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Les Misérables — en 20 minutes

Les Misérables — en 20 minutes
1Ce qui suit n'est pas un résumé : ce sont de vrais extraits des Misérables, choisis pour dessiner l'arc du roman de bout en bout et cousus par de courtes liaisons. Le texte lui-même n'a pas été touché.

2L’évêque fixait sur l’homme un œil tranquille. Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce qu’il désirait, l’homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton, promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans attendre que l’évêque parlât, dit d’une voix haute :
3– Voici. Je m’appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J’ai passé dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. […] Une bonne femme m’a montré votre maison et m’a dit : Frappe là. J’ai frappé. Qu’est-ce que c’est ici ? Êtes-vous une auberge ? J’ai de l’argent. Ma masse. Cent neuf francs quinze sous que j’ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je payerai. […] Je suis très fatigué, douze lieues à pied, j’ai bien faim. Voulez-vous que je reste ?
4– Madame Magloire, dit l’évêque, vous mettrez un couvert de plus.
5L'évêque le loge, le nourrit, lui fait dresser un lit blanc. Pendant la nuit, Jean Valjean se relève, vole l'argenterie de la maison, et s'enfuit.
6Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Les trois hommes étaient des gendarmes ; l’autre était Jean Valjean.
7Cependant monseigneur Bienvenu s’était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait.
8– Ah ! vous voilà ! s’écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise de vous voir. Et bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ?
9Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu’aucune langue humaine ne pourrait rendre.
10– Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l’avons rencontré. […] Il avait cette argenterie...
11– Et il vous a dit, interrompit l’évêque en souriant, qu’elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ? Je vois la chose. Et vous l’avez ramené ici ? C’est une méprise.
12– Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller ?
13– Sans doute, répondit l’évêque.
14Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula.
15– Mon ami, reprit l’évêque, avant de vous en aller, voici vos chandeliers. Prenez-les.
16Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d’argent et les apporta à Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un geste, sans un regard qui pût déranger l’évêque.
17Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers machinalement et d’un air égaré.
18L’évêque s’approcha de lui, et lui dit à voix basse :
19– N’oubliez pas, n’oubliez jamais que vous m’avez promis d’employer cet argent à devenir honnête homme.
20Jean Valjean, qui n’avait aucun souvenir d’avoir rien promis, resta interdit. L’évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il reprit avec une sorte de solennité :
21– Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu.
22Des années passent. Sous un nom d'emprunt, Jean Valjean est devenu M. Madeleine, industriel prospère et maire de Montreuil-sur-mer. Dans sa fabrique travaille une ouvrière, Fantine, mère d'une petite fille, Cosette, placée chez des aubergistes, les Thénardier, qui la maltraitent et réclament sans cesse de l'argent. Renvoyée sur une dénonciation calomnieuse, Fantine sombre.
23Un jour ils lui écrivirent que sa petite Cosette était toute nue par le froid qu’il faisait, qu’elle avait besoin d’une jupe de laine, et qu’il fallait au moins que la mère envoyât dix francs pour cela. Elle reçut la lettre, et la froissa dans ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue, et défit son peigne. Ses admirables cheveux blonds lui tombèrent jusqu’aux reins.
24– Les beaux cheveux ! s’écria le barbier.
25– Combien m’en donneriez-vous ? dit-elle.
26– Dix francs.
27– Coupez-les. Elle acheta une jupe de tricot et l’envoya aux Thénardier.
28Peu après, un dentiste de passage lui offre deux napoléons d'or pour ses dents de devant. Les Thénardier réclament cent francs, menaçant de jeter Cosette à la rue.
29– Allons ! dit-elle, vendons le reste. L’infortunée se fit fille publique.
30Un soir, un client la brutalise ; Fantine se débat et Javert, l'inspecteur de police qui soupçonne depuis longtemps M. Madeleine d'être un ancien forçat évadé, veut l'arrêter. M. Madeleine intervient, la sauve, promet de faire venir Cosette auprès d'elle. Mais Javert, ayant cru reconnaître Jean Valjean en la personne d'un vagabond nommé Champmathieu, a fait citer M. Madeleine comme témoin à charge au procès de cet homme, jugé à sa place. En pleine audience, M. Madeleine se lève.
31– Messieurs les jurés, faites relâcher l’accusé. Monsieur le président, faites-moi arrêter. L’homme que vous cherchez, ce n’est pas lui, c’est moi. Je suis Jean Valjean.
32Pas une bouche ne respirait. À la première commotion de l’étonnement avait succédé un silence de sépulcre.
33[…]
34– Je vous remercie, monsieur l’avocat général, mais je ne suis pas fou. […] J’avais pourtant fait de mon mieux. Je me suis caché sous un nom ; je suis devenu riche, je suis devenu maire ; j’ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que cela ne se peut pas. […] J’ai volé monseigneur l’évêque, cela est vrai ; j’ai volé Petit-Gervais, cela est vrai. […] Les galères font le galérien. […] J’étais stupide, je suis devenu méchant ; j’étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l’indulgence et la bonté m’ont sauvé, comme la sévérité m’avait perdu.
35Il repart, se livre, revient au chevet de Fantine mourante. Mais Javert le suit et vient l'arrêter devant elle.
36Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.
37– Monsieur le maire ! cria Fantine.
38Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes les dents.
39– Il n’y a plus de monsieur le maire ici !
40[…]
41– Je te dis qu’il n’y a point de monsieur Madeleine et qu’il n’y a point de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un forçat appelé Jean Valjean ! c’est lui que je tiens ! voilà ce qu’il y a !
42Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un râle sortit du fond de sa gorge, ses dents claquèrent, elle étendit les bras avec angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d’elle comme quelqu’un qui se noie, puis elle s’affaissa subitement sur l’oreiller. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa poitrine, la bouche béante, les yeux ouverts et éteints.
43Elle était morte. Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et l’ouvrit comme il eût ouvert la main d’un enfant, puis il dit à Javert : – Vous avez tué cette femme.
44Jean Valjean parvient à s'évader du bagne où Javert l'a fait enfermer. Il tient sa promesse et va chercher Cosette chez les Thénardier, qui exploitent l'enfant comme servante. Un soir de Noël, devant l'auberge, une poupée magnifique trône dans la vitrine du bimbelotier voisin — un rêve inaccessible pour la fillette en haillons.
45L’homme reparut, il portait dans ses deux mains la poupée fabuleuse dont nous avons parlé, et que tous les marmots du village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant Cosette en disant :
46– Tiens, c’est pour toi.
47Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l’homme à elle avec cette poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles inouïes : c’est pour toi, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis elle recula lentement, et s’alla cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur.
48[…]
49Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. Son visage était encore inondé de larmes, mais ses yeux commençaient à s’emplir, comme le ciel au crépuscule du matin, des rayonnements étranges de la joie. […]
50Tout à coup elle se retourna et saisit la poupée avec emportement.
51Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines roses de la poupée.
52Jean Valjean emmène Cosette, l'élève et la cache, quelques années durant, dans un couvent de Paris. Devenue une belle jeune fille, elle se promène avec lui au jardin du Luxembourg, où un jeune homme pauvre, Marius, la remarque sans oser l'aborder.
53Un jour, l’air était tiède, le Luxembourg était inondé d’ombre et de soleil, le ciel était pur comme si les anges l’eussent lavé le matin, les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des marronniers, Marius avait ouvert toute son âme à la nature, il ne pensait à rien, il vivait et il respirait, il passa près de ce banc, la jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrèrent.
54Qu’y avait-il cette fois dans le regard de la jeune fille ? Marius n’eût pu le dire. Il n’y avait rien et il y avait tout. Ce fut un étrange éclair.
55Elle baissa les yeux, et il continua son chemin. Ce qu’il venait de voir, ce n’était pas l’œil ingénu et simple d’un enfant, c’était un gouffre mystérieux qui s’était entr’ouvert, puis brusquement refermé.
56Il y a un jour où toute jeune fille regarde ainsi. Malheur à qui se trouve là !
57Qui est Marius ? Un jeune homme élevé par son grand-père royaliste, M. Gillenormand, qui lui a caché son père, le colonel Pontmercy, héros de l'Empire disgracié sous la Restauration. Marius ne découvre la vérité qu'à la mort de celui-ci.
58Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya à peine l’enterrement. La servante trouva un chiffon de papier qu’elle remit à Marius. Il y avait ceci, écrit de la main du colonel :
59« – Pour mon fils. – L’empereur m’a fait baron sur le champ de bataille de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j’ai payé de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu’il en sera digne. »
60Derrière, le colonel avait ajouté : « À cette même bataille de Waterloo, un sergent m’a sauvé la vie. Cet homme s’appelle Thénardier. […] Si mon fils le rencontre, il fera à Thénardier tout le bien qu’il pourra. »
61Non par religion pour son père, mais à cause de ce respect vague de la mort qui est toujours si impérieux au cœur de l’homme, Marius prit ce papier et le serra.
62Bouleversé, Marius se brouille avec son grand-père, se lie aux étudiants républicains de l'A B C, et tombe amoureux de Cosette. En juin 1832, une insurrection populaire éclate à Paris. Marius et ses amis élèvent une barricade rue de la Chanvrerie. Parmi les combattants, un gamin de Paris, Gavroche, ramasse sous le feu les cartouches des soldats tombés.
63Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter.
64Je suis tombé par terre, C’est la faute à Voltaire, Le nez dans le ruisseau, C’est la faute à...
65Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler.
66La barricade tombe. Marius, grièvement blessé, est sauvé par Jean Valjean lui-même, venu combattre là sans que Marius le sache. Pour échapper aux soldats, Jean Valjean s'enfonce avec le corps inanimé de Marius dans les égouts de Paris.
67Jean Valjean avait repris sa marche et ne s’était plus arrêté. Cette marche était de plus en plus laborieuse. […] Il fallait à chaque instant se baisser, puis se redresser, tâter sans cesse le mur. La moiteur des pierres et la viscosité du radier en faisaient de mauvais points d’appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trébuchait dans le hideux fumier de la ville. […]
68Sa force, qui était prodigieuse, on le sait, et fort peu diminuée par l’âge, grâce à sa vie chaste et sobre, commençait pourtant à fléchir. La fatigue lui venait, et la force en décroissant faisait croître le poids du fardeau. Marius, mort peut-être, pesait comme pèsent les corps inertes.
69Plus loin, le sol se dérobe : Jean Valjean s'enfonce dans un fontis, une fondrière de vase.
70Jean Valjean sentit le pavé se dérober sous lui. Il entra dans cette fange. C’était de l’eau à la surface, de la vase au fond. Il fallait bien passer. Revenir sur ses pas était impossible. Marius était expirant, et Jean Valjean exténué. […] Il marchait, exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu’il pouvait au-dessus de l’eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l’eau à la ceinture. Il ne pouvait déjà plus reculer. Il enfonçait de plus en plus. […]
71L’eau lui venait aux aisselles ; il se sentait sombrer ; c’est à peine s’il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était. […] Il n’avait plus que la tête hors de l’eau, et ses deux bras élevant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du déluge, une mère qui fait ainsi de son enfant.
72Il enfonça encore, il renversa sa face en arrière pour échapper à l’eau et pouvoir respirer […] ; il fit un effort désespéré, et lança son pied en avant ; son pied heurta on ne sait quoi de solide. Un point d’appui. Il était temps.
73Il se dressa et se tordit et s’enracina avec une sorte de furie sur ce point d’appui. Cela lui fit l’effet de la première marche d’un escalier remontant à la vie.
74[…] Jean Valjean remonta ce plan incliné et arriva de l’autre côté de la fondrière.
75Il ressort enfin à l'air libre, rend Marius à son grand-père et disparaît. Marius, guéri, épouse Cosette sans savoir qui l'a sauvé. Mais peu après le mariage, Jean Valjean vient tout lui avouer.
76– Monsieur, dit Jean Valjean, j’ai une chose à vous dire. Je suis un ancien forçat.
77[…] Ces mots : Je suis un ancien forçat, sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l’oreille de Marius, allaient au delà du possible. Marius n’entendit pas. Il lui sembla que quelque chose venait de lui être dit ; mais il ne sut quoi. Il resta béant.
78[…]
79Marius bégaya :
80– Qu’est-ce que cela veut dire ?
81– Cela veut dire, répondit Jean Valjean, que j’ai été aux galères.
82– Vous me rendez fou ! s’écria Marius épouvanté.
83Jean Valjean s'efface alors peu à peu de la vie du jeune couple, refusant de leur imposer sa présence. Il dépérit de chagrin et de solitude. Ce n'est qu'in extremis, ayant appris par un hasard toute la vérité — que cet homme les avait sauvés l'un et l'autre — que Marius et Cosette accourent à son chevet.
84– Cosette ! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans les yeux.
85Cosette, suffoquée d’émotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.
86– Père ! dit-elle.
87[…]
88– Moi ? non, répondit Jean Valjean, je suis très bien. Seulement...
89Il s’arrêta.
90– Seulement quoi ?
91– Je vais mourir tout à l’heure.
92Cosette et Marius frissonnèrent.
93[…]
94Il fit signe à Cosette d’approcher, puis à Marius ; c’était évidemment la dernière minute de la dernière heure, et il se mit à leur parler d’une voix si faible qu’elle semblait venir de loin […].
95– Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh ! c’est bon de mourir comme cela ! Toi aussi, tu m’aimes, ma Cosette. […] Tu me pleureras un peu, n’est-ce pas ? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. […]
96Mes enfants, vous n’oublierez pas que je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre venu sous une pierre pour marquer l’endroit. C’est là ma volonté. Pas de nom sur la pierre. […]
97Cosette, te rappelles-tu Montfermeil ? Tu étais dans le bois, tu avais bien peur ; te rappelles-tu quand j’ai pris l’anse du seau d’eau ? C’est la première fois que j’ai touché ta pauvre petite main. Elle était si froide ! […] Et la grande poupée ! te rappelles-tu ? Tu la nommais Catherine. […]
98Cosette, voici le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s’appelait Fantine. Retiens ce nom-là : – Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le prononceras. Elle a bien souffert. Elle t’a bien aimée. Elle a eu en malheur tout ce que tu as en bonheur. […]
99Je vais donc m’en aller, mes enfants. Aimez-vous bien toujours. Il n’y a guère autre chose que cela dans le monde : s’aimer. […] Approchez encore. Je meurs heureux. Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus.
100Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes, chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne remuaient plus.
101Il était renversé en arrière, la lueur des deux chandeliers l’éclairait ; sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir ses mains de baisers ; il était mort.
102Il repose au Père-Lachaise, sous une pierre sans nom.
103Seulement, voilà de cela bien des années déjà, une main y a écrit au crayon ces quatre vers qui sont devenus peu à peu illisibles sous la pluie et la poussière, et qui probablement sont aujourd’hui effacés :
104Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange, Il vivait. Il mourut quand il n’eut plus son ange ; La chose simplement d’elle-même arriva, Comme la nuit se fait lorsque le jour s’en va.