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Notre-Dame de Paris — en 20 minutes

Notre-Dame de Paris — en 20 minutes
1Notre-Dame de Paris ne se résume pas : c'est une cathédrale de papier, avec ses travées et ses gargouilles, son peuple et ses cloches. Voici, tirés du texte même de Victor Hugo, quelques passages qui en suivent l'arc entier — de la fête des fous à la mort de Quasimodo — pour donner en vingt minutes le goût de l'ensemble.

2Le 6 janvier 1482, Paris fête à la fois l'Épiphanie et la « fête des fous ». Dans la Grand'Salle du Palais de Justice, la foule, lassée du mystère que joue le poète Pierre Gringoire, organise un concours de grimaces pour élire le pape des fous. Le vainqueur sort de la chapelle où se cachaient les concurrents.
3On eût dit un géant brisé et mal ressoudé.
4Quand cette espèce de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, immobile, trapu, et presque aussi large que haut, carré par la base, comme dit un grand homme, à son surtout mi-parti rouge et violet, semé de campanilles d'argent, et surtout à la perfection de sa laideur, la populace le reconnut sur-le-champ, et s'écria d'une voix :
5« C'est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c'est Quasimodo, le bossu de Notre-Dame ! Quasimodo le borgne ! Quasimodo le bancal ! Noël ! Noël ! »
6On voit que le pauvre diable avait des surnoms à choisir.
7Ce même soir, sur le parvis, une bohémienne danse au son du tambourin devant la foule émerveillée : la Esmeralda.
8Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait.
9Elle n'était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine taille s'élançait hardiment. Elle était brune, mais on devinait que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet doré des Andalouses et des Romaines. Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds ; et chaque fois qu'en tournoyant sa rayonnante figure passait devant vous, ses grands yeux noirs vous jetaient un éclair.
10Autour d'elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes ; et en effet, tandis qu'elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds et purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son corsage d'or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait, ses cheveux noirs, ses yeux de flamme, c'était une surnaturelle créature.
11Parmi les mille visages que cette lueur teignait d'écarlate, il y en avait un qui semblait plus encore que tous les autres absorbé dans la contemplation de la danseuse. C'était une figure d'homme, austère, calme et sombre. Cet homme ne paraissait pas avoir plus de trente-cinq ans ; cependant il était chauve ; à peine avait-il aux tempes quelques touffes de cheveux rares et déjà gris ; mais dans ses yeux enfoncés éclatait une jeunesse extraordinaire, une vie ardente, une passion profonde. Il les tenait sans cesse attachés sur la bohémienne, et tandis que la folle jeune fille de seize ans dansait et voltigeait au plaisir de tous, sa rêverie, à lui, semblait devenir de plus en plus sombre. De temps en temps un sourire et un soupir se rencontraient sur ses lèvres, mais le sourire était plus douloureux que le soupir.
12Cet homme, c'est l'archidiacre Claude Frollo. Prêtre savant, austère, tôt orphelin, il s'est fait à la fois père et mère de son jeune frère Jehan — et c'est par affection pour cet enfant qu'il a, des années plus tôt, recueilli sur le parvis un autre enfant abandonné, difforme, que la rumeur vouait au bûcher.
13Quand il tira cet enfant du sac, il le trouva bien difforme en effet. Le pauvre petit diable avait une verrue sur l'œil gauche, la tête dans les épaules, la colonne vertébrale arquée, le sternum proéminent, les jambes torses ; mais il paraissait vivace ; et quoiqu'il fût impossible de savoir quelle langue il bégayait, son cri annonçait quelque force et quelque santé. La compassion de Claude s'accrut de cette laideur ; et il fit vœu dans son cœur d'élever cet enfant pour l'amour de son frère, afin que, quelles que fussent dans l'avenir les fautes du petit Jehan, il eût pardevers lui cette charité, faite à son intention.
14Il baptisa son enfant adoptif, et le nomma Quasimodo, soit qu'il voulût marquer par là le jour où il l'avait trouvé, soit qu'il voulût caractériser par ce nom à quel point la pauvre petite créature était incomplète et à peine ébauchée.
15Une nuit, Frollo lance Quasimodo à la poursuite de la Esmeralda pour l'enlever ; le sonneur échoue et, seul arrêté par le guet, est condamné au pilori. Le poète Pierre Gringoire, égaré la même nuit dans la Cour des Miracles, le repaire des truands, n'échappe à la pendaison que parce que la Esmeralda accepte de « l'épouser » — un mariage de façade, à la mode bohémienne, qui n'engage à rien.
16« Que me voulez-vous donc ? dit-elle.
17– Pouvez-vous me le demander, adorable Esmeralda ? » répondit Gringoire avec un accent si passionné qu'il en était étonné lui-même en s'entendant parler.
18L'égyptienne ouvrit ses grands yeux. « Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
19– Eh quoi ! reprit Gringoire, s'échauffant de plus en plus, ne suis-je pas à toi, douce amie ? n'es-tu pas à moi ? »
20Et, tout ingénument, il lui prit la taille.
21Le corsage de la bohémienne glissa dans ses mains comme la robe d'une anguille. Elle sauta d'un bond à l'autre bout de la cellule, se baissa, et se redressa, avec un petit poignard à la main, avant que Gringoire eût eu seulement le temps de voir d'où ce poignard sortait ; irritée et fière, les lèvres gonflées, les narines ouvertes, les joues rouges comme une pomme d'api, les prunelles rayonnantes d'éclairs.
22« Sainte Vierge ! dit-il enfin quand la surprise lui permit de parler, voilà deux luronnes !
23– Il faut que tu sois un drôle bien hardi !
24– Pardon, mademoiselle, dit Gringoire en souriant. Mais pourquoi donc m'avez-vous pris pour mari ?
25– Fallait-il te laisser pendre ?
26– Ainsi, reprit le poète un peu désappointé dans ses espérances amoureuses, vous n'avez eu d'autre pensée en m'épousant que de me sauver du gibet ?
27– Et quelle autre pensée veux-tu que j'aie eue ? »
28Gringoire se mordit les lèvres. « Allons, dit-il, je suis pas encore si triomphant en Cupido que je croyais. »
29Le lendemain, la foule qui a acclamé Quasimodo pape des fous la veille l'insulte et le lapide au pilori.
30Au bout de quelques minutes, Quasimodo promena sur la foule un regard désespéré, et répéta d'une voix plus déchirante encore : « À boire ! »
31Et tous de rire.
32« Bois ceci ! criait Robin Poussepain en lui jetant par la face une éponge traînée dans le ruisseau. Tiens, vilain sourd ! je suis ton débiteur. »
33« À boire ! » répéta pour la troisième fois Quasimodo pantelant.
34En ce moment, il vit s'écarter la populace. Une jeune fille bizarrement vêtue sortit de la foule. Elle était accompagnée d'une petite chèvre blanche à cornes dorées et portait un tambour de basque à la main.
35L'œil de Quasimodo étincela. C'était la bohémienne qu'il avait essayé d'enlever la nuit précédente. Il ne douta pas qu'elle ne vînt se venger aussi, et lui donner son coup comme tous les autres.
36Elle s'approcha, sans dire une parole, du patient qui se tordait vainement pour lui échapper, et, détachant une gourde de sa ceinture, elle la porta doucement aux lèvres arides du misérable.
37Alors, dans cet œil jusque-là si sec et si brûlé, on vit rouler une grosse larme qui tomba lentement le long de ce visage difforme et longtemps contracté par le désespoir. C'était la première peut-être que l'infortuné eût jamais versée.
38Il but à longs traits. Sa soif était ardente.
39C'eût été partout un spectacle touchant que cette belle fille, fraîche, pure, charmante, et si faible en même temps, ainsi pieusement accourue au secours de tant de misère, de difformité et de méchanceté. Sur un pilori, ce spectacle était sublime.
40Tout ce peuple lui-même en fut saisi et se mit à battre des mains en criant : « Noël ! Noël ! »
41Claude Frollo n'est pas un simple prêtre savant : dévoré par une passion qu'il ne maîtrise plus, il finit par tenter d'assassiner le capitaine Phœbus de Châteaupers, l'amant de la Esmeralda, et laisse accuser celle-ci du crime. Jugée sorcière, elle est torturée et condamnée à mort. Dans son cachot, Frollo vient la voir une dernière fois.
42Elle était là, perdue dans les ténèbres, ensevelie, enfouie, murée. Qui l'eût pu voir en cet état, après l'avoir vue rire et danser au soleil, eût frémi. Froide comme la nuit, froide comme la mort, plus un souffle d'air dans ses cheveux, plus un bruit humain à son oreille, plus une lueur de jour dans ses yeux, brisée en deux, écrasée de chaînes, accroupie près d'une cruche et d'un pain sur un peu de paille dans la mare d'eau qui se formait sous elle des suintements du cachot, sans mouvement, presque sans haleine, elle n'en était même plus à souffrir.
43Enfin la prisonnière rompit le silence :
44« Qui êtes-vous ?
45– Un prêtre. »
46Le mot, l'accent, le son de voix, la firent tressaillir.
47Le prêtre releva son capuchon. Elle regarda. C'était ce visage sinistre qui la poursuivait depuis si longtemps, cette tête de démon qui lui était apparue chez la Falourdel au-dessus de la tête adorée de son Phœbus, cet œil qu'elle avait vu pour la dernière fois briller près d'un poignard.
48« Oh ! misérable ! qui êtes-vous ? que vous ai-je fait ? vous me haïssez donc bien ? Hélas ! qu'avez-vous contre moi ?
49– Je t'aime ! » cria le prêtre.
50Ses larmes s'arrêtèrent subitement. Elle le regarda avec un regard d'idiot. Lui était tombé à genoux et la couvait d'un œil de flamme.
51« Entends-tu ? je t'aime ! cria-t-il encore.
52– Quel amour ! » dit la malheureuse en frémissant.
53Il reprit :
54« L'amour d'un damné. »
55« … Un jour, j'étais appuyé à la fenêtre de ma cellule… J'entends un bruit de tambour et de musique. Je regarde dans la place. Ce que je vis, il y en avait d'autres que moi qui le voyaient, et pourtant ce n'était pas un spectacle fait pour des yeux humains. Là, au milieu du pavé, – il était midi, – un grand soleil, – une créature dansait. Une créature si belle que Dieu l'eût préférée à la Vierge. Ses yeux étaient noirs et splendides, au milieu de sa chevelure noire quelques cheveux que pénétrait le soleil blondissaient comme des fils d'or. Ses pieds disparaissaient dans leur mouvement comme les rayons d'une roue qui tourne rapidement. Oh ! la resplendissante figure qui se détachait comme quelque chose de lumineux dans la lumière même du soleil !… – Hélas ! jeune fille, c'était toi. – Surpris, enivré, charmé, je me laissai aller à te regarder. Je te regardai tant que tout à coup je frissonnai d'épouvante, je sentis que le sort me saisissait. »
56Quasimodo, lui, n'a rien oublié de la goutte d'eau donnée au pilori. Quand il apprend la condamnation de la Esmeralda, il l'enlève au pied même de l'échafaud et la porte en lieu sûr, dans Notre-Dame, où le droit d'asile la protège. Au matin, elle le découvre à sa fenêtre.
57« N'ayez pas peur. Je suis votre ami. J'étais venu vous voir dormir, cela ne vous fait pas de mal, n'est-ce pas, que je vienne vous voir dormir ? »
58« Hélas ! dit-il comme hésitant à achever, c'est que… je suis sourd. »
59« Pauvre homme ! » s'écria la bohémienne avec une expression de bienveillante pitié.
60Il se mit à sourire douloureusement. « Vous trouvez qu'il ne me manquait que cela, n'est-ce pas ? Oui, je suis sourd. C'est comme cela que je suis fait. C'est horrible, n'est-il pas vrai ? Vous êtes si belle, vous ! »
61« Eh bien ! reprit-elle en souriant, dites-moi pourquoi vous m'avez sauvée. »
62« J'ai compris, répondit-il. Vous me demandez pourquoi je vous ai sauvée. Vous avez oublié un misérable qui a tenté de vous enlever une nuit, un misérable à qui le lendemain même vous avez porté secours sur leur infâme pilori. Une goutte d'eau et un peu de pitié, voilà plus que je n'en paierai avec ma vie. Vous avez oublié ce misérable ; lui, il s'est souvenu. »
63Il tira de sa poche un petit sifflet de métal. « Tenez, dit-il, quand vous aurez besoin de moi, quand vous voudrez que je vienne, quand vous n'aurez pas trop d'horreur à me voir, vous sifflerez avec ceci. J'entends ce bruit-là. »
64Il déposa le sifflet à terre et s'enfuit.
65Mais Notre-Dame n'arrête pas la justice du roi : le parlement ordonne qu'on aille reprendre la condamnée dans son asile. Pour la sauver, la cour des Miracles — les truands de Paris, menés par Clopin Trouillefou — marche sur la cathédrale pour la prendre d'assaut. Quasimodo, seul, croit devoir la défendre contre eux et se bat toute la nuit sur les tours. Au matin, les troupes du roi arrivent.
66Le brave sourd, assailli de toutes parts, avait perdu, sinon tout courage, du moins tout espoir de sauver, non pas lui, il ne songeait pas à lui, mais l'égyptienne. Il courait éperdu sur la galerie. Notre-Dame allait être enlevée par les truands. Tout à coup un grand galop de chevaux emplit les rues voisines, et avec une longue file de torches et une épaisse colonne de cavaliers abattant lances et brides, ces bruits furieux débouchèrent sur la place comme un ouragan : France ! France ! Taillez les manants ! Châteaupers à la rescousse ! Prévôté ! prévôté !
67Les truands effarés firent volte-face.
68La mêlée fut affreuse. Les cavaliers du roi, au milieu desquels Phœbus de Châteaupers se comportait vaillamment, ne faisaient aucun quartier. Les truands, mal armés, écumaient et mordaient.
69Enfin les truands cédèrent. Ils forcèrent la ligne des assaillants, et se mirent à fuir dans toutes les directions, laissant dans le Parvis un encombrement de morts.
70Quand Quasimodo, qui n'avait pas cessé un moment de combattre, vit cette déroute, il tomba à deux genoux, et leva les mains au ciel ; puis, ivre de joie, il courut, il monta avec la vitesse d'un oiseau à cette cellule dont il avait si intrépidement défendu les approches. Il n'avait plus qu'une pensée maintenant, c'était de s'agenouiller devant celle qu'il venait de sauver une seconde fois.
71Lorsqu'il entra dans la cellule, il la trouva vide.
72Pendant l'assaut, Frollo lui-même — pour d'autres desseins — a fait enlever la Esmeralda de sa cellule par Gringoire et un inconnu encapuchonné, et les trois s'enfuient en barque sur la Seine. Mais Gringoire, sommé de choisir entre sauver la jeune fille ou sa chèvre, préfère filer avec Djali dès qu'ils touchent terre, l'abandonnant seule avec l'inconnu.
73Une secousse les avertit enfin que le bateau abordait. L'inconnu se leva, vint à l'égyptienne, et voulut lui prendre le bras pour l'aider à descendre. Elle le repoussa, et se pendit à la manche de Gringoire, qui, de son côté, occupé de la chèvre, la repoussa presque. Alors elle sauta seule à bas du bateau.
74Il paraît que Gringoire avait profité de l'instant du débarquement pour s'esquiver avec la chèvre dans le pâté de maisons de la rue Grenier-sur-l'eau.
75La pauvre égyptienne frissonna de se voir seule avec cet homme. Tout à coup elle sentit la main de l'inconnu sur la sienne. C'était une main froide et forte. Ses dents claquèrent. L'homme ne dit pas une parole. Il se mit à remonter à grands pas vers la place de Grève, en la tenant par la main.
76Ils arrivèrent ainsi, toujours le long du quai, à une place assez grande. On distinguait au milieu une espèce de croix noire debout. C'était le gibet.
77L'homme s'arrêta, se tourna vers elle, et leva sa carapoue.
78« Oh ! bégaya-t-elle pétrifiée, je savais bien que c'était encore lui ! »
79C'était le prêtre.
80Et courant, et la faisant courir, car il ne la lâchait pas, il marcha droit au gibet, et le lui montrant du doigt :
81« Choisis entre nous deux », dit-il froidement.
82Elle s'arracha de ses mains et tomba au pied du gibet en embrassant cet appui funèbre.
83Enfin l'égyptienne lui dit : « Il me fait encore moins horreur que vous. »
84Frollo l'entraîne alors, non plus vers la mort, mais vers une vieille recluse murée depuis quinze ans dans un réduit de pierre, le Trou aux Rats — une femme rongée par le chagrin d'avoir perdu sa fille, dont elle ne garde qu'un souvenir : un petit soulier brodé.
85« Rends-moi mon enfant ! dit la recluse.
86– Grâce ! grâce !
87– Rends-moi mon enfant ! »
88« Tiens, que je te montre. Voilà son soulier, tout ce qui m'en reste. Sais-tu où est le pareil ? »
89« Montrez-moi ce soulier, dit l'égyptienne en tressaillant. Dieu ! Dieu ! » Et en même temps, de la main qu'elle avait libre, elle ouvrait vivement le petit sachet orné de verroterie verte qu'elle portait au cou.
90L'égyptienne venait de tirer du sachet un petit soulier absolument pareil à l'autre. À ce petit soulier était attaché un parchemin sur lequel ce carme était écrit :
91Quand le pareil retrouveras,
92Ta mère te tendra les bras.
93En moins de temps qu'il n'en faut à l'éclair, la recluse avait confronté les deux souliers, lu l'inscription du parchemin, et collé aux barreaux de la lucarne son visage rayonnant d'une joie céleste en criant :
94« Ma fille ! ma fille !
95– Ma mère ! » répondit l'égyptienne.
96Ici nous renonçons à peindre.
97Le mur et les barreaux de fer étaient entre elles deux. « Oh ! le mur ! cria la recluse ! Oh ! la voir et ne pas l'embrasser ! Ta main ! ta main ! »
98La jeune fille lui passa son bras à travers la lucarne, la recluse se jeta sur cette main, y attacha ses lèvres, et y demeura, abîmée dans ce baiser, ne donnant plus d'autre signe de vie qu'un sanglot qui soulevait ses hanches de temps en temps.
99Tout à coup, elle se releva, écarta ses longs cheveux gris de dessus son front, et, sans dire une parole, se mit à ébranler de ses deux mains les barreaux de sa loge plus furieusement qu'une lionne. Les barreaux tinrent bon. Alors elle alla chercher dans un coin de sa cellule un gros pavé qui lui servait d'oreiller, et le lança contre eux avec tant de violence qu'un des barreaux se brisa en jetant mille étincelles. Il y a des moments où les mains d'une femme ont une force surhumaine.
100Le passage frayé, elle saisit sa fille par le milieu du corps et la tira dans sa cellule. « Viens ! que je te repêche de l'abîme ! » murmurait-elle.
101« Ma fille ! ma fille ! disait-elle. J'ai ma fille ! la voilà. Le bon Dieu me l'a rendue. Seigneur Jésus, qu'elle est belle ! Vous me l'avez fait attendre quinze ans, mon bon Dieu, mais c'était pour me la rendre belle. Ma petite fille ! ma petite fille ! baise-moi. J'ai pleuré quinze ans. Toute ma beauté s'en est allée, et lui est venue. Baise-moi ! »
102Mais les soldats du roi, guidés par Frollo, arrivent sur la place au moment même des retrouvailles. Malgré les efforts désespérés de la mère pour la cacher, la Esmeralda est reprise et menée au gibet. Du haut des tours de Notre-Dame, Quasimodo et l'archidiacre, sans savoir que l'autre est là, regardent la scène.
103L'homme parvint ainsi au haut de l'échelle. Là il arrangea le nœud. Ici le prêtre, pour mieux voir, se mit à genoux sur la balustrade.
104Tout à coup l'homme repoussa brusquement l'échelle du talon, et Quasimodo qui ne respirait plus depuis quelques instants vit se balancer au bout de la corde, à deux toises au-dessus du pavé, la malheureuse enfant.
105Au moment où c'était le plus effroyable, un rire de démon, un rire qu'on ne peut avoir que lorsqu'on n'est plus homme, éclata sur le visage livide du prêtre. Quasimodo n'entendit pas ce rire, mais il le vit. Le sonneur recula de quelques pas derrière l'archidiacre, et tout à coup, se ruant sur lui avec fureur, de ses deux grosses mains il le poussa par le dos dans l'abîme sur lequel dom Claude était penché.
106Le prêtre cria : « Damnation ! » et tomba.
107La gouttière au-dessus de laquelle il se trouvait l'arrêta dans sa chute. Il s'y accrocha avec des mains désespérées.
108Quasimodo n'eût eu pour le tirer du gouffre qu'à lui tendre la main, mais il ne le regardait seulement pas. Il regardait la Grève. Il regardait le gibet. Il regardait l'égyptienne.
109Alors sentant tout manquer sous lui, n'ayant plus que ses mains roidies et défaillantes qui tinssent à quelque chose, l'infortuné ferma les yeux et lâcha la gouttière. Il tomba.
110Quasimodo le regarda tomber.
111Quasimodo alors releva son œil sur l'égyptienne dont il voyait le corps, suspendu au gibet, frémir au loin sous sa robe blanche des derniers tressaillements de l'agonie, puis il le rabaissa sur l'archidiacre étendu au bas de la tour et n'ayant plus forme humaine, et il dit avec un sanglot qui souleva sa profonde poitrine : « Oh ! tout ce que j'ai aimé ! »
112Quasimodo disparut de Notre-Dame ce jour-là, sans que personne ne sût ce qu'il était devenu.
113Deux ans environ ou dix-huit mois après les événements qui terminent cette histoire, quand on vint rechercher dans la cave de Montfaucon le cadavre d'Olivier le Daim, on trouva parmi toutes ces carcasses hideuses deux squelettes dont l'un tenait l'autre singulièrement embrassé. L'un de ces deux squelettes, qui était celui d'une femme, avait encore quelques lambeaux de robe d'une étoffe qui avait été blanche. L'autre, qui tenait celui-ci étroitement embrassé, était un squelette d'homme. On remarqua qu'il avait la colonne vertébrale déviée, la tête dans les omoplates, et une jambe plus courte que l'autre. On voyait bien qu'il n'avait pas été pendu ; il était donc venu là, et il y était mort.
114Quand on voulut le détacher du squelette qu'il embrassait, il tomba en poussière.