1Cette version courte est faite exclusivement de fables réelles de La Fontaine, copiées mot pour mot. Un recueil ne se résume pas : il s'échantillonne. Voici dix-huit fables entières, prises dans les douze livres, des plus célèbres aux plus tardives, cousues par de brèves liaisons en italique. Pour les douze livres au complet, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.
2Livre premier, 1668. La Fontaine ouvre par les fables que tout écolier français apprendra ensuite pendant trois siècles.
La Cigale et la Fourmi
3La Cigale, ayant chanté
4Tout l’été,
5Se trouva fort dépourvue
6Quand la bise fut venue :
7Pas un seul petit morceau
8De mouche ou de vermisseau.
9Elle alla crier famine
10Chez la Fourmi sa voisine,
11La priant de lui prêter
12Quelque grain pour subsister
13Jusqu’à la saison nouvelle
14« Je vous paierai, lui dit-elle,
15Avant l’août, foi d’animal,
16Intérêt et principal. »
17La Fourmi n’est pas prêteuse ;
18C’est là son moindre défaut.
19« Que faisiez-vous au temps chaud ?
20Dit-elle à cette emprunteuse.
21– Nuit et jour à tout venant
22Je chantais, ne vous déplaise.
23– Vous chantiez ? j’en suis fort aise :
24Eh bien ! dansez maintenant. »
Le Corbeau et le Renard
25Maître Corbeau, sur un arbre perché,
26Tenait en son bec un fromage.
27Maître Renard, par l’odeur alléché,
28Lui tint à peu près ce langage :
29« Hé ! bonjour, monsieur du Corbeau.
30Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
31Sans mentir, si votre ramage
32Se rapporte à votre plumage,
33Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »
34À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
35Et pour montrer sa belle voix
36Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
37Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon monsieur,
38Apprenez que tout flatteur
39Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
40Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
41Le Corbeau, honteux et confus,
42Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
43Vient la fable de la liberté : un loup famélique rencontre un chien gras, et découvre le prix de la pâtée.
Le Loup et le Chien
44Un Loup n’avait que les os et la peau,
45Tant les chiens faisaient bonne garde.
46Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
47Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
48L’attaquer, le mettre en quartiers,
49Sire Loup l’eût fait volontiers ;
50Mais il fallait livrer bataille,
51Et le mâtin était de taille
52À se défendre hardiment.
53Le Loup donc, l’aborde humblement,
54Entre en propos, et lui fait compliment
55Sur son embonpoint, qu’il admire.
56« Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
57D’être aussi gras que moi, lui répartit le Chien.
58Quittez les bois, vous ferez bien :
59Vos pareils y sont misérables,
60Cancres, hères, et pauvres diables,
61Dont la condition est de mourir de faim.
62Car, quoi ? rien d’assuré ; point de franche lippée ;
63Tout à la pointe de l’épée.
64Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. »
65Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
66– Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
67Portant bâtons, et mendiants ;
68Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
69Moyennant quoi votre salaire
70Sera force reliefs de toutes les façons :
71Os de poulets, os de pigeons,
72Sans parler de mainte caresse. »
73Le Loup déjà se forge une félicité
74Qui le fait pleurer de tendresse.
75Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé.
76« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ?
77– Peu de chose.
78– Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
79De ce que vous voyez est peut-être la cause.
80– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
81Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
82– Il importe si bien, que de tous vos repas
83Je ne veux en aucune sorte,
84Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
85Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encore.
86Puis la plus sèche de toutes, où la force se donne des raisons.
Le Loup et l’Agneau
87La raison du plus fort est toujours la meilleure :
88Nous l’allons montrer tout à l’heure.
89Un Agneau se désaltérait
90Dans le courant d’une onde pure ;
91Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
92Et que la faim en ces lieux attirait.
93« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
94Dit cet animal plein de rage :
95Tu seras châtié de ta témérité.
96– Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
97Ne se mette pas en colère ;
98Mais plutôt qu’elle considère
99Que je me vas désaltérant
100Dans le courant,
101Plus de vingt pas au-dessous d’elle ;
102Et que par conséquent, en aucune façon,
103Je ne puis troubler sa boisson.
104– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;
105Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
106– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
107Reprit l’Agneau, je tette encore ma mère
108– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
109– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens
110Car vous ne m’épargnez guère,
111Vous, vos bergers et vos chiens.
112On me l’a dit : il faut que je me venge. »
113Là-dessus, au fond des forêts
114Le Loup l’emporte et puis le mange,
115Sans autre forme de procès.
116Le premier livre se referme sur un dialogue d'arbres, et sur l'orgueil déraciné.
Le Chêne et le Roseau
117Le Chêne un jour dit au Roseau :
118« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
119Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
120Le moindre vent qui d’aventure
121Fait rider la face de l’eau,
122Vous oblige à baisser la tête ;
123Cependant que mon front, au Caucase pareil,
124Non content d’arrêter les rayons du soleil,
125Brave l’effort de la tempête.
126Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
127Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
128Dont je couvre le voisinage,
129Vous n’auriez pas tant à souffrir ;
130Je vous défendrais de l’orage ;
131Mais vous naissez le plus souvent
132Sur les humides bords des royaumes du vent.
133La Nature envers vous me semble bien injuste.
134– Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
135Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
136Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;
137Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
138Contre leurs coups épouvantables
139Résisté sans courber le dos ;
140Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
141Du bout de l’horizon accourt avec furie
142Le plus terrible des enfants
143Que le nord eût portés jusque là dans ses flancs.
144L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
145Le vent redouble ses efforts,
146Et fait si bien qu’il déracine
147Celui de qui la tête au ciel était voisine,
148Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
149Livre deuxième. Deux fables jumelles y montrent qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi ; voici la première.
Le Lion et le Rat
150Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
151On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
152De cette vérité deux fables feront foi,
153Tant la chose en preuves abonde.
154Entre les pattes d’un Lion
155Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
156Le roi des animaux, en cette occasion,
157Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
158Ce bienfait ne fut pas perdu.
159Quelqu’un aurait-il jamais cru
160Qu’un lion d’un rat eût affaire ?
161Cependant il advint qu’au sortir des forêts
162Ce Lion fut pris dans des rets,
163Dont ses rugissements ne le purent défaire.
164Sire Rat accourut et fit tant par ses dents
165Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
166Patience et longueur de temps
167Font plus que force ni que rage.
168Livre troisième. Là, quelques vers suffisent à fixer un proverbe pour toujours.
170Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
171Des raisins mûrs apparemment,
172Et couverts d’une peau vermeille.
173Le galant en eût fait volontiers un repas ;
174Mais comme il n’y pouvait atteindre :
175« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »
176Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
177Livre quatrième. La satire vise à présent les emprunteurs de mérite.
Le Geai paré des plumes du Paon
178Un Paon muait ; un Geai prit son plumage ;
179Puis après se l’accommoda ;
180Puis parmi d’autres Paons tout fier se panada,
181Croyant être un beau personnage.
182Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,
183Berné, sifflé, moqué, joué,
184Et par messieurs les Paons plumé d’étrange sorte ;
185Même vers ses pareils s’étant réfugié,
186Il fut par eux mis à la porte.
187Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
188Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,
189Et que l’on nomme plagiaires.
190Je m’en tais ; et ne veux leur causer nul ennui :
191Ce ne sont pas là mes affaires.
192Livre cinquième. Deux leçons d'économie domestique : l'une sur le travail, l'autre sur la hâte de s'enrichir.
Le Laboureur et ses Enfants
193Travaillez, prenez de la peine :
194C’est le fonds qui manque le moins.
195Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
196Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
197« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
198Que nous ont laissé nos parents :
199Un trésor est caché dedans.
200Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
201Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
202Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août :
203Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
204Où la main ne passe et repasse. »
205Le père mort, les fils vous retournent le champ,
206Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
207Il en rapporta davantage.
208D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
209De leur montrer, avant sa mort,
210Que le travail est un trésor.
La Poule aux œufs d’or
211L’avarice perd tout en voulant tout gagner.
212Je ne veux, pour le témoigner,
213Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,
214Pondait tous les jours un œuf d’or.
215Il crut que dans son corps elle avait un trésor :
216Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
217À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
218S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
219Belle leçon pour les gens chiches !
220Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
221Qui du soir au matin sont pauvres devenus,
222Pour vouloir trop tôt être riches !
223Livre sixième. La course la plus lente de la littérature française.
Le Lièvre et la Tortue
224Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
225Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
226« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
227Sitôt que moi ce but. – Sitôt ! êtes-vous sage ?
228Repartit l’animal léger :
229Ma commère, il vous faut purger
230Avec quatre grains d’ellébore.
231– Sage ou non, je parie encore. »
232Ainsi fut fait ; et de tous deux
233On mit près du but les enjeux ;
234Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
235Ni de quel juge l’on convint.
236Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ;
237J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
238Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
239Et leur fait arpenter les landes.
240Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
241Pour dormir, et pour écouter
242D’où vient le vent, il laisse la Tortue
243Aller son train de sénateur.
244Elle part, elle s’évertue ;
245Elle se hâte avec lenteur.
246Lui cependant méprise une telle victoire,
247Tient la gageure à peu de gloire,
248Croit qu’il y va de son honneur
249De partir tard. Il broute, il se repose ;
250Il s’amuse à toute autre chose
251Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
252Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
253Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
254Furent vains : la Tortue arriva la première.
255« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
256De quoi vous sert votre vitesse ?
257Moi l’emporter ! et que serait-ce
258Si vous portiez une maison ?
259Livre septième, 1678. Dix ans après le premier recueil, La Fontaine ouvre le second par un chef-d'œuvre politique : la cour cherche un coupable et le trouve chez le plus faible.
Les Animaux malades de la peste
260Un mal qui répand la terreur,
261Mal que le Ciel en sa fureur
262Inventa pour punir les crimes de la terre,
263La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
264Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
265Faisait aux Animaux la guerre.
266Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
267On n’en voyait point d’occupés
268À chercher le soutien d’une mourante vie ;
269Nul mets n’excitait leur envie ;
270Ni Loups ni Renards n’épiaient
271La douce et l’innocente proie ;
272Les Tourterelles se fuyaient :
273Plus d’amour, partant plus de joie.
274Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
275Je crois que le Ciel a permis
276Pour nos péchés cette infortune.
277Que le plus coupable de nous
278Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
279Peut-être il obtiendra la guérison commune.
280L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
281On fait de pareils dévouements.
282Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
283L’état de notre conscience.
284Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
285J’ai dévoré force moutons.
286Que m’avaient-ils fait ? nulle offense ;
287Même il m’est arrivé quelquefois de manger
288Le berger.
289Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
290Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;
291Car on doit souhaiter, selon toute justice,
292Que le plus coupable périsse.
293– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
294Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
295Et bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
296Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
297En les croquant, beaucoup d’honneur ;
298Et quant au berger, l’on peut dire
299Qu’il était digne de tous maux,
300Étant de ces gens-là qui sur les animaux
301Se font un chimérique empire. »
302Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d’applaudir.
303On n’osa trop approfondir
304Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
305Les moins pardonnables offenses.
306Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples Mâtins,
307Au dire de chacun, étaient de petits saints.
308L’Âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
309Qu’en un pré de moines passant,
310La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense