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LIVRE SIXIÈME — AU BORD DE L’INFINI

XXIV — En frappant à une porte

Les Contemplations, Victor Hugo (1856)·Texte intégral, poème 153 sur 155·Livre complet →

J’ai perdu mon père et ma mère,

Mon premier né, bien jeune, hélas !

Et pour moi la nature entière

Sonne le glas.

Je dormais entre mes deux frères ;

Enfants, nous étions trois oiseaux ;

Hélas ! le sort change en deux bières

Leurs deux berceaux.

Je t’ai perdue, ô fille chère,

Toi qui remplis, ô mon orgueil,

Tout mon destin de la lumière

De ton cercueil !

J’ai su monter, j’ai su descendre.

J’ai vu l’aube et l’ombre en mes cieux.

J’ai connu la pourpre, et la cendre

Qui me va mieux.

J’ai connu les ardeurs profondes,

J’ai connu les sombres amours ;

J’ai vu fuir les ailes, les ondes,

Les vents, les jours.

J’ai sur ma tête des orfraies ;

J’ai sur tous mes travaux l’affront,

Aux pieds la poudre, au cœur des plaies,

L’épine au front.

J’ai des pleurs mon œil qui pense,

Des trous à ma robe en lambeau ;

Je n’ai rien à la conscience ;

Ouvre, tombeau.

Marine-Terrace, 4 septembre 1855.