Poésies
SALUT
1Rien, cette écume, vierge vers
2À ne désigner que la coupe ;
3Telle loin se noie une troupe
4De sirènes mainte à l'envers.
5Nous naviguons, ô mes divers
6Amis, moi déjà sur la poupe
7Vous l'avant fastueux qui coupe
8Le flot de foudres et d'hivers ;
9Une ivresse belle m'engage
10Sans craindre même son tangage
11De porter debout ce salut
12Solitude, récif, étoile
13À n'importe ce qui valut
14Le blanc souci de notre toile.
LE GUIGNON
15Au-dessus du bétail ahuri des humains
16Bondissaient en clarté les sauvages crinières
17Des mendiants d'azur le pied dans nos chemins.
18Un noir vent sur leur marche éployé pour bannières
19La flagellait de froid tel jusque dans la chair,
20Qu'il y creusait aussi d'irritables ornières.
21Toujours avec l'espoir de rencontrer la mer,
22Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,
23Mordant au citron d'or de l'idéal amer.
24La plupart râla dans les défilés nocturnes,
25S'enivrant du bonheur de voir couler son sang,
26O Mort le seul baiser aux bouches taciturnes !
27Leur défaite, c'est par un ange très puissant
28Debout à l'horizon dans le nu de son glaive :
29Une pourpre se caille au sein reconnaissant.
30Ils tettent la douleur comme ils tétaient le rêve
31Et quand ils vont rythmant de pleurs voluptueux
32Le peuple s'agenouille et leur mère se lève.
33Ceux-là sont consolés, sûrs et majestueux ;
34Mais traînent à leurs pas cent frères qu'on bafoue,
35Dérisoires martyrs de hasards tortueux.
36Le sel pareil des pleurs ronge leur douce joue,
37Ils mangent de la cendre avec le même amour,
38Mais vulgaire ou bouffon le destin qui les roue.
39Ils pouvaient exciter aussi comme un tambour
40La servile pitié des races à voix terne,
41Égaux de Prométhée à qui manque un vautour !
42Non, vils et fréquentant les déserts sans citerne,
43Ils courent sous le fouet d'un monarque rageur,
44Le Guignon, dont le rire inouï les prosterne.
45Amants, il saute en croupe à trois, le partageur !
46Puis le torrent franchi, vous plonge en une mare
47Et laisse un bloc boueux du blanc couple nageur.
48Grâce à lui, si l'un souffle à son buccin bizarre,
49Des enfants nous tordront en un rire obstiné
50Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare.
51Grâce à lui, si l'une orne à point un sein fané
52Par une rose qui nubile le rallume,
53De la bave luira sur son bouquet damné.
54Et ce squelette nain, coiffé d'un feutre à plume
55Et botté, dont l'aisselle a pour poils vrais des vers,
56Est pour eux l'infini de la vaste amertume.
57Vexés ne vont-ils pas provoquer le pervers,
58Leur rapière grinçant suit le rayon de lune
59Qui neige en sa carcasse et qui passe au travers.
60Désolés sans l'orgueil qui sacre l'infortune,
61Et tristes de venger leurs os de coups de bec,
62Ils convoitent la haine, au lieu de la rancune.
63Ils sont l'amusement des racleurs de rebec,
64Des marmots, des putains et de la vieille engeance
65Des loqueteux dansant quand le broc est à sec.
66Les poëtes bons pour l'aumône ou la vengeance,
67Ne connaissent le mal de ces dieux effacés,
68Les disent ennuyeux et sans intelligence.
69« Ils peuvent fuir ayant de chaque exploit assez,
70« Comme un vierge cheval écume de tempête
71« Plutôt que de partir en galops cuirassés.
72« Nous soûlerons d'encens le vainqueur de la fête :
73« Mais eux, pourquoi n'endosser pas, ces baladins,
74« D'écarlate haillon hurlant que l'on s'arrête ! »
75Quand en face tous leur ont craché les dédains,
76Nuls et la barbe à mots bas priant le tonnerre,
77Ces héros excédés de malaises badins
78Vont ridiculement se pendre au réverbère.
APPARITION
79La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs
80Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs
81Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
82De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.
83- C'était le jour béni de ton premier baiser.
84Ma songerie aimant à me martyriser
85S'enivrait savamment du parfum de tristesse
86Que même sans regret et sans déboire laisse
87La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli.
88J'errais donc, l'oeil rivé sur le pavé vieilli
89Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
90Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
91Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
92Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
93Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
94Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.
PLACET FUTILE
95Princesse ! à jalouser le destin d'une Hébé
96Qui poind sur cette tasse au baiser de vos lèvres,
97J'use mes feux mais n'ai rang discret que d'abbé
98Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.
99Comme je ne suis pas ton bichon embarbé,
100Ni la pastille ni du rouge, ni jeux mièvres
101Et que sur moi je sais ton regard clos tombé,
102Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !
103Nommez-nous... toi de qui tant de ris framboisés
104Se joignent en troupeau d'agneaux apprivoisés
105Chez tous broutant les voeux et bêlant aux délires,
106Nommez-nous... pour qu'Amour ailé d'un éventail
107M'y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail,
108Princesse, nommez-nous berger de vos sourires.
LE PITRE CHATIÉ
109Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître
110Autre que l'histrion qui du geste évoquais
111Comme plume la suie ignoble des quinquets,
112J'ai troué dans le mur de toile une fenêtre.
113De ma jambe et des bras limpide nageur traître,
114À bonds multipliés, reniant le mauvais
115Hamlet ! c'est comme si dans l'onde j'innovais
116Mille sépulcres pour y vierge disparaître.
117Hilare or de cymbale à des poings irrité,
118Tout à coup le soleil frappe la nudité
119Qui pure s'exhala dans ma fraîcheur de nacre,
120Rance nuit de la peau quand sur moi vous passiez,
121Ne sachant pas, ingrat ! que c'était tout mon sacre,
122Ce fard noyé dans l'eau perfide des glaciers.
UNE NÉGRESSE...
123Une négresse par le démon secouée
124Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
125Et criminels aussi sous leur robe trouée
126Cette goinfre s'apprête à de rusés travaux :
127À son ventre compare heureuse deux tétines
128Et, si haut que la main ne le saura saisir,
129Elle darde le choc obscur de ses bottines
130Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir
131Contre la nudité peureuse de gazelle
132Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant
133Renversée elle attend et s'admire avec zèle,
134En riant de ses dents naïves à l'enfant ;
135Et, dans ses jambes où la victime se couche,
136Levant une peau noire ouverte sous le crin,
137Avance le palais de cette étrange bouche
138Pâle et rose comme un coquillage marin.
SOUPIR
139Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
140Un automne jonché de taches de rousseur,
141Et vers le ciel errant de ton oeil angélique
142Monte, comme dans un jardin mélancolique,
143Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'Azur !
144- Vers l'Azur attendri d'Octobre pâle et pur
145Qui mire aux grands bassins sa langeur infinie
146Et laisse, sur l'eau morte où la fauve agonie
147Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
148Se traîner le soleil jaune d'un long rayon.
LES FENÊTRES
149Las du triste hôpital, et de l'encens fétide
150Qui monte en la blancheur banale des rideaux
151Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
152Le moribond sournois y redresse un vieux dos,
153Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
154Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
155Les poils blancs et les os de la maigre figure
156Aux fenêtres qu'un beau rayon clair veut hâler.
157Et la bouche, fiévreuse et d'azur bleu vorace,
158Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
159Une peau virginale et de jadis ! encrasse
160D'un long baiser amer les tièdes carreaux d'or.
161Ivre, il vit, oubliant l'horreur des saintes huiles,
162Les tisanes, l'horloge et le lit infligé,
163La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
164Son oeil, à l'horizon de lumière gorgé,
165Voit des galères d'or, belles comme des cygnes,
166Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
167En berçant l'éclair fauve et riche de leurs lignes
168Dans un grand nonchaloir chargé de souvenirs !
169Ainsi, pris du dégoût de l'homme à l'âme dure
170Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits
171Mangent, et qui s'entête à chercher cette ordure
172Pour l'offrir à la femme allaitant ses petits,
173Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées
174D'ou l'on tourne l'épaule à la vie et, béni,
175Dans leur verre, lavé d'éternelles rosées,
176Que dore le matin chaste de l'Infini
177Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j'aime
178– Que la vitre soit l'art, soit la mysticité –
179À renaître, portant mon rêve en diadème,
180Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !
181Mais hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
182Vient m'écoeurer parfois jusqu'en cet abri sûr,
183Et le vomissement impur de la Bêtise
184Me force à me boucher le nez devant l'azur.
185Est-il moyen, ô Moi qui connais l'amertume,
186D'enfoncer le cristal par le monstre insulté
187Et de m'enfuir, avec mes deux ailes sans plume
188– Au risque de tomber pendant l'éternité ?
LES FLEURS
189Des avalanches d'or du vieil azur, au jour
190Premier et de la neige éternelle des astres
191Jadis tu détachas les grand calices pour
192La terre jeune encore et vierge de désastres,
193Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin,
194Et ce divin laurier des âmes exilées
195Vermeil comme le pur orteil du séraphin
196Que rougit la pudeur des aurores foulées,
197L'hyacinthe, le myrte à l'adorable éclair
198Et, pareille à la chair de la femme, la rose
199Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,
200Celle qu'un sang farouche et radieux arrose !
201Et tu fis la blancheur sanglotante des lys
202Qui roulant sur des mers de soupirs qu'elle effleure
203À travers l'encens bleu des horizons pâlis
204Monte rêveusement vers la lune qui pleure !
205Hosannah sur le cistre et dans les encensoirs,
206Notre Dame, hosannah du jardin de nos limbes !
207Et finisse l'écho par les célestes soirs,
208Extase des regards, scintillements des nimbes !
209O Mère qui créas en ton sein juste et fort,
210Calice balançant la future fiole,
211De grandes fleurs avec la balsamique Mort
212Pour le poëte las que la vie étiole.
RENOUVEAU
213Le printemps maladif a chassé tristement
214L'hiver, saison de l'art serein, l'hiver lucide,
215Et, dans mon être à qui le sang morne préside
216L'impuissance s'étire en un long bâillement.
217Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
218Qu'un cercle de fer serre ainsi qu'un vieux tombeau
219Et triste, j'erre après un rêve vague et beau,
220Par les champs où la sève immense se pavane
221Puis je tombe énervé de parfums d'arbres, las,
222Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,
223Mordant la terre chaude où poussent les lilas,
224J'attends, en m'abîmant que mon ennui s'élève...
225- Cependant l'Azur rit sur la haie et l'éveil
226De tant d'oiseaux en fleur gazouillant au soleil.
ANGOISSE
227Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
228En qui vont les péchés d'un peuple, ni creuser
229Dans tes cheveux impurs une triste tempête
230Sous l'incurable ennui que verse mon baiser :
231Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
232Planant sous les rideaux inconnus du remords,
233Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
234Toi qui sur le néant en sais plus que les morts :
235Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
236M'a comme toi marqué de sa stérilité,
237Mais tandis que ton sein de pierre est habité
238Par un coeur que la dent d'aucun crime ne blesse,
239Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
240Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.
LAS DE L'AMER REPOS...
241Las de l'amer repos où ma paresse offense
242Une gloire pour qui jadis j'ai fui l'enfance
243Adorable des bois de roses sous l'azur
244Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
245De creuser par veillée une fosse nouvelle
246Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
247Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
248- Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
249Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
250Le vaste cimetière unira les trous vides ? -
251Je veux délaisser l'Art vorace d'un pays
252Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
253Que me font mes amis, le passé, le génie,
254Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
255Imiter le Chinois au coeur limpide et fin
256De qui l'extase pure est de peindre la fin
257Sur ses tasses de neige à la lune ravie
258D'une bizarre fleur qui parfume sa vie
259Transparente, la fleur qu'il a sentie, enfant,
260Au filigrane bleu de l'âme se greffant.
261Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
262Serein, je vais choisir un jeune paysage
263Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
264Une ligne d'azur mince et pâle serait
265Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
266Un clair croissant perdu par une blanche nue
267Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
268Non loin de trois grand cils d'émeraude, roseaux.
LE SONNEUR
269Cependant que la cloche éveille sa voix claire
270À l'air pur et limpide et profond du matin
271Et passe sur l'enfant qui jette pour lui plaire
272Un angélus parmi la lavande et le thym,
273Le sonneur effleuré par l'oiseau qu'il éclaire,
274Chevauchant tristement en geignant du latin
275Sur la pierre qui tend la corde séculaire,
276N'entend descendre à lui qu'un tintement lointain.
277Je suis cet homme. Hélas ! de la nuit désireuse,
278J'ai beau tirer le câble à sonner l'Idéal,
279De froids péchés s'ébat un plumage féal,
280Et la voix ne me vient que par bribes et creuse !
281Mais, un jour, fatigué d'avoir en vain tiré,
282O Satan, j'ôterai la pierre et me pendrai.
TRISTESSE D'ÉTÉ
283Le soleil, sur la table, ô lutteuse endormie,
284En l'or de tes cheveux chauffe un bain langoureux
285Et, consumant l'encens sur ta joue ennemie,
286Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.
287De ce blanc Flamboiement l'immuable accalmie
288T'a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux,
289« Nous ne serons jamais une seule momie
290Sous l'antique désert et les palmiers heureux ! »
291Mais ta chevelure est une rivière tiède,
292Où noyer sans frissons l'âme qui nous obsède
293Et trouver ce Néant que tu ne connais pas.
294Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,
295Pour voir s'il sait donner au coeur que tu frappas
296L'insensibilité de l'azur et des pierres.
L'AZUR
297De l'éternel azur la sereine ironie
298Accable, belle indolemment comme les fleurs,
299Le poëte impuissant qui maudit son génie
300À travers un désert stérile de Douleurs.
301Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
302Avec l'intensité d'un remords atterrant,
303Mon âme vide. Où fuir ? Et quelle nuit hagarde
304Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?
305Brouillards, montez ! Versez vos cendres monotones
306Avec de longs haillons de brume dans les cieux
307Qui noiera le marais livide des automnes
308Et bâtissez un grand plafond silencieux !
309Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
310En t'en venant la vase et les pâles roseaux,
311Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse
312Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.
313Encor ! que sans répit les tristes cheminées
314Fument, et que de suie une errante prison
315Éteigne dans l'horreur de ses noires traînées
316Le soleil se mourant jaunâtre à l'horizon !
317– Le Ciel est mort. – Vers toi, j'accours ! donne, ô matière,
318L'oubli de l'Idéal cruel et du Péché
319À ce martyr qui vient partager la litière
320Où le bétail heureux des hommes est couché,
321Car j'y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
322Comme le pot de fard gisant au pied d'un mur,
323N'a plus l'art d'attifer la sanglotante idée,
324Lugubrement bâiller vers un trépas obscur...
325En vain ! l'Azur triomphe, et je l'entends qui chante
326Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
327Nous faire peur avec sa victoire méchante,
328Et du métal vivant sort en bleus angelus !
329Il roule par la brume, ancien et traverse
330Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr ;
331Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
332Je suis hanté. L'Azur ! l'Azur ! l'Azur ! l'Azur !
BRISE MARINE
333La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
334Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
335D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
336Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
337Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
338O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
339Sur le vide papier que la blancheur défend
340Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
341Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
342Lève l'ancre pour une exotique nature !
343Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
344Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
345Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
346Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
347Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
348Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !
AUMÔNE
349Prends ce sac, Mendiant ! tu ne le cajolas
350Sénile nourrisson d'une tétine avare
351Afin de pièce à pièce en égoutter ton glas.
352Tire du métal cher quelque péché bizarre
353Et vaste comme nous, les poings pleins, le baisons
354Souffles-y qu'il se torde ! une ardente fanfare.
355Église avec l'encens que toutes ces maisons
356Sur les murs quand berceur d'une bleue éclaircie
357Le tabac sans parler roule les oraisons,
358Et l'opium puissant brise la pharmacie !
359Robes et peaux, veux-tu lacérer le satin
360Et boire en la salive l'heureuse inertie,
361Par les cafés princiers attendre le matin ?
362Les plafonds enrichis de nymphes et de voiles,
363On jette, au mendiant de la vitre, un festin.
364Et quand tu sors, vieux dieu, grelottant sous tes toiles
365D'emballage, l'aurore est un lac de vin d'or
366Et tu jures avoir au gosier les étoiles !
367Faute de supputer l'éclat de ton trésor,
368Tu peux du moins t'orner d'une plume, à complies
369Servir un cierge au saint en qui tu crois encor.
370Ne t'imagine pas que je dis des folies.
371La terre s'ouvre vieille à qui crève la faim.
372Je hais une autre aumône et veux que tu m'oublies.
373Et surtout ne va pas, frère, acheter du pain.
SONNET
374(Pour votre chère morte, son ami.) 2 novembre 1877
375Sur les bois oubliés quand passe l'hiver sombre
376Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
377Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
378Hélas ! du manque seul des lourds bouquet s'encombre.
379Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
380Une veille t'exalte à ne pas fermer l'oeil
381Avant que dans les bras de l'ancien fauteuil
382Le suprême tison n'ait éclairé mon Ombre.
383Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
384Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
385Soulève avec l'ennui d'une force défunte.
386Ame au si clair foyer tremblante de m'asseoir,
387Pour revivre il suffit qu'à tes lèvres j'emprunte
388Le souffle de mon nom murmuré tout un soir.
DON DU POÈME
389Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée !
390Noire, à l'aile saignante et pâle, déplumée,
391Par le verre brûlé d'aromates et d'or,
392Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
393L'aurore se jeta sur la lampe angélique.
394Palmes ! et quand elle a montré cette relique
395A ce père essayant un sourire ennemi,
396La solitude bleue et stérile a frémi.
397O la berceuse, avec ta fille et l'innocence
398De vos pieds froids, accueille une horrible naissance :
399Et ta voix rappelant viole et clavecin,
400Avec le doigt fané presseras-tu le sein
401Par qui coule en blancheur sibylline la femme
402Pour les lèvres que l'air du vierge azur affame ?
SCÈNE
403La Nourrice — Hérodiade
404N :
405Tu vis ! ou vois-je ici l'ombre d'une princesse ?
406À mes lèvres tes doigts et leurs bagues et cesse
407De marcher dans un âge ignoré...
408H :
409Reculez.
410Le blond torrent de mes cheveux immaculés
411Quand il baigne mon corps solitaire le glace
412D'horreur, et mes cheveux que la lumière enlace
413Sont immortels. O femme, un baiser me tûrait
414Si la beauté n'était la mort...
415Par quel attrait
416Menée et quel matin oublié des prophètes
417Verse, sur les lointains mourants, ses tristes fêtes,
418Le sais-je ? tu m'as vue, ô nourrice d'hiver,
419Sous la lourde prison de pierres et de fer
420Où de mes vieux lions traînent les siècles fauves
421Entrer, et je marchais, fatale, les mains sauves,
422dans le parfum désert de ses anciens rois :
423Mais encore as-tu vu quels furent mes effrois ?
424Je m'arrête rêvant aux exils, et j'effeuille,
425Comme près d'un bassin dont le jet d'eau m'accueille
426Les pâles lys qui sont en moi, tandis qu'épris
427De suivre du regard les languides débris
428Descendre, à travers ma rêverie, en silence,
429Les lions, de ma robe écartent l'indolence
430Et regardent mes pieds qui calmeraient la mer.
431Calme, toi, les frissons de ta sénile chair,
432Viens et ma chevelure imitant les manières
433Trop farouches qui font votre peur des crinières,
434Aide-moi, puisqu'ainsi tu n'oses plus me voir,
435A me peigner nonchalamment dans un miroir.
436N. :
437Sinon la myrrhe gaie en ses bouteilles closes,
438De l'essence ravie aux vieillesses de roses,
439Voulez-vous, mon enfant, essayer la vertu
440Funèbre ?
441H. :
442Laisse-là ces parfums ! ne sais-tu
443Que je les hais, nourrice, et veux-tu que je sente
444Leur ivresse noyer ma tête languissante ?
445Je veux que mes cheveux qui ne sont pas des fleurs
446À répandre l'oubli des humaines douleurs
447Mais de l'or, à jamais vierge des aromates,
448Dans leurs éclairs cruels et dans leurs pâleurs mates,
449Observent la froideur stérile du métal,
450Vous ayant reflétés, joyaux du mur natal,
451Armes, vases depuis ma solitaire enfance.
452N. :
453Pardon ! l'âge effaçait, reine, votre défense
454De mon esprit pâli comme un vieux livre ou noir...
455H. :
456Assez ! Tiens devant moi ce miroir.
457O miroir !
458Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée
459Que de fois et pendant les heures, désolée
460Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
461Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
462Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine
463Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
464J'ai de mon rêve épars connu la nudité !
465Nourrice, suis-je belle ?
466N. :
467Un astre, en vérité
468Mais cette tresse tombe...
469H. :
470Arrête dans ton crime
471Qui refroidit mon sang vers sa source, et réprime
472Ce geste, impiété fameuse : ah ! conte-moi
473Quel sûr démon te jette en le sinistre émoi,
474Ce baiser, ces parfums offerts et, le dirai-je ?
475O mon coeur, cette main encore sacrilège,
476Car tu voulais, je crois, me toucher, sont un jour
477Qui ne finira pas sans malheur sur la tour...
478O jour qu'Hérodiade avec effroi regarde !
479N. :
480Temps bizarre, en effet, de quoi le ciel vous garde !
481Vous errez, ombre seule et nouvelle fureur,
482Et regardant en vous précoce avec terreur ;
483Mais toujours adorable autant qu'une immortelle,
484O mon enfant, et belle affreusement, et telle
485Que...
486H. :
487Mais n'allais-tu pas me toucher ?
488N. :
489... J'aimerais
490Etre à qui le Destin réserve vos secrets.
491H. :
492Oh ! tais-toi !
493N. :
494Viendra-t-il parfois ?
495H. :
496Étoiles pures,
497N'entendez pas !
498N. :
499Comment, sinon parmi d'obscures
500Épouvantes, songer plus implacable encor
501Et comme suppliant le dieu que le trésor
502De votre grâce attend ! et pour qui, dévorée
503D'angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée
504Et le mystère vain de votre être ?
505H. :
506Pour moi.
507N. :
508Triste fleur qui croît seule et n'a pas d'autre émoi
509Que son ombre dans l'eau vue avec atonie.
510H. :
511Va, garde ta pitié comme ton ironie.
512N. :
513Toutefois expliquez : oh ! non, naïve enfant,
514Décroîtra, quelque jour, ce dédain triomphant...
515H. :
516Mais qui me toucherait, des lions respectée ?
517Du reste, je ne veux rien d'humain et, sculptée,
518Si tu me vois les yeux perdus au paradis,
519C'est quand je me souviens de ton lait bu jadis.
520N. :
521Victime lamentable à son destin offerte !
522H. :
523Oui, c'est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
524Vous le savez, jardins d'améthyste, enfouis
525Sans fin dans vos savants abîmes éblouis,
526Ors ignorés, gardant votre antique lumière
527Sous le sombre sommeil d'une terre première,
528Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
529Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
530Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
531Une splendeur fatale et sa massive allure !
532Quant à toi, femme née en des siècles malins
533Pour la méchanceté des antres sibyllins,
534Qui parles d'un mortel ! selon qui, des calices
535De mes robes, arôme aux farouches délices,
536Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
537Prophétise que si le tiède azur d'été,
538Vers lui nativement la femme se dévoile,
539Me voit dans ma pudeur grelottante d'étoile,
540Je meurs !
541J'aime l'horreur d'être vierge et je veux
542Vivre parmi l'effroi que me font mes cheveux
543Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
544Inviolé sentir en la chair inutile
545Le froid scintillement de ta pâle clarté
546Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté
547Nuit blanches de glaçons et de neige cruelle !
548Et ta soeur solitaire, ô ma soeur éternelle
549Mon rêve montera vers toi : telle déjà,
550Rare limpidité d'un coeur qui le songea,
551Je me crois seule en ma monotone patrie
552Et tout, autour de moi, vit dans l'idolâtrie
553D'un miroir qui reflète en son calme dormant
554Hérodiade au clair regard de diamant...
555O charme dernier, oui ! je le sens, je suis seule.
556N. :
557Madame, allez-vous donc mourir ?
558H. :
559Non, pauvre aïeule,
560Sois calme et, t'éloignant, pardonne à ce coeur dur,
561Mais avant, si tu veux, clos les volets, l'azur
562Séraphique sourit dans les vitres profondes,
563Et je déteste, moi, le bel azur !
564Des ondes
565Se bercent et, là-bas, sais-tu pas un pays
566Où le sinistre ciel ait les regards haïs
567De Vénus qui, le soir, brûle dans le feuillage :
568J'y partirais.
569Allume encore, enfantillage
570Dis-tu, ces flambeaux où la cire au feu léger
571Pleure parmi l'or vain quelque pleur étranger
572Et...
573N. :
574Maintenant ?
575H. :
576Adieu.
577Vous mentez, ô fleur nue
578De mes lèvres.
579J'attends une chose inconnue
580Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
581Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
582D'une enfance sentant parmi les rêveries
583Se séparer enfin ses froides pierreries.
CANTIQUE DE SAINT JEAN
584Le soleil que sa halte
585Surnaturelle exalte
586Aussitôt redescend
587Incandescent
588Je sens comme aux vertèbres
589S'éployer des ténèbres
590Toutes dans un frisson
591À l'unisson
592Et ma tête surgie
593Solitaire vigie
594Dans les vols triomphaux
595De cette faux
596Comme rupture franche
597Plutôt refoule ou tranche
598Les anciens désaccords
599Avec le corps
600Qu'elle de jeûnes ivre
601S'opiniâtre à suivre
602En quelque bond hagard
603Son pur regard
604Là-haut où la froidure
605Éternelle n'endure
606Que vous le surpassiez
607Tous ô glaciers
608Mais selon un baptème
609Illuminée au même
610Principe qui m'élut
611Penche un salut.
L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE
612Le Faune :
613Ces nymphes, je les veux perpétuer.
614Si clair,
615Leur incarnat léger, qu'il voltige dans l'air
616Assoupi de sommeils touffus.
617Aimai-je un rêve ?
618Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève
619En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
620Bois même, prouve, hélas ! que bien seul je m'offrais
621Pour triomphe la faute idéale de roses.
622Réfléchissons...
623ou si les femmes dont tu gloses
624Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
625Faune, l'illusion s'échappe des yeux bleus
626Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :
627Mais, l'autre tout soupirs, dis-tu qu'elle contraste
628Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
629Que non ! par l'immobile et lasse pâmoison
630Suffoquant de chaleurs le matin frais s'il lutte,
631Ne murmure point d'eau que ne verse ma flûte
632Au bosquet arrosé d'accords ; et le seul vent
633Hors des deux tuyaux prompt à s'exhaler avant
634Qu'il disperse le son dans une pluie aride,
635C'est, à l'horizon pas remué d'une ride
636Le visible et serein souffle artificiel
637De l'inspiration, qui regagne le ciel.
638O bords siciliens d'un calme marécage
639Qu'à l'envi de soleils ma vanité saccage
640Tacite sous les fleurs d'étincelles, CONTEZ
641« Que je coupais ici les creux roseaux domptés
642» Par le talent ; quand, sur l'or glauque de lointaines
643» Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
644» Ondoie une blancheur animale au repos :
645» Et qu'au prélude lent où naissent les pipeaux
646» Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve
647» Ou plonge...
648Inerte, tout brûle dans l'heure fauve
649Sans marquer par quel art ensemble détala
650Trop d'hymen souhaité de qui cherche le la :
651Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,
652Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
653Lys ! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.
654Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
655Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
656Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
657Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
658Mais, bast ! arcane tel élut pour confident
659Le jonc vaste et jumeau dont sous l'azur on joue :
660Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
661Rêve, dans un solo long, que nous amusions
662La beauté d'alentour par des confusions
663Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
664Et de faire aussi haut que l'amour se module
665Évanouir du songe ordinaire de dos
666Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
667Une sonore, vaine et monotone ligne.
668Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
669Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m'attends !
670Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
671Des déesses ; et par d'idolâtres peintures
672À leur ombre enlever encore des ceintures :
673Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté,
674Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
675Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide
676Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
677D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.
678O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.
679« Mon oeil, trouant le joncs, dardait chaque encolure
680» Immortelle, qui noie en l'onde sa brûlure
681» Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
682» Et le splendide bain de cheveux disparaît
683» Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !
684» J'accours ; quand, à mes pieds, s'entrejoignent (meurtries
685» De la langueur goûtée à ce mal d'être deux)
686» Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;
687» Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
688» À ce massif, haï par l'ombrage frivole,
689» De roses tarissant tout parfum au soleil,
690» Où notre ébat au jour consumé soit pareil.
691Je t'adore, courroux des vierges, ô délice
692Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
693Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
694Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
695Des pieds de l'inhumaine au coeur de la timide
696Qui délaisse à la fois une innocence, humide
697De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.
698« Mon crime, c'est d'avoir, gai de vaincre ces peurs
699» Traîtresses, divisé la touffe échevelée
700» De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :
701» Car, à peine j'allais cacher un rire ardent
702» Sous les replis heureux d'une seule (gardant
703» Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
704» Se teignît à l'émoi de sa soeur qui s'allume,
705» La petite, naïve et ne rougissant pas : )
706» Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
707» Cette proie, à jamais ingrate se délivre
708» Sans pitié du sanglot dont j'étais encore ivre.
709Tant pis ! vers le bonheur d'autres m'entraîneront
710Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
711Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
712Chaque grenade éclate et d'abeilles murmure ;
713Et notre sang, épris de qui le va saisir,
714Coule pour tout l'essaim éternel du désir.
715À l'heure où ce bois d'or et de cendres se teinte
716Une fête s'exalte en la feuillée éteinte :
717Etna ! c'est parmi toi visité de Vénus
718Sur ta lave posant tes talons ingénus,
719Quand tonne une somme triste ou s'épuise la flamme.
720Je tiens la reine !
721O sûr châtiment...
722Non, mais l'âme
723De paroles vacante et ce corps alourdi
724Tard succombent au fier silence de midi :
725Sans plus il faut dormir en l'oubli du blasphème,
726Sur le sable altéré gisant et comme j'aime
727Ouvrir ma bouche à l'astre efficace des vins !
728Couple, adieu ; je vais voir l'ombre que tu devins.
SAINTE
729À la fenêtre recelant
730Le santal vieux qui se dédore
731De sa viole étincelant
732Jadis avec flûte ou mandore,
733Est la Sainte pâle, étalant
734Le livre vieux qui se déplie
735Du Magnificat ruisselant
736Jadis selon vêpre et complie :
737À ce vitrage d'ostensoir
738Que frôle une harpe par l'Ange
739Formée avec son vol du soir
740Pour la délicate phalange
741Du doigt que, sans le vieux santal
742Ni le vieux livre, elle balance
743Sur le plumage instrumental,
744Musicienne du silence.
TOAST FUNÈBRE
745O de notre bonheur, toi, le fatal emblème !
746Salut de la démence et libation blême,
747Ne crois pas qu'au magique espoir du corridor
748J'offre ma coupe vide où souffre un monstre d'or !
749Ton apparition ne va pas me suffire :
750Car je t'ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
751Le rite est pour les mains d'éteindre le flambeau
752Contre le fer épais des portes du tombeau :
753Et l'on ignore mal, élu pour notre fête
754Très-simple de chanter l'absence du poëte,
755Que ce beau monument l'enferme tout entier :
756Si ce n'est que la gloire ardente du métier,
757Jusqu'à l'heure commune et vile de la cendre,
758Par le carreau qu'allume un soir fier d'y descendre,
759Retourne vers les feux du pur soleil mortel !
760Magnifique, total et solitaire, tel
761Tremble de s'exhaler le faux orgueil des hommes.
762Cette foule hagarde ! Elle annonce : Nous sommes
763La triste opacité de nos spectres futurs.
764Mais le blason des deuils épars sur de vains murs
765J'ai méprisé l'horreur lucide d'une larme,
766Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l'alarme
767Quelqu'un de ces passants, fier, aveugle et muet,
768Hôte de son linceul vague, se transmuait
769En le vierge héros de l'attente posthume.
770Vaste gouffre apporté dans l'amas de la brume
771Par l'irascible vent des mots qu'il n'a pas dits,
772Le Néant à cet Homme aboli de jadis :
773« Souvenirs d'horizons, qu'est-ce, ô toi, que la Terre ? »
774Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s'altère,
775L'espace a pour jouet le cri : « Je ne sais pas ! »
776Le Maître, par un oeil profond, a, sur ses pas,
777Apaisé de l'éden l'inquiète merveille
778Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
779Pour la Rose et le Lys le mystère d'un nom.
780Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?
781O vous tous, oubliez une croyance sombre.
782Le splendide génie éternel n'a pas d'ombre.
783Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
784À qui s'évanouit, hier, dans le devoir
785Idéal que nous font les jardins de cet astre,
786Survivre pour l'honneur du tranquille désastre
787Une agitation solennelle par l'air
788De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
789Que, pluie et diamant, le regard diaphane
790Reste là sur ces fleurs dont nulle ne se fane
791Isole parmi l'heure et le rayon du jour !
792C'est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour,
793Où le poëte pur a pour geste humble et large
794De l'interdire au rêve, ennemi de sa charge :
795Afin que le matin de son repos altier,
796Quand la mort ancienne et comme pour Gautier
797De n'ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
798Surgisse, de l'allée ornement tributaire,
799Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
800Et l'avare silence et la massive nuit.
PROSE pour des Esseintes
801Hyperbole ! de ma mémoire
802Triomphalement ne sais-tu
803Te lever, aujourd'hui grimoire
804Dans un livre de fer vêtu :
805Car j'installe, par la science,
806L'hymne des coeurs spirituels
807En l'oeuvre de ma patience,
808Atlas, herbiers et rituels.
809Nous promenions notre visage
810(Nous fûmes deux, je le maintiens)
811Sur maints charmes de paysage,
812O soeur, y comparant les tiens.
813L'ère d'autorité se trouble
814Lorsque, sans nul motif, on dit
815De ce midi que notre double
816Inconscience approfondit
817Que, sol des cent iris, son site
818Il savent s'il a bien été,
819Ne porte pas de nom que cite
820L'or de la trompette d'Été.
821Oui, dans une île que l'air charge
822De vue et non de visions
823Toute fleur s'étalait plus large
824Sans que nous en devisions.
825Telles, immenses, que chacune
826Ordinairement se para
827D'un lucide contour, lacune,
828Qui des jardins la sépara.
829Gloire du long désir, Idées
830Tout en moi s'exaltait de voir
831La famille des iridées
832Surgir à ce nouveau devoir.
833Mais cette soeur sensée et tendre
834Ne porta son regard plus loin
835Que sourire, et comme à l'entendre
836J'occupe mon antique soin.
837Oh ! sache l'Esprit de litige,
838À cette heure où nous nous taisons,
839Que de lis multiples la tige
840Grandissait trop pour nos raisons
841Et non comme pleure la rive
842Quand son jeu monotone ment
843À vouloir que l'ampleur arrive
844Parmi mon jeune étonnement
845D'ouïr tout le ciel et la carte
846Sans fin attestés sur mes pas
847Par le flot même qui s'écarte,
848Que ce pays n'exista pas.
849L'enfant abdique son extase
850Et docte déjà par chemins
851Elle dit le mot : Anastase !
852Né pour d'éternels parchemins,
853Avant qu'un sépulcre ne rie
854Sous aucun climat, son aïeul,
855De porter ce nom : Pulchérie !
856Caché par le trop grand glaïeul.
ÉVENTAIL de Madame Mallarmé
857Avec comme pour langage
858Rien qu'un battement aux cieux
859Le futur vers se dégage
860Du logis très précieux
861Aile tout bas la courrière
862Cet éventail si c'est lui
863Le même par qui derrière
864Toi quelque miroir a lui
865Limpide (où va redescendre
866Pourchassée en chaque grain
867Un peu d'invisible cendre
868Seule à me rendre chagrin)
869Toujours tel il apparaisse
870Entre tes mains sans paresse.
AUTRE ÉVENTAIL de Mademoiselle Mallarmé
871O rêveuse, pour que je plonge
872Au pur délice sans chemin,
873Sache, par un subtil mensonge,
874Garder mon aile dans ta main.
875Une fraîcheur de crépuscule
876Te vient à chaque battement
877Dont le coup prisonnier recule
878L'horizon délicatement.
879Vertige ! voici que frissonne
880L'espace comme un grand baiser
881Qui, fou de naître pour personne,
882Ne peut jaillir ni s'apaiser.
883Sens-tu le paradis farouche
884Ainsi qu'un rire enseveli
885Se couler du coin de ta bouche
886Au fond de l'unanime pli !
887Le sceptre des rivages roses
888Stagnants sur les soirs d'or, ce l'est,
889Ce blanc vol fermé que tu poses
890Contre le feu d'un bracelet.
FEUILLET D'ALBUM
891Tout à coup et comme par jeu
892Mademoiselle qui voulûtes
893Ouïr se révéler un peu
894Le bois de mes diverses flûtes
895Il me semble que cet essai
896Tenté devant un paysage
897A du bon quand je le cessai
898Pour vous regarder au visage
899Oui ce vain souffle que j'exclus
900Jusqu'à la dernière limite
901Selon mes quelques doigts perclus
902Manque de moyens s'il imite
903Votre très naturel et clair
904Rire d'enfant qui charme l'air.
SONNET
905Mary
906sans trop d'ardeur à la fois enflammant
907La rose qui cruelle ou déchirée et lasse
908Même du blanc habit de pourpre le délace
909Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant
910Oui sans ces crises de rosée et gentiment
911Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe
912Jalouse d'apporter je ne sais quel espace
913Au simple jour le jour très vrai du sentiment
914Ne te semble-t-il pas, Mary, que chaque année
915Dont sur ton front renaît la grâce spontanée
916Suffise selon quelque apparence et pour moi
917Comme un éventail frais dans la chambre s'étonne
918À raviver du peu qu'il faut ici d'émoi
919Toute notre native amitié monotone.
SONNET
920O si chère de loin et proche et blanche, si
921Délicieusement toi, Mary, que je songe
922À quelque baume rare émané par mensonge
923Sur aucun bouquetier de cristal obscurci
924Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici
925Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
926La même rose avec son bel été qui plonge
927Dans autrefois et puis dans le futur aussi.
928Mon coeur qui dans les nuits parfois cherche à s'entendre
929Ou de quel dernier mot t'appeler le plus tendre
930S'exalte en celui rien que chuchoté de soeur
931N'étant, très grand trésor et tête si petite,
932Que tu m'enseignes bien toute une autre douceur
933Tout bas par le baiser seul dans tes cheveux dite.
REMÉMORATION D'AMIS BELGES
934A des heures et sans que tel souffle l'émeuve
935Toute la vétusté presque couleur encens
936Comme furtive d'elle et visible je sens
937Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve
938Flotte ou semble par soi n'apporter une preuve
939Sinon d'épandre pour baume antique le temps
940Nous immémoriaux quelques-uns si contents
941Sur la soudaineté de notre amitié neuve
942O très chers rencontrés en le jamais banal
943Bruges multipliant l'aube au défunt canal
944Avec la promenade éparse de maint cygne
945Quand solennellement cette cité m'apprit
946Lesquels entre ses fils un autre vol désigne
947À prompte irradier ainsi qu'aile l'esprit.
LE SAVETIER
948Hors de la poix rien à faire
949Le lys naît blanc, comme odeur
950Simplement je le préfère
951À ce bon raccommodeur.
952Il va de cuir à ma paire
953Adjoindre plus que je n'eus
954Jamais, cela désespère
955Un besoin de talons nus.
956Son marteau qui ne dévie
957Fixe de clous gouailleurs
958Sur la semelle l'envie
959Toujours conduisant ailleurs.
960Il recréerait des souliers,
961O pieds ! si vous le vouliez !
LA MARCHANDE D'HERBES AROMATIQUES
962Ta paille azur de lavandes,
963Ne crois pas avec ce cil
964Osé que tu me la vendes
965Comme à l'hypocrite s'il
966En tapisse la muraille
967De lieux les absolus lieux
968Pour le ventre qui se raille
969Renaître aux sentiments bleus.
970Mieux entre une envahissante
971Chevelure ici mets-la
972Que le brin salubre y sente
973Zéphirine, Paméla
974Ou conduise vers l'époux
975Les prémices de tes poux.
LE CANTONNIER
976Ces cailloux, tu les nivelles
977Et c'est, comme troubadour,
978Un cube aussi de cervelles
979Qu'il me faut ouvrir par jour.
LE MARCHAND D'AIL ET D'OIGNONS
980L'ennui d'aller en visite
981Avec l'ail nous l'éloignons
982L'élégie au pleur hésite
983Peu si je fends des oignons.
LA FEMME DE L'OUVRIER
984La femme, l'enfant, la soupe
985En chemin pour le carrier
986Le complimentent qu'il coupe
987Dans l'us de se marier.
LE VITRIER
988Le pur soleil qui remise
989Trop d'éclat pour l'y trier
990Ote ébloui sa chemise
991Sur le dos du vitrier.
LE CRIEUR D'IMPRIMÉS
992Toujours, n'importe le titre
993Sans même s'enrhumer au
994Dégel, ce gai siffle-litre
995Crie un premier numéro.
LA MARCHANDE D'HABITS
996Le vif oeil dont tu regardes
997Jusques à leur contenu
998Me sépare de mes hardes
999Et comme un dieu je vais nu.
BILLET À WHISTLER
1000Pas les rafales à propos
1001De rien comme occuper la rue
1002Sujette au noir vol de chapeaux ;
1003Mais une danseuse apparue
1004Tourbillon de mousseline ou
1005Fureur éparse en écumes
1006Que soulève par son genou
1007Celle même dont nous vécûmes
1008Pour tout, hormis lui, rebattu
1009Spirituelle, ivre, immobile
1010Foudroyer avec le tutu,
1011sans se faire autrement de bile
1012Sinon rieur que puisse l'air
1013De sa jupe éventer Whistler.
RONDEL
1014Rien au réveil que vous n'ayez
1015Envisagé de quelque moue
1016Pire si le rire secoue
1017Votre aile sur les oreillers
1018Indifféremment sommeillez
1019Sans crainte qu'une haleine avoue
1020Rien au réveil que vous n'ayez
1021Envisagé de quelque moue
1022Tous les rêves émerveillés
1023Quand cette beauté les déjoue
1024Ne produisent fleur sur la joue
1025Dans l'oeil diamants impayés
1026Rien au réveil que vous n'ayez
RONDEL
1027Si tu veux nous nous aimerons
1028Avec tes lèvres sans le dire
1029Cette rose ne l'interromps
1030Qu'à verser un silence pire
1031Jamais de chants ne lancent prompts
1032Le scintillement du sourire
1033Si tu veux nous nous aimerons
1034Avec tes lèvres sans le dire
1035Muet muet entre les ronds
1036Sylphe dans la pourpre d'empire
1037Un baiser flambant se déchire
1038Jusqu'aux pointes des ailerons
1039Si tu veux nous nous aimerons
PETIT AIR I
1040Quelconque une solitude
1041Sans le cygne ni le quai
1042Mire sa désuétude
1043Au regard que j'abdiquai
1044Ici de la gloriole
1045Haute à ne la pas toucher
1046Dont main ciel se bariole
1047Avec les ors de coucher
1048Mais langoureusement longe
1049Comme de blanc linge ôté
1050Tel fugace oiseau si plonge
1051Exultatrice à côté
1052Dans l'onde toi devenue
1053Ta jubilation nue.
PETIT AIR II
1054Indomptablement a dû
1055Comme mon espoir s'y lance
1056Éclater là-haut perdu
1057Avec furie et silence,
1058Voix étrangère au bosquet
1059Ou par nul écho suivie
1060L'oiseau qu'on n'ouït jamais
1061Une autre fois en la vie.
1062Le hagard musicien,
1063Cela dans le doute expire
1064Si de mon sein pas du sien
1065A jailli le sanglot pire
1066Déchiré va-t-il entier
1067Rester sur quelque sentier !
PETIT AIR (GUERRIER)
1068Ce me va hormis l'y taire
1069Que je sente du foyer
1070Un pantalon militaire
1071À ma jambe rougeoyer
1072L'invasion je la guette
1073Avec le vierge courroux
1074Tout juste de la baguette
1075Au gant blancs des tourlourous
1076Nue ou d'écorce tenace
1077Pas pour battre le Teuton
1078Mais comme une autre menace
1079À la fin que me veut-on
1080De trancher ras cette ortie
1081Folle de la sympathie.
SONNET
1082Quand l'Ombre menaça de la fatale loi,
1083Tel vieux Rêve, désir et mal de mes vertèbres,
1084Affligé de périr sous les plafonds funèbres
1085Il a ployé son aile indubitable en moi.
1086Luxe, ô salle d'ébène où, pour séduire un roi
1087Se tordent dans leur mort des guirlandes célèbres,
1088Vous n'êtes qu'un orgueil menti par les ténèbres
1089Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi
1090Oui, je sais qu'au lointain de cette nuit, la Terre
1091Jette d'un grand éclat l'insolite mystère
1092Sous les siècles hideux qui l'obscurcissent moins.
1093L'espace à soi pareil qu'il s'accroisse ou se nie
1094Roule dans cet ennui des feux vils pour témoins
1095Que c'est d'un astre en fête allumé le génie.
SONNET
1096Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
1097Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
1098Ce lac dur oublié que hante sous le givre
1099Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !
1100Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
1101Magnifique mais qui sans espoir se délivre
1102Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
1103Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.
1104Tout son col secouera cette blanche agonie
1105Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
1106Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.
1107Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
1108Il s'immobilise au songe froid de mépris
1109Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.
SONNET
1110Victorieusement fui le suicide beau
1111Tison de gloire, sang par écume, or, tempête !
1112O rire si là-bas une pourpre s'apprête
1113À ne tendre royal que mon absent tombeau.
1114Quoi ! de tout cet éclat pas même le lambeau
1115S'attarde, il est minuit, à l'ombre qui nous fête
1116Excepté qu'un trésor présomptueux de tête
1117Verse son caressé nonchaloir sans flambeau,
1118La tienne si toujours le délice ! la tienne
1119Oui seule qui du ciel évanoui retienne
1120Un peu de puéril triomphe en t'en coiffant
1121Avec clarté quand sur les coussins tu la poses
1122Comme un casque guerrier d'impératrice enfant
1123Dont pour te figurer il tomberait des roses.
SONNET
1124Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
1125L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
1126Main rêve vespéral brûlé par le Phénix
1127Que ne recueille pas de cinéraire amphore
1128Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
1129Aboli bibelot d'inanité sonore,
1130(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
1131Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).
1132Mais proche la croisée au nord vacante, un or
1133Agonise selon peut-être le décor
1134Des licornes ruant du feu contre une nixe,
1135Elle, défunte nue en le miroir, encor
1136Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
1137De scintillations sitôt le septuor.
SONNET
1138La chevelure vol d'une flamme à l'extrême
1139Occident de désirs pour la tout déployer
1140Se pose (je dirais mourir un diadème)
1141Vers le front couronné son ancien foyer
1142Mais sans or soupirer que cette vive nue
1143L'ignition du feu toujours intérieur
1144Originellement la seule continue
1145Dans le joyau de l'oeil véridique ou rieur
1146Une nudité de héros tendre diffame
1147Celle qui ne mouvant astre ni feux au doigt
1148Rien qu'à simplifier avec gloire la femme
1149Accomplit par son chef fulgurante l'exploit
1150De semer de rubis le doute qu'elle écorche
1151Ainsi qu'une joyeuse et tutélaire torche.
LE TOMBEAU D'EDGAR POE
1152Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
1153Le Poëte suscite avec un glaive nu
1154Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
1155Que la mort triomphait dans cette voix étrange !
1156Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'Ange
1157Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
1158Proclamèrent très haut le sortilège bu
1159Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
1160Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
1161Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
1162Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne
1163Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur,
1164Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
1165Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
LE TOMBEAU DE CHARLES BAUDELAIRE
1166Le temple enseveli divulgue par la bouche
1167Sépulcrale d'égout bavant boue et rubis
1168Abominablement quelque idole Anubis
1169Tout le museau flambé comme un aboi farouche
1170Ou que le gaz récent torde la mèche louche
1171Essuyeuse on le sait des opprobres subis
1172Il allume hagard un immortel pubis
1173Dont le vol selon le réverbère découche
1174Quel feuillage séché dans les cités sans soir
1175Votif pourra bénir comme elle se rasseoir
1176Contre le marbre vainement de Baudelaire
1177Au voile qui la ceint absente avec frissons
1178Celle son Ombre même un poison tutélaire
1179Toujours à respirer si nous en périssons.
TOMBEAU Anniversaire - Janvier 1897
1180Le noir roc courroucé que la bise le roule
1181Ne s'arrêtera ni sous de pieuses mains
1182Tâtant sa ressemblance avec les maux humains
1183Comme pour en bénir quelque funeste moule.
1184Ici presque toujours si le ramier roucoule
1185Cet immatériel deuil opprime de maints
1186Nubiles plis l'astre mûri des lendemains
1187Dont un scintillement argentera la foule.
1188Qui cherche, parcourant le solitaire bond
1189Tantôt extérieur de notre vagabond -
1190Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine
1191À ne surprendre que naïvement d'accord
1192La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
1193Un peu profond ruisseau calomnié la mort.
HOMMAGE
1194Le silence déjà funèbre d'une moire
1195Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier
1196Que doit un tassement du principal pilier
1197Précipiter avec le manque de mémoire.
1198Notre si vieil ébat triomphal du grimoire,
1199Hiéroglyphes dont s'exalte le millier
1200À propager de l'aile un frisson familier !
1201Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire.
1202Du souriant fracas originel haï
1203Entre elles de clartés maîtresses a jailli
1204Jusque vers un parvis né pour leur simulacre,
1205Trompettes tout haut d'or pâmé sur les vélins
1206Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre
1207Mal tu par l'encre même en sanglots sibyllins.
HOMMAGE
1208Toute Aurore même gourde
1209À crisper un poing obscur
1210Contre des clairons d'azur
1211Embouchés par cette sourde
1212A le pâtre avec la gourde
1213Jointe au bâton frappant dur
1214Le long de son pas futur
1215Tant que la source ample sourde
1216Par avance ainsi tu vis
1217O solitaire Puvis
1218De Chavannes
1219jamais seul
1220De conduire le temps boire
1221À la nymphe sans linceul
1222Que lui découvre ta Gloire.
HOMMAGE
1223Toute l'âme résumée
1224Quand lente nous l'expirons
1225Dans plusieurs ronds de fumée
1226Abolis en autres ronds
1227Atteste quelque cigare
1228Brûlant savamment pour peu
1229Que la cendre se sépare
1230De son clair baiser de feu
1231Ainsi le choeur des romances
1232À la lèvre vole-t-il
1233Exclus-en si tu commences
1234Le réel parce que vil
1235Les sens trop précis rature
1236Ta vague littérature.
HOMMAGE
1237Au seul souci de voyager
1238Outre une Inde splendide et trouble
1239– Ce salut soit le messager
1240Du temps, cap que ta poupe double
1241Comme sur quelque vergue bas
1242Plongeante avec la caravelle
1243Écumait toujours en ébats
1244Un oiseau d'annonce nouvelle
1245Qui criait monotonement
1246Sans que la barre ne varie
1247Un inutile gisement
1248Nuit, désespoir et pierrerie
1249Par son chant reflété jusqu'au
1250Sourire du pâle Vasco.
SONNET
1251Tout Orgueil fume-t-il du soir,
1252Torche dans un branle étouffée
1253Sans que l'immortelle bouffée
1254Ne puisse à l'abandon surseoir !
1255La chambre ancienne de l'hoir
1256De maint riche mais chu trophée
1257Ne serait pas même chauffée
1258S'il survenait par le couloir.
1259Affres du passé nécessaires
1260Agrippant comme avec des serres
1261Le sépulcre de désaveu,
1262Sous un marbre lourd qu'elle isole
1263Ne s'allume pas d'autre feu
1264Que la fulgurante console.
SONNET
1265Surgi de la croupe et du bond
1266D'une verrerie éphémère
1267Sans fleurir la veillée amère
1268Le col ignoré s'interrompt.
1269Je crois bien que deux bouches n'ont
1270Bu, ni son amant ni ma mère,
1271Jamais à la même Chimère,
1272Moi, sylphe de ce froid plafond !
1273Le pur vase d'aucun breuvage
1274Que l'inexhaustible veuvage
1275Agonise mais ne consent,
1276Naïf baiser des plus funèbres !
1277À rien expirer annonçant
1278Une rose dans les ténèbres.
SONNET
1279Une dentelle s'abolit
1280Dans le doute du Jeu suprême
1281À n'entr'ouvrir comme un blasphème
1282Qu'absence éternelle de lit.
1283Cet unanime blanc conflit
1284D'une guirlande avec la même,
1285Enfoui contre la vitre blême
1286Flotte plus qu'il n'ensevelit.
1287Mais, chez qui du rêve se dore
1288Tristement dort une mandore
1289Au creux néant musicien
1290Telle que vers quelque fenêtre
1291Selon nul ventre que le sein,
1292Filial on aurait pu naître.
SONNET
1293Quelle soie aux baumes de temps
1294Où la Chimère s'exténue
1295Vaut la torse et native nue
1296Que, hors de ton miroir, tu tends !
1297Les trous de drapeaux méditants
1298S'exaltent dans notre avenue :
1299Moi, j'ai la chevelure nue
1300Pour enfouir mes yeux contents.
1301Non ! La bouche ne sera sûre
1302De rien goûter à sa morsure
1303S'il ne fait, ton princier amant,
1304Dans la considérable touffe
1305Expirer, comme un diamant,
1306Le cri des Gloires qu'il étouffe.
SONNET
1307M'introduire dans ton histoire
1308C'est en héros effarouché
1309S'il a du talon nu touché
1310Quelque gazon de territoire
1311À des glaciers attentatoire
1312Je ne sais le naïf péché
1313Que tu n'auras pas empêché
1314De rire très haut sa victoire
1315Dis si je ne suis pas joyeux
1316Tonnerre et rubis aux moyeux
1317De voir en l'air que ce feu troue
1318Avec des royaumes épars
1319Comme mourir pourpre la roue
1320Du seul vespéral de mes chars.
SONNET
1321À la nue accablante tu
1322Basse de basaltes et de laves
1323À même les échos esclaves
1324Par une trompe sans vertu
1325Quel sépulcral naufrage (tu
1326Le sais, écume, mais y baves)
1327Suprême une entre les épaves
1328Abolit le mât dévêtu
1329Ou cela que furibond faute
1330De quelque perdition haute
1331Tout l'abîme vain éployé
1332Dans le si blanc cheveu qui traîne
1333Avarement aura noyé
1334Le flanc enfant d'une sirène.
SONNET
1335Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos
1336Il m'amuse d'élire avec le seul génie
1337Une ruine, par mille écumes bénie
1338Sous l'hyacinthe, au loin, de ses jours triomphaux.
1339Coure le froid avec ses silences de faux,
1340Je n'y hululerai pas de vide nénie
1341Si ce très blanc ébat au ras du sol dénie
1342À tout site l'honneur du paysage faux.
1343Ma faim qui d'aucuns fruits ici ne se régale
1344Trouve dans leur docte manque une saveur égale :
1345Qu'un éclate de chair humain et parfumant !
1346Le pied sur quelque guivre où notre amour tisonne,
1347Je pense plus longtemps peut-être éperdument
1348À l'autre, au sein brûlé d'une antique amazone.