Classiques.app

Acte III

Scène I

Dom Juan, Molière (1665)·Texte intégral, scène 9 sur 27·Livre complet →

Dom Juan, en habit de campagne, Sganarelle, en médecin.

Sganarelle

Ma foi, Monsieur, avouez que j’ai eu raison, et que nous voilà l’un et l’autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n’étoit point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.

Dom Juan

Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.

Sganarelle

Oui ? C’est l’habit d’un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l’ai pris, et il m’en a coûté de l’argent pour l’avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que l’on me vient consulter ainsi qu’un habile homme ?

Dom Juan

Comment donc ?

Sganarelle

Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur différentes maladies.

Dom Juan

Tu leur as répondu que tu n’y entendois rien ?

Sganarelle

Moi ? Point du tout. J’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit : j’ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.

Dom Juan

Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?

Sganarelle

Ma foi ! Monsieur, j’en ai pris par où j’en ai pu attraper ; j’ai fait mes ordonnances à l’aventure, et ce seroit une chose plaisante si les malades guérissoient, et qu’on m’en vînt remercier.

Dom Juan

Et pourquoi non ? Par quelle raison n’aurois-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous les autres médecins ? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.

Sganarelle

Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ?

Dom Juan

C’est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes.

Sganarelle

Quoi ? vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ?

Dom Juan

Et pourquoi veux-tu que j’y croie ?

Sganarelle

Vous avez l’âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits, et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

Dom Juan

Et quel ?

Sganarelle

Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l’agonie ; on ne savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien ; on s’avisa à la fin de lui donner de l’émétique.

Dom Juan

Il réchappa, n’est-ce pas ?

Sganarelle

Non, il mourut.

Dom Juan

L’effet est admirable.

Sganarelle

Comment ? il y avoit six jours entiers qu’il ne pouvoit mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?

Dom Juan

Tu as raison.

Sganarelle

Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses, car cet habit me donne de l’esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous : vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.

Dom Juan

Eh bien ?

Sganarelle

Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?

Dom Juan

Laissons cela.

Sganarelle

C’est à dire que non. Et à l’Enfer ?

Dom Juan

Eh !

Sganarelle

Tout de même. Et au diable, s’il vous plaît ?

Dom Juan

Oui, oui.

Sganarelle

Aussi peu. Ne croyez-vous point l’autre vie ?

Dom Juan

Ah ! ah ! ah !

Sganarelle

Voilà un homme que j’aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, [le Moine bourru, qu’en croyez-vous, eh !

Dom Juan

La peste soit du fat !

Sganarelle

Et voilà ce que je ne puis souffrir, car il n’y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. Mais] encore faut-il croire quelque chose [dans le monde] : qu’est-ce [donc] que vous croyez ?

Dom Juan

Ce que je crois ?

Sganarelle

Oui.

Dom Juan

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

Sganarelle

La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voilà ! Votre religion, à ce que je vois, est donc l’arithmétique ? Il faut avouer qu’il se met d’étranges folies dans la tête des hommes, et que pour avoir bien étudié on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n’ai point étudié comme vous. Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m’avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n’est pas un champignon, qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s’est bâti de lui-même. Vous voilà vous, par exemple, vous êtes là : est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et n’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est composée sans admirer de quelle façon cela est agencé l’un dans l’autre : ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là, et qui... Oh ! dame, interrompez-moi donc si vous voulez : je ne saurais disputer si l’on ne m’interrompt ; vous vous taisez exprès et me laissez parler par belle malice.

Dom Juan

J’attends que ton raisonnement soit fini.

Sganarelle

Mon raisonnement est qu’il y a quelque chose d’admirable dans l’homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient expliquer. Cela n’est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j’aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu’elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner...

(Il se laisse tomber en tournant.)

Dom Juan

Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.

Sganarelle

Morbleu ! je suis bien sot de m’amuser à raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez : il m’importe bien que vous soyez damné !

Dom Juan

Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.

Sganarelle

Holà, ho, l’homme ! ho, mon compère ! ho, l’ami ! un petit mot s’il vous plaît.