude Gueux.
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– Albin.
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– Pourquoi es-tu ici ? reprit Claude.
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– J’ai volé.
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– Et moi aussi, dit Claude.
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Ils partagèrent en effet de la sorte tous les jours. Claude Gueux avait trente-six ans, et par moments il en paraissait cinquante, tant sa pensée habituelle était sévère. Albin avait vingt ans, on lui en eût donné dix-sept, tant il y avait encore d’innocence dans le regard de ce voleur. Une étroite amitié se noua entre ces deux hommes, amitié de père à fils plutôt que de frère à frère. Albin était encore presque un enfant ; Claude était déjà presque un vieillard.
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Ils travaillaient dans le même atelier, ils couchaient sous la même clef de voûte, ils se promenaient dans le même préau, ils mordaient au même pain. Chacun des deux amis était l’univers pour l’autre. Il paraît qu’ils étaient heureux.
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Le directeur, souvent contraint de recourir à l'autorité de Claude pour tenir l'atelier, le hait en secret pour cette raison même. Un matin, il frappe.
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Un jour, un matin, au moment où les porte-clefs transvasaient les prisonniers deux à deux du dortoir dans l’atelier, un guichetier appela Albin qui était à côté de Claude, et le prévint que le directeur le demandait.
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– Que te veut-on ? dit Claude.
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– Je ne sais pas, dit Albin.
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Le guichetier emmena Albin.
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La matinée se passa, Albin ne revint pas à l’atelier. Quand arriva l’heure du repas, Claude pensa qu’il retrouverait Albin au préau. Albin n’était pas au préau. On rentra dans l’atelier, Albin ne reparut pas dans l’atelier. La journée s’écoula ainsi. Le soir, quand on ramena les prisonniers dans leur dortoir, Claude y chercha des yeux Albin, et ne le vit pas. Il paraît qu’il souffrait beaucoup dans ce moment-là, car il adressa la parole à un guichetier, ce qu’il ne faisait jamais.
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– Est-ce qu’Albin est malade ? dit-il.
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– Non, répondit le guichetier.
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– D’où vient donc, reprit Claude, qu’il n’a pas reparu aujourd’hui ?
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– Ah ! dit négligemment le porte-clefs, c’est qu’on l’a changé de quartier.
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Les témoins qui ont déposé de ces faits plus tard remarquèrent qu’à cette réponse du guichetier la main de Claude qui portait une chandelle allumée trembla légèrement. Il reprit avec calme :
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– Qui a donné cet ordre-là ?
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Le guichetier répondit :
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– Monsieur D.
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Le directeur des ateliers s’appelait M. D.
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La journée du lendemain se passa comme la journée précédente, sans Albin.
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Le soir, à l’heure de la clôture des travaux, le directeur, M. D., vint faire sa ronde habituelle dans l’atelier. Du plus loin que Claude le vit, il ôta son bonnet de grosse laine, il boutonna sa veste grise, triste livrée de Clairvaux, car il est de principe dans les prisons qu’une veste respectueusement boutonnée prévient favorablement les supérieurs, et il se tint debout et son bonnet à la main à l’entrée de son banc, attendant le passage du directeur. Le directeur passa.
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– Monsieur ! dit Claude.
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Le directeur s’arrêta et se détourna à demi.
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– Monsieur, reprit Claude, est-ce que c’est vrai qu’on a changé Albin de quartier ?
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– Oui, répondit le directeur.
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– Monsieur, poursuivit Claude, j’ai besoin d’Albin pour vivre. Il ajouta : – Vous savez que je n’ai pas assez de quoi manger avec la ration de la maison, et qu’Albin partageait son pain avec moi.
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– C’était son affaire, dit le directeur.
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– Monsieur, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de faire remettre Albin dans le même quartier que moi ?
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– Impossible. Il y a décision prise.
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– Par qui ?
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– Par moi.
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– Monsieur D., reprit Claude, c’est la vie ou la mort pour moi, et cela dépend de vous.
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– Je ne reviens jamais sur mes décisions.
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– Monsieur, est-ce que je vous ai fait quelque chose ?
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– Rien.
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– En ce cas, dit Claude, pourquoi me séparez-vous d’Albin ?
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– Parce que, dit le directeur.
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Cette explication donnée, le directeur passa outre.
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Claude baissa la tête et ne répliqua pas. Pauvre lion en cage à qui l’on ôtait son chien !
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Claude ne se plaint à personne et refuse en souriant les rations qu'on lui offre ; mais chaque soir, il répète la même question.
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Tous les soirs depuis l’explication que lui avait donnée le directeur, il faisait une espèce de chose folle qui étonnait de la part d’un homme aussi sérieux. Au moment où le directeur, ramené à heure fixe par sa tournée habituelle, passait devant le métier de Claude, Claude levait les yeux et le regardait fixement, puis il lui adressait d’un ton plein d’angoisse et de colère, qui tenait à la fois de la prière et de la menace, ces deux mots seulement : – Et Albin ? Le directeur faisait semblant de ne pas entendre ou s’éloignait en haussant les épaules.
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Toute la prison guette l'issue de ce duel muet ; à un codétenu qui le trouve prostré dans le préau, Claude répond qu'il « juge quelqu'un ».
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Un soir enfin, le 25 octobre 1831, au moment où le directeur faisait sa ronde, Claude brisa sous son pied avec bruit un verre de montre qu’il avait trouvé le matin dans un corridor. Le directeur demanda d’où venait ce bruit.
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– Ce n’est rien, dit Claude, c’est moi. Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade.
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– Impossible, dit le maître.
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– Il le faut pourtant, dit Claude d’une voix basse et ferme, et, regardant le directeur en face, il ajouta :
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– Réfléchissez. Nous sommes aujourd’hui le 25 octobre. Je vous donne jusqu’au 4 novembre.
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Un guichetier fit remarquer à M. D. que Claude le menaçait, et que c’était un cas de cachot.
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– Non, point de cachot, dit le directeur avec un sourire dédaigneux, il faut être bon avec ces gens-là !
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Pendant neuf jours, Claude renouvelle sa prière ; il n'obtient qu'une journée de cachot.
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Le 4 novembre arriva. Ce jour-là, Claude s’éveilla avec un visage serein qu’on ne lui avait pas encore vu depuis le jour où la décision de M. D. l’avait séparé de son ami. En se levant, il fouilla dans une espèce de caisse de bois blanc qui était au pied de son lit et qui contenait ses quelques guenilles. Il en tira une paire de ciseaux de couturière. C’était, avec un volume dépareillé de l’Émile, la seule chose qui lui restât de la femme qu’il avait aimée, de la mère de son enfant, de son heureux petit ménage d’autrefois. Deux meubles bien inutiles pour Claude : les ciseaux ne pouvaient servir qu’à une femme, le livre qu’à un lettré. Claude ne savait ni coudre ni lire.
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Au moment où il traversait le vieux cloître déshonoré et blanchi à la chaux qui sert de promenoir l’hiver, il s’approcha du condamné Ferrari, qui regardait avec attention les énormes barreaux d’une croisée. Claude tenait à la main la petite paire de ciseaux, il la montra à Ferrari en disant :
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– Ce soir je couperai ces barreaux-ci avec ces ciseaux-là.
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Ferrari, incrédule, se mit à rire, et Claude aussi.
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Il passe la matinée à achever avec soin un chapeau de paille commandé par un bourgeois de Troyes.
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Un peu avant midi, il descendit sous un prétexte à l’atelier des menuisiers, situé au rez-de-chaussée, au-dessous de l’étage où il travaillait. Claude était aimé là comme ailleurs, mais il y entrait rarement. Aussi :
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– Tiens ! voilà Claude !
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On l’entoura. Ce fut une fête. Claude jeta un coup d’œil rapide dans la salle. Pas un des surveillants n’y était.
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– Qui est-ce qui a une hache à me prêter ? dit-il.
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– Pour quoi faire ? lui demanda-t-on.
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Il répondit :
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– C’est pour tuer ce soir le directeur des ateliers.
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On lui présenta plusieurs haches à choisir. Il prit la plus petite, qui était fort tranchante, la cacha dans son pantalon, et sortit. Il y avait là vingt-sept prisonniers. Il ne leur avait pas recommandé le secret. Tous le gardèrent.
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Ils ne causèrent même pas de la chose entre eux.
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Chacun attendit de son côté ce qui arriverait. L’affaire était terrible, droite et simple. Pas de complication possible. Claude ne pouvait être ni conseillé ni dénoncé.
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Le soir, enfermé sans surveillants avec quatre-vingt-un détenus, Claude monte sur son banc : il raconte l'histoire d'Albin, déclare qu'il a jugé et condamné le directeur, puis demande si quelqu'un a une objection à lui faire.
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Une voix seulement s’éleva, et dit qu’avant de tuer le directeur, Claude devait essayer une dernière fois de lui parler et de le fléchir.
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– C’est juste, dit Claude, et je le ferai.
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La sentence ainsi ratifiée, Claude distribue ses hardes à ses camarades, les embrasse, fait remettre tout le monde au travail, puis va se poster près de la porte d'entrée.
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Neuf heures sonnèrent. La porte s’ouvrit. Le directeur entra.
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En ce moment-là, il se fit dans l’atelier un silence de statues.
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Le directeur était seul comme d’habitude.
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Il entra avec sa figure joviale, satisfaite et inexorable, ne vit pas Claude qui était debout à gauche de la porte, la main droite cachée dans son pantalon, et passa rapidement devant les premiers métiers, hochant la tête, mâchant ses paroles, et jetant ça et là son regard banal, sans s’apercevoir que tous les yeux qui l’entouraient étaient fixés sur une idée terrible.
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Tout à coup il se détourna brusquement, surpris d’entendre un pas derrière lui.
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C’était Claude qui le suivait en silence depuis quelques instants.
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– Que fais-tu là, toi ? dit le directeur. Pourquoi n’es-tu pas à ta place ?
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Car un homme n’est plus un homme là, c’est un chien, on le tutoie.
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Claude Gueux répondit respectueusement :
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– C’est que j’ai à vous parler, monsieur le directeur.
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– De quoi ?
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– D’Albin.
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– Encore ! dit le directeur.
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– Toujours ! dit Claude.
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– Ah ça ! reprit le directeur continuant de marcher, tu n’as donc pas eu assez de vingt-quatre heures de cachot ?
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Claude répondit en continuant de le suivre :
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– Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade.
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– Impossible !
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– Monsieur le directeur, dit Claude avec une voix qui eût attendri le démon, je vous en supplie, remettez Albin avec moi ; vous verrez comme je travaillerai bien. Vous qui êtes libre, cela vous est égal, vous ne savez pas ce que c’est qu’un ami ; mais, moi, je n’ai que les quatre murs de ma prison. Vous pouvez aller et venir, vous ; moi, je n’ai qu’Albin. Rendez-le moi. Albin me nourrissait, vous le savez bien. Cela ne vous coûterait que la peine de dire oui. Qu’est-ce que cela vous fait qu’il y ait dans la même salle un homme qui s’appelle Claude Gueux et un autre qui s’appelle Albin ? Car ce n’est pas plus compliqué que cela. Monsieur le directeur, mon bon monsieur D., je vous supplie vraiment, au nom du ciel !
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Claude n’en avait peut-être jamais tant dit à la fois à un geôlier. Après cet effort, épuisé, il attendit. Le directeur répliqua avec un geste d’impatience :
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– Impossible. C’est dit. Voyons, ne m’en reparle plus. Tu m’ennuies.
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Et, comme il était pressé, il doubla le pas. Claude aussi. En parlant ainsi, ils étaient arrivés tous deux près de la porte de sortie ; les quatre-vingts voleurs regardaient et écoutaient, haletants.
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Claude toucha doucement le bras du directeur.
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– Mais au moins que je sache pourquoi je suis condamné à mort. Dites-moi pourquoi vous l’avez séparé de moi.
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– Je te l’ai déjà dit, répondit le directeur. Parce que.
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Et, tournant le dos à Claude, il avança la main vers le loquet de la porte de sortie.
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À la réponse du directeur, Claude avait reculé d’un pas. Les quatre-vingts statues qui étaient là virent sortir de son pantalon sa main droite avec la hache. Cette main se leva, et, avant que le directeur eût pu pousser un cri, trois coups de hache, chose affreuse à dire, assénés tous les trois dans la même entaille, lui avaient ouvert le crâne. Au moment où il tombait à la renverse, un quatrième coup lui balafra le visage ; puis, comme une fureur lancée ne s’arrête pas court, Claude Gueux lui fendit la cuisse droite d’un cinquième coup inutile. Le directeur était mort.
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Alors Claude jeta la hache et cria :
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– À l’autre maintenant !
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L’autre, c’était lui. On le vit tirer de sa veste les petits ciseaux de « sa femme » et, sans que personne songeât à l’en empêcher, il se les enfonça dans la poitrine. La lame était courte, la poitrine était profonde. Il y fouilla longtemps et à plus de vingt reprises en criant : « Cœur de damné, je ne te trouverai donc pas ! » Et enfin il tomba baigné dans son sang, évanoui sur le mort.
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Lequel des deux était la victime de l’autre ?
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Claude survit : les ciseaux ont mal fait leur office.
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Les interrogatoires commencèrent. On lui demanda si c’était lui qui avait tué le directeur des ateliers de la prison de Clairvaux. Il répondit :
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– Oui.
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On lui demanda pourquoi. Il répondit :
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– Parce que.
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Une fièvre manque de l'emporter ; pendant quatre mois, médecins et juges s'affairent autour de lui.
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Abrégeons. Le 16 mars 1832, il parut, étant parfaitement guéri, devant la cour d’assises de Troyes. Tout ce que la ville peut donner de foule était là.
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Rasé, tête nue, dans l'habit gris des prisonniers, Claude fait bonne figure devant une salle remplie de baïonnettes.
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Lorsqu’il fallut entamer les débats, il se présenta une difficulté singulière. Aucun des témoins des événements du 4 novembre ne voulait déposer contre Claude. Le président les menaça de son pouvoir discrétionnaire. Ce fut en vain. Claude alors leur commanda de déposer. Toutes les langues se délièrent. Ils dirent ce qu’ils avaient vu.
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Claude les écoutait tous avec une profonde attention. Quand l’un d’eux, par oubli, ou par affection pour Claude, omettait des faits à la charge de l’accusé, Claude les rétablissait.
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De témoignage en témoignage, la série des faits que nous venons de développer se déroula devant la cour.
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Il y eut un moment où les femmes qui étaient là pleurèrent. L’huissier appela le condamné Albin. C’était son tour de déposer. Il entra en chancelant ; il sanglotait. Les gendarmes ne purent empêcher qu’il n’allât tomber dans les bras de Claude. Claude le soutint et dit en souriant au procureur du roi : « Voilà un scélérat qui partage son pain avec ceux qui ont faim. » Puis il baisa la main d’Albin.
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Après le réquisitoire et la plaidoirie, Claude prend lui-même la parole. Une seule fois il s'emporte : le procureur a soutenu qu'il avait tué sans provocation.
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– Quoi ! s’écria Claude, je n’ai pas été provoqué ! Ah ! oui, vraiment, c’est juste, je vous comprends. Un homme ivre me donne un coup de poing, je le tue, j’ai été provoqué, vous me faites grâce, vous m’envoyez aux galères. Mais un homme qui n’est pas ivre et qui a toute sa raison me comprime le cœur pendant quatre ans, m’humilie pendant quatre ans, me pique tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, d’un coup d’épingle à quelque place inattendue pendant quatre ans ! J’avais une femme pour qui j’ai volé, il me torture avec cette femme ; j’avais un enfant pour qui j’ai volé, il me torture avec cet enfant ; je n’ai pas assez de pain, un ami m’en donne, il m’ôte mon ami et mon pain. Je redemande mon ami, il me met au cachot. Je lui dis vous, à lui mouchard, il me dit tu. Je lui dis que je souffre, il me dit que je l’ennuie. Alors que voulez-vous que je fasse ? Je le tue. C’est bien, je suis un monstre, j’ai tué cet homme, je n’ai pas été provoqué, vous me coupez la tête. Faites ! – Mouvement sublime, selon nous, qui faisait tout à coup surgir, au-dessus du système de la provocation matérielle, sur lequel s’appuie l’échelle mal proportionnée des circonstances atténuantes, toute une théorie de la provocation morale oubliée par la loi.
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Le président résume les débats ; avant de renvoyer les jurés délibérer, il demande à l'accusé s'il a quelque chose à dire sur la position des questions.
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– Peu de chose, dit Claude. Voici, pourtant. Je suis un voleur et un assassin ; j’ai volé et j’ai tué. Mais pourquoi ai-je volé ? Pourquoi ai-je tué ? Posez ces deux questions à côté des autres, messieurs les jurés.
143
Après un quart d’heure de délibération, sur la déclaration des douze champenois qu’on appelait messieurs les jurés, Claude Gueux fut condamné à mort.
144
Il est certain que, dès l’ouverture des débats, plusieurs d’entre eux avaient remarqué que l’accusé s’appelait Gueux, ce qui leur avait fait une impression profonde.
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On lut son arrêt à Claude, qui se contenta de dire :
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– C’est bien. Mais pourquoi cet homme a-t-il volé ? Pourquoi cet homme a-t-il tué ? Voilà deux questions auxquelles ils ne répondent pas.
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Claude ne se pourvoit en cassation que pour complaire à une des sœurs qui l'ont soigné, et qui lui donne cinq francs ; il refuse les offres d'évasion des prisonniers de Troyes.
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Le 8 juin 1832, sept mois et quatre jours après le fait, l’expiation arriva, pede claudo, comme on voit. Ce jour-là, à sept heures du matin, le greffier du tribunal entra dans le cachot de Claude, et lui annonça qu’il n’avait plus qu’une heure à vivre. Son pourvoi était rejeté.
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– Allons, dit Claude froidement, j’ai bien dormi cette nuit, sans me douter que je dormirais encore mieux la prochaine.
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Il reçoit le prêtre, puis le bourreau, avec une parfaite liberté d'esprit.
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Sur sa demande, on lui avait rendu les ciseaux avec lesquels il s’était frappé. Il y manquait une lame qui s’était brisée dans sa poitrine. Il pria le geôlier de faire porter de sa part ces ciseaux à Albin. Il dit aussi qu’il désirait qu’on ajoutât à ce legs la ration de pain qu’il aurait dû manger ce jour-là.
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Il pria ceux qui lui lièrent les mains de mettre dans sa main droite la pièce de cinq francs que lui avait donnée la sœur, la seule chose qui lui restât désormais.
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À huit heures moins un quart, il sortit de la prison, avec tout le lugubre cortège ordinaire des condamnés. Il était à pied, pâle, l’œil fixé sur le crucifix du prêtre, mais marchant d’un pas ferme.
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On avait choisi ce jour-là pour l’exécution, parce que c’était jour de marché, afin qu’il y eût le plus de regards possible sur son passage, car il paraît qu’il y a encore en France des bourgades à demi sauvages où, quand la société tue un homme, elle s’en vante.
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Il monta sur l’échafaud gravement, l’œil toujours fixé sur le gibet du Christ. Il voulut embrasser le prêtre, puis le bourreau, remerciant l’un, pardonnant l’autre. Le bourreau le repoussa doucement, dit une relation. Au moment où l’aide le liait sur la hideuse mécanique, il fit signe au prêtre de prendre la pièce de cinq francs qu’il avait dans sa main droite, et lui dit :
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– Pour les pauvres.
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Comme huit heures sonnaient en ce moment, le bruit du beffroi de l’horloge couvrit sa voix, et le confesseur lui répondit qu’il n’entendait pas. Claude attendit l’intervalle de deux coups et répéta avec douceur :
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– Pour les pauvres.
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Le huitième coup n’était pas encore sonné que cette noble et intelligente tête était tombée.
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Admirable effet des exécutions publiques ! ce jour-là même, la machine était encore debout au milieu d’eux et pas lavée, les gens du marché s’ameutèrent pour une question de tarif et faillirent massacrer un employé de l’octroi. Le doux peuple que vous font ces lois-là !
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Hugo quitte alors le récit pour en tirer la leçon : cette vie pose deux questions, celle de l'éducation et celle de la pénalité.
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Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler. La société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer.
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Qui est réellement coupable ? Est-ce lui ? Est-ce nous ?
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Il imagine enfin qu'une voix s'élève à la Chambre pour rappeler les députés à la vraie question : la misère du peuple, le bagne, l'échafaud, l'école. Ce discours s'achève ainsi.
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« La tête de l’homme du peuple, voilà la question. Cette tête est pleine de germes utiles. Employez pour la faire mûrir et venir à bien ce qu’il y a de plus lumineux et de mieux tempéré dans la vertu. Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé, eût été le plus excellent serviteur de la Cité. Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper. »