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Les Travailleurs de la mer — en 20 minutes

Les Travailleurs de la mer — en 20 minutes
1Ceci n'est pas un résumé : c'est un montage d'extraits authentiques du roman de Victor Hugo, cousus par de très courtes liaisons, qui suit l'intrigue complète — du naufrage de la Durande jusqu'au sacrifice final de Gilliatt sur le rocher des Douvres.

2Un matin de Noël enneigé, sur un chemin de Guernesey, un marin solitaire croise sans le savoir la nièce d'un riche armateur.
3Tout à coup, près d’un bouquet de chênes verts qui est à l’angle d’un courtil, au lieu dit les Basses-Maisons, elle se retourna, et ce mouvement fit que l’homme la regarda. Elle s’arrêta, parut le considérer un moment, puis se baissa, et l’homme crut voir qu’elle écrivait avec son doigt quelque chose sur la neige. Elle se redressa, se remit en marche, doubla le pas, se retourna encore, cette fois en riant, et disparut à gauche du chemin, dans le sentier bordé de haies qui mène au château de Lierre. L’homme, quand elle se retourna pour la seconde fois, reconnut Déruchette, une ravissante fille du pays.
4Il n’éprouva aucun besoin de se hâter, et, quelques instants après, il se trouva près du bouquet de chênes à l’angle du courtil. Il ne songeait déjà plus à la passante disparue, et il est probable que si, en cette minute-là, quelque marsouin eût sauté dans la mer ou quelque rouge-gorge dans les buissons, cet homme eût passé son chemin, l’œil fixé sur le rouge-gorge ou le marsouin. Le hasard fit qu’il avait les paupières baissées, son regard tomba machinalement sur l’endroit où la jeune fille s’était arrêtée. Deux petits pieds s’y étaient imprimés, et à côté il lut ce mot tracé par elle dans la neige : Gilliatt.
5Ce mot était son nom.
6Il s’appelait Gilliatt.
7Il resta longtemps immobile, regardant ce nom, ces petits pieds, cette neige, puis continua sa route, pensif.
8Gilliatt vit seul et mal-aimé dans une maison réputée hantée ; sa mère adoptive, avant de mourir, lui a laissé un trousseau destiné « à sa femme, quand il se marierait ». Mess Lethierry, armateur de Saint-Sampson, a construit à ses frais le premier bateau à vapeur de la Manche, la Durande, et élève sa nièce Déruchette comme sa fille.
9Mess Lethierry avait deux amours : Durande et Déruchette.
10Peu à peu Gilliatt tombe amoureux de Déruchette en secret, et vient la nuit jouer du biniou sous ses fenêtres sans jamais oser lui parler. Pendant ce temps, le capitaine de la Durande, sieur Clubin, passe pour le plus honnête homme de la Manche.
11Sieur Clubin était l’homme qui attend une occasion.
12Il était petit et jaune avec la force d’un taureau. La mer n’avait pu réussir à le hâler. Sa chair semblait de cire. Il était de la couleur d’un cierge et il en avait la clarté discrète dans les yeux. Sa mémoire était quelque chose d’imperturbable et de particulier. Pour lui, voir un homme une fois, c’était l’avoir ; comme on a une note dans un registre. Ce regard laconique empoignait. Sa prunelle prenait une épreuve d’un visage et la gardait ; le visage avait beau vieillir, sieur Clubin le retrouvait. Impossible de dépister ce souvenir tenace. Sieur Clubin était bref, sobre, froid ; jamais un geste. Son air de candeur gagnait tout d’abord.
13Guernesey ignore que Clubin a reconnu, déguisé parmi des contrebandiers, un ancien escroc en fuite : Rantaine, celui-là même qui, dix ans plus tôt, a volé cinquante mille francs à Lethierry avant de disparaître. Clubin le retrouve seul sur une plage, un revolver à la main.
14– Je vois que vous vous méprenez. C’est vous qui vous appelez Vol, moi je m’appelle Restitution. Rantaine, écoutez. Il y a dix ans, vous avez quitté de nuit Guernesey en prenant dans la caisse d’une association cinquante mille francs qui étaient à vous, et en oubliant d’y laisser cinquante mille francs qui étaient à un autre. Ces cinquante mille francs volés par vous à votre associé, l’excellent et digne mess Lethierry, font aujourd’hui avec les intérêts composés pendant dix ans quatre-vingt-un mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes. Hier vous êtes entré chez un changeur. Je vais vous le nommer. Rébuchet, rue Saint-Vincent. Vous lui avez compté soixante-seize mille francs en billets de banque français, contre lesquels il vous a donné trois bank-notes d’Angleterre de mille livres sterling chaque, plus l’appoint. Vous avez mis ces bank-notes dans la tabatière de fer, et la tabatière de fer dans votre gousset de droite. Ces trois mille livres sterling font soixante-quinze mille francs. Au nom de mess Lethierry, je m’en contenterai. Je pars demain pour Guernesey, et j’entends les lui porter. Rantaine, le trois-mâts qui est là en panne est le Tamaulipas. Vous y avez fait embarquer cette nuit vos malles mêlées aux sacs et aux valises de l’équipage. Vous voulez quitter la France. Vous avez vos raisons. Vous allez à Arequipa. L’embarcation vient vous chercher. Vous l’attendez ici. Elle arrive. On l’entend qui nage. Il dépend de moi de vous laisser partir ou de vous faire rester. Assez de paroles. Jetez-moi la tabatière de fer.
15Rantaine ouvrit son gousset, en tira une petite boîte et la jeta à Clubin. C’était la tabatière de fer. Elle alla rouler aux pieds de Clubin.
16Rantaine s'enfuit vers l'Amérique. Clubin, lui, a désormais l'argent — et un plan : faire échouer la Durande sur un écueil, se faire passer pour mort, et disparaître à jamais avec la fortune. Sur la traversée de retour, il accuse le timonier d'ivresse et prend lui-même la barre, dans un brouillard qui s'épaissit.
17En ce moment une voix tonnante cria :
18– Tu es ivre !
19Le navire fonce droit sur des récifs que Clubin, dans la brume, croit être ceux qu'il visait.
20On entendit un craquement. Le déchirement d’un flanc de navire sur un bas-fond en pleine mer est un des bruits les plus lugubres qu’on puisse rêver. La Durande s’arrêta court.
21Le Guernesiais leva les mains au ciel.
22– Sur les Hanois ! quand je le disais !
23Un long cri éclata sur le navire.
24– Nous sommes perdus.
25La voix de Clubin, sèche et brève, domina le cri.
26– Personne n’est perdu ! Et silence !
27Clubin organise l'évacuation avec un sang-froid admirable, puis refuse d'abandonner le navire.
28– Maintenant, cria Clubin, partez.
29Un cri s’éleva de la chaloupe.
30– Et vous, capitaine ?
31– Je reste. Le navire sera dépecé par la tempête cette nuit. Je ne le quitterai pas. Quand le navire est perdu, le capitaine est mort. On dira de moi : Il a fait son devoir jusqu’au bout. Tangrouille, je vous pardonne.
32La chaloupe s’ébranla. Imbrancam avait saisi le gouvernail. Toutes les mains qui ne ramaient pas s’élevèrent vers le capitaine. Toutes les bouches crièrent : Hurrah pour le capitaine Clubin !
33La chaloupe s’enfonça dans le brouillard et s’effaça.
34On ne vit plus rien.
35Le frappement des rames décrut et s’évanouit.
36Clubin resta seul.
37Quand cet homme se vit sur ce rocher, sous ce nuage, au milieu de cette eau, loin de tout contact vivant, loin de tout bruit humain, laissé pour mort, seul entre la mer qui montait et la nuit qui venait, il eut une joie profonde.
38Il avait réussi.
39Il tenait son rêve. La lettre de change à longue échéance qu’il avait tirée sur la destinée, lui était payée.
40Il était donc libre ! il était donc riche !
41Mais le brouillard l'a trompé.
42Clubin, hagard, regarda.
43C’était bien l’épouvantable écueil isolé.
44Impossible de se méprendre sur cette silhouette difforme. Les deux Douvres jumelles se dressaient, hideusement, laissant voir entre elles, comme un piège, leur défilé.
45Ce n'est pas sur les Hanois qu'il s'est échoué, mais sur l'écueil des Douvres, à cinq lieues de toute côte — et Clubin ne reparaîtra jamais. À Guernesey, mess Lethierry, ruiné, apprend la perte de la Durande et de sa machine unique au monde. Un vieux pilote déclare la chose impossible à sauver.
46Le patron du Shealtiel, qui était un ancien pilote, résuma la pensée de tous par cette exclamation à voix haute :
47– Non ! c’est fini. L’homme qui ira là et qui rapportera la machine n’existe pas.
48– Puisque je n’y vais pas, ajouta Imbrancam, c’est qu’on ne peut pas y aller.
49Le patron du Shealtiel secoua sa main gauche avec cette brusquerie qui exprime la conviction de l’impossible, et reprit :
50– S’il existait...
51Déruchette tourna la tête.
52– Je l’épouserais, dit-elle.
53Il y eut un silence.
54Un homme très pâle sortit du milieu des groupes et dit :
55– Vous l’épouseriez, miss Déruchette ?
56C’était Gilliatt.
57Cependant tous les yeux s’étaient levés. Mess Lethierry venait de se dresser tout droit. Il avait sous le sourcil une lumière étrange.
58Il prit du poing son bonnet de matelot et le jeta à terre, puis il regarda solennellement devant lui sans voir aucune des personnes présentes, et dit :
59– Déruchette l’épouserait. J’en donne ma parole d’honneur au bon Dieu.
60Le lendemain, seul dans sa barque, Gilliatt part pour l'écueil des Douvres, décidé à ramener la machine envers et contre tout.
61Ces deux piliers, c’étaient les Douvres. L’espèce de masse emboîtée entre eux comme une architrave entre deux chambranles, c’était la Durande.
62Cet écueil, tenant ainsi sa proie et la faisant voir, était terrible ; les choses ont parfois vis-à-vis de l’homme une ostentation sombre et hostile. Il y avait du défi dans l’attitude de ces rochers. Cela semblait attendre.
63Pendant deux mois, seul sur le rocher, sans outils que ceux qu'il forge lui-même, Gilliatt démonte pièce à pièce la machine et bâtit un barrage de fortune pour protéger sa barque. Un jour, une tempête d'équinoxe s'annonce à l'horizon.
64Gilliatt examina fixement la nuée et grommela entre ses dents : J’ai soif, tu vas me donner à boire.
65Vingt heures durant, il tient tête à l'ouragan, réparant son barrage de rochers et de poutres à mesure que la mer le démolit, sauvant in extremis la machine et la barque de l'engloutissement.
66Cette chose faite, il prit d’une flaque de pluie un peu d’eau dans le creux de sa main, but, et dit à la nuée : cruche !
67Quelques jours plus tard, en explorant une grotte de l'écueil, Gilliatt découvre l'habitant véritable du lieu.
68Pour croire à la pieuvre, il faut l’avoir vue.
69Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire.
70Qu’est-ce donc que la pieuvre ? C’est la ventouse.
71Une forme grisâtre oscille dans l’eau, c’est gros comme le bras, et long d’une demi-aune environ ; c’est un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n’aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s’ouvre, huit rayons s’écartent brusquement autour d’une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c’est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. Épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous.
72L’hydre harponne l’homme.
73Cette bête même, tapie dans une crevasse, saisit un jour le bras de Gilliatt.
74Gilliatt avait enfoncé son bras dans le trou ; la pieuvre l’avait happé.
75Elle le tenait.
76Il était la mouche de cette araignée.
77Le poulpe, en effet, n’est vulnérable qu’à la tête.
78Gilliatt ne l’ignorait point.
79Tout à coup la bête détacha du rocher sa sixième antenne, et, la lançant sur Gilliatt, tâcha de lui saisir le bras gauche.
80En même temps elle avança vivement la tête. Une seconde de plus, sa bouche-anus s’appliquait sur la poitrine de Gilliatt. Gilliatt, saigné au flanc, et les deux bras garrottés, était mort.
81Mais Gilliatt veillait. Guetté, il guettait.
82Il évita l’antenne, et au moment où la bête allait mordre sa poitrine, son poing armé s’abattit sur la bête.
83Il y eut deux convulsions en sens inverse, celle de la pieuvre et celle de Gilliatt.
84Ce fut comme la lutte de deux éclairs.
85Gilliatt plongea la pointe de son couteau dans la viscosité plate, et, d’un mouvement giratoire pareil à la torsion d’un coup de fouet, faisant un cercle autour des deux yeux, il arracha la tête comme on arrache une dent.
86Ce fut fini.
87Toute la bête tomba.
88Gilliatt survit, épuisé mais victorieux. Puis un dernier péril surgit : une voie d'eau menace de couler sa barque chargée de la précieuse machine, en pleine nuit, sans lumière pour la réparer.
89Alors, dans l’accablement de toute cette énormité inconnue, ne sachant plus ce qu’on lui voulait, se confrontant avec l’ombre, en présence de cette obscurité irréductible, dans la rumeur des eaux, des lames, des flots, des houles, des écumes, des rafales, sous les nuées, sous les souffles, sous la vaste force éparse, sous ce mystérieux firmament des ailes, des astres et des tombes, sous l’intention possible mêlée à ces choses démesurées, ayant autour de lui et audessous de lui l’océan, et au-dessus de lui les constellations, sous l’insondable, il s’affaissa, il renonça, il se coucha tout de son long le dos sur la roche, la face aux étoiles, vaincu, et, joignant les mains devant la profondeur terrible, il cria dans l’infini : Grâce !
90Il s'évanouit de froid et d'épuisement, nu sur le rocher, jusqu'à ce que le soleil se lève.
91Le soleil continua ses caresses, presque ardentes. Le vent, qui était déjà le vent de midi et le vent d’été, s’approcha de Gilliatt comme une bouche, soufflant mollement.
92Gilliatt remua.
93Les oiseaux de mer, qui connaissaient Gilliatt, volaient au-dessus de lui, inquiets. Ce n’était plus leur ancienne inquiétude sauvage. C’était on ne sait quoi de tendre et de fraternel. Ils poussaient de petits cris. Ils avaient l’air de l’appeler. Une mouette, qui l’aimait sans doute, eut la familiarité de venir tout près de lui. Elle se mit à lui parler. Il ne semblait pas entendre. Elle sauta sur son épaule et lui becqueta les lèvres doucement.
94Gilliatt ouvrit les yeux.
95Tout est sauvé : la barque, la machine, sa vie. Il répare l'avarie, et met enfin le cap sur Guernesey.
96Au moment où il s’éloigna de l’écueil, quelqu’un qui eût été là l’eût entendu chanter à demi-voix l’air Bonny Dundee.
97De retour à Saint-Sampson à la nuit tombée, avant même de se montrer, Gilliatt se cache par habitude derrière le mur du jardin des Bravées, comme il le faisait autrefois pour apercevoir Déruchette — et surprend une scène qui va briser son triomphe. Un homme qu'il ne voit pas, caché dans les massifs, parle à Déruchette assise sur un banc.
98– Mademoiselle, je vous vois tous les dimanches et tous les jeudis ; on m’a dit qu’autrefois vous ne veniez pas si souvent. C’est une remarque qu’on a faite, je vous demande pardon. Je ne vous ai jamais parlé, c’était mon devoir ; aujourd’hui je vous parle, c’est mon devoir. Je dois d’abord m’adresser à vous. Le Cashmere part demain. C’est ce qui fait que je suis venu. Vous vous promenez tous les soirs dans votre jardin. Ce serait mal à moi de connaître vos habitudes si je n’avais pas la pensée que j’ai. Mademoiselle, vous êtes pauvre ; depuis ce matin je suis riche. Voulez-vous de moi pour votre mari ?
99C'est le révérend Ebenezer Caudray, le jeune pasteur de la paroisse. Bouleversée, Déruchette avoue tout bas ce qu'elle n'avait jamais dit.
100Déruchette pencha le front, et murmura :
101– Oh ! je l’adore !
102Cela fut dit si bas que Gilliatt seul entendit.
103– Dieu l’a entendue, dit Déruchette.
104Alors la voix devint presque sonore, et en même temps plus douce que jamais. Ces paroles sortirent du massif, comme d’un buisson ardent :
105– Tu es ma fiancée. Lève-toi, et viens. Que le bleu plafond où sont les astres assiste à cette acceptation de mon âme par ton âme, et que notre premier baiser se mêle au firmament !
106Déruchette se leva, et demeura un instant immobile, le regard fixé devant elle, sans doute sur un autre regard. Puis, à pas lents, la tête droite, les bras pendants et les doigts des mains écartés comme lorsqu’on marche sur un support inconnu, elle se dirigea vers le massif et y disparut.
107Un moment après, au lieu d’une ombre sur le sable il y en avait deux, elles se confondaient, et Gilliatt voyait à ses pieds l’embrassement de ces deux ombres.
108Tout à coup, un bruit lointain éclata, une voix cria : Au secours ! et la cloche du port sonna.
109C'est mess Lethierry, qui vient de découvrir sous sa fenêtre la machine miraculeusement revenue. Fou de joie, il court vers Gilliatt.
110– Ah ! mon fils ! l’homme au bug-pipe ! Gilliatt ! je savais bien que c’était toi ! La panse, parbleu ! conte-moi ça. Tu y es donc allé ! On t’aurait brûlé il y a cent ans. C’est de la magie.
111Lethierry, ivre de bonheur, ne jure plus que par un mariage immédiat.
112Ah ! par exemple, tu sais, tu épouses Déruchette.
113Gilliatt s’adossa au mur, comme quelqu’un qui chancelle, et très bas, mais très distinctement, il dit :
114– Non.
115Mess Lethierry eut un soubresaut.
116– Comment, non !
117Gilliatt répondit :
118– Je ne l’aime pas.
119Lethierry, furieux, refuse de comprendre. Mais quelques heures plus tard, Gilliatt retrouve Ebenezer et Déruchette en larmes au bord de la mer : le jeune pasteur, appelé en Angleterre par un héritage soudain, croit devoir renoncer à elle et lui fait ses adieux.
120Ebenezer lui prit la tête dans ses deux mains ; cette vierge avait l’air d’une veuve et ce jeune homme avait l’air d’un aïeul. Il lui touchait les cheveux avec une sorte de précaution religieuse ; il attacha son regard sur elle pendant quelques instants, puis il déposa sur son front un de ces baisers sous lesquels il semble que devrait éclore une étoile, et, d’un accent où tremblait la suprême angoisse et où l’on sentait l’arrachement de l’âme, il lui dit ce mot, le mot des profondeurs : Adieu !
121Déruchette éclata en sanglots.
122En ce moment ils entendirent une voix lente et grave qui disait :
123– Pourquoi ne vous mariez-vous pas ?
124Ebenezer tourna la tête. Déruchette leva les yeux.
125Gilliatt était devant eux.
126Gilliatt reprit :
127– Quel besoin avez-vous de vous dire adieu ? Mariez-vous. Vous partirez ensemble.
128Déruchette tressaillit. Elle eut un tremblement de la tête aux pieds.
129Gilliatt continua :
130– Miss Déruchette a ses vingt et un ans. Elle ne dépend que d’elle. Son oncle n’est que son oncle. Vous vous aimez...
131– Mariez-vous, poursuivit Gilliatt.
132– Il refuserait si le mariage était à faire, dit Gilliatt, il consentira quand le mariage sera fait. D’ailleurs vous allez partir. Quand vous reviendrez, il pardonnera.
133Gilliatt les mène lui-même à l'église, où il a déjà, en secret, tout préparé : la licence, le registre, jusqu'à l'anneau.
134Alors, suivant le beau rite du mariage anglican, le doyen regarda autour de lui et fit dans l’ombre de l’église cette demande solennelle :
135– Qui est-ce qui donne cette femme à cet homme ?
136– Moi, dit Gilliatt.
137Le doyen reprit :
138– Où est l’anneau ?
139Ceci était imprévu. Ebenezer, pris au dépourvu, n’avait pas d’anneau.
140Gilliatt ôta la bague d’or qu’il avait au petit doigt, et la présenta au doyen.
141Ebenezer prit la petite main gauche, toute tremblante, de Déruchette, passa l’anneau au quatrième doigt, et dit :
142– Je t’épouse avec cet anneau.
143Le doyen éleva la voix :
144– Vous êtes époux.
145Gilliatt, resté debout, baissa la tête.
146Eux s’agenouillaient devant Dieu, lui se courbait sous la destinée.
147À la sortie de l'église, avant qu'ils ne s'embarquent, Gilliatt offre encore à Déruchette le trousseau que sa mère adoptive avait préparé jadis pour « la femme qu'il épouserait ».
148– Madame, dit-il, vous ne vous attendiez pas à partir. J’ai pensé que vous auriez peut-être besoin de robes et de linge. Vous trouverez à bord du Cashmere un coffre qui contient des objets pour femme. Ce coffre me vient de ma mère. Il était destiné à la femme que j’épouserais. Permettez-moi de vous l’offrir.
149– Je pense à ce coffre, répondit Déruchette. Mais pourquoi ne pas le garder pour votre femme, quand vous vous marierez ?
150– Madame, dit Gilliatt, je ne me marierai probablement pas.
151Ebenezer et Déruchette s'embarquent sur le Cashmere. Gilliatt, seul, reprend le chemin de sa maison — non vers la terre, mais vers la mer, jusqu'au rocher où la marée monte deux fois par jour : la Chaise Gild-Holm-'Ur.
152Gilliatt tourna le rocher. Il parvint sous la Chaise Gild-Holm-’Ur, au pied de cette espèce d’escalier abrupt que, moins de trois mois auparavant, il avait aidé Ebenezer à descendre. Il le monta.
153Ces degrés menaient à la Chaise Gild-Holm-’Ur. Il arriva à la Chaise, la considéra un moment, appuya sa main sur ses yeux et la fit lentement glisser d’un sourcil à l’autre, geste par lequel il semble qu’on essuie le passé, puis il s’assit dans ce creux de roche, avec l’escarpement derrière son dos et l’océan sous ses pieds.
154Il attend, immobile. Au loin, le Cashmere, portant Ebenezer et Déruchette vers l'Angleterre, s'approche lentement du rocher — et la marée, elle aussi, monte.
155Le Cashmere arriva. Il surgit, il se dressa. Il semblait croître sur l’eau. Ce fut comme le grandissement d’une ombre. Le gréement se détacha en noir sur le ciel dans le magnifique balancement de la mer. Les longues voiles, un moment superposées au soleil, devinrent presque roses et eurent une transparence ineffable. Les flots avaient un murmure indistinct. Aucun bruit ne troublait le glissement majestueux de cette silhouette. On voyait sur le pont comme si on y eût été.
156Le Cashmere rasa presque la roche.
157Le timonier était à la barre, un mousse grimpait aux haubans, quelques passagers, accoudés au bordage, considéraient la sérénité du temps, le capitaine fumait. Mais ce n’était rien de tout cela que voyait Gilliatt.
158Il y avait sur le pont un coin plein de soleil. C’était là ce qu’il regardait. Dans ce soleil étaient Ebenezer et Déruchette. Ils étaient assis dans cette lumière, lui près d’elle. Ils se blottissaient gracieusement côte à côte, comme deux oiseaux se chauffant à un rayon de midi. La tête de Déruchette était sur l’épaule d’Ebenezer, le bras d’Ebenezer était derrière la taille de Déruchette ; ils se tenaient les mains, les doigts entrecroisés dans les doigts. Ce banc était déjà une alcôve et presque un nid. En même temps, c’était une gloire ; la douce gloire de l’amour en fuite dans un nuage.
159Le silence était céleste.
160L’œil d’Ebenezer rendait grâce et contemplait ; les lèvres de Déruchette remuaient ; et dans ce charmant silence, comme le vent portait du côté de terre, à l’instant rapide où le sloop glissa à quelques toises de la Chaise Gild-Holm-’Ur, Gilliatt entendit la voix tendre et délicate de Déruchette qui disait :
161– Vois donc. Il semblerait qu’il y a un homme dans le rocher.
162Cette apparition passa.
163Le Cashmere laissa la pointe du Bû de la Rue derrière lui et s’enfonça dans le plissement profond des vagues. En moins d’un quart d’heure, sa mâture et ses voiles ne firent plus sur la mer qu’une sorte d’obélisque blanc décroissant à l’horizon. Gilliatt avait de l’eau jusqu’aux genoux.
164La marée continue de monter. Gilliatt ne bouge pas.
165La mer montait avec une douceur sinistre.
166Gilliatt, immobile, regardait le Cashmere s’évanouir.
167Le flux était presque à son plein. Le soir approchait. Derrière Gilliatt, dans la rade, quelques bateaux de pêche rentraient.
168L’œil de Gilliatt, attaché au loin sur le sloop, restait fixe.
169Cet œil fixe ne ressemblait à rien de ce qu’on peut voir sur la terre. Dans cette prunelle tragique et calme il y avait de l’inexprimable. Ce regard contenait toute la quantité d’apaisement que laisse le rêve non réalisé ; c’était l’acceptation lugubre d’un autre accomplissement. Une fuite d’étoile doit être suivie par des regards pareils. De moment en moment, l’obscurité céleste se faisait sous ce sourcil dont le rayon visuel demeurait fixé à un point de l’espace. En même temps que l’eau infinie autour du rocher Gild-Holm-’Ur, l’immense tranquillité de l’ombre montait dans l’œil profond de Gilliatt.
170Le Cashmere, devenu imperceptible, était maintenant une tache mêlée à la brume. Il fallait pour le distinguer savoir où il était.
171Peu à peu, cette tache, qui n’était plus une forme, pâlit.
172Puis elle s’amoindrit.
173Puis elle se dissipa.
174À l’instant où le navire s’effaça à l’horizon, la tête disparut sous l’eau. Il n’y eut plus rien que la mer.