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Fables — en 20 minutes

Fables — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement de fables réelles de La Fontaine, copiées mot pour mot. Un recueil ne se résume pas : il s'échantillonne. Voici dix-huit fables entières, prises dans les douze livres, des plus célèbres aux plus tardives, cousues par de brèves liaisons en italique. Pour les douze livres au complet, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

2Livre premier, 1668. La Fontaine ouvre par les fables que tout écolier français apprendra ensuite pendant trois siècles.
La Cigale et la Fourmi
3La Cigale, ayant chanté
4Tout l’été,
5Se trouva fort dépourvue
6Quand la bise fut venue :
7Pas un seul petit morceau
8De mouche ou de vermisseau.
9Elle alla crier famine
10Chez la Fourmi sa voisine,
11La priant de lui prêter
12Quelque grain pour subsister
13Jusqu’à la saison nouvelle
14« Je vous paierai, lui dit-elle,
15Avant l’août, foi d’animal,
16Intérêt et principal. »
17La Fourmi n’est pas prêteuse ;
18C’est là son moindre défaut.
19« Que faisiez-vous au temps chaud ?
20Dit-elle à cette emprunteuse.
21– Nuit et jour à tout venant
22Je chantais, ne vous déplaise.
23– Vous chantiez ? j’en suis fort aise :
24Eh bien ! dansez maintenant. »
Le Corbeau et le Renard
25Maître Corbeau, sur un arbre perché,
26Tenait en son bec un fromage.
27Maître Renard, par l’odeur alléché,
28Lui tint à peu près ce langage :
29« Hé ! bonjour, monsieur du Corbeau.
30Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
31Sans mentir, si votre ramage
32Se rapporte à votre plumage,
33Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »
34À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
35Et pour montrer sa belle voix
36Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
37Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon monsieur,
38Apprenez que tout flatteur
39Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
40Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
41Le Corbeau, honteux et confus,
42Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
43Vient la fable de la liberté : un loup famélique rencontre un chien gras, et découvre le prix de la pâtée.
Le Loup et le Chien
44Un Loup n’avait que les os et la peau,
45Tant les chiens faisaient bonne garde.
46Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
47Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
48L’attaquer, le mettre en quartiers,
49Sire Loup l’eût fait volontiers ;
50Mais il fallait livrer bataille,
51Et le mâtin était de taille
52À se défendre hardiment.
53Le Loup donc, l’aborde humblement,
54Entre en propos, et lui fait compliment
55Sur son embonpoint, qu’il admire.
56« Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
57D’être aussi gras que moi, lui répartit le Chien.
58Quittez les bois, vous ferez bien :
59Vos pareils y sont misérables,
60Cancres, hères, et pauvres diables,
61Dont la condition est de mourir de faim.
62Car, quoi ? rien d’assuré ; point de franche lippée ;
63Tout à la pointe de l’épée.
64Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. »
65Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
66– Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
67Portant bâtons, et mendiants ;
68Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
69Moyennant quoi votre salaire
70Sera force reliefs de toutes les façons :
71Os de poulets, os de pigeons,
72Sans parler de mainte caresse. »
73Le Loup déjà se forge une félicité
74Qui le fait pleurer de tendresse.
75Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé.
76« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ?
77– Peu de chose.
78– Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
79De ce que vous voyez est peut-être la cause.
80– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
81Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
82– Il importe si bien, que de tous vos repas
83Je ne veux en aucune sorte,
84Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
85Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encore.
86Puis la plus sèche de toutes, où la force se donne des raisons.
Le Loup et l’Agneau
87La raison du plus fort est toujours la meilleure :
88Nous l’allons montrer tout à l’heure.
89Un Agneau se désaltérait
90Dans le courant d’une onde pure ;
91Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
92Et que la faim en ces lieux attirait.
93« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
94Dit cet animal plein de rage :
95Tu seras châtié de ta témérité.
96– Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
97Ne se mette pas en colère ;
98Mais plutôt qu’elle considère
99Que je me vas désaltérant
100Dans le courant,
101Plus de vingt pas au-dessous d’elle ;
102Et que par conséquent, en aucune façon,
103Je ne puis troubler sa boisson.
104– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;
105Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
106– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
107Reprit l’Agneau, je tette encore ma mère
108– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
109– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens
110Car vous ne m’épargnez guère,
111Vous, vos bergers et vos chiens.
112On me l’a dit : il faut que je me venge. »
113Là-dessus, au fond des forêts
114Le Loup l’emporte et puis le mange,
115Sans autre forme de procès.
116Le premier livre se referme sur un dialogue d'arbres, et sur l'orgueil déraciné.
Le Chêne et le Roseau
117Le Chêne un jour dit au Roseau :
118« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
119Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
120Le moindre vent qui d’aventure
121Fait rider la face de l’eau,
122Vous oblige à baisser la tête ;
123Cependant que mon front, au Caucase pareil,
124Non content d’arrêter les rayons du soleil,
125Brave l’effort de la tempête.
126Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
127Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
128Dont je couvre le voisinage,
129Vous n’auriez pas tant à souffrir ;
130Je vous défendrais de l’orage ;
131Mais vous naissez le plus souvent
132Sur les humides bords des royaumes du vent.
133La Nature envers vous me semble bien injuste.
134– Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
135Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
136Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;
137Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
138Contre leurs coups épouvantables
139Résisté sans courber le dos ;
140Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
141Du bout de l’horizon accourt avec furie
142Le plus terrible des enfants
143Que le nord eût portés jusque là dans ses flancs.
144L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
145Le vent redouble ses efforts,
146Et fait si bien qu’il déracine
147Celui de qui la tête au ciel était voisine,
148Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
149Livre deuxième. Deux fables jumelles y montrent qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi ; voici la première.
Le Lion et le Rat
150Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
151On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
152De cette vérité deux fables feront foi,
153Tant la chose en preuves abonde.
154Entre les pattes d’un Lion
155Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
156Le roi des animaux, en cette occasion,
157Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
158Ce bienfait ne fut pas perdu.
159Quelqu’un aurait-il jamais cru
160Qu’un lion d’un rat eût affaire ?
161Cependant il advint qu’au sortir des forêts
162Ce Lion fut pris dans des rets,
163Dont ses rugissements ne le purent défaire.
164Sire Rat accourut et fit tant par ses dents
165Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
166Patience et longueur de temps
167Font plus que force ni que rage.
168Livre troisième. Là, quelques vers suffisent à fixer un proverbe pour toujours.
Le Renard et les Raisins
169Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
170Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
171Des raisins mûrs apparemment,
172Et couverts d’une peau vermeille.
173Le galant en eût fait volontiers un repas ;
174Mais comme il n’y pouvait atteindre :
175« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »
176Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
177Livre quatrième. La satire vise à présent les emprunteurs de mérite.
Le Geai paré des plumes du Paon
178Un Paon muait ; un Geai prit son plumage ;
179Puis après se l’accommoda ;
180Puis parmi d’autres Paons tout fier se panada,
181Croyant être un beau personnage.
182Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,
183Berné, sifflé, moqué, joué,
184Et par messieurs les Paons plumé d’étrange sorte ;
185Même vers ses pareils s’étant réfugié,
186Il fut par eux mis à la porte.
187Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
188Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,
189Et que l’on nomme plagiaires.
190Je m’en tais ; et ne veux leur causer nul ennui :
191Ce ne sont pas là mes affaires.
192Livre cinquième. Deux leçons d'économie domestique : l'une sur le travail, l'autre sur la hâte de s'enrichir.
Le Laboureur et ses Enfants
193Travaillez, prenez de la peine :
194C’est le fonds qui manque le moins.
195Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
196Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
197« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
198Que nous ont laissé nos parents :
199Un trésor est caché dedans.
200Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
201Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
202Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août :
203Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
204Où la main ne passe et repasse. »
205Le père mort, les fils vous retournent le champ,
206Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
207Il en rapporta davantage.
208D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
209De leur montrer, avant sa mort,
210Que le travail est un trésor.
La Poule aux œufs d’or
211L’avarice perd tout en voulant tout gagner.
212Je ne veux, pour le témoigner,
213Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,
214Pondait tous les jours un œuf d’or.
215Il crut que dans son corps elle avait un trésor :
216Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
217À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
218S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
219Belle leçon pour les gens chiches !
220Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
221Qui du soir au matin sont pauvres devenus,
222Pour vouloir trop tôt être riches !
223Livre sixième. La course la plus lente de la littérature française.
Le Lièvre et la Tortue
224Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
225Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
226« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
227Sitôt que moi ce but. – Sitôt ! êtes-vous sage ?
228Repartit l’animal léger :
229Ma commère, il vous faut purger
230Avec quatre grains d’ellébore.
231– Sage ou non, je parie encore. »
232Ainsi fut fait ; et de tous deux
233On mit près du but les enjeux ;
234Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
235Ni de quel juge l’on convint.
236Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ;
237J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
238Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
239Et leur fait arpenter les landes.
240Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
241Pour dormir, et pour écouter
242D’où vient le vent, il laisse la Tortue
243Aller son train de sénateur.
244Elle part, elle s’évertue ;
245Elle se hâte avec lenteur.
246Lui cependant méprise une telle victoire,
247Tient la gageure à peu de gloire,
248Croit qu’il y va de son honneur
249De partir tard. Il broute, il se repose ;
250Il s’amuse à toute autre chose
251Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
252Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
253Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
254Furent vains : la Tortue arriva la première.
255« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
256De quoi vous sert votre vitesse ?
257Moi l’emporter ! et que serait-ce
258Si vous portiez une maison ?
259Livre septième, 1678. Dix ans après le premier recueil, La Fontaine ouvre le second par un chef-d'œuvre politique : la cour cherche un coupable et le trouve chez le plus faible.
Les Animaux malades de la peste
260Un mal qui répand la terreur,
261Mal que le Ciel en sa fureur
262Inventa pour punir les crimes de la terre,
263La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
264Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
265Faisait aux Animaux la guerre.
266Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
267On n’en voyait point d’occupés
268À chercher le soutien d’une mourante vie ;
269Nul mets n’excitait leur envie ;
270Ni Loups ni Renards n’épiaient
271La douce et l’innocente proie ;
272Les Tourterelles se fuyaient :
273Plus d’amour, partant plus de joie.
274Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
275Je crois que le Ciel a permis
276Pour nos péchés cette infortune.
277Que le plus coupable de nous
278Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
279Peut-être il obtiendra la guérison commune.
280L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
281On fait de pareils dévouements.
282Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
283L’état de notre conscience.
284Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
285J’ai dévoré force moutons.
286Que m’avaient-ils fait ? nulle offense ;
287Même il m’est arrivé quelquefois de manger
288Le berger.
289Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
290Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;
291Car on doit souhaiter, selon toute justice,
292Que le plus coupable périsse.
293– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
294Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
295Et bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
296Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
297En les croquant, beaucoup d’honneur ;
298Et quant au berger, l’on peut dire
299Qu’il était digne de tous maux,
300Étant de ces gens-là qui sur les animaux
301Se font un chimérique empire. »
302Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d’applaudir.
303On n’osa trop approfondir
304Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
305Les moins pardonnables offenses.
306Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples Mâtins,
307Au dire de chacun, étaient de petits saints.
308L’Âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
309Qu’en un pré de moines passant,
310La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
311Quelque diable aussi me poussant,
312Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;
313Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
314À ces mots, on cria haro sur le baudet.
315Un Loup quelque peu clerc, prouva par sa harangue
316Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
317Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
318Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
319Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
320Rien que la mort n’était capable
321D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.
322Selon que vous serez puissant ou misérable,
323Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
324Le même livre donne le plus doux de ses châteaux en Espagne.
La Laitière et le Pot au lait
325Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
326Bien posé sur un coussinet,
327Prétendait arriver sans encombre à la ville.
328Légère et court vêtue, elle allait à grands pas ;
329Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
330Cotillon simple et souliers plats.
331Notre laitière ainsi troussée
332Comptait déjà dans sa pensée
333Tout le prix de son lait ; en employait l’argent ;
334Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée :
335La chose allait à bien par son soin diligent.
336« Il m’est, disait-elle, facile,
337D’élever des poulets autour de ma maison ;
338Le renard sera bien habile,
339S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
340Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
341Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable :
342J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon.
343Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
344Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
345Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
346Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
347Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée.
348La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
349Sa fortune ainsi répandue,
350Va s’excuser à son mari,
351En grand danger d’être battue.
352Le récit en farce en fut fait ;
353On l’appela le Pot au lait.
354Quel esprit ne bat la campagne ?
355Qui ne fait châteaux en Espagne ?
356Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
357Autant les sages que les fous.
358Chacun songe en veillant ; il n’est rien de plus doux :
359Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;
360Tout le bien du monde est à nous,
361Tous les honneurs, toutes les femmes.
362Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
363Je m’écarte, je vais détrôner le sophi ;
364On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
365Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
366Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
367Je suis Gros-Jean comme devant.
368Livre huitième. Un homme pauvre et gai reçoit ce qu'il n'avait pas demandé.
Le Savetier et le Financier
369Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir :
370C’était merveilles de le voir,
371Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
372Plus content qu’aucun des Sept Sages.
373Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
374Chantait peu, dormait moins encore :
375C’était un homme de finance.
376Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
377Le Savetier alors en chantant l’éveillait ;
378Et le Financier se plaignait,
379Que les soins de la Providence
380N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
381Comme le manger et le boire.
382En son hôtel il fait venir
383Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,
384Que gagnez-vous par an ? – Par an ? ma foi, monsieur,
385Dit avec un ton de rieur,
386Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
387De compter de la sorte ; et je n’entasse guère
388Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
389J’attrape le bout de l’année :
390Chaque jour amène son pain.
391– Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
392– Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
393(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
394Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
395Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :
396L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé
397De quelque nouveau saint charge toujours son prône. »
398Le Financier, riant de sa naïveté,
399Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
400Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,
401Pour vous en servir au besoin. »
402Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
403Avait, depuis plus de cent ans,
404Produit pour l’usage des gens.
405Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
406L’argent, et sa joie à la fois.
407Plus de chant : il perdit la voix
408Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
409Le sommeil quitta son logis :
410Il eut pour hôtes les soucis,
411Les soupçons, les alarmes vaines.
412Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,
413Si quelque chat faisait du bruit,
414Le chat prenait l’argent. À la fin le pauvre homme
415S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :
416« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
417Et reprenez vos cent écus. »
418Livre neuvième. Un rossignol tente d'attendrir son ravisseur en chantant.
Le Milan et le Rossignol
419Après que le Milan, manifeste voleur,
420Eut répandu l’alarme en tout le voisinage
421Et fait crier sur lui les enfants du village,
422Un Rossignol tomba dans ses mains, par malheur.
423Le héraut du Printemps lui demande la vie :
424« Aussi bien, que manger en qui n’a que le son ?
425Écoutez plutôt ma chanson ;
426Je vous raconterai Térée et son envie.
427– Qui, Térée ? est-ce un mets propre pour les Milans ?
428– Non pas ; c’était un roi dont les feux violents
429Me firent ressentir leur ardeur criminelle.
430Je m’en vais vous en dire une chanson si belle
431Qu’elle vous ravira : mon chant plaît à chacun. »
432Le Milan alors lui réplique :
433« Vraiment ; nous voici bien ! lorsque je suis à jeun,
434Tu me viens parler de musique.
435– J’en parle bien aux rois. – Quand un roi te prendra,
436Tu peux lui conter ces merveilles.
437Pour un milan, il s’en rira.
438Ventre affamé n’a point d’oreilles. »
439Livre dixième. L'envie de voir du pays perd une tortue bavarde.
La Tortue et les deux Canards
440Une Tortue était, à la tête légère,
441Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
442Volontiers on fait cas d’une terre étrangère ;
443Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
444Deux Canards, à qui la commère
445Communiqua ce beau dessein,
446Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :
447« Voyez-vous ce large chemin ?
448Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique :
449Vous verrez mainte république,
450Maint royaume, maint peuple : et vous profiterez
451Des différentes mœurs que vous remarquerez.
452Ulysse en fit autant. » On ne s’attendait guère
453De voir Ulysse en cette affaire.
454La Tortue écouta la proposition.
455Marché fait, les oiseaux forgent une machine
456Pour transporter la pèlerine.
457Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton.
458« Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise. »
459Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.
460La Tortue enlevée, on s’étonne partout
461De voir aller en cette guise
462L’animal lent et sa maison,
463Justement au milieu de l’un et l’autre oison.
464« Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues
465Passer la reine des tortues.
466– La reine ! vraiment oui : je la suis en effet ;
467Ne vous en moquez point. » Elle eût beaucoup mieux fait
468De passer son chemin sans dire aucune chose ;
469Car, lâchant le bâton en desserrant les dents,
470Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
471Son indiscrétion de sa perte fut cause.
472Imprudence, babil, et sotte vanité,
473Et vaine curiosité,
474Ont ensemble étroit parentage.
475Ce sont enfants tous d’un lignage.
476Livre onzième. Trois jeunes gens raillent un vieillard qui plante des arbres.
Le Vieillard et les trois jeunes Hommes
477Un octogénaire plantait.
478« Passe encore de bâtir ; mais planter à cet âge ! »
479Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage :
480Assurément il radotait.
481« Car, au nom des Dieux, je vous prie,
482Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
483Autant qu’un patriarche il vous faudrait vieillir.
484À quoi bon charger votre vie
485Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?
486Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées ;
487Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
488Tout cela ne convient qu’à nous.
489– Il ne convient pas à vous-mêmes,
490Repartit le Vieillard. Tout établissement
491Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
492De vos jours et des miens se joue également.
493Nos termes sont pareils par leur courte durée.
494Qui de nous des clartés de la voûte azurée
495Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
496Qui vous puisse assurer d’un second seulement ?
497Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
498Eh bien ! défendez-vous au sage
499De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?
500Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :
501J’en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
502Je puis enfin compter l’aurore
503Plus d’une fois sur vos tombeaux. »
504Le Vieillard eut raison ; l’un des trois Jouvenceaux
505Se noya dès le port, allant à l’Amérique ;
506L’autre, afin de monter aux grandes dignités,
507Dans les emplois de Mars servant la République
508Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
509Le troisième tomba d’un arbre
510Que lui-même il voulut enter ;
511Et, pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre
512Ce que je viens de raconter.
513Livre douzième, 1694 : le dernier, publié à la fin de la vie du fabuliste. Ses bêtes n'ont rien perdu de leur superbe.
Les deux Chèvres
514Dès que les chèvres ont brouté,
515Certain esprit de liberté
516Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage
517Vers les endroits du pâturage
518Les moins fréquentés des humains :
519Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemins,
520Un rocher, quelque mont pendant en précipices,
521C’est où ces dames vont promener leurs caprices.
522Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.
523Deux Chèvres donc s’émancipant,
524Toutes deux ayant patte blanche,
525Quittèrent les bas prés, chacune de sa part :
526L’une vers l’autre allait pour quelque bon hasard.
527Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.
528Deux belettes à peine auraient passé de front
529Sur ce pont :
530D’ailleurs, l’onde rapide et le ruisseau profond
531Devaient faire trembler de peur ces amazones.
532Malgré tant de dangers, l’une de ces personnes
533Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait autant.
534Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,
535Philippe Quatre qui s’avance
536Dans l’île de la Conférence.
537Ainsi s’avançaient pas à pas,
538Nez à nez, nos aventurières,
539Qui, toutes deux étant fort fières,
540Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
541L’une à l’autre céder. Elles avaient la gloire
542De compter dans leur race, à ce que dit l’histoire,
543L’une, certaine Chèvre, au mérite sans pair,
544Dont Polyphème fit présent à Galatée,
545Et l’autre la chèvre Amalthée,
546Par qui fut nourri Jupiter.
547Faute de reculer, leur chute fut commune :
548Toutes deux tombèrent dans l’eau.
549Cet accident n’est pas nouveau
550Dans le chemin de la fortune.