C
Poésies
Stéphane Mallarmé · 1899
≡
Poésies
SALUT
1
Rien, cette écume, vierge vers
2
À ne désigner que la coupe ;
3
Telle loin se noie une troupe
4
De sirènes mainte à l'envers.
5
Nous naviguons, ô mes divers
6
Amis, moi déjà sur la poupe
7
Vous l'avant fastueux qui coupe
8
Le flot de foudres et d'hivers ;
9
Une ivresse belle m'engage
10
Sans craindre même son tangage
11
De porter debout ce salut
12
Solitude, récif, étoile
13
À n'importe ce qui valut
14
Le blanc souci de notre toile.
LE GUIGNON
15
Au-dessus du bétail ahuri des humains
16
Bondissaient en clarté les sauvages crinières
17
Des mendiants d'azur le pied dans nos chemins.
18
Un noir vent sur leur marche éployé pour bannières
19
La flagellait de froid tel jusque dans la chair,
20
Qu'il y creusait aussi d'irritables ornières.
21
Toujours avec l'espoir de rencontrer la mer,
22
Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,
23
Mordant au citron d'or de l'idéal amer.
24
La plupart râla dans les défilés nocturnes,
25
S'enivrant du bonheur de voir couler son sang,
26
O Mort le seul baiser aux bouches taciturnes !
27
Leur défaite, c'est par un ange très puissant
28
Debout à l'horizon dans le nu de son glaive :
29
Une pourpre se caille au sein reconnaissant.
30
Ils tettent la douleur comme ils tétaient le rêve
31
Et quand ils vont rythmant de pleurs voluptueux
32
Le peuple s'agenouille et leur mère se lève.
33
Ceux-là sont consolés, sûrs et majestueux ;
34
Mais traînent à leurs pas cent frères qu'on bafoue,
35
Dérisoires martyrs de hasards tortueux.
36
Le sel pareil des pleurs ronge leur douce joue,
37
Ils mangent de la cendre avec le même amour,
38
Mais vulgaire ou bouffon le destin qui les roue.
39
Ils pouvaient exciter aussi comme un tambour
40
La servile pitié des races à voix terne,
41
Égaux de Prométhée à qui manque un vautour !
42
Non, vils et fréquentant les déserts sans citerne,
43
Ils courent sous le fouet d'un monarque rageur,
44
Le Guignon, dont le rire inouï les prosterne.
45
Amants, il saute en croupe à trois, le partageur !
46
Puis le torrent franchi, vous plonge en une mare
47
Et laisse un bloc boueux du blanc couple nageur.
48
Grâce à lui, si l'un souffle à son buccin bizarre,
49
Des enfants nous tordront en un rire obstiné
50
Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare.
51
Grâce à lui, si l'une orne à point un sein fané
52
Par une rose qui nubile le rallume,
53
De la bave luira sur son bouquet damné.
54
Et ce squelette nain, coiffé d'un feutre à plume
55
Et botté, dont l'aisselle a pour poils vrais des vers,
56
Est pour eux l'infini de la vaste amertume.
57
Vexés ne vont-ils pas provoquer le pervers,
58
Leur rapière grinçant suit le rayon de lune
59
Qui neige en sa carcasse et qui passe au travers.
60
Désolés sans l'orgueil qui sacre l'infortune,
61
Et tristes de venger leurs os de coups de bec,
62
Ils convoitent la haine, au lieu de la rancune.
63
Ils sont l'amusement des racleurs de rebec,
64
Des marmots, des putains et de la vieille engeance
65
Des loqueteux dansant quand le broc est à sec.
66
Les poëtes bons pour l'aumône ou la vengeance,
67
Ne connaissent le mal de ces dieux effacés,
68
Les disent ennuyeux et sans intelligence.
69
« Ils peuvent fuir ayant de chaque exploit assez,
70
« Comme un vierge cheval écume de tempête
71
« Plutôt que de partir en galops cuirassés.
72
« Nous soûlerons d'encens le vainqueur de la fête :
73
« Mais eux, pourquoi n'endosser pas, ces baladins,
74
« D'écarlate haillon hurlant que l'on s'arrête ! »
75
Quand en face tous leur ont craché les dédains,
76
Nuls et la barbe à mots bas priant le tonnerre,
77
Ces héros excédés de malaises badins
78
Vont ridiculement se pendre au réverbère.
APPARITION
79
La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs
80
Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs
81
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
82
De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.
83
- C'était le jour béni de ton premier baiser.
84
Ma songerie aimant à me martyriser
85
S'enivrait savamment du parfum de tristesse
86
Que même sans regret et sans déboire laisse
87
La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli.
88
J'errais donc, l'oeil rivé sur le pavé vieilli
89
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
90
Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
91
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
92
Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
93
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
94
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.
PLACET FUTILE
95
Princesse ! à jalouser le destin d'une Hébé
96
Qui poind sur cette tasse au baiser de vos lèvres,
97
J'use mes feux mais n'ai rang discret que d'abbé
98
Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.
99
Comme je ne suis pas ton bichon embarbé,
100
Ni la pastille ni du rouge, ni jeux mièvres
101
Et que sur moi je sais ton regard clos tombé,
102
Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !
103
Nommez-nous... toi de qui tant de ris framboisés
104
Se joignent en troupeau d'agneaux apprivoisés
105
Chez tous broutant les voeux et bêlant aux délires,
106
Nommez-nous... pour qu'Amour ailé d'un éventail
107
M'y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail,
108
Princesse, nommez-nous berger de vos sourires.
LE PITRE CHATIÉ
109
Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître
110
Autre que l'histrion qui du geste évoquais
111
Comme plume la suie ignoble des quinquets,
112
J'ai troué dans le mur de toile une fenêtre.
113
De ma jambe et des bras limpide nageur traître,
114
À bonds multipliés, reniant le mauvais
115
Hamlet ! c'est comme si dans l'onde j'innovais
116
Mille sépulcres pour y vierge disparaître.
117
Hilare or de cymbale à des poings irrité,
118
Tout à coup le soleil frappe la nudité
119
Qui pure s'exhala dans ma fraîcheur de nacre,
120
Rance nuit de la peau quand sur moi vous passiez,
121
Ne sachant pas, ingrat ! que c'était tout mon sacre,
122
Ce fard noyé dans l'eau perfide des glaciers.
UNE NÉGRESSE...
123
Une négresse par le démon secouée
124
Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
125
Et criminels aussi sous leur robe trouée
126
Cette goinfre s'apprête à de rusés travaux :
127
À son ventre compare heureuse deux tétines
128
Et, si haut que la main ne le saura saisir,
129
Elle darde le choc obscur de ses bottines
130
Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir
131
Contre la nudité peureuse de gazelle
132
Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant
133
Renversée elle attend et s'admire avec zèle,
134
En riant de ses dents naïves à l'enfant ;
135
Et, dans ses jambes où la victime se couche,
136
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
137
Avance le palais de cette étrange bouche
138
Pâle et rose comme un coquillage marin.
SOUPIR
139
Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
140
Un automne jonché de taches de rousseur,
141
Et vers le ciel errant de ton oeil angélique
142
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
143
Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'Azur !
144
- Vers l'Azur attendri d'Octobre pâle et pur
145
Qui mire aux grands bassins sa langeur infinie
146
Et laisse, sur l'eau morte où la fauve agonie
147
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
148
Se traîner le soleil jaune d'un long rayon.
LES FENÊTRES
149
Las du triste hôpital, et de l'encens fétide
150
Qui monte en la blancheur banale des rideaux
151
Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
152
Le moribond sournois y redresse un vieux dos,
153
Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
154
Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
155
Les poils blancs et les os de la maigre figure
156
Aux fenêtres qu'un beau rayon clair veut hâler.
157
Et la bouche, fiévreuse et d'azur bleu vorace,
158
Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
159
Une peau virginale et de jadis ! encrasse
160
D'un long baiser amer les tièdes carreaux d'or.
161
Ivre, il vit, oubliant l'horreur des saintes huiles,
162
Les tisanes, l'horloge et le lit infligé,
163
La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
164
Son oeil, à l'horizon de lumière gorgé,
165
Voit des galères d'or, belles comme des cygnes,
166
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
167
En berçant l'éclair fauve et riche de leurs lignes
168
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenirs !
169
Ainsi, pris du dégoût de l'homme à l'âme dure
170
Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits
171
Mangent, et qui s'entête à chercher cette ordure
172
Pour l'offrir à la femme allaitant ses petits,
173
Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées
174
D'ou l'on tourne l'épaule à la vie et, béni,
175
Dans leur verre, lavé d'éternelles rosées,
176
Que dore le matin chaste de l'Infini
177
Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j'aime
178
– Que la vitre soit l'art, soit la mysticité –
179
À renaître, portant mon rêve en diadème,
180
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !
181
Mais hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
182
Vient m'écoeurer parfois jusqu'en cet abri sûr,
183
Et le vomissement impur de la Bêtise
184
Me force à me boucher le nez devant l'azur.
185
Est-il moyen, ô Moi qui connais l'amertume,
186
D'enfoncer le cristal par le monstre insulté
187
Et de m'enfuir, avec mes deux ailes sans plume
188
– Au risque de tomber pendant l'éternité ?
LES FLEURS
189
Des avalanches d'or du vieil azur, au jour
190
Premier et de la neige éternelle des astres
191
Jadis tu détachas les grand calices pour
192
La terre jeune encore et vierge de désastres,
193
Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin,
194
Et ce divin laurier des âmes exilées
195
Vermeil comme le pur orteil du séraphin
196
Que rougit la pudeur des aurores foulées,
197
L'hyacinthe, le myrte à l'adorable éclair
198
Et, pareille à la chair de la femme, la rose
199
Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,
200
Celle qu'un sang farouche et radieux arrose !
201
Et tu fis la blancheur sanglotante des lys
202
Qui roulant sur des mers de soupirs qu'elle effleure
203
À travers l'encens bleu des horizons pâlis
204
Monte rêveusement vers la lune qui pleure !
205
Hosannah sur le cistre et dans les encensoirs,
206
Notre Dame, hosannah du jardin de nos limbes !
207
Et finisse l'écho par les célestes soirs,
208
Extase des regards, scintillements des nimbes !
209
O Mère qui créas en ton sein juste et fort,
210
Calice balançant la future fiole,
211
De grandes fleurs avec la balsamique Mort
212
Pour le poëte las que la vie étiole.
RENOUVEAU
213
Le printemps maladif a chassé tristement
214
L'hiver, saison de l'art serein, l'hiver lucide,
215
Et, dans mon être à qui le sang morne préside
216
L'impuissance s'étire en un long bâillement.
217
Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
218
Qu'un cercle de fer serre ainsi qu'un vieux tombeau
219
Et triste, j'erre après un rêve vague et beau,
220
Par les champs où la sève immense se pavane
221
Puis je tombe énervé de parfums d'arbres, las,
222
Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,
223
Mordant la terre chaude où poussent les lilas,
224
J'attends, en m'abîmant que mon ennui s'élève...
225
- Cependant l'Azur rit sur la haie et l'éveil
226
De tant d'oiseaux en fleur gazouillant au soleil.
ANGOISSE
227
Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
228
En qui vont les péchés d'un peuple, ni creuser
229
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
230
Sous l'incurable ennui que verse mon baiser :
231
Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
232
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
233
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
234
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts :
235
Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
236
M'a comme toi marqué de sa stérilité,
237
Mais tandis que ton sein de pierre est habité
238
Par un coeur que la dent d'aucun crime ne blesse,
239
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
240
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.
LAS DE L'AMER REPOS...
241
Las de l'amer repos où ma paresse offense
242
Une gloire pour qui jadis j'ai fui l'enfance
243
Adorable des bois de roses sous l'azur
244
Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
245
De creuser par veillée une fosse nouvelle
246
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
247
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
248
- Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
249
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
250
Le vaste cimetière unira les trous vides ? -
251
Je veux délaisser l'Art vorace d'un pays
252
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
253
Que me font mes amis, le passé, le génie,
254
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
255
Imiter le Chinois au coeur limpide et fin
256
De qui l'extase pure est de peindre la fin
257
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
258
D'une bizarre fleur qui parfume sa vie
259
Transparente, la fleur qu'il a sentie, enfant,
260
Au filigrane bleu de l'âme se greffant.
261
Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
262
Serein, je vais choisir un jeune paysage
263
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
264
Une ligne d'azur mince et pâle serait
265
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
266
Un clair croissant perdu par une blanche nue
267
Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
268
Non loin de trois grand cils d'émeraude, roseaux.
LE SONNEUR
269
Cependant que la cloche éveille sa voix claire
270
À l'air pur et limpide et profond du matin
271
Et passe sur l'enfant qui jette pour lui plaire
272
Un angélus parmi la lavande et le thym,
273
Le sonneur effleuré par l'oiseau qu'il éclaire,
274
Chevauchant tristement en geignant du latin
275
Sur la pierre qui tend la corde séculaire,
276
N'entend descendre à lui qu'un tintement lointain.
277
Je suis cet homme. Hélas ! de la nuit désireuse,
278
J'ai beau tirer le câble à sonner l'Idéal,
279
De froids péchés s'ébat un plumage féal,
280
Et la voix ne me vient que par bribes et creuse !
281
Mais, un jour, fatigué d'avoir en vain tiré,
282
O Satan, j'ôterai la pierre et me pendrai.
TRISTESSE D'ÉTÉ
283
Le soleil, sur la table, ô lutteuse endormie,
284
En l'or de tes cheveux chauffe un bain langoureux
285
Et, consumant l'encens sur ta joue ennemie,
286
Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.
287
De ce blanc Flamboiement l'immuable accalmie
288
T'a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux,
289
« Nous ne serons jamais une seule momie
290
Sous l'antique désert et les palmiers heureux ! »
291
Mais ta chevelure est une rivière tiède,
292
Où noyer sans frissons l'âme qui nous obsède
293
Et trouver ce Néant que tu ne connais pas.
294
Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,
295
Pour voir s'il sait donner au coeur que tu frappas
296
L'insensibilité de l'azur et des pierres.
L'AZUR
297
De l'éternel azur la sereine ironie
298
Accable, belle indolemment comme les fleurs,
299
Le poëte impuissant qui maudit son génie
300
À travers un désert stérile de Douleurs.
301
Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
302
Avec l'intensité d'un remords atterrant,
303
Mon âme vide. Où fuir ? Et quelle nuit hagarde
304
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?
305
Brouillards, montez ! Versez vos cendres monotones
306
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
307
Qui noiera le marais livide des automnes
308
Et bâtissez un grand plafond silencieux !
309
Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
310
En t'en venant la vase et les pâles roseaux,
311
Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse
312
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.
313
Encor ! que sans répit les tristes cheminées
314
Fument, et que de suie une errante prison
315
Éteigne dans l'horreur de ses noires traînées
316
Le soleil se mourant jaunâtre à l'horizon !
317
– Le Ciel est mort. – Vers toi, j'accours ! donne, ô matière,
318
L'oubli de l'Idéal cruel et du Péché
319
À ce martyr qui vient partager la litière
320
Où le bétail heureux des hommes est couché,
321
Car j'y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
322
Comme le pot de fard gisant au pied d'un mur,
323
N'a plus l'art d'attifer la sanglotante idée,
324
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur...
325
En vain ! l'Azur triomphe, et je l'entends qui chante
326
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
327
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
328
Et du métal vivant sort en bleus angelus !
329
Il roule par la brume, ancien et traverse
330
Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr ;
331
Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
332
Je suis hanté.
L'Azur ! l'Azur ! l'Azur ! l'Azur !
BRISE MARINE
333
La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
334
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
335
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
336
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
337
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
338
O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
339
Sur le vide papier que la blancheur défend
340
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
341
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
342
Lève l'ancre pour une exotique nature !
343
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
344
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
345
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
346
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
347
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
348
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !
AUMÔNE
349
Prends ce sac, Mendiant ! tu ne le cajolas
350
Sénile nourrisson d'une tétine avare
351
Afin de pièce à pièce en égoutter ton glas.
352
Tire du métal cher quelque péché bizarre
353
Et vaste comme nous, les poings pleins, le baisons
354
Souffles-y qu'il se torde ! une ardente fanfare.
355
Église avec l'encens que toutes ces maisons
356
Sur les murs quand berceur d'une bleue éclaircie
357
Le tabac sans parler roule les oraisons,
358
Et l'opium puissant brise la pharmacie !
359
Robes et peaux, veux-tu lacérer le satin
360
Et boire en la salive l'heureuse inertie,
361
Par les cafés princiers attendre le matin ?
362
Les plafonds enrichis de nymphes et de voiles,
363
On jette, au mendiant de la vitre, un festin.
364
Et quand tu sors, vieux dieu, grelottant sous tes toiles
365
D'emballage, l'aurore est un lac de vin d'or
366
Et tu jures avoir au gosier les étoiles !
367
Faute de supputer l'éclat de ton trésor,
368
Tu peux du moins t'orner d'une plume, à complies
369
Servir un cierge au saint en qui tu crois encor.
370
Ne t'imagine pas que je dis des folies.
371
La terre s'ouvre vieille à qui crève la faim.
372
Je hais une autre aumône et veux que tu m'oublies.
373
Et surtout ne va pas, frère, acheter du pain.
SONNET
374
(Pour votre chère morte, son ami.) 2 novembre 1877
375
Sur les bois oubliés quand passe l'hiver sombre
376
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
377
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
378
Hélas ! du manque seul des lourds bouquet s'encombre.
379
Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
380
Une veille t'exalte à ne pas fermer l'oeil
381
Avant que dans les bras de l'ancien fauteuil
382
Le suprême tison n'ait éclairé mon Ombre.
383
Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
384
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
385
Soulève avec l'ennui d'une force défunte.
386
Ame au si clair foyer tremblante de m'asseoir,
387
Pour revivre il suffit qu'à tes lèvres j'emprunte
388
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir.
DON DU POÈME
389
Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée !
390
Noire, à l'aile saignante et pâle, déplumée,
391
Par le verre brûlé d'aromates et d'or,
392
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
393
L'aurore se jeta sur la lampe angélique.
394
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
395
A ce père essayant un sourire ennemi,
396
La solitude bleue et stérile a frémi.
397
O la berceuse, avec ta fille et l'innocence
398
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance :
399
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
400
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
401
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
402
Pour les lèvres que l'air du vierge azur affame ?
SCÈNE
403
La Nourrice — Hérodiade
404
N :
405
Tu vis ! ou vois-je ici l'ombre d'une princesse ?
406
À mes lèvres tes doigts et leurs bagues et cesse
407
De marcher dans un âge ignoré...
408
H :
409
Reculez.
410
Le blond torrent de mes cheveux immaculés
411
Quand il baigne mon corps solitaire le glace
412
D'horreur, et mes cheveux que la lumière enlace
413
Sont immortels. O femme, un baiser me tûrait
414
Si la beauté n'était la mort...
415
Par quel attrait
416
Menée et quel matin oublié des prophètes
417
Verse, sur les lointains mourants, ses tristes fêtes,
418
Le sais-je ? tu m'as vue, ô nourrice d'hiver,
419
Sous la lourde prison de pierres et de fer
420
Où de mes vieux lions traînent les siècles fauves
421
Entrer, et je marchais, fatale, les mains sauves,
422
dans le parfum désert de ses anciens rois :
423
Mais encore as-tu vu quels furent mes effrois ?
424
Je m'arrête rêvant aux exils, et j'effeuille,
425
Comme près d'un bassin dont le jet d'eau m'accueille
426
Les pâles lys qui sont en moi, tandis qu'épris
427
De suivre du regard les languides débris
428
Descendre, à travers ma rêverie, en silence,
429
Les lions, de ma robe écartent l'indolence
430
Et regardent mes pieds qui calmeraient la mer.
431
Calme, toi, les frissons de ta sénile chair,
432
Viens et ma chevelure imitant les manières
433
Trop farouches qui font votre peur des crinières,
434
Aide-moi, puisqu'ainsi tu n'oses plus me voir,
435
A me peigner nonchalamment dans un miroir.
436
N. :
437
Sinon la myrrhe gaie en ses bouteilles closes,
438
De l'essence ravie aux vieillesses de roses,
439
Voulez-vous, mon enfant, essayer la vertu
440
Funèbre ?
441
H. :
442
Laisse-là ces parfums ! ne sais-tu
443
Que je les hais, nourrice, et veux-tu que je sente
444
Leur ivresse noyer ma tête languissante ?
445
Je veux que mes cheveux qui ne sont pas des fleurs
446
À répandre l'oubli des humaines douleurs
447
Mais de l'or, à jamais vierge des aromates,
448
Dans leurs éclairs cruels et dans leurs pâleurs mates,
449
Observent la froideur stérile du métal,
450
Vous ayant reflétés, joyaux du mur natal,
451
Armes, vases depuis ma solitaire enfance.
452
N. :
453
Pardon ! l'âge effaçait, reine, votre défense
454
De mon esprit pâli comme un vieux livre ou noir...
455
H. :
456
Assez ! Tiens devant moi ce miroir.
457
O miroir !
458
Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée
459
Que de fois et pendant les heures, désolée
460
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
461
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
462
Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine
463
Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
464
J'ai de mon rêve épars connu la nudité !
465
Nourrice, suis-je belle ?
466
N. :
467
Un astre, en vérité
468
Mais cette tresse tombe...
469
H. :
470
Arrête dans ton crime
471
Qui refroidit mon sang vers sa source, et réprime
472
Ce geste, impiété fameuse : ah ! conte-moi
473
Quel sûr démon te jette en le sinistre émoi,
474
Ce baiser, ces parfums offerts et, le dirai-je ?
475
O mon coeur, cette main encore sacrilège,
476
Car tu voulais, je crois, me toucher, sont un jour
477
Qui ne finira pas sans malheur sur la tour...
478
O jour qu'Hérodiade avec effroi regarde !
479
N. :
480
Temps bizarre, en effet, de quoi le ciel vous garde !
481
Vous errez, ombre seule et nouvelle fureur,
482
Et regardant en vous précoce avec terreur ;
483
Mais toujours adorable autant qu'une immortelle,
484
O mon enfant, et belle affreusement, et telle
485
Que...
486
H. :
487
Mais n'allais-tu pas me toucher ?
488
N. :
489
... J'aimerais
490
Etre à qui le Destin réserve vos secrets.
491
H. :
492
Oh ! tais-toi !
493
N. :
494
Viendra-t-il parfois ?
495
H. :
496
Étoiles pures,
497
N'entendez pas !
498
N. :
499
Comment, sinon parmi d'obscures
500
Épouvantes, songer plus implacable encor
501
Et comme suppliant le dieu que le trésor
502
De votre grâce attend ! et pour qui, dévorée
503
D'angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée
504
Et le mystère vain de votre être ?
505
H. :
506
Pour moi.
507
N. :
508
Triste fleur qui croît seule et n'a pas d'autre émoi
509
Que son ombre dans l'eau vue avec atonie.
510
H. :
511
Va, garde ta pitié comme ton ironie.
512
N. :
513
Toutefois expliquez : oh ! non, naïve enfant,
514
Décroîtra, quelque jour, ce dédain triomphant...
515
H. :
516
Mais qui me toucherait, des lions respectée ?
517
Du reste, je ne veux rien d'humain et, sculptée,
518
Si tu me vois les yeux perdus au paradis,
519
C'est quand je me souviens de ton lait bu jadis.
520
N. :
521
Victime lamentable à son destin offerte !
522
H. :
523
Oui, c'est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
524
Vous le savez, jardins d'améthyste, enfouis
525
Sans fin dans vos savants abîmes éblouis,
526
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
527
Sous le sombre sommeil d'une terre première,
528
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
529
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
530
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
531
Une splendeur fatale et sa massive allure !
532
Quant à toi, femme née en des siècles malins
533
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
534
Qui parles d'un mortel ! selon qui, des calices
535
De mes robes, arôme aux farouches délices,
536
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
537
Prophétise que si le tiède azur d'été,
538
Vers lui nativement la femme se dévoile,
539
Me voit dans ma pudeur grelottante d'étoile,
540
Je meurs !
541
J'aime l'horreur d'être vierge et je veux
542
Vivre parmi l'effroi que me font mes cheveux
543
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
544
Inviolé sentir en la chair inutile
545
Le froid scintillement de ta pâle clarté
546
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté
547
Nuit blanches de glaçons et de neige cruelle !
548
Et ta soeur solitaire, ô ma soeur éternelle
549
Mon rêve montera vers toi : telle déjà,
550
Rare limpidité d'un coeur qui le songea,
551
Je me crois seule en ma monotone patrie
552
Et tout, autour de moi, vit dans l'idolâtrie
553
D'un miroir qui reflète en son calme dormant
554
Hérodiade au clair regard de diamant...
555
O charme dernier, oui ! je le sens, je suis seule.
556
N. :
557
Madame, allez-vous donc mourir ?
558
H. :
559
Non, pauvre aïeule,
560
Sois calme et, t'éloignant, pardonne à ce coeur dur,
561
Mais avant, si tu veux, clos les volets, l'azur
562
Séraphique sourit dans les vitres profondes,
563
Et je déteste, moi, le bel azur !
564
Des ondes
565
Se bercent et, là-bas, sais-tu pas un pays
566
Où le sinistre ciel ait les regards haïs
567
De Vénus qui, le soir, brûle dans le feuillage :
568
J'y partirais.
569
Allume encore, enfantillage
570
Dis-tu, ces flambeaux où la cire au feu léger
571
Pleure parmi l'or vain quelque pleur étranger
572
Et...
573
N. :
574
Maintenant ?
575
H. :
576
Adieu.
577
Vous mentez, ô fleur nue
578
De mes lèvres.
579
J'attends une chose inconnue
580
Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
581
Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
582
D'une enfance sentant parmi les rêveries
583
Se séparer enfin ses froides pierreries.
CANTIQUE DE SAINT JEAN
584
Le soleil que sa halte
585
Surnaturelle exalte
586
Aussitôt redescend
587
Incandescent
588
Je sens comme aux vertèbres
589
S'éployer des ténèbres
590
Toutes dans un frisson
591
À l'unisson
592
Et ma tête surgie
593
Solitaire vigie
594
Dans les vols triomphaux
595
De cette faux
596
Comme rupture franche
597
Plutôt refoule ou tranche
598
Les anciens désaccords
599
Avec le corps
600
Qu'elle de jeûnes ivre
601
S'opiniâtre à suivre
602
En quelque bond hagard
603
Son pur regard
604
Là-haut où la froidure
605
Éternelle n'endure
606
Que vous le surpassiez
607
Tous ô glaciers
608
Mais selon un baptème
609
Illuminée au même
610
Principe qui m'élut
611
Penche un salut.
L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE
612
Le Faune :
613
Ces nymphes, je les veux perpétuer.
614
Si clair,
615
Leur incarnat léger, qu'il voltige dans l'air
616
Assoupi de sommeils touffus.
617
Aimai-je un rêve ?
618
Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève
619
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
620
Bois même, prouve, hélas ! que bien seul je m'offrais
621
Pour triomphe la faute idéale de roses.
622
Réfléchissons...
623
ou si les femmes dont tu gloses
624
Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
625
Faune, l'illusion s'échappe des yeux bleus
626
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :
627
Mais, l'autre tout soupirs, dis-tu qu'elle contraste
628
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
629
Que non ! par l'immobile et lasse pâmoison
630
Suffoquant de chaleurs le matin frais s'il lutte,
631
Ne murmure point d'eau que ne verse ma flûte
632
Au bosquet arrosé d'accords ; et le seul vent
633
Hors des deux tuyaux prompt à s'exhaler avant
634
Qu'il disperse le son dans une pluie aride,
635
C'est, à l'horizon pas remué d'une ride
636
Le visible et serein souffle artificiel
637
De l'inspiration, qui regagne le ciel.
638
O bords siciliens d'un calme marécage
639
Qu'à l'envi de soleils ma vanité saccage
640
Tacite sous les fleurs d'étincelles, CONTEZ
641
« Que je coupais ici les creux roseaux domptés
642
» Par le talent ; quand, sur l'or glauque de lointaines
643
» Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
644
» Ondoie une blancheur animale au repos :
645
» Et qu'au prélude lent où naissent les pipeaux
646
» Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve
647
» Ou plonge...
648
Inerte, tout brûle dans l'heure fauve
649
Sans marquer par quel art ensemble détala
650
Trop d'hymen souhaité de qui cherche le
la :
651
Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,
652
Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
653
Lys ! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.
654
Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
655
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
656
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
657
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
658
Mais, bast ! arcane tel élut pour confident
659
Le jonc vaste et jumeau dont sous l'azur on joue :
660
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
661
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
662
La beauté d'alentour par des confusions
663
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
664
Et de faire aussi haut que l'amour se module
665
Évanouir du songe ordinaire de dos
666
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
667
Une sonore, vaine et monotone ligne.
668
Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
669
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m'attends !
670
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
671
Des déesses ; et par d'idolâtres peintures
672
À leur ombre enlever encore des ceintures :
673
Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté,
674
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
675
Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide
676
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
677
D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.
678
O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.
679
« Mon oeil, trouant le joncs, dardait chaque encolure
680
» Immortelle, qui noie en l'onde sa brûlure
681
» Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
682
» Et le splendide bain de cheveux disparaît
683
» Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !
684
» J'accours ; quand, à mes pieds, s'entrejoignent (meurtries
685
» De la langueur goûtée à ce mal d'être deux)
686
» Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;
687
» Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
688
» À ce massif, haï par l'ombrage frivole,
689
» De roses tarissant tout parfum au soleil,
690
» Où notre ébat au jour consumé soit pareil.
691
Je t'adore, courroux des vierges, ô délice
692
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
693
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
694
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
695
Des pieds de l'inhumaine au coeur de la timide
696
Qui délaisse à la fois une innocence, humide
697
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.
698
« Mon crime, c'est d'avoir, gai de vaincre ces peurs
699
» Traîtresses, divisé la touffe échevelée
700
» De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :
701
» Car, à peine j'allais cacher un rire ardent
702
» Sous les replis heureux d'une seule (gardant
703
» Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
704
» Se teignît à l'émoi de sa soeur qui s'allume,
705
» La petite, naïve et ne rougissant pas : )
706
» Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
707
» Cette proie, à jamais ingrate se délivre
708
» Sans pitié du sanglot dont j'étais encore ivre.
709
Tant pis ! vers le bonheur d'autres m'entraîneront
710
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
711
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
712
Chaque grenade éclate et d'abeilles murmure ;
713
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
714
Coule pour tout l'essaim éternel du désir.
715
À l'heure où ce bois d'or et de cendres se teinte
716
Une fête s'exalte en la feuillée éteinte :
717
Etna ! c'est parmi toi visité de Vénus
718
Sur ta lave posant tes talons ingénus,
719
Quand tonne une somme triste ou s'épuise la flamme.
720
Je tiens la reine !
721
O sûr châtiment...
722
Non, mais l'âme
723
De paroles vacante et ce corps alourdi
724
Tard succombent au fier silence de midi :
725
Sans plus il faut dormir en l'oubli du blasphème,
726
Sur le sable altéré gisant et comme j'aime
727
Ouvrir ma bouche à l'astre efficace des vins !
728
Couple, adieu ; je vais voir l'ombre que tu devins.
SAINTE
729
À la fenêtre recelant
730
Le santal vieux qui se dédore
731
De sa viole étincelant
732
Jadis avec flûte ou mandore,
733
Est la Sainte pâle, étalant
734
Le livre vieux qui se déplie
735
Du Magnificat ruisselant
736
Jadis selon vêpre et complie :
737
À ce vitrage d'ostensoir
738
Que frôle une harpe par l'Ange
739
Formée avec son vol du soir
740
Pour la délicate phalange
741
Du doigt que, sans le vieux santal
742
Ni le vieux livre, elle balance
743
Sur le plumage instrumental,
744
Musicienne du silence.
TOAST FUNÈBRE
745
O de notre bonheur, toi, le fatal emblème !
746
Salut de la démence et libation blême,
747
Ne crois pas qu'au magique espoir du corridor
748
J'offre ma coupe vide où souffre un monstre d'or !
749
Ton apparition ne va pas me suffire :
750
Car je t'ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
751
Le rite est pour les mains d'éteindre le flambeau
752
Contre le fer épais des portes du tombeau :
753
Et l'on ignore mal, élu pour notre fête
754
Très-simple de chanter l'absence du poëte,
755
Que ce beau monument l'enferme tout entier :
756
Si ce n'est que la gloire ardente du métier,
757
Jusqu'à l'heure commune et vile de la cendre,
758
Par le carreau qu'allume un soir fier d'y descendre,
759
Retourne vers les feux du pur soleil mortel !
760
Magnifique, total et solitaire, tel
761
Tremble de s'exhaler le faux orgueil des hommes.
762
Cette foule hagarde ! Elle annonce : Nous sommes
763
La triste opacité de nos spectres futurs.
764
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs
765
J'ai méprisé l'horreur lucide d'une larme,
766
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l'alarme
767
Quelqu'un de ces passants, fier, aveugle et muet,
768
Hôte de son linceul vague, se transmuait
769
En le vierge héros de l'attente posthume.
770
Vaste gouffre apporté dans l'amas de la brume
771
Par l'irascible vent des mots qu'il n'a pas dits,
772
Le Néant à cet Homme aboli de jadis :
773
« Souvenirs d'horizons, qu'est-ce, ô toi, que la Terre ? »
774
Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s'altère,
775
L'espace a pour jouet le cri : « Je ne sais pas ! »
776
Le Maître, par un oeil profond, a, sur ses pas,
777
Apaisé de l'éden l'inquiète merveille
778
Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
779
Pour la Rose et le Lys le mystère d'un nom.
780
Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?
781
O vous tous, oubliez une croyance sombre.
782
Le splendide génie éternel n'a pas d'ombre.
783
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
784
À qui s'évanouit, hier, dans le devoir
785
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
786
Survivre pour l'honneur du tranquille désastre
787
Une agitation solennelle par l'air
788
De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
789
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
790
Reste là sur ces fleurs dont nulle ne se fane
791
Isole parmi l'heure et le rayon du jour !
792
C'est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour,
793
Où le poëte pur a pour geste humble et large
794
De l'interdire au rêve, ennemi de sa charge :
795
Afin que le matin de son repos altier,
796
Quand la mort ancienne et comme pour Gautier
797
De n'ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
798
Surgisse, de l'allée ornement tributaire,
799
Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
800
Et l'avare silence et la massive nuit.
PROSE pour des Esseintes
801
Hyperbole ! de ma mémoire
802
Triomphalement ne sais-tu
803
Te lever, aujourd'hui grimoire
804
Dans un livre de fer vêtu :
805
Car j'installe, par la science,
806
L'hymne des coeurs spirituels
807
En l'oeuvre de ma patience,
808
Atlas, herbiers et rituels.
809
Nous promenions notre visage
810
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
811
Sur maints charmes de paysage,
812
O soeur, y comparant les tiens.
813
L'ère d'autorité se trouble
814
Lorsque, sans nul motif, on dit
815
De ce midi que notre double
816
Inconscience approfondit
817
Que, sol des cent iris, son site
818
Il savent s'il a bien été,
819
Ne porte pas de nom que cite
820
L'or de la trompette d'Été.
821
Oui, dans une île que l'air charge
822
De vue et non de visions
823
Toute fleur s'étalait plus large
824
Sans que nous en devisions.
825
Telles, immenses, que chacune
826
Ordinairement se para
827
D'un lucide contour, lacune,
828
Qui des jardins la sépara.
829
Gloire du long désir, Idées
830
Tout en moi s'exaltait de voir
831
La famille des iridées
832
Surgir à ce nouveau devoir.
833
Mais cette soeur sensée et tendre
834
Ne porta son regard plus loin
835
Que sourire, et comme à l'entendre
836
J'occupe mon antique soin.
837
Oh ! sache l'Esprit de litige,
838
À cette heure où nous nous taisons,
839
Que de lis multiples la tige
840
Grandissait trop pour nos raisons
841
Et non comme pleure la rive
842
Quand son jeu monotone ment
843
À vouloir que l'ampleur arrive
844
Parmi mon jeune étonnement
845
D'ouïr tout le ciel et la carte
846
Sans fin attestés sur mes pas
847
Par le flot même qui s'écarte,
848
Que ce pays n'exista pas.
849
L'enfant abdique son extase
850
Et docte déjà par chemins
851
Elle dit le mot : Anastase !
852
Né pour d'éternels parchemins,
853
Avant qu'un sépulcre ne rie
854
Sous aucun climat, son aïeul,
855
De porter ce nom : Pulchérie !
856
Caché par le trop grand glaïeul.
ÉVENTAIL de Madame Mallarmé
857
Avec comme pour langage
858
Rien qu'un battement aux cieux
859
Le futur vers se dégage
860
Du logis très précieux
861
Aile tout bas la courrière
862
Cet éventail si c'est lui
863
Le même par qui derrière
864
Toi quelque miroir a lui
865
Limpide (où va redescendre
866
Pourchassée en chaque grain
867
Un peu d'invisible cendre
868
Seule à me rendre chagrin)
869
Toujours tel il apparaisse
870
Entre tes mains sans paresse.
AUTRE ÉVENTAIL de Mademoiselle Mallarmé
871
O rêveuse, pour que je plonge
872
Au pur délice sans chemin,
873
Sache, par un subtil mensonge,
874
Garder mon aile dans ta main.
875
Une fraîcheur de crépuscule
876
Te vient à chaque battement
877
Dont le coup prisonnier recule
878
L'horizon délicatement.
879
Vertige ! voici que frissonne
880
L'espace comme un grand baiser
881
Qui, fou de naître pour personne,
882
Ne peut jaillir ni s'apaiser.
883
Sens-tu le paradis farouche
884
Ainsi qu'un rire enseveli
885
Se couler du coin de ta bouche
886
Au fond de l'unanime pli !
887
Le sceptre des rivages roses
888
Stagnants sur les soirs d'or, ce l'est,
889
Ce blanc vol fermé que tu poses
890
Contre le feu d'un bracelet.
FEUILLET D'ALBUM
891
Tout à coup et comme par jeu
892
Mademoiselle qui voulûtes
893
Ouïr se révéler un peu
894
Le bois de mes diverses flûtes
895
Il me semble que cet essai
896
Tenté devant un paysage
897
A du bon quand je le cessai
898
Pour vous regarder au visage
899
Oui ce vain souffle que j'exclus
900
Jusqu'à la dernière limite
901
Selon mes quelques doigts perclus
902
Manque de moyens s'il imite
903
Votre très naturel et clair
904
Rire d'enfant qui charme l'air.
SONNET
905
Mary
906
sans trop d'ardeur à la fois enflammant
907
La rose qui cruelle ou déchirée et lasse
908
Même du blanc habit de pourpre le délace
909
Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant
910
Oui sans ces crises de rosée et gentiment
911
Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe
912
Jalouse d'apporter je ne sais quel espace
913
Au simple jour le jour très vrai du sentiment
914
Ne te semble-t-il pas, Mary, que chaque année
915
Dont sur ton front renaît la grâce spontanée
916
Suffise selon quelque apparence et pour moi
917
Comme un éventail frais dans la chambre s'étonne
918
À raviver du peu qu'il faut ici d'émoi
919
Toute notre native amitié monotone.
SONNET
920
O si chère de loin et proche et blanche, si
921
Délicieusement toi, Mary, que je songe
922
À quelque baume rare émané par mensonge
923
Sur aucun bouquetier de cristal obscurci
924
Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici
925
Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
926
La même rose avec son bel été qui plonge
927
Dans autrefois et puis dans le futur aussi.
928
Mon coeur qui dans les nuits parfois cherche à s'entendre
929
Ou de quel dernier mot t'appeler le plus tendre
930
S'exalte en celui rien que chuchoté de soeur
931
N'étant, très grand trésor et tête si petite,
932
Que tu m'enseignes bien toute une autre douceur
933
Tout bas par le baiser seul dans tes cheveux dite.
REMÉMORATION D'AMIS BELGES
934
A des heures et sans que tel souffle l'émeuve
935
Toute la vétusté presque couleur encens
936
Comme furtive d'elle et visible je sens
937
Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve
938
Flotte ou semble par soi n'apporter une preuve
939
Sinon d'épandre pour baume antique le temps
940
Nous immémoriaux quelques-uns si contents
941
Sur la soudaineté de notre amitié neuve
942
O très chers rencontrés en le jamais banal
943
Bruges multipliant l'aube au défunt canal
944
Avec la promenade éparse de maint cygne
945
Quand solennellement cette cité m'apprit
946
Lesquels entre ses fils un autre vol désigne
947
À prompte irradier ainsi qu'aile l'esprit.
LE SAVETIER
948
Hors de la poix rien à faire
949
Le lys naît blanc, comme odeur
950
Simplement je le préfère
951
À ce bon raccommodeur.
952
Il va de cuir à ma paire
953
Adjoindre plus que je n'eus
954
Jamais, cela désespère
955
Un besoin de talons nus.
956
Son marteau qui ne dévie
957
Fixe de clous gouailleurs
958
Sur la semelle l'envie
959
Toujours conduisant ailleurs.
960
Il recréerait des souliers,
961
O pieds ! si vous le vouliez !
LA MARCHANDE D'HERBES AROMATIQUES
962
Ta paille azur de lavandes,
963
Ne crois pas avec ce cil
964
Osé que tu me la vendes
965
Comme à l'hypocrite s'il
966
En tapisse la muraille
967
De lieux les absolus lieux
968
Pour le ventre qui se raille
969
Renaître aux sentiments bleus.
970
Mieux entre une envahissante
971
Chevelure ici mets-la
972
Que le brin salubre y sente
973
Zéphirine, Paméla
974
Ou conduise vers l'époux
975
Les prémices de tes poux.
LE CANTONNIER
976
Ces cailloux, tu les nivelles
977
Et c'est, comme troubadour,
978
Un cube aussi de cervelles
979
Qu'il me faut ouvrir par jour.
LE MARCHAND D'AIL ET D'OIGNONS
980
L'ennui d'aller en visite
981
Avec l'ail nous l'éloignons
982
L'élégie au pleur hésite
983
Peu si je fends des oignons.
LA FEMME DE L'OUVRIER
984
La femme, l'enfant, la soupe
985
En chemin pour le carrier
986
Le complimentent qu'il coupe
987
Dans l'us de se marier.
LE VITRIER
988
Le pur soleil qui remise
989
Trop d'éclat pour l'y trier
990
Ote ébloui sa chemise
991
Sur le dos du vitrier.
LE CRIEUR D'IMPRIMÉS
992
Toujours, n'importe le titre
993
Sans même s'enrhumer au
994
Dégel, ce gai siffle-litre
995
Crie un premier numéro.
LA MARCHANDE D'HABITS
996
Le vif oeil dont tu regardes
997
Jusques à leur contenu
998
Me sépare de mes hardes
999
Et comme un dieu je vais nu.
BILLET À WHISTLER
1000
Pas les rafales à propos
1001
De rien comme occuper la rue
1002
Sujette au noir vol de chapeaux ;
1003
Mais une danseuse apparue
1004
Tourbillon de mousseline ou
1005
Fureur éparse en écumes
1006
Que soulève par son genou
1007
Celle même dont nous vécûmes
1008
Pour tout, hormis lui, rebattu
1009
Spirituelle, ivre, immobile
1010
Foudroyer avec le tutu,
1011
sans se faire autrement de bile
1012
Sinon rieur que puisse l'air
1013
De sa jupe éventer Whistler.
RONDEL
1014
Rien au réveil que vous n'ayez
1015
Envisagé de quelque moue
1016
Pire si le rire secoue
1017
Votre aile sur les oreillers
1018
Indifféremment sommeillez
1019
Sans crainte qu'une haleine avoue
1020
Rien au réveil que vous n'ayez
1021
Envisagé de quelque moue
1022
Tous les rêves émerveillés
1023
Quand cette beauté les déjoue
1024
Ne produisent fleur sur la joue
1025
Dans l'oeil diamants impayés
1026
Rien au réveil que vous n'ayez
RONDEL
1027
Si tu veux nous nous aimerons
1028
Avec tes lèvres sans le dire
1029
Cette rose ne l'interromps
1030
Qu'à verser un silence pire
1031
Jamais de chants ne lancent prompts
1032
Le scintillement du sourire
1033
Si tu veux nous nous aimerons
1034
Avec tes lèvres sans le dire
1035
Muet muet entre les ronds
1036
Sylphe dans la pourpre d'empire
1037
Un baiser flambant se déchire
1038
Jusqu'aux pointes des ailerons
1039
Si tu veux nous nous aimerons
PETIT AIR I
1040
Quelconque une solitude
1041
Sans le cygne ni le quai
1042
Mire sa désuétude
1043
Au regard que j'abdiquai
1044
Ici de la gloriole
1045
Haute à ne la pas toucher
1046
Dont main ciel se bariole
1047
Avec les ors de coucher
1048
Mais langoureusement longe
1049
Comme de blanc linge ôté
1050
Tel fugace oiseau si plonge
1051
Exultatrice à côté
1052
Dans l'onde toi devenue
1053
Ta jubilation nue.
PETIT AIR II
1054
Indomptablement a dû
1055
Comme mon espoir s'y lance
1056
Éclater là-haut perdu
1057
Avec furie et silence,
1058
Voix étrangère au bosquet
1059
Ou par nul écho suivie
1060
L'oiseau qu'on n'ouït jamais
1061
Une autre fois en la vie.
1062
Le hagard musicien,
1063
Cela dans le doute expire
1064
Si de mon sein pas du sien
1065
A jailli le sanglot pire
1066
Déchiré va-t-il entier
1067
Rester sur quelque sentier !
PETIT AIR (GUERRIER)
1068
Ce me va hormis l'y taire
1069
Que je sente du foyer
1070
Un pantalon militaire
1071
À ma jambe rougeoyer
1072
L'invasion je la guette
1073
Avec le vierge courroux
1074
Tout juste de la baguette
1075
Au gant blancs des tourlourous
1076
Nue ou d'écorce tenace
1077
Pas pour battre le Teuton
1078
Mais comme une autre menace
1079
À la fin que me veut-on
1080
De trancher ras cette ortie
1081
Folle de la sympathie.
SONNET
1082
Quand l'Ombre menaça de la fatale loi,
1083
Tel vieux Rêve, désir et mal de mes vertèbres,
1084
Affligé de périr sous les plafonds funèbres
1085
Il a ployé son aile indubitable en moi.
1086
Luxe, ô salle d'ébène où, pour séduire un roi
1087
Se tordent dans leur mort des guirlandes célèbres,
1088
Vous n'êtes qu'un orgueil menti par les ténèbres
1089
Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi
1090
Oui, je sais qu'au lointain de cette nuit, la Terre
1091
Jette d'un grand éclat l'insolite mystère
1092
Sous les siècles hideux qui l'obscurcissent moins.
1093
L'espace à soi pareil qu'il s'accroisse ou se nie
1094
Roule dans cet ennui des feux vils pour témoins
1095
Que c'est d'un astre en fête allumé le génie.
SONNET
1096
Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
1097
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
1098
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
1099
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !
1100
Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
1101
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
1102
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
1103
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.
1104
Tout son col secouera cette blanche agonie
1105
Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
1106
Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.
1107
Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
1108
Il s'immobilise au songe froid de mépris
1109
Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.
SONNET
1110
Victorieusement fui le suicide beau
1111
Tison de gloire, sang par écume, or, tempête !
1112
O rire si là-bas une pourpre s'apprête
1113
À ne tendre royal que mon absent tombeau.
1114
Quoi ! de tout cet éclat pas même le lambeau
1115
S'attarde, il est minuit, à l'ombre qui nous fête
1116
Excepté qu'un trésor présomptueux de tête
1117
Verse son caressé nonchaloir sans flambeau,
1118
La tienne si toujours le délice ! la tienne
1119
Oui seule qui du ciel évanoui retienne
1120
Un peu de puéril triomphe en t'en coiffant
1121
Avec clarté quand sur les coussins tu la poses
1122
Comme un casque guerrier d'impératrice enfant
1123
Dont pour te figurer il tomberait des roses.
SONNET
1124
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
1125
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
1126
Main rêve vespéral brûlé par le Phénix
1127
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
1128
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
1129
Aboli bibelot d'inanité sonore,
1130
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
1131
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore).
1132
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
1133
Agonise selon peut-être le décor
1134
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
1135
Elle, défunte nue en le miroir, encor
1136
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
1137
De scintillations sitôt le septuor.
SONNET
1138
La chevelure vol d'une flamme à l'extrême
1139
Occident de désirs pour la tout déployer
1140
Se pose (je dirais mourir un diadème)
1141
Vers le front couronné son ancien foyer
1142
Mais sans or soupirer que cette vive nue
1143
L'ignition du feu toujours intérieur
1144
Originellement la seule continue
1145
Dans le joyau de l'oeil véridique ou rieur
1146
Une nudité de héros tendre diffame
1147
Celle qui ne mouvant astre ni feux au doigt
1148
Rien qu'à simplifier avec gloire la femme
1149
Accomplit par son chef fulgurante l'exploit
1150
De semer de rubis le doute qu'elle écorche
1151
Ainsi qu'une joyeuse et tutélaire torche.
LE TOMBEAU D'EDGAR POE
1152
Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
1153
Le Poëte suscite avec un glaive nu
1154
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
1155
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !
1156
Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'Ange
1157
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
1158
Proclamèrent très haut le sortilège bu
1159
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
1160
Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
1161
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
1162
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne
1163
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur,
1164
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
1165
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
LE TOMBEAU DE CHARLES BAUDELAIRE
1166
Le temple enseveli divulgue par la bouche
1167
Sépulcrale d'égout bavant boue et rubis
1168
Abominablement quelque idole Anubis
1169
Tout le museau flambé comme un aboi farouche
1170
Ou que le gaz récent torde la mèche louche
1171
Essuyeuse on le sait des opprobres subis
1172
Il allume hagard un immortel pubis
1173
Dont le vol selon le réverbère découche
1174
Quel feuillage séché dans les cités sans soir
1175
Votif pourra bénir comme elle se rasseoir
1176
Contre le marbre vainement de Baudelaire
1177
Au voile qui la ceint absente avec frissons
1178
Celle son Ombre même un poison tutélaire
1179
Toujours à respirer si nous en périssons.
TOMBEAU Anniversaire - Janvier 1897
1180
Le noir roc courroucé que la bise le roule
1181
Ne s'arrêtera ni sous de pieuses mains
1182
Tâtant sa ressemblance avec les maux humains
1183
Comme pour en bénir quelque funeste moule.
1184
Ici presque toujours si le ramier roucoule
1185
Cet immatériel deuil opprime de maints
1186
Nubiles plis l'astre mûri des lendemains
1187
Dont un scintillement argentera la foule.
1188
Qui cherche, parcourant le solitaire bond
1189
Tantôt extérieur de notre vagabond -
1190
Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine
1191
À ne surprendre que naïvement d'accord
1192
La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
1193
Un peu profond ruisseau calomnié la mort.
HOMMAGE
1194
Le silence déjà funèbre d'une moire
1195
Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier
1196
Que doit un tassement du principal pilier
1197
Précipiter avec le manque de mémoire.
1198
Notre si vieil ébat triomphal du grimoire,
1199
Hiéroglyphes dont s'exalte le millier
1200
À propager de l'aile un frisson familier !
1201
Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire.
1202
Du souriant fracas originel haï
1203
Entre elles de clartés maîtresses a jailli
1204
Jusque vers un parvis né pour leur simulacre,
1205
Trompettes tout haut d'or pâmé sur les vélins
1206
Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre
1207
Mal tu par l'encre même en sanglots sibyllins.
HOMMAGE
1208
Toute Aurore même gourde
1209
À crisper un poing obscur
1210
Contre des clairons d'azur
1211
Embouchés par cette sourde
1212
A le pâtre avec la gourde
1213
Jointe au bâton frappant dur
1214
Le long de son pas futur
1215
Tant que la source ample sourde
1216
Par avance ainsi tu vis
1217
O solitaire Puvis
1218
De Chavannes
1219
jamais seul
1220
De conduire le temps boire
1221
À la nymphe sans linceul
1222
Que lui découvre ta Gloire.
HOMMAGE
1223
Toute l'âme résumée
1224
Quand lente nous l'expirons
1225
Dans plusieurs ronds de fumée
1226
Abolis en autres ronds
1227
Atteste quelque cigare
1228
Brûlant savamment pour peu
1229
Que la cendre se sépare
1230
De son clair baiser de feu
1231
Ainsi le choeur des romances
1232
À la lèvre vole-t-il
1233
Exclus-en si tu commences
1234
Le réel parce que vil
1235
Les sens trop précis rature
1236
Ta vague littérature.
HOMMAGE
1237
Au seul souci de voyager
1238
Outre une Inde splendide et trouble
1239
– Ce salut soit le messager
1240
Du temps, cap que ta poupe double
1241
Comme sur quelque vergue bas
1242
Plongeante avec la caravelle
1243
Écumait toujours en ébats
1244
Un oiseau d'annonce nouvelle
1245
Qui criait monotonement
1246
Sans que la barre ne varie
1247
Un inutile gisement
1248
Nuit, désespoir et pierrerie
1249
Par son chant reflété jusqu'au
1250
Sourire du pâle Vasco.
SONNET
1251
Tout Orgueil fume-t-il du soir,
1252
Torche dans un branle étouffée
1253
Sans que l'immortelle bouffée
1254
Ne puisse à l'abandon surseoir !
1255
La chambre ancienne de l'hoir
1256
De maint riche mais chu trophée
1257
Ne serait pas même chauffée
1258
S'il survenait par le couloir.
1259
Affres du passé nécessaires
1260
Agrippant comme avec des serres
1261
Le sépulcre de désaveu,
1262
Sous un marbre lourd qu'elle isole
1263
Ne s'allume pas d'autre feu
1264
Que la fulgurante console.
SONNET
1265
Surgi de la croupe et du bond
1266
D'une verrerie éphémère
1267
Sans fleurir la veillée amère
1268
Le col ignoré s'interrompt.
1269
Je crois bien que deux bouches n'ont
1270
Bu, ni son amant ni ma mère,
1271
Jamais à la même Chimère,
1272
Moi, sylphe de ce froid plafond !
1273
Le pur vase d'aucun breuvage
1274
Que l'inexhaustible veuvage
1275
Agonise mais ne consent,
1276
Naïf baiser des plus funèbres !
1277
À rien expirer annonçant
1278
Une rose dans les ténèbres.
SONNET
1279
Une dentelle s'abolit
1280
Dans le doute du Jeu suprême
1281
À n'entr'ouvrir comme un blasphème
1282
Qu'absence éternelle de lit.
1283
Cet unanime blanc conflit
1284
D'une guirlande avec la même,
1285
Enfoui contre la vitre blême
1286
Flotte plus qu'il n'ensevelit.
1287
Mais, chez qui du rêve se dore
1288
Tristement dort une mandore
1289
Au creux néant musicien
1290
Telle que vers quelque fenêtre
1291
Selon nul ventre que le sein,
1292
Filial on aurait pu naître.
SONNET
1293
Quelle soie aux baumes de temps
1294
Où la Chimère s'exténue
1295
Vaut la torse et native nue
1296
Que, hors de ton miroir, tu tends !
1297
Les trous de drapeaux méditants
1298
S'exaltent dans notre avenue :
1299
Moi, j'ai la chevelure nue
1300
Pour enfouir mes yeux contents.
1301
Non ! La bouche ne sera sûre
1302
De rien goûter à sa morsure
1303
S'il ne fait, ton princier amant,
1304
Dans la considérable touffe
1305
Expirer, comme un diamant,
1306
Le cri des Gloires qu'il étouffe.
SONNET
1307
M'introduire dans ton histoire
1308
C'est en héros effarouché
1309
S'il a du talon nu touché
1310
Quelque gazon de territoire
1311
À des glaciers attentatoire
1312
Je ne sais le naïf péché
1313
Que tu n'auras pas empêché
1314
De rire très haut sa victoire
1315
Dis si je ne suis pas joyeux
1316
Tonnerre et rubis aux moyeux
1317
De voir en l'air que ce feu troue
1318
Avec des royaumes épars
1319
Comme mourir pourpre la roue
1320
Du seul vespéral de mes chars.
SONNET
1321
À la nue accablante tu
1322
Basse de basaltes et de laves
1323
À même les échos esclaves
1324
Par une trompe sans vertu
1325
Quel sépulcral naufrage (tu
1326
Le sais, écume, mais y baves)
1327
Suprême une entre les épaves
1328
Abolit le mât dévêtu
1329
Ou cela que furibond faute
1330
De quelque perdition haute
1331
Tout l'abîme vain éployé
1332
Dans le si blanc cheveu qui traîne
1333
Avarement aura noyé
1334
Le flanc enfant d'une sirène.
SONNET
1335
Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos
1336
Il m'amuse d'élire avec le seul génie
1337
Une ruine, par mille écumes bénie
1338
Sous l'hyacinthe, au loin, de ses jours triomphaux.
1339
Coure le froid avec ses silences de faux,
1340
Je n'y hululerai pas de vide nénie
1341
Si ce très blanc ébat au ras du sol dénie
1342
À tout site l'honneur du paysage faux.
1343
Ma faim qui d'aucuns fruits ici ne se régale
1344
Trouve dans leur docte manque une saveur égale :
1345
Qu'un éclate de chair humain et parfumant !
1346
Le pied sur quelque guivre où notre amour tisonne,
1347
Je pense plus longtemps peut-être éperdument
1348
À l'autre, au sein brûlé d'une antique amazone.