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Les Contemplations — en 20 minutes

Les Contemplations — en 20 minutes
1Version courte du recueil : une traversée de ses six livres à travers des poèmes et strophes cités intégralement dans le texte de Hugo — un vers par ligne, jamais reformés en prose —, reliés par de brèves liaisons éditoriales. « Les Contemplations » se lisent comme les mémoires d'une âme : le tome I, Autrefois, dit la jeunesse et l'amour ; le tome II, Aujourd'hui, s'ouvre avec la mort de Léopoldine, la fille de Hugo, et se referme sur une vision du monde entier endormi dans la paix de Dieu. Pour tout lire, basculez sur le texte intégral depuis le sommaire.

2Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la
3disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur
4des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu
5comme on lirait le livre d’un mort.
6Le tome I, Autrefois, s'ouvre sur une allégorie liminaire : au bord de la mer, une voix confie au poète le sens de son art.
7Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
8Passer, gonflant ses voiles,
9Un rapide navire enveloppé de vents,
10De vagues et d’étoiles ;
11Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,
12Que l’autre abîme touche,
13Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux
14Ne voyaient pas la bouche :
15« Poëte, tu fais bien ! Poëte au triste front,
16Tu rêves près des ondes,
17Et tu tires des mers bien des choses qui sont
18Sous les vagues profondes !
19La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
20Tout destin montre et nomme ;
21Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;
22Le navire, c’est l’homme. »
23Juin 1839.
24Dans le Livre premier, Aurore, Hugo revendique la révolution qu'il a menée dans la langue et le vers français.
25Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
26Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,
27J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
28Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre : « Sois ! »
29Et l’ombre fut. – Voilà votre réquisitoire.
30Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
31Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
32Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
33De la chute de tout je suis la pioche inepte ;
34C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte ;
35C’est moi que votre prose en colère a choisi ;
36Vous me criez : Racca ; moi, je vous dis : Merci !
37Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
38Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise ;
39Ces grandes questions d’art et de liberté,
40Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté,
41Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
42J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme ;
43Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
44D’autres crimes encor que vous avez omis,
45Avoir un peu touché les questions obscures,
46Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
47De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
48Secoué le passé du haut jusques en bas,
49Et saccagé le fond tout autant que la forme,
50Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme
51Je suis le démagogue horrible et débordé,
52Et le dévastateur du vieil A B C D ;
53Causons.
54Quand je sortis du collège, du thème,
55Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
56Et grave, au front penchant, aux membres appauvris ;
57Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
58Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
59Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;
60La poésie était la monarchie ; un mot
61Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud ;
62Les syllabes, pas plus que Paris et que Londres,
63Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre
64Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;
65La langue était l’État avant quatre-vingt-neuf ;
66Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;
67Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
68Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
69Et montant à Versaille aux carrosses du roi ;
70Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
71Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
72Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,
73Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
74Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
75Populace du style au fond de l’ombre éparse ;
76Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
77Dans le bagne Lexique avait marqués d’une F ;
78N’exprimant que la vie abjecte et familière,
79Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
80Racine regardait ces marauds de travers ;
81Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
82Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;
83Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !
84Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
85Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
86Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
87Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
88Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
89Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
90Je fis souffler un vent révolutionnaire.
91Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
92Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
93Je fis une tempête au fond de l’encrier,
94Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
95Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
96Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
97Ne puisse se poser, tout humide d’azur !
98Discours affreux ! – Syllepse, hypallage, litote,
99Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,
100Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
101Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
102Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,
103N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
104Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
105Le Livre deuxième, L'âme en fleur, chante les amours de jeunesse — ici, un souvenir d'adolescence resté sans suite.
106Je ne songeais pas à Rose ;
107Rose au bois vint avec moi ;
108Nous parlions de quelque chose,
109Mais je ne sais plus de quoi.
110J’étais froid comme les marbres ;
111Je marchais à pas distraits ;
112Je parlais des fleurs, des arbres ;
113Son œil semblait dire : « Après ? »
114La rosée offrait ses perles,
115Le taillis ses parasols ;
116J’allais ; j’écoutais les merles,
117Et Rose les rossignols.
118Moi, seize ans, et l’air morose ;
119Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
120Les rossignols chantaient Rose,
121Et les merles me sifflaient.
122Rose, droite sur ses hanches,
123Leva son beau bras tremblant
124Pour prendre une mûre aux branches ;
125Je ne vis pas son bras blanc.
126Une eau courait, fraîche et creuse
127Sur les mousses de velours ;
128Et la nature amoureuse
129Dormait dans les grands bois sourds.
130Rose défit sa chaussure,
131Et mit, d’un air ingénu,
132Son petit pied dans l’eau pure ;
133Je ne vis pas son pied nu.
134Je ne savais que lui dire ;
135Je la suivais dans le bois,
136La voyant parfois sourire
137Et soupirer quelquefois.
138Je ne vis qu’elle était belle
139Qu’en sortant des grands bois sourds.
140« Soit ; n’y pensons plus ! » dit-elle.
141Depuis, j’y pense toujours.
142Paris, juin 1831.
143Le Livre troisième, Les Luttes et les Rêves, tourne le regard vers la misère du siècle. Dans « Melancholia », Hugo peint d'abord une femme jetée à la rue et vouée au mépris public,
144Écoutez. Une femme au profil décharné,
145Maigre, blême, portant un enfant étonné,
146Est là qui se lamente au milieu de la rue.
147La foule, pour l’entendre, autour d’elle se rue.
148Elle accuse quelqu’un, une autre femme, ou bien
149Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n’a rien ;
150Pas d’argent ; pas de pain ; à peine un lit de paille.
151L’homme est au cabaret pendant qu’elle travaille.
152Elle pleure, et s’en va. Quand ce spectre a passé,
153Ô penseurs, au milieu de ce groupe amassé,
154Qui vient de voir le fond d’un cœur qui se déchire,
155Qu’entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire.
156puis, plus loin dans le même poème, les enfants que l'usine dévore.
157Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
158Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
159Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
160Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
161Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
162Dans la même prison le même mouvement.
163Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
164Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
165Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
166Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
167Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
168Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
169Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
170Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
171Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
172Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
173Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
174Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
175Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
176La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
177Et qui ferait – c’est là son fruit le plus certain –
178D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
179Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
180Qui produit la richesse en créant la misère,
181Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
182Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? »
183Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
184Une âme à la machine et la retire à l’homme !
185Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
186Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
187Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
188Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
189Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,
190Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !
191Ici s'ouvre l'abîme que la préface annonçait. Le 4 septembre 1843, Léopoldine, fille aînée de Hugo, se noie dans la Seine à Villequier avec son jeune mari Charles Vacquerie. Le tome II, Aujourd'hui, naît de ce deuil — Hugo le dira lui-même :
192Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans
193ces deux volumes. Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare,
194le tombeau.
195Son Livre quatrième, Pauca Meæ (« Peu de vers pour ma fille »), revient d'abord sur l'enfant vivante,
196Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
197De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
198Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
199Elle entrait et disait : « Bonjour, mon petit père « ;
200Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
201Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
202Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
203Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
204Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
205Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
206Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
207Et mainte page blanche entre ses mains froissée
208Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
209Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
210Et c’était un esprit avant d’être une femme.
211Son regard reflétait la clarté de son âme.
212Elle me consultait sur tout à tous moments.
213Oh ! que de soirs d’hiver radieux et charmants,
214Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
215Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
216Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
217J’appelais cette vie être content de peu !
218Et dire qu’elle est morte ! hélas ! que Dieu m’assiste !
219Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
220J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
221Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
222Novembre 1846, jour des morts.
223puis sur le chemin, trois ans après, vers sa tombe :
224Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
225Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
226J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
227Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
228Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
229Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
230Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
231Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
232Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
233Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
234Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
235Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
2363 septembre 1847.
237Face à la tombe de Villequier, il cherche, dans la révolte puis la résignation, une paix avec Dieu :
238Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
239Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
240Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
241Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
242Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
243Je sors, pâle et vainqueur,
244Et que je sens la paix de la grande nature
245Qui m’entre dans le cœur ;
246Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
247Ému par ce superbe et tranquille horizon,
248Examiner en moi les vérités profondes
249Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;
250Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
251De pouvoir désormais
252Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
253Elle dort pour jamais ;
254Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
255Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
256Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
257Je reprends ma raison devant l’immensité ;
258Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
259Je vous porte, apaisé,
260Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
261Que vous avez brisé ;
262Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
263Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
264Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
265Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;
266Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
267Ouvre le firmament ;
268Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
269Est le commencement ;
270Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
271Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
272Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
273Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !
274Ailleurs dans Pauca Meæ, deux formules resteront parmi les plus citées de la langue française — d'abord ce constat sur une vie qui n'attend plus rien :
275J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
276Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
277Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,
278Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;
279Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
280J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;
281Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour,
282Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;
283Puisque l’espoir serein dans mon âme est vaincu ;
284Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,
285Ô ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes,
286Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.
287Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.
288Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.
289J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,
290Debout, mais incliné du côté du mystère.
291J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,
292Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.
293Je me suis étonné d’être un objet de haine,
294Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.
295Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,
296Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
297Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,
298J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.
299Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi ;
300Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;
301Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme
302Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.
303Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,
304Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.
305Ô Seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit,
306Afin que je m’en aille et que je disparaisse !
307Avril 1848.
308puis cette allégorie de la Mort en faucheuse :
309Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
310Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
311Noir squelette laissant passer le crépuscule.
312Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule,
313L’homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
314Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
315Tombaient ; elle changeait en désert Babylone,
316Le trône en échafaud et l’échafaud en trône,
317Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
318L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
319Et les femmes criaient : – Rends-nous ce petit être.
320Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître ? –
321Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas ;
322Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats ;
323Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre ;
324Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
325Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit ;
326Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
327Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
328Un ange souriant portait la gerbe d’âmes.
329Mars 1854.
330Le Livre cinquième, En marche, suit les années d'exil à Jersey puis Guernesey. Hugo y recueille, un soir d'hiver, un mendiant :
331Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
332Je cognai sur ma vitre ; il s’arrêta devant
333Ma porte, que j’ouvris d’une façon civile.
334Les ânes revenaient du marché de la ville,
335Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.
336C’était le vieux qui vit dans une niche au bas
337De la montée, et rêve, attendant, solitaire,
338Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,
339Tendant les mains pour l’homme et les joignant pour Dieu.
340Je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu.
341Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
342Le pauvre. – Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. »
343Et je lui fis donner une jatte de lait.
344Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait,
345Et je lui répondais, pensif et sans l’entendre.
346« Vos habits sont mouillés », dis-je, « il faut les étendre
347Devant la cheminée. » Il s’approcha du feu.
348Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,
349Étalé largement sur la chaude fournaise,
350Piqué de mille trous par la lueur de braise,
351Couvrait l’âtre, et semblait un ciel noir étoilé.
352Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé
353D’où ruisselaient la pluie et l’eau des fondrières,
354Je songeais que cet homme était plein de prières,
355Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
356Sa bure où je voyais des constellations.
357Décembre 1834.
358et se retrouve seul face à la mer, sur la dune :
359Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,
360Que mes tâches sont terminées ;
361Maintenant que voici que je touche au tombeau
362Par les deuils et par les années,
363Et qu’au fond de ce ciel que mon essor rêva,
364Je vois fuir, vers l’ombre entraînées,
365Comme le tourbillon du passé qui s’en va,
366Tant de belles heures sonnées ;
367Maintenant que je dis : – Un jour, nous triomphons ;
368Le lendemain, tout est mensonge ! –
369Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,
370Courbé comme celui qui songe.
371Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
372Et des mers sans fin remuées,
373S’envoler sous le bec du vautour aquilon,
374Toute la toison des nuées ;
375J’entends le vent dans l’air, la mer sur le récif,
376L’homme liant la gerbe mûre ;
377J’écoute, et je confronte en mon esprit pensif
378Ce qui parle à ce qui murmure ;
379Et je reste parfois couché sans me lever
380Sur l’herbe rare de la dune,
381Jusqu’à l’heure où l’on voit apparaître et rêver
382Les yeux sinistres de la lune.
383Elle monte, elle jette un long rayon dormant
384À l’espace, au mystère, au gouffre ;
385Et nous nous regardons tous les deux fixement,
386Elle qui brille et moi qui souffre.
387Où donc s’en sont allés mes jours évanouis ?
388Est-il quelqu’un qui me connaisse ?
389Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,
390De la clarté de ma jeunesse ?
391Tout s’est-il envolé ? Je suis seul, je suis las ;
392J’appelle sans qu’on me réponde ;
393Ô vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu’un souffle, hélas !
394Hélas ! ne suis-je aussi qu’une onde ?
395Ne verrai-je plus rien de tout ce que j’aimais ?
396Au dedans de moi le soir tombe.
397Ô terre, dont la brume efface les sommets,
398Suis-je le spectre, et toi la tombe ?
399Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ?
400J’attends, je demande, j’implore ;
401Je penche tour à tour mes urnes pour avoir
402De chacune une goutte encore !
403Comme le souvenir est voisin du remord !
404Comme à pleurer tout nous ramène !
405Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,
406Noir verrou de la porte humaine !
407Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
408Et l’onde aux plis infranchissables ;
409L’été rit, et l’on voit sur le bord de la mer
410Fleurir le chardon bleu des sables.
4115 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.
412Le recueil s'achève dans le Livre sixième, Au bord de l'infini, par le grand poème visionnaire « Ce que dit la bouche d'ombre ». Ses derniers vers referment Les Contemplations sur une paix universelle, celle de toute chose et de tout être endormis en Dieu :
413Paix à l’Ombre ! Dormez ! dormez ! dormez ! dormez !
414Êtres, groupes confus lentement transformés !
415Dormez, les champs ! dormez, les fleurs ! dormez, les tombes !
416Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
417Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
418Dormez ! dormez, brins d’herbe, et dormez, infinis !
419Calmez-vous, forêts, chêne, érable frêne, yeuse !
420Silence sur la grande horreur religieuse,
421Sur l’Océan qui lutte et qui ronge son mors,
422Et sur l’apaisement insondable des morts !
423Paix à l’obscurité muette et redoutée !
424Paix au doute effrayant, à l’immense ombre athée,
425À toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
426Fourmillement de tout, solitude de Dieu !
427Ô générations aux brumeuses haleines,
428Reposez-vous ! pas noirs qui marchez dans les plaines !
429Dormez, vous qui saignez ; dormez, vous qui pleurez !
430Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés !
431Tout est religion et rien n’est imposture.
432Que sur toute existence et toute créature,
433Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
434Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
435Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
436La vaste paix des cieux de toutes parts descende !
437Que les enfers dormants rêvent les paradis !
438Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
439Qu’assis sur la montagne en présence de Être,
440Précipice où l’on voit pêle-mêle apparaître
441Les créations, l’astre et l’homme, les essieux
442De ces chars de soleils que nous nommons les cieux,
443Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
444Les comètes d’argent dans un champ noir semées,
445Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
446Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
447Pâle, ivre d’ignorance, ébloui de ténèbres,
448Voyant dans l’infini s’écrire des algèbres,
449Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
450Mesure le problème aux murailles d’airain,
451Cherche à distinguer l’aube à travers les prodiges,
452Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
453Suit de l’œil des blancheurs qui passent, alcyons,
454Et regarde, pensif, s’étoiler de rayons,
455De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
456Le gouffre monstrueux plein d’énormes fumées.
457Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.