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Acte III

Scène II

Dom Juan, Molière (1665)·Texte intégral, scène 10 sur 27·Livre complet →

Dom Juan, Sganarelle, un pauvre

Sganarelle

Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

Le pauvre

Vous n’avez qu’à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.

Dom Juan

Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.

Le pauvre

Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône ?

Dom Juan

Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.

Le pauvre

Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu’il vous donne toute sorte de biens.

Dom Juan

Eh ! prie-le qu’il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.

Sganarelle

Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme ; il ne croit qu’en deux et deux sont quatre et en quatre et quatre sont huit.

Dom Juan

Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

Le pauvre

De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.

Dom Juan

Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?

Le pauvre

Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.

Dom Juan

Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d’être bien dans ses affaires.

Le pauvre

Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain à me mettre sous les dents.

Dom Juan

[Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah ! ] je m’en vais te donner un louis d’or [tout à l’heure, pourvu que tu veuilles jurer.

Le pauvre

Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

Dom Juan

Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un louis d’or ou non. En voici un que je te donne, si tu jures ; tiens, il faut jurer.

Le pauvre

Monsieur !

Dom Juan

A moins de cela, tu ne l’auras pas.

Sganarelle

Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.

Dom Juan

Prends, le voilà ; prends, te dis-je, mais jure donc.

Le pauvre

Non, Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.

Dom Juan

Va, va,] je te le donne pour l’amour de l’humanité. Mais que vois-je là ? un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

(Il court au lieu du combat.)