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Quatrevingt-treize — en 20 minutes

Quatrevingt-treize — en 20 minutes
1Cette version rassemble des extraits authentiques de Quatrevingt-treize*, choisis pour suivre tout l'arc du roman — de l'arrivée clandestine du marquis de Lantenac sur les côtes de Bretagne jusqu'au dénouement à la Tourgue — et reliés par de courtes liaisons éditoriales. Le texte cité est intégralement d'origine ; seules les coupes entre extraits sont signalées par les passages en italique.*

2On devinait que ce navire avait à faire quelque chose d’extraordinaire. Un homme, en effet, venait de s’y embarquer, qui avait tout l’air d’entrer dans une aventure. C’était un haut vieillard, droit et robuste, à figure sévère, dont il eût été difficile de préciser l’âge, parce qu’il semblait à la fois vieux et jeune ; un de ces hommes qui sont pleins d’années et de force, qui ont des cheveux blancs sur le front et un éclair dans le regard ; quarante ans pour la vigueur et quatre-vingts ans pour l’autorité. Au moment où il était monté sur la corvette, son manteau de mer s’était entrouvert, et l’on avait pu le voir vêtu, sous ce manteau, de larges braies dites bragoubras, de bottes-jambières, et d’une veste en peau de chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie, et en dessous le poil hérissé et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes bretonnes étaient à deux fins, servaient aux jours de fête comme aux jours de travail, et se retournaient, offrant à volonté le côté velu ou le côté brodé ; peaux de bête toute la semaine, habits de gala le dimanche. Le vêtement de paysan que portait ce vieillard était, comme pour ajouter à une vraisemblance cherchée et voulue, usé aux genoux et aux coudes, et paraissait avoir été longtemps porté, et le manteau de mer, de grosse étoffe, ressemblait à un haillon de pêcheur. Ce vieillard avait sur la tête le chapeau rond du temps, à haute forme et à large bord, qui, rabattu, a l’aspect campagnard, et, relevé d’un côté par une ganse à cocarde, a l’aspect militaire. Il portait ce chapeau rabaissé à la paysanne, sans ganse ni cocarde.
3« Le paysan », c’était en effet le nom sous lequel les gens de l’équipage s’étaient mis tout de suite à désigner leur passager, dans les courts dialogues que les hommes de mer ont entre eux ; mais, sans en savoir plus long, ils comprenaient que ce paysan n’était pas plus un paysan que la corvette de guerre n’était une corvette de charge.
4La corvette Claymore transporte donc, vers les côtes de France, un chef royaliste que la Convention a mis hors la loi. En pleine traversée, un accident manque de tout perdre : une caronade mal amarrée se détache et se met à courir, libre, dans l'entrepont.
5Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bête surnaturelle. C’est une machine qui se transforme en un monstre. Cette masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s’arrête, paraît méditer, reprend sa course, traverse comme une flèche le navire d’un bout à l’autre, pirouette, se dérobe, s’évade, se cabre, heurte, ébrèche, tue, extermine. C’est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez ceci : le bélier est de fer, la muraille est de bois. C’est l’entrée en liberté de la matière ; on dirait que cet esclave éternel se venge ; il semble que la méchanceté qui est dans ce que nous appelons les objets inertes sorte et éclate tout à coup ; cela a l’air de perdre patience et de prendre une étrange revanche obscure ; rien de plus inexorable que la colère de l’inanimé. Ce bloc forcené a les sauts de la panthère, la lourdeur de l’éléphant, l’agilité de la souris, l’opiniâtreté de la cognée, l’inattendu de la houle, les coups de coude de l’éclair, la surdité du sépulcre. Il pèse dix mille, et il ricoche comme une balle d’enfant.
6Le chef de pièce responsable de la négligence parvient, au péril de sa vie, à immobiliser le canon. Le vieux passager lui-même a aidé au sauvetage du navire.
7Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta :
8– Maintenant, qu’on fusille cet homme.
9La stupeur succéda à l’acclamation.
10Alors, au milieu d’un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit :
11– Une négligence a compromis ce navire. À cette heure il est peut-être perdu. Être en mer, c’est être devant l’ennemi. Un navire qui fait une traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais ne s’absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute faute commise en présence de l’ennemi. Il n’y a pas de faute réparable. Le courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie.
12Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta :
13– Faites.
14L’homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête.
15La corvette, criblée, finit par sombrer sous le feu de l'escadre républicaine. Avant le naufrage, le vieillard est confié à un seul matelot, qui doit le conduire à terre dans un canot. Une fois en pleine mer, loin de tout secours, cet homme se retourne vers lui.
16Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que blêmissait le matin, l’homme qui était à l’avant du canot regarda fixement l’homme qui était à l’arrière et lui dit : – Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller.
17– Qui êtes-vous ? dit le vieillard.
18– Je viens de vous le dire.
19– Qu’est-ce que vous me voulez ?
20L’homme quitta les avirons, croisa les bras et répondit :
21– Vous tuer.
22– Comme vous voudrez, dit le vieillard.
23Un éclair passa dans les yeux du matelot.
24– Parce que vous avez tué mon frère.
25Le vieillard repartit avec calme :
26– J’ai commencé par lui sauver la vie.
27– C’est vrai. Vous l’avez sauvé d’abord et tué ensuite.
28– Ce n’est pas moi qui l’ai tué.
29– Qui donc l’a tué ?
30– Sa faute.
31Le vieillard parle alors longuement — de Dieu, du roi, de la France en détresse — jusqu'à retourner entièrement la colère du marin.
32Pendant que le vieillard, debout, d’une voix plus haute que le bruit de la mer, disait ces paroles, les ondulations de la vague le faisaient apparaître tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière ; le matelot était devenu livide ; de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front ; il tremblait comme la feuille ; par moments il baisait son rosaire ; quand le vieillard eut fini, il jeta son pistolet et tomba à genoux.
33– Grâce, monseigneur ! pardonnez-moi, cria-til ; vous parlez comme le bon Dieu. J’ai tort. Mon frère a eu tort. Je ferai tout pour réparer son crime. Disposez de moi. Ordonnez. J’obéirai.
34– Je te fais grâce, dit le vieillard.
35Le matelot, Halmalo, devient dès lors son messager fidèle. Débarqué, exténué, le vieillard — le marquis de Lantenac — manque d'être repris par les républicains ; un pauvre mendiant du pays, Tellmarch, le cache dans son propre gîte, sans se soucier de la prime de soixante mille francs promise pour sa capture.
36Le marquis regarda le mendiant.
37– Écoutez, monsieur le marquis, ce n’est pas beau chez moi, mais c’est sûr. Une cabane plus basse qu’une cave. Pour plancher un lit de varech, pour plafond un toit de branches et d’herbe. Venez. À la métairie vous seriez fusillé. Chez moi vous dormirez. Vous devez être las ; et demain matin les bleus se seront remis en marche, et vous irez où vous voudrez.
38– Pourquoi ?
39– Parce que j’ai dit : Voilà encore un plus pauvre que moi. J’ai le droit de respirer, lui ne l’a pas.
40– C’est vrai. Et vous me sauvez ?
41– Sans doute. Nous voilà frères, monseigneur. Je demande du pain, vous demandez la vie. Nous sommes deux mendiants.
42Sauvé, Lantenac est acclamé dès le lendemain par des milliers de paysans insurgés qui n'attendaient qu'un chef. Mais sa victoire est féroce : ayant repris aux républicains une ferme où logeaient des soldats, il donne ses ordres.
43– Que faut-il faire des blessés ?
44– Achevez-les.
45– Que faut-il faire des prisonniers ?
46– Fusillez-les.
47– Il y en a environ quatre-vingts.
48– Fusillez tout.
49– Il y a deux femmes.
50– Aussi.
51– Il y a trois enfants. – Emmenez-les. On verra ce qu’on en fera. Et le marquis poussa son cheval.
52Une des deux femmes fusillées n'est pas morte : c'est Michelle Fléchard, la mère des trois enfants qu'on vient d'emmener. Pendant ce temps, à Paris, un ancien prêtre devenu révolutionnaire, Cimourdain, incarne l'autre versant, tout aussi implacable, de cette année terrible.
53Cimourdain était une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui l’absolu. Il avait été prêtre, ce qui est grave. L’homme peut, comme le ciel, avoir une sérénité noire ; il suffit que quelque chose fasse en lui la nuit. La prêtrise avait fait la nuit dans Cimourdain. Qui a été prêtre l’est.
54Cimourdain avait, dans ces temps et dans ces groupes tragiques, la puissance des inexorables. C’était un impeccable qui se croit infaillible. Personne ne l’avait vu pleurer. Vertu inaccessible et glaciale. Il était l’effrayant homme juste.
55Tel était Cimourdain.
56Ce soir-là, dans l'arrière-salle d'un cabaret parisien, trois hommes qui gouvernent la Terreur se disputent sur l'endroit où se trouve le véritable danger de la République.
57Le premier de ces hommes s’appelait Robespierre, le second Danton, le troisième Marat.
58Danton venait de se lever ; il avait vivement reculé sa chaise.
59– Écoutez, cria-t-il. Il n’y a qu’une urgence, la République en danger. Je ne connais qu’une chose, délivrer la France de l’ennemi. Pour cela tous les moyens sont bons. Tous ! tous ! tous ! quand j’ai affaire à tous les périls, j’ai recours à toutes les ressources, et quand je crains tout, je brave tout. Ma pensée est une lionne. Pas de demi-mesures. Pas de pruderie en révolution. Némésis n’est pas une bégueule. Soyons épouvantables et utiles. Est-ce que l’éléphant regarde où il met sa patte ? Écrasons l’ennemi.
60Robespierre répondit avec douceur :
61– Je veux bien.
62Et il ajouta :
63– La question est de savoir où est l’ennemi.
64– Il est dehors, et je l’ai chassé, dit Danton.
65– Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre.
66– Et je le chasserai encore, reprit Danton.
67– On ne chasse pas l’ennemi du dedans.
68– Qu’est-ce donc qu’on fait ?
69– On l’extermine.
70– J’y consens, dit à son tour Danton.
71Un quatrième homme entre alors dans la pièce : Cimourdain. On le charge sur-le-champ d'une mission — traquer et faire tomber la tête du marquis de Lantenac, en Vendée. Mais quand Robespierre lui révèle le nom du jeune commandant républicain sous les ordres duquel il devra servir, Cimourdain pâlit.
72Robespierre, les yeux sur le dossier, dit :
73– Voici le nom. Citoyen Cimourdain, le commandant sur qui vous aurez pleins pouvoirs est un ci-devant vicomte, il s’appelle Gauvain.
74Cimourdain pâlit.
75– Gauvain ! s’écria-t-il.
76Marat vit la pâleur de Cimourdain.
77– Le vicomte Gauvain ! répéta Cimourdain.
78– Oui, dit Robespierre.
79– Eh bien ? dit Marat, l’œil fixé sur Cimourdain.
80Il y eut un temps d’arrêt. Marat reprit :
81– Citoyen Cimourdain, aux conditions indiquées par vous-même, acceptez-vous la mission de commissaire délégué près le commandant Gauvain ? Est-ce dit ?
82– C’est dit, répondit Cimourdain.
83Il était de plus en plus pâle.
84Gauvain, c'est l'élève que Cimourdain a formé, enfant, dans le château même des Lantenac. Car Gauvain est aussi le petit-neveu du marquis. L'oncle et le neveu s'affrontent bientôt sur le terrain, chacun à la tête d'une armée ; le vieux précepteur veille sur son ancien élève, prêt à tout pour la République. Après des mois de guerre, Lantenac se retranche avec dix-neuf hommes dans la vieille tour familiale, la Tourgue, assiégée par les quatre mille soldats de Gauvain. Il y détient trois prisonniers : les enfants de Michelle Fléchard. Du haut du donjon, son lieutenant lance un ultimatum aux assiégeants.
85« Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vous. Nous vous offrons de vous rendre ces trois enfants.
86« À une condition.
87« C’est que nous aurons la sortie libre.
88« Si vous acceptez, nous sortons.
89« Si vous refusez, les enfants meurent.
90« J’ai dit. » –
91L’homme qui parlait du haut de la tour se tut.
92Une voix d’en bas cria :
93– Nous refusons.
94Cette voix était brève et sévère. Une autre voix moins dure, ferme pourtant, ajouta :
95– Nous vous donnons vingt-quatre heures pour vous rendre à discrétion.
96À cette voix farouche, une autre voix répondit du haut de la tour. On vit entre deux créneaux se pencher une haute silhouette dans laquelle on put, à la lueur des étoiles, reconnaître la redoutable figure du marquis de Lantenac, et cette figure d’où un regard tombait dans l’ombre et semblait chercher quelqu’un, cria :
97– Tiens, c’est toi, prêtre !
98– Oui, c’est moi, traître ! répondit la rude voix d’en bas.
99Le refus est signé Gauvain et Cimourdain. Le siège traîne. Puis, un soir, le feu prend au corps de logis où dorment les trois enfants — piège que les assiégés avaient eux-mêmes préparé. Michelle Fléchard, qui erre depuis des jours à leur recherche, arrive au bord du ravin juste à temps pour voir la tour s'embraser.
100La mère reconnut ses enfants.
101Elle jeta un cri effrayant.
102Ce cri de l’inexprimable angoisse n’est donné qu’aux mères. Rien n’est plus farouche et rien n’est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit entendre une louve ; quand une louve le pousse, on croit entendre une femme.
103– Ah ! mon Dieu ! mes enfants ! Ce sont mes enfants ! au secours ! au feu ! au feu ! au feu ! Mais vous êtes donc des bandits ! Est-ce qu’il n’y a personne là ? Mais mes enfants vont brûler ! Ah ! voilà une chose ! Georgette ! mes enfants ! Gros-Alain, René-Jean ! Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qui donc a mis mes enfants là ? Ils dorment. Je suis folle ! C’est une chose impossible. Au secours !
104Le marquis, qui vient tout juste de s'échapper par un passage secret, entend ce cri. Il pourrait fuir, libre. Il rentre dans la tour en flammes.
105Tout à coup, à la fenêtre voisine de celle où étaient les enfants, sur le fond pourpre du flamboiement, une haute figure apparut.
106Toutes les têtes se levèrent, tous les yeux devinrent fixes. Un homme était là-haut, un homme était dans la salle de la bibliothèque, un homme était dans la fournaise. Cette figure se découpait en noir sur la flamme, mais elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantenac.
107L’effrayant vieillard se dressa à la fenêtre maniant une énorme échelle. C’était l’échelle de sauvetage déposée dans la bibliothèque qu’il était allé chercher le long du mur et qu’il avait traînée jusqu’à la fenêtre. Il la saisit par une extrémité, et, avec l’agilité magistrale d’un athlète, il la fit glisser hors de la croisée, sur le rebord de l’appui extérieur jusqu’au fond du ravin. Radoub, en bas, éperdu, tendit les mains, reçut l’échelle, la serra dans ses bras, et cria : – Vive la République !
108Le marquis répondit : – Vive le Roi !
109Le marquis rentra dans la salle pleine de flammes. Georgette était restée seule. Il alla à elle. Elle sourit. Cet homme de granit sentit quelque chose d’humide lui venir aux yeux. Il demanda : – Comment t’appelles-tu ?
110– Orgette, dit-elle.
111Il la prit dans ses bras, elle souriait toujours, et au moment où il la remettait à Radoub, cette conscience si haute et si obscure eut l’éblouissement de l’innocence, le vieillard donna à l’enfant un baiser.
112– C’est la petite môme ! dirent les soldats ; et Georgette, à son tour, descendit de bras en bras jusqu’à terre parmi des cris d’adoration.
113Tous étaient sauvés, en effet, excepté le vieillard.
114Mais personne n’y songeait, pas même lui peut-être.
115Il resta quelques instants rêveur au bord de la fenêtre, comme s’il voulait laisser au gouffre de flamme le temps de prendre un parti. Puis sans se hâter, lentement, fièrement, il enjamba l’appui de la croisée, et, sans se retourner, droit, debout, adossé aux échelons, ayant derrière lui l’incendie, faisant face au précipice, il se mit à descendre l’échelle en silence avec une majesté de fantôme. Ceux qui étaient sur l’échelle se précipitèrent en bas, tous les assistants tressaillirent, il se fit autour de cet homme qui arrivait d’en haut un recul d’horreur sacré comme autour d’une vision.
116Quand le marquis fut en bas, quand il eut atteint le dernier échelon et posé son pied à terre, une main s’abattit sur son collet. Il se retourna.
117– Je t’arrête, dit Cimourdain.
118– Je t’approuve, dit Lantenac.
119Lantenac est jeté dans l'oubliette de son propre château. Le lendemain, il doit être guillotiné. Mais Gauvain, qui a tout vu, ne parvient pas à trouver le repos : cet homme qui vient de risquer sa vie, deux fois, pour sauver des enfants qui ne sont pas les siens, est-ce encore le monstre qu'on doit exécuter ? À deux heures du matin, Gauvain entre seul dans le cachot.
120– Vous êtes libre, dit Gauvain.
121Et Gauvain s’avança vers le marquis, défit son manteau de commandant, le lui jeta sur les épaules, et lui rabattit le capuchon sur les yeux. Tous deux étaient de même taille.
122– Eh bien, qu’est-ce que tu fais ? dit le marquis.
123Gauvain éleva la voix et cria :
124– Lieutenant, ouvrez-moi.
125La porte s’ouvrit.
126Gauvain cria :
127– Vous aurez soin de refermer la porte derrière moi.
128Et il poussa dehors le marquis stupéfait.
129La porte du cachot s’était refermée. Gauvain était dedans.
130À midi, la cour martiale se réunit — dans la même salle. Cimourdain découvre qui est réellement le prisonnier.
131– Gauvain ! s’écria-t-il.
132Et il reprit :
133– Je demande le prisonnier.
134– C’est moi, dit Gauvain.
135– Toi ?
136– Moi.
137– Et Lantenac ?
138– Il est libre.
139– Libre !
140– Oui.
141– Je suis entré dans le cachot, j’étais seul avec le prisonnier, j’ai ôté mon manteau, je le lui ai mis sur le dos, je lui ai rabattu le capuchon sur le visage, il est sorti à ma place et je suis resté à la sienne. Me voici.
142Il y eut un silence. Cimourdain bégaya :
143– Alors tu mérites...
144– La mort, dit Gauvain.
145Cimourdain était pâle comme une tête coupée. Il était immobile comme un homme sur qui vient de tomber la foudre. Il semblait ne plus respirer. Une grosse goutte de sueur perla sur son front.
146Sommé de se défendre, Gauvain ne nie rien.
147Gauvain leva lentement la tête, ne regarda personne, et répondit :
148– Ceci : une chose m’a empêché d’en voir une autre ; une bonne action, vue de trop près, m’a caché cent actions criminelles ; d’un côté un vieillard, de l’autre des enfants, tout cela s’est mis entre moi et le devoir. J’ai oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j’ai oublié la France livrée à l’Angleterre ; j’ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi ; c’est une erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnaît sa faute, il sauve la seule chose qui vaille la peine d’être sauvée, l’honneur.
149– J’ajoute qu’étant le chef, je devais l’exemple, et qu’à votre tour, étant les juges, vous le devez.
150– Quel exemple demandez-vous ?
151– Ma mort.
152Trois juges votent. Le capitaine Guéchamp vote la mort. Le sergent Radoub, bouleversé, vote l'acquittement. Reste Cimourdain, dont la voix départagera.
153C’était à Cimourdain de voter.
154Il se leva. Il ôta son chapeau et le posa sur la table.
155Il n’était plus pâle ni livide. Sa face était couleur de terre.
156Tous ceux qui étaient là eussent été couchés dans des suaires que le silence n’eût pas été plus profond.
157Cimourdain dit d’une voix grave, lente et ferme :
158– Accusé Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la république, la cour martiale, à la majorité de deux voix contre une...
159Il s’interrompit, il eut comme un temps d’arrêt ; hésitait-il devant la mort ? hésitait-il devant la vie ? toutes les poitrines étaient haletantes. Cimourdain continua :
160– ... Vous condamne à la peine de mort.
161Ce ne fut qu’une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se rassit, remit son chapeau sur sa tête, et ajouta :
162– Gauvain, vous serez exécuté demain, au lever du soleil.
163Cette nuit-là, Cimourdain vient veiller son ancien élève dans le cachot.
164– Tiens, dit-il, c’est vous, mon maître.
165Et il ajouta :
166– Je rêvais que la mort me baisait la main.
167Rien ne sortit du profond cœur de Cimourdain. Il ne put dire que : – Gauvain !
168Et tous deux se regardèrent ; Cimourdain avec des yeux pleins de ces flammes qui brûlent les larmes, Gauvain avec son plus doux sourire.
169Gauvain se souleva sur son coude et dit :
170– Cette balafre que je vois sur votre visage, c’est le coup de sabre que vous avez reçu pour moi. Hier encore vous étiez dans cette mêlée à côté de moi et à cause de moi. Si la providence ne vous avait pas mis près de mon berceau, où serais-je aujourd’hui ? dans les ténèbres. Si j’ai la notion du devoir, c’est de vous qu’elle me vient. J’étais né noué. Les préjugés sont des ligatures, vous m’avez ôté ces bandelettes, vous avez remis ma croissance en liberté, et de ce qui n’était déjà plus qu’une momie, vous avez refait un enfant. Dans l’avorton probable vous avez mis une conscience. Sans vous, j’aurais grandi petit. J’existe par vous. Je n’étais qu’un seigneur, vous avez fait de moi un citoyen ; je n’étais qu’un citoyen, vous avez fait de moi un esprit ; vous m’avez fait propre, comme homme, à la vie terrestre, et, comme âme, à la vie céleste. Vous m’avez donné, pour aller dans la réalité humaine, la clef de vérité, et, pour aller au-delà, la clef de lumière. Ô mon maître, je vous remercie. C’est vous qui m’avez créé.
171À l'aube, sur le plateau, face à la vieille tour, on a dressé la guillotine.
172D’abord, les tambours noirs, puis une compagnie de grenadiers, l’arme basse, puis un peloton de gendarmes, le sabre nu, puis le condamné, – Gauvain.
173Gauvain marchait librement. Il n’avait de cordes ni aux pieds ni aux mains. Il était en petit uniforme ; il avait son épée.
174En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidément engagé sous le couteau, les soldats n’y tinrent plus ; le cœur de ces gens de guerre éclata. On entendit cette chose énorme, le sanglot d’une armée. Une clameur s’éleva : Grâce ! grâce !
175– Force à la loi !
176On reconnut l’accent inexorable. Cimourdain avait parlé. L’armée frissonna.
177Et il cria :
178– Vive la République !
179On le coucha sur la bascule. Cette tête charmante et fière s’emboîta dans l’infâme collier. Le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa le ressort ; le triangle se détacha et glissa lentement d’abord, puis rapidement ; on entendit un coup hideux...
180Au même instant on en entendit un autre. Au coup de hache répondit un coup de pistolet. Cimourdain venait de saisir un des pistolets qu’il avait à sa ceinture, et, au moment où la tête de Gauvain roulait dans le panier, Cimourdain se traversait le cœur d’une balle. Un flot de sang lui sortit de la bouche, il tomba mort.
181Et ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolèrent ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre.