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Comédie en cinq actes (1665) : en Sicile, Dom Juan, grand seigneur libertin qui a abandonné sa femme Elvire, séduit des paysannes, se rit du Ciel devant son valet Sganarelle et invite à souper la statue du Commandeur qu'il a tué. Résumé en 1 minute

Dom Juan
1
ou le festin de Pierre
2
Comédie
3
Représentée pour la première fois le 15 février 1665 sur le Théâtre de la salle du Palais-Royal par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi
Personnages
4
- Dom Juan, fils de Dom Louis.
5
- Sganarelle, valet de Dom Juan.
6
- Elvire, femme de Dom Juan.
7
- Gusman, écuyer d’Elvire.
8
- Dom Carlos, frère d’Elvire.
9
- Dom Alonse, frère d’Elvire.
10
- Dom Louis, père de Dom Juan.
11
- Francisque, pauvre.
12
- Charlotte, paysanne.
13
- Mathurine, paysanne.
14
- Pierrot, paysan.
15
- La Statue du Commandeur.
16
- La Violette, laquais de Dom Juan.
17
- Ragotin, laquais de Dom Juan.
18
- Monsieur Dimanche, marchand.
19
- La Ramée, spadassin.
20
- Suite de Dom Juan.
21
- Suite de Dom Carlos et de Dom Alonse, frères.
22
- Un spectre.
23
La scène est en Sicile.
Acte I
Scène I
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Sganarelle, Gusman
25
Sganarelle, tenant une tabatière.
26
Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non-seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner à droit et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c’est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s’est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu’entre nous je te dise ma pensée ? J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.
27
Gusman
28
Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t’inspirer une peur d’un si mauvais augure ? Ton maître t’a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t’a-t-il dit qu’il eût pour nous quelque froideur qui l’ait obligé à partir ?
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Sganarelle
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Non pas ; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des choses ; et sans qu’il m’ait encore rien dit, je gagerois presque que l’affaire va là. Je pourrois peut-être me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, l’expérience m’a pu donner quelques lumières.
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Gusman
32
Quoi ? ce départ si peu prévu seroit une infidélité de Dom Juan ? Il pourroit faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?
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Sganarelle
34
Non, c’est qu’il est jeune encore, et qu’il n’a pas le courage...
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Gusman
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Un homme de sa qualité feroit une action si lâche ?
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Sganarelle
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Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c’est par là qu’il s’empêcheroit des choses.
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Gusman
40
Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.
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Sganarelle
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Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.
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Gusman
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Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s’il faut qu’il nous ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme après tant d’amour et tant d’impatience témoignée, tant d’hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin et tant d’emportements qu’il a fait paroître, jusqu’à forcer, dans sa passion, l’obstacle sacré d’un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.
45
Sganarelle
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Je n’ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu’il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n’en ai point de certitude encore : tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m’a point entretenu ; mais, par précaution, je t’apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d’Epicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l’oreille à toutes les remontrances [chrétiennes] qu’on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu’il a épousé ta maîtresse : crois qu’il auroit plus fait pour sa passion, et qu’avec elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d’autres pièges pour attraper les belles, et c’est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disois le nom de toutes celles qu’il a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours ; ce n’est là qu’une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudroit bien d’autres coups de pinceau. Suffit qu’il faut que le courroux du Ciel l’accable quelque jour ; qu’il me vaudroit bien mieux d’être au diable que d’être à lui, et qu’il me fait voir tant d’horreurs, que je souhaiterois qu’il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j’en aie : la crainte en moi fait l’office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons-nous. Ecoute au moins : je t’ai fait cette confidence avec franchise, et cela m’est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais s’il falloit qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu aurois menti.
Scène II
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Dom Juan, Sganarelle
48
Dom Juan
49
Quel homme te parloit là ? Il a bien de l’air, ce me semble, du bon Gusman de Done Elvire.
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Sganarelle
51
C’est quelque chose aussi à peu près de cela.
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Dom Juan
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Quoi ? c’est lui ?
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Sganarelle
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Lui-même.
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Dom Juan
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Et depuis quand est-il en cette ville ?
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Sganarelle
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D’hier au soir.
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Dom Juan
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Et quel sujet l’amène ?
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Sganarelle
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Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.
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Dom Juan
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Notre départ sans doute ?
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Sganarelle
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Le bonhomme en est tout mortifié, et m’en demandoit le sujet.
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Dom Juan
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Et quelle réponse as-tu faite ?
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Sganarelle
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Que vous ne m’en aviez rien dit.
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Dom Juan
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Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus ? Que t’imagines-tu de cette affaire ?
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Sganarelle
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Moi, je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.
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Dom Juan
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Tu le crois ?
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Sganarelle
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Oui.
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Dom Juan
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Ma foi ! tu ne te trompes pas, et je dois t’avouer qu’un autre objet a chassé Elvire de ma pensée.
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Sganarelle
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Eh ! mon Dieu ! je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt, et connois votre cœur pour le plus grand coureur du monde : il se plaît à se promener de liens en liens, et n’aime guère demeurer en place.
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Dom Juan
85
Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j’ai raison d’en user de la sorte ?
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Sganarelle
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Eh ! Monsieur.
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Dom Juan
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Quoi ? Parle.
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Sganarelle
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Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais si vous ne le vouliez pas, ce seroit peut-être une autre affaire.
92
Dom Juan
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Eh bien ! je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentiments.
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Sganarelle
95
En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n’approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d’aimer de tous côtés comme vous faites.
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Dom Juan
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Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avois dix mille, je les donnerois tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos desirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes desirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterois qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
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Sganarelle
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Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous avez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.
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Dom Juan
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Qu’as-tu à dire là-dessus ?
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Sganarelle
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Ma foi ! j’ai à dire..., je ne sais que dire ; car vous tournez les choses d’une manière, qu’il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l’avez pas. J’avois les plus belles pensées du monde, et vos discours m’ont brouillé tout cela. Laissez faire : une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.
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Dom Juan
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Tu feras bien.
106
Sganarelle
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Mais, Monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m’avez donnée, si je vous disois que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez ?
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Dom Juan
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Comment ? quelle vie est-ce que je mène ?
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Sganarelle
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Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites...
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Dom Juan
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Y a-t-il rien de plus agréable ?
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Sganarelle
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Il est vrai, je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m’en accommoderois assez, moi, s’il n’y avoit point de mal, mais, Monsieur, se jouer ainsi d’un mystère sacré, et...
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Dom Juan
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Va, va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t’en mettes en peine.
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Sganarelle
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Ma foi ! Monsieur, j’ai toujours ouï dire, que c’est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.
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Dom Juan
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Holà ! maître sot, vous savez que je vous ai dit que je n’aime pas les faiseurs de remontrances.
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Sganarelle
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Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m’en garde. Vous savez ce que vous faites, vous ; et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons ; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu’ils croient que cela leur sied bien ; et si j’avois un maître comme cela, je lui dirois fort nettement, le regardant en face : "Osez-vous bien ainsi vous jouer au Ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes ? C’est bien à vous, petit ver de terre, petit mirmidon que vous êtes (je parle au maître que j’ai dit), c’est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent ? Pensez-vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n’est pas à vous que je parle, c’est à l’autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu’on n’ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le Ciel punit tôt ou tard les impies, qu’une méchante vie amène une méchante mort, et que..."
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Dom Juan
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Paix !
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Sganarelle
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De quoi est-il question ?
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Dom Juan
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Il est question de te dire qu’une beauté me tient au cœur, et qu’entraîné par ses appas, je l’ai suivie jusques en cette ville.
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Sganarelle
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Et n’y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois ?
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Dom Juan
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Et pourquoi craindre ? Ne l’ai-je pas bien tué ?
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Sganarelle
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Fort bien, le mieux du monde, et il auroit tort de se plaindre.
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Dom Juan
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J’ai eu ma grâce de cette affaire.
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Sganarelle
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Oui, mais cette grâce n’éteint pas peut-être le ressentiment des parents et des amis, et...
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Dom Juan
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Ah ! n’allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu’elle y vient épouser ; et le hasard me fit voir ce couple d’amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre, et faire éclater plus d’amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’émotion ; j’en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes desirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon cœur se tenoit offensée ; mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j’ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd’hui régaler sa maîtresse d’une promenade sur mer. Sans t’en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j’ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle.
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Sganarelle
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Ha ! Monsieur...
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Dom Juan
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Hen ?
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Sganarelle
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C’est fort bien à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n’est rien tel en ce monde que de se contenter.
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Dom Juan
149
Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d’apporter toutes mes armes, afin que... Ah ! rencontre fâcheuse. Traître, tu ne m’avois pas dit qu’elle étoit ici elle-même.
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Sganarelle
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Monsieur, vous ne me l’avez pas demandé.
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Dom Juan
153
Est-elle folle, de n’avoir pas changé d’habit, et de venir en ce lieu-ci avec son équipage de campagne ?
Scène III
154
Done Elvire, Dom Juan, Sganarelle
155
Done Elvire
156
Me ferez-vous la grâce, Dom Juan, de vouloir bien me reconnoître ? et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté ?
157
Dom Juan
158
Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois pas ici.
159
Done Elvire
160
Oui, je vois bien que vous ne m’y attendiez pas ; et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l’espérois ; et la manière dont vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de croire. J’admire ma simplicité et la foiblesse de mon cœur à douter d’une trahison que tant d’apparences me confirmoient. J’ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte pour me vouloir tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J’ai cherché des raisons pour excuser à ma tendresse le relâchement d’amitié qu’elle voyoit en vous ; et je me suis forgé exprès cent sujets légitimes d’un départ si précipité, pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusoit. Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler : j’en rejetois la voix qui vous rendoit criminel à mes yeux, et j’écoutois avec plaisir mille chimères ridicules qui vous peignoient innocent à mon cœur. Mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d’œil qui m’a reçue m’apprend bien plus de choses que je ne voudrois en savoir. Je serai bien aise pourtant d’ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, Dom Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier !
161
Dom Juan
162
Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.
163
Sganarelle
164
Moi, Monsieur ? Je n’en sais rien, s’il vous plaît.
165
Done Elvire
166
Hé bien ! Sganarelle, parlez. Il n’importe de quelle bouche j’entende ces raisons.
167
Dom Juan, faisant signe d’approcher à Sganarelle.
168
Allons, parle donc à Madame.
169
Sganarelle
170
Que voulez-vous que je dise ?
171
Done Elvire
172
Approchez, puisqu’on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d’un départ si prompt.
173
Dom Juan
174
Tu ne répondras pas ?
175
Sganarelle
176
Je n’ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.
177
Dom Juan
178
Veux-tu répondre, te dis-je ?
179
Sganarelle
180
Madame...
181
Done Elvire
182
Quoi ?
183
Sganarelle, se retournant vers son maître.
184
Monsieur...
185
Dom Juan
186
Si...
187
Sganarelle
188
Madame, les conquérants, Alexandre et les autres mondes sont causes de notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire.
189
Done Elvire
190
Vous plaît-il, Dom Juan, nous éclaircir ces beaux mystères ?
191
Dom Juan
192
Madame, à vous dire la vérité...
193
Done Elvire
194
Ah ! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J’ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d’une noble effronterie ? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m’aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n’est capable de vous détacher de moi que la mort ? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m’en donner avis ; qu’il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n’ai qu’à m’en retourner d’où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu’il vous sera possible ; qu’il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu’éloigné de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme ? Voilà comme il faut vous défendre ; et non pas être interdit comme vous êtes.
195
Dom Juan
196
Je vous avoue, Madame, que je n’ai point le talent de dissimuler, et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir ; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu’avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m’est venu des scrupules, Madame, et j’ai ouvert les yeux de l’âme sur ce que je faisois. J’ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d’un convent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m’a pris, et j’ai craint le courroux céleste ; j’ai cru que notre mariage n’étoit qu’un adultère déguisé, qu’il nous attireroit quelque disgrâce d’en haut, et qu’enfin je devois tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par... ?
197
Done Elvire
198
Ah ! scélérat, c’est maintenant que je te connois tout entier ; et pour mon malheur, je te connois lorsqu’il n’en est plus temps, et qu’une telle connoissance ne peut plus me servir qu’à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.
199
Dom Juan
200
Sganarelle, le Ciel !
201
Sganarelle
202
Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.
203
Dom Juan
204
Madame...
205
Done Elvire
206
Il suffit. Je n’en veux pas ouïr davantage, et je m’accuse même d’en avoir trop entendu. C’est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte ; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit prendre son parti. N’attends pas que j’éclate ici en reproches et en injures : non, non, je n’ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore ; le Ciel te punira, perfide, de l’outrage que tu me fais ; et si le Ciel n’a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d’une femme offensée.
207
Sganarelle
208
Si le remords le pouvoit prendre !
209
Dom Juan, après une petite réflexion.
210
Allons songer à l’exécution de notre entreprise amoureuse.
211
Sganarelle
212
Ah ! quel abominable maître me vois-je obligé de servir !
Acte II
Scène I
213
Charlotte, Pierrot
214
Charlotte
215
Nostre-dinse, Piarrot, tu t’es trouvé là bien à point.
216
Pierrot
217
Parquienne, il ne s’en est pas fallu l’époisseur d’une éplinque qu’ils ne se sayant nayés tous deux.
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Charlotte
219
C’est donc le coup de vent da matin qui les avoit renvarsés dans la mar ?
220
Pierrot
221
Aga, guien, Charlotte ; je m’en vas te conter tout fin drait comme cela est venu ; car, comme dit l’autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc j’estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste ; car, comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j’ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme envars nous par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d’un coup je voyois que je ne voyois plus rien. "Eh ! Lucas, ç’ai-je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. - Voire, ce m’a-t-il fait, t’as esté au trépassement d’un chat, t’as la vue trouble. - Palsanquienne, ç’ai-je fait, je n’ai point la vue trouble : ce sont des hommes. - Point du tout, ce m’a-t-il fait, t’as la barlue. - Veux-tu gager, ç’ai-je fait, que je n’ai point la barlue, c’ai-je fait, et que sont deux hommes, ç’ai-je fait, qui nageant droit ici ? ç’ai-je fait. - Morquenne, ce m’a-t-il fait, je gage que non. - O ! ça, ç’ai-je fait, veux-tu gager dix sols que si ? - Je le veux bian, ce m’a-t-il fait ; et pour te montrer, vlà argent su jeu," ce m’a-t-il fait. Moi, je n’ai point esté ni fou, ni estourdi ; j’ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées et cinq sols en doubles, jergniguenne, aussi hardiment que si j’avois avalé un varre de vin ; car je ses hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savois bian ce que je faisois pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n’avons pas putost eu gagé, que j’avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les enjeux. "Allons, Lucas, ç’ai-je dit, tu vois bian qu’ils nous appelont : allons viste à leu secours. - Non, ce m’a-t-il dit, ils m’ont fait pardre." O ! donc, tanquia qu’à la parfin, pour le faire court, je l’ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j’avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la mesme bande, qui s’equiant sauvés tout seul, et pis Mathurine est arrivée là, à qui l’en a fait les doux yeux. Vlà justement, Charlotte, comme tout ça s’est fait.
222
Charlotte
223
Ne m’as-tu pas dit, Piarrot, qu’il y en a un qu’est bien pu mieux fait que les autres ?
224
Pierrot
225
Oui, c’est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros Monsieur, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu’en bas ; et ceux qui le servont sont des Monsieux eux-mesmes ; et stapandant, tout gros Monsieur qu’il est, il seroit, par ma fique, nayé, si je naviomme esté là.
226
Charlotte
227
Ardez un peu.
228
Pierrot
229
O ! parquenne, sans nous, il en avoit pour sa maine de fèves.
230
Charlotte
231
Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?
232
Pierrot
233
Nannain : ils l’avont rhabillé tout devant nous. Mon quieu, je n’en avois jamais vu s’habiller. Que d’histoires et d’angigorniaux boutont ces Messieus-là les courtisans ! Je me pardrois là dedans, pour moi, et j’estois tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu teste ; et ils boutont ça après tout, comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches où j’entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu d’hau-de-chausse, ils portont un garde-robe aussi large que d’ici à Pasque ; en glieu de pourpoint, de petites brassières, qui ne leu venont pas usqu’au brichet ; et en glieu de rabats, un grand mouchoir de cou à réziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l’estomaque. Ils avont itou d’autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et parmi tout ça tant de rubans, tant de rubans, que c’est une vraie piquié. Ignia pas jusqu’aux souliers qui n’en soiont farcis tout depis un bout jusqu’à l’autre ; et ils sont faits d’eune façon que je me romprois le cou aveuc.
234
Charlotte
235
Par ma fi, Piarrot, il faut que j’aille voir un peu ça.
236
Pierrot
237
O ! acoute un peu auparavant, Charlotte : j’ai queuque autre chose à te dire, moi.
238
Charlotte
239
Et bian ! dis, qu’est-ce que c’est ?
240
Pierrot
241
Vois-tu, Charlotte, il faut, comme dit l’autre, que je débonde mon cœur. Je t’aime, tu le sais bian, et je sommes pour estre mariés ensemble ; mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi.
242
Charlotte
243
Quement ? qu’est-ce que c’est donc qu’iglia ?
244
Pierrot
245
Iglia que tu me chagraignes l’esprit, franchement.
246
Charlotte
247
Et quement donc ?
248
Pierrot
249
Testiguienne, tu ne m’aimes point.
250
Charlotte
251
Ah ! ah ! n’est que ça ?
252
Pierrot
253
Oui, ce n’est que ça, et c’est bian assez.
254
Charlotte
255
Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose.
256
Pierrot
257
Je te dis toujou la mesme chose, parce que c’est toujou la mesme chose ; et si ce n’étoit pas toujou la mesme chose ; je ne te dirois pas toujou la mesme chose.
258
Charlotte
259
Mais qu’est-ce qu’il te faut ? Que veux-tu ?
260
Pierrot
261
Jerniquenne ! je veux que tu m’aimes.
262
Charlotte
263
Est-ce que je ne t’aime pas ?
264
Pierrot
265
Non, tu ne m’aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour : ça : je t’achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont ; je me romps le cou à t’aller denicher des marles ; je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta feste ; et tout ça, comme si je me frappois la teste contre un mur. Vois-tu, ça n’est ni biau ni honneste de n’aimer pas les gens qui nous aimont.
266
Charlotte
267
Mais, mon gnieu, je t’aime aussi.
268
Pierrot
269
Oui, tu m’aimes d’une belle deguaine !
270
Charlotte
271
Quement veux-tu donc qu’on fasse ?
272
Pierrot
273
Je veux que l’en fasse comme l’en fait quand l’en aime comme il faut.
274
Charlotte
275
Ne t’aimé-je pas aussi comme il faut ?
276
Pierrot
277
Non : quand ça est, ça se voit, et l’en fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime du bon du cœur. Regarde la grosse Thomasse, comme elle est assotée du jeune Robain : alle est toujou autour de li à l’agacer, et ne le laisse jamais en repos ; toujou al li fait queuque niche ou li baille quelque taloche en passant ; et l’autre jour qu’il estoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni ! vlà où l’en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot, t’es toujou là comme eune vraie souche de bois ; et je passerois vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventrequenne ! ça n’est pas bian, après tout, et t’es trop froide pour les gens.
278
Charlotte
279
Que veux-tu que j’y fasse ? C’est mon himeur, et je ne me pis refondre.
280
Pierrot
281
Ignia himeur qui quienne. Quand en a de l’amiquié pour les personnes, l’an en baille toujou queuque petite signifiance.
282
Charlotte
283
Enfin je t’aime tout autant que je pis, et, si tu n’es pas content de ça, tu n’as qu’à en aimer queuque autre.
284
Pierrot
285
Eh bien ! vlà pas mon compte. Testigué ! si tu m’aimois, me dirois-tu ça ?
286
Charlotte
287
Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l’esprit ?
288
Pierrot
289
Morqué ! queu mal te fais-je ! Je ne te demande qu’un peu d’amiquié.
290
Charlotte
291
Eh bian ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être que ça viendra tout d’un coup sans y songer.
292
Pierrot
293
Touche donc là, Charlotte.
294
Charlotte
295
Eh bien ! quien.
296
Pierrot
297
Promets-moi donc que tu tâcheras de m’aimer davantage.
298
Charlotte
299
J’y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de lui-même. Pierrot, est-ce là ce Monsieur ?
300
Pierrot
301
Oui, le vlà.
302
Charlotte
303
Ah ! mon quieu, qu’il est genti, et que ç’auroit été dommage qu’il eût esté nayé !
304
Pierrot
305
Je revians tout à l’heure : je m’en vas boire chopaine, pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j’ais eue.
Scène II
306
Dom Juan, Sganarelle, Charlotte
307
Dom Juan
308
Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, à te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnoit le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas que ce cœur m’échappe, et j’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.
309
Sganarelle
310
Monsieur, j’avoue que vous m’étonnez. A peine sommes-nous échappés d’un péril de mort, qu’au lieu de rendre grâce au Ciel de la pitié qu’il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr... Paix ! coquin que vous êtes ; vous ne savez ce que vous dites, et Monsieur sait ce qu’il fait. Allons.
311
Dom Juan, apercevant Charlotte.
312
Ah ! ah ! d’où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l’autre ?
313
Sganarelle
314
Assurément. Autre pièce nouvelle.
315
Dom Juan
316
D’où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ? dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes ?
317
Charlotte
318
Vous voyez, Monsieur.
319
Dom Juan
320
Etes-vous de ce village ?
321
Charlotte
322
Oui, Monsieur.
323
Dom Juan
324
Et vous y demeurez ?
325
Charlotte
326
Oui, Monsieur.
327
Dom Juan
328
Vous vous appelez ?
329
Charlotte
330
Charlotte, pour vous servir.
331
Dom Juan
332
Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants !
333
Charlotte
334
Monsieur, vous me rendez toute honteuse.
335
Dom Juan
336
Ah ! n’ayez point de honte d’entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu’en dis-tu ? Peut-on voir rien de plus agréable ? Tournez-vous un peu, s’il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah ! qu’ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah ! qu’elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n’ai jamais vu une si charmante personne.
337
Charlotte
338
Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c’est pour vous railler de moi.
339
Dom Juan
340
Moi, me railler de vous ? Dieu m’en garde ! Je vous aime trop pour cela, et c’est du fond du cœur que je vous parle.
341
Charlotte
342
Je vous suis bien obligée, si ça est
343
Dom Juan
344
Point du tout ; vous ne m’êtes point obligée de tout ce que je dis, et ce n’est qu’à votre beauté que vous en êtes redevable.
345
Charlotte
346
Monsieur, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n’ai pas d’esprit pour vous répondre.
347
Dom Juan
348
Sganarelle, regarde un peu ses mains.
349
Charlotte
350
Fi ! Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi.
351
Dom Juan
352
Ha ! que dites-vous là ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez que je les baise, je vous prie.
353
Charlotte
354
Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me faites, et si j’avois su ça tantôt, je n’aurois pas manqué de les laver avec du son.
355
Dom Juan
356
Et dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n’êtes pas mariée sans doute ?
357
Charlotte
358
Non, Monsieur ; mais je dois bientôt l’être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette.
359
Dom Juan
360
Quoi ? une personne comme vous seroit la femme d’un simple paysan ! Non, non : c’est profaner tant de beautés, et vous n’êtes pas née pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure fortune, et le Ciel, qui le connoît bien, m’a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes ; car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu’à vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l’état où vous méritez d’être. Cet amour est bien prompt sans doute ; mais quoi ? c’est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l’on vous aime autant en un quart d’heure qu’on feroit une autre en six mois.
361
Charlotte
362
Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j’aurois toutes les envies du monde de vous croire ; mais on m’a toujou dit qu’il ne faut jamais croire les Monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleus, qui ne songez qu’à abuser les filles.
363
Dom Juan
364
Je ne suis pas de ces gens-là.
365
Sganarelle
366
Il n’a garde.
367
Charlotte
368
Voyez-vous, Monsieur, il n’y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne ; mais j’ai l’honneur en recommandation, et j’aimerois mieux me voir morte, que de me voir déshonorée.
369
Dom Juan
370
Moi, j’aurois l’âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ? Je serois assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non : j’ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur ; et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n’ai point d’autre dessein que de vous épouser : en voulez-vous un plus grand témoignage ? M’y voilà prêt quand vous voudrez ; et je prends à témoin l’homme que voilà de la parole que je vous donne.
371
Sganarelle
372
Non, non, ne craignez point : il se mariera avec vous tant que vous voudrez.
373
Dom Juan
374
Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s’il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu’à abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi. Et puis votre beauté vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de crainte ; vous n’avez point l’air, croyez-moi, d’une personne qu’on abuse ; et pour moi, je l’avoue, je me percerois le cœur de mille coups, si j’avois eu la moindre pensée de vous trahir.
375
Charlotte
376
Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai, ou non ; mais vous faites que l’on vous croit.
377
Dom Juan
378
Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l’acceptez-vous pas, et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme ?
379
Charlotte
380
Oui, pourvu que ma tante le veuille.
381
Dom Juan
382
Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.
383
Charlotte
384
Mais au moins, Monsieur, ne m’allez pas tromper, je vous prie : il y auroit de la conscience à vous, et vous voyez comme j’y vais à la bonne foi.
385
Dom Juan
386
Comment ? Il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ! Voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le Ciel...
387
Charlotte
388
Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois.
389
Dom Juan
390
Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.
391
Charlotte
392
Oh ! Monsieur, attendez que je soyons mariés, je vous prie ; après, ça, je vous baiserai tant que vous voudrez.
393
Dom Juan
394
Eh bien ! belle Charlotte, je veux : tout ce que vous voulez abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement où je suis...
Scène III
395
Dom Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte
396
Pierrot, se mettant entre-deux et poussant Dom Juan.
397
Tout doucement, Monsieur, tenez-vous, s’il vous plaît. Vous vous échauffez trop, et vous pourriez gagner la Puresie.
398
Dom Juan, repoussant rudement Pierrot.
399
Qui m’amène cet impertinent ?
400
Pierrot
401
Je vous dis qu’ou vous tegniez, et qu’ou ne caressiais point nos accordées.
402
Dom Juan continue de le repousser
403
Ah ! que de bruit !
404
Pierrot
405
Jerniquenne ! ce n’est pas comme ça qu’il faut pousser les gens.
406
Charlotte, prenant Pierrot par le bras.
407
Et laisse-le faire aussi, Piarrot.
408
Pierrot
409
Quement ? que je le laisse faire ? Je ne veux pas, moi.
410
Dom Juan
411
Ah !
412
Pierrot
413
Testiguenne ! parce qu’ous estes Monsieu, ous viendrez caresser nos femmes à notre barbe ? Allez-v’s-en caresser les vostres.
414
Dom Juan
415
Heu ?
416
Pierrot
417
Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet.) Testigué ! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh ! jernigué ! (Autre soufflet.) Ventrequé ! (Autre soufflet.) Palsanqué ! Morquenne ! ça n’est pas bian de battre gens, et ce n’est pas là la récompense de v’s avoir sauvé d’estre nayé.
418
Charlotte
419
Piarrot, ne te fâche point.
420
Pierrot
421
Je me veux fâcher ; et t’es une vilaine, toi, d’endurer qu’on te cajole.
422
Charlotte
423
Oh ! Piarrot, ce n’est pas ce que tu penses. Ce Monsieur veut m’épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère.
424
Pierrot
425
Quement ? Jerni ! tu m’es promise.
426
Charlotte
427
Ça n’y fait rien, Piarrot. Si tu m’aimes ne dois-tu pas estre bien aise que je devienne Madame ?
428
Pierrot
429
Jerniqué ! non. J’aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.
430
Charlotte
431
Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine : si je sis Madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous.
432
Pierrot
433
Ventrequenne ! je gni en porterai jamais, quand tu m’en poyrois deux fois autant. Est-ce donc comme ça que t’escoutes ce qu’il te dit ? Morquenne ! si j’avois su ça tantost, je me serois bian gardé de le tirer de gliau, et je gli aurois baillé un bon coup d’aviron sur la teste.
434
Dom Juan, s’approchant de Pierrot pour le frapper.
435
Qu’est-ce que vous dites ?
436
Pierrot, s’éloignant derrière Charlotte.
437
Jerniquenne ! je ne crains personne.
438
Dom Juan passe du côté où est Pierrot.
439
Attendez-moi un peu.
440
Pierrot, repasse de l’autre côté de Charlotte.
441
Je me moque de tout, moi.
442
Dom Juan court après Pierrot.
443
Voyons cela.
444
Pierrot se sauve encore derrière Charlotte.
445
J’en avons bien vu d’autres.
446
Dom Juan
447
Houais !
448
Sganarelle
449
Eh ! Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C’est conscience de le battre. Ecoute, mon pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien.
450
Pierrot passe devant Sganarelle, et dit fièrement à Dom Juan :
451
Je veux lui dire, moi.
452
Dom Juan lève la main pour donner un soufflet à Pierrot, qui baisse la tête et Sganarelle reçoit le soufflet.
453
Ah ! je vous apprendrai.
454
Sganarelle, regardant Pierrot qui s’est baissé pour éviter le soufflet.
455
Peste soit du maroufle !
456
Dom Juan
457
Te voilà payé de ta charité.
458
Pierrot
459
Jarni ! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci.
460
Dom Juan
461
Enfin je m’en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerois pas mon bonheur à toutes les choses du monde. Que de plaisirs quand vous serez ma femme ! et que...
Scène IV
462
Dom Juan, Sganarelle, Charlotte, Mathurine
463
Sganarelle, apercevant Mathurine.
464
Ah ! ah !
465
Mathurine, à Dom Juan.
466
Monsieur, que faites-vous donc là avec Charlotte ? Est-ce que vous lui parlez d’amour aussi ?
467
Dom Juan, à Mathurine.
468
Non, au contraire, c’est elle qui me témoignoit une envie d’être ma femme, et je lui répondois que j’étois engagé à vous.
469
Charlotte
470
Qu’est-ce que c’est donc que vous veut Mathurine ?
471
Dom Juan, bas, à Charlotte.
472
Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je l’épousasse ; mais je lui dis que c’est vous que je veux,
473
Mathurine
474
Quoi ? Charlotte...
475
Dom Juan, bas, à Mathurine.
476
Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s’est mis cela dans la tête.
477
Charlotte
478
Quement donc ! Mathurine...
479
Dom Juan, bas, à Charlotte.
480
C’est en vain que vous lui parlerez ; vous ne lui ôterez point cette fantaisie.
481
Mathurine
482
Est-ce que... ?
483
Dom Juan, bas, à Mathurine.
484
Il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison.
485
Charlotte
486
Je voudrois...
487
Dom Juan, bas, à Charlotte.
488
Elle est obstinée comme tous les diables.
489
Mathurine
490
Vraiment...
491
Dom Juan, bas, à Mathurine.
492
Ne lui dites rien, c’est une folle.
493
Charlotte
494
Je pense...
495
Dom Juan, bas, à Charlotte.
496
Laissez-la là, c’est une extravagante.
497
Mathurine
498
Non, non : il faut que je lui parle.
499
Charlotte
500
Je veux voir un peu ses raisons.
501
Mathurine
502
Quoi ? ...
503
Dom Juan, bas, à Mathurine.
504
Je gage qu’elle va vous dire que je lui ai promis de l’épouser.
505
Charlotte
506
Je...
507
Dom Juan, bas, à Charlotte.
508
Gageons qu’elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la prendre pour femme.
509
Mathurine
510
Holà !
511
Charlotte, ça n’est pas bien de courir sur le marché des autres.
512
Charlotte
513
Ça n’est pas honnête, Mathurine, d’être jalouse que Monsieur me parle.
514
Mathurine
515
C’est moi que Monsieur a vue la première.
516
Charlotte
517
S’il vous a vue la première, il m’a vue la seconde, et m’a promis de m’épouser.
518
Dom Juan, bas, à Mathurine.
519
Eh bien ! que vous ai-je dit ?
520
Mathurine
521
Je vous baise les mains, c’est moi, et non pas vous, qu’il a promis d’épouser.
522
Dom Juan, bas, à Charlotte.
523
N’ai-je pas deviné ?
524
Charlotte
525
A d’autres, je vous prie ; c’est moi, vous dis-je.
526
Mathurine
527
Vous vous moquez des gens ; c’est moi, encore un coup.
528
Charlotte
529
Le vlà qui est pour le dire, si je n’ai pas raison.
530
Mathurine
531
Le vlà qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai...
532
Charlotte
533
Est-ce, Monsieur, que vous lui avez promis de l’épouser ?
534
Dom Juan, bas, à Charlotte.
535
Vous vous raillez de moi.
536
Mathurine
537
Est-il vrai, Monsieur, que vous lui avez donné parole d’être son mari ?
538
Dom Juan, bas, à Mathurine.
539
Pouvez-vous avoir cette pensée ?
540
Charlotte
541
Vous voyez qu’al le soutient.
542
Dom Juan, bas, à Charlotte.
543
Laissez-la faire.
544
Mathurine
545
Vous êtes témoin comme al l’assure.
546
Dom Juan, bas, à Mathurine.
547
Laissez-la dire.
548
Charlotte
549
Non, non : il faut savoir la vérité.
550
Mathurine
551
Il est question de juger ça.
552
Charlotte
553
Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune.
554
Mathurine
555
Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous rende un peu camuse.
556
Charlotte
557
Monsieur, vuidez la querelle, s’il vous plaît.
558
Mathurine
559
Mettez-nous d’accord, Monsieur.
560
Charlotte, à Mathurine.
561
Vous allez voir.
562
Mathurine, à Charlotte.
563
Vous allez voir vous-même.
564
Charlotte, à Dom Juan.
565
Dites.
566
Mathurine, à Dom Juan.
567
Parlez.
568
Dom Juan, embarrassé, leur dit à toutes deux.
569
Que voulez-vous que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu’il soit nécessaire que je m’explique davantage ? Pourquoi m’obliger là-dessus à des redites ? Celle à qui j’ai promis effectivement n’a-t-elle pas en elle même de quoi se moquer des discours de l’autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j’accomplisse ma promesse ? Tous les discours n’avancent point les choses ; il faut faire et non pas dire, et les effets décident mieux que les paroles. Aussi n’est-ce rien que par là que je vous veux mettre d’accord, et l’on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur. (Bas, à Mathurine : ) Laissez-lui croire ce qu’elle voudra. (Bas, à Charlotte : ) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas, à Mathurine : ) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas, à Mathurine : ) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte : ) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. J’ai un petit ordre à donner ; je viens vous retrouver dans un quart d’heure.
570
Charlotte, à Mathurine.
571
Je suis celle qu’il aime, au moins.
572
Mathurine
573
C’est moi qu’il épousera.
574
Sganarelle
575
Ah ! pauvres filles que vous êtes, j’ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi l’une et l’autre : ne vous amusez point à tous les contes qu’on vous fait, et demeurez dans votre village.
576
Dom Juan, revenant.
577
Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.
578
Sganarelle
579
Mon maître est un fourbe ; il n’a dessein que de vous abuser, et en a bien abusé d’autres ; c’est l’épouseur du genre humain, et... (Il aperçoit Dom Juan.) Cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu’il en a menti. Mon maître n’est point l’épouseur du genre humain, il n’est point fourbe, il n’a pas dessein de vous tromper, et n’en a point abusé d’autres. Ah ! tenez, le voilà ; demandez le plutôt à lui-même.
580
Dom Juan
581
Oui.
582
Sganarelle
583
Monsieur, comme le monde est plein de médisants, je vais au-devant des choses ; et je leur disois que, si quelqu’un leur venoit dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu’il en auroit menti.
584
Dom Juan
585
Sganarelle.
586
Sganarelle
587
Oui, Monsieur est homme d’honneur, je le garantis tel.
588
Dom Juan
589
Hon !
590
Sganarelle
591
Ce sont des impertinents.
Scène V
592
Dom Juan, La Ramée, Charlotte, Mathurine, Sganarelle
593
La Ramée
594
Monsieur, je viens vous avertir qu’il ne fait pas bon ici pour vous.
595
Dom Juan
596
Comment ?
597
La Ramée
598
Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ; mais j’ai appris cette nouvelle d’un paysan qu’ils ont interrogé, et auquel ils vous ont dépeint. L’affaire presse, et le plus tôt que vous pourrez sortir d’ici sera le meilleur.
599
Dom Juan, à Charlotte et Mathurine
600
Une affaire pressante m’oblige de partir d’ici ; mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant qu’il soit demain au soir. Comme la partie n’est pas égale, il faut user dé stratagème, et éluder adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revête de mes habits, et moi...
601
Sganarelle
602
Monsieur, vous vous moquez. M’exposer à être tué sous vos habits, et...
603
Dom Juan
604
Allons vite, c’est trop d’honneur que je vous fais, et bien heureux est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître.
605
Sganarelle
606
Je vous remercie d’un tel honneur. O Ciel, puisqu’il s’agit de mort, fais-moi la grâce de n’être point pris pour un autre !
Acte III
Scène I
607
Dom Juan, en habit de campagne, Sganarelle, en médecin.
608
Sganarelle
609
Ma foi, Monsieur, avouez que j’ai eu raison, et que nous voilà l’un et l’autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n’étoit point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.
610
Dom Juan
611
Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.
612
Sganarelle
613
Oui ? C’est l’habit d’un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l’ai pris, et il m’en a coûté de l’argent pour l’avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que l’on me vient consulter ainsi qu’un habile homme ?
614
Dom Juan
615
Comment donc ?
616
Sganarelle
617
Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur différentes maladies.
618
Dom Juan
619
Tu leur as répondu que tu n’y entendois rien ?
620
Sganarelle
621
Moi ? Point du tout. J’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit : j’ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.
622
Dom Juan
623
Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?
624
Sganarelle
625
Ma foi ! Monsieur, j’en ai pris par où j’en ai pu attraper ; j’ai fait mes ordonnances à l’aventure, et ce seroit une chose plaisante si les malades guérissoient, et qu’on m’en vînt remercier.
626
Dom Juan
627
Et pourquoi non ? Par quelle raison n’aurois-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous les autres médecins ? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.
628
Sganarelle
629
Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ?
630
Dom Juan
631
C’est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes.
632
Sganarelle
633
Quoi ? vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ?
634
Dom Juan
635
Et pourquoi veux-tu que j’y croie ?
636
Sganarelle
637
Vous avez l’âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits, et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
638
Dom Juan
639
Et quel ?
640
Sganarelle
641
Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l’agonie ; on ne savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien ; on s’avisa à la fin de lui donner de l’émétique.
642
Dom Juan
643
Il réchappa, n’est-ce pas ?
644
Sganarelle
645
Non, il mourut.
646
Dom Juan
647
L’effet est admirable.
648
Sganarelle
649
Comment ? il y avoit six jours entiers qu’il ne pouvoit mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?
650
Dom Juan
651
Tu as raison.
652
Sganarelle
653
Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses, car cet habit me donne de l’esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous : vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.
654
Dom Juan
655
Eh bien ?
656
Sganarelle
657
Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?
658
Dom Juan
659
Laissons cela.
660
Sganarelle
661
C’est à dire que non. Et à l’Enfer ?
662
Dom Juan
663
Eh !
664
Sganarelle
665
Tout de même. Et au diable, s’il vous plaît ?
666
Dom Juan
667
Oui, oui.
668
Sganarelle
669
Aussi peu. Ne croyez-vous point l’autre vie ?
670
Dom Juan
671
Ah ! ah ! ah !
672
Sganarelle
673
Voilà un homme que j’aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, [le Moine bourru, qu’en croyez-vous, eh !
674
Dom Juan
675
La peste soit du fat !
676
Sganarelle
677
Et voilà ce que je ne puis souffrir, car il n’y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. Mais] encore faut-il croire quelque chose [dans le monde] : qu’est-ce [donc] que vous croyez ?
678
Dom Juan
679
Ce que je crois ?
680
Sganarelle
681
Oui.
682
Dom Juan
683
Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.
684
Sganarelle
685
La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voilà ! Votre religion, à ce que je vois, est donc l’arithmétique ? Il faut avouer qu’il se met d’étranges folies dans la tête des hommes, et que pour avoir bien étudié on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n’ai point étudié comme vous. Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m’avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n’est pas un champignon, qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s’est bâti de lui-même. Vous voilà vous, par exemple, vous êtes là : est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et n’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est composée sans admirer de quelle façon cela est agencé l’un dans l’autre : ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là, et qui... Oh ! dame, interrompez-moi donc si vous voulez : je ne saurais disputer si l’on ne m’interrompt ; vous vous taisez exprès et me laissez parler par belle malice.
686
Dom Juan
687
J’attends que ton raisonnement soit fini.
688
Sganarelle
689
Mon raisonnement est qu’il y a quelque chose d’admirable dans l’homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient expliquer. Cela n’est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j’aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu’elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner...
690
(Il se laisse tomber en tournant.)
691
Dom Juan
692
Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.
693
Sganarelle
694
Morbleu ! je suis bien sot de m’amuser à raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez : il m’importe bien que vous soyez damné !
695
Dom Juan
696
Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.
697
Sganarelle
698
Holà, ho, l’homme ! ho, mon compère ! ho, l’ami ! un petit mot s’il vous plaît.
Scène II
699
Dom Juan, Sganarelle, un pauvre
700
Sganarelle
701
Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.
702
Le pauvre
703
Vous n’avez qu’à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.
704
Dom Juan
705
Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.
706
Le pauvre
707
Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône ?
708
Dom Juan
709
Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.
710
Le pauvre
711
Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu’il vous donne toute sorte de biens.
712
Dom Juan
713
Eh ! prie-le qu’il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
714
Sganarelle
715
Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme ; il ne croit qu’en deux et deux sont quatre et en quatre et quatre sont huit.
716
Dom Juan
717
Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
718
Le pauvre
719
De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
720
Dom Juan
721
Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?
722
Le pauvre
723
Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
724
Dom Juan
725
Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d’être bien dans ses affaires.
726
Le pauvre
727
Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain à me mettre sous les dents.
728
Dom Juan
729
[Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah ! ] je m’en vais te donner un louis d’or [tout à l’heure, pourvu que tu veuilles jurer.
730
Le pauvre
731
Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
732
Dom Juan
733
Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un louis d’or ou non. En voici un que je te donne, si tu jures ; tiens, il faut jurer.
734
Le pauvre
735
Monsieur !
736
Dom Juan
737
A moins de cela, tu ne l’auras pas.
738
Sganarelle
739
Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
740
Dom Juan
741
Prends, le voilà ; prends, te dis-je, mais jure donc.
742
Le pauvre
743
Non, Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.
744
Dom Juan
745
Va, va,] je te le donne pour l’amour de l’humanité. Mais que vois-je là ? un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.
746
(Il court au lieu du combat.)
Scène III
747
Dom Juan, Dom Carlos, Sganarelle
748
Sganarelle
749
Mon maître est un vrai enragé d’aller se présenter à un péril qui ne le cherche pas ; mais, ma foi ! le secours a servi, et les deux ont fait fuir les trois.
750
Dom Carlos, l’épée à la main.
751
On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende grâce d’une action si généreuse, et que...
752
Dom Juan, revenant l’épée à la main.
753
Je n’ai rien fait, Monsieur, que vous n’eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures, et l’action de ces coquins étoit si lâche que c’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre leurs mains ?
754
Dom Carlos
755
Je m’étois par hasard égaré d’un frère et de tous ceux de notre suite ; et comme je cherchois à les rejoindre, j’ai fait rencontre de ces voleurs, qui d’abord ont tué mon cheval ; et qui, sans votre valeur, en auroient fait autant de moi.
756
Dom Juan
757
Votre dessein est-il d’aller du côté de la ville ?
758
Dom Carlos
759
Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si l’on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le Royaume ; et c’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s’assurer sur toute la prudence et toute l’honnêteté de sa conduite, d’être asservi par les lois de l’honneur au déréglement de la conduite d’autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la fantaisie du premier téméraire qui s’avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.
760
Dom Juan
761
On a cet avantage, qu’on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaieté de cœur. Mais ne seroit-ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire ?
762
Dom Carlos
763
La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret, et lorsque l’injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l’offense que nous cherchons à venger est une sœur séduite et enlevée d’un convent ; et que l’auteur de cette offense est un Dom Juan Tenorio, fils de Dom Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l’avons suivi ce matin sur le rapport d’un valet qui nous a dit qu’il sortoit à cheval, accompagné de quatre ou cinq, et qu’il avoit pris le long de cette côte ; mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n’avons pu découvrir ce qu’il est devenu.
764
Dom Juan
765
Le connoissez-vous, Monsieur, ce Dom Juan dont vous parlez ?
766
Dom Carlos
767
Non, quant à moi. Je ne l’ai jamais vu, et je l’ai seulement ouï dépeindre à mon frère ; mais la renommée n’en dit pas force bien, et c’est un homme dont la vie...
768
Dom Juan
769
Arrêtez, Monsieur, s’il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce seroit à moi une espèce de lâcheté, que d’en ouïr dire du mal.
770
Dom Carlos
771
Pour l’amour de vous, Monsieur, je n’en dirai rien du tout, et c’est bien la moindre chose que je vous doive, après m’avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d’une personne que vous connoissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais, quelque ami que vous lui soyez, j’ose espérer que vous n’approuverez pas son action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d’en prendre la vengeance.
772
Dom Juan
773
Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles. Je suis ami de Dom Juan, je ne puis pas m’en empêcher ; mais il n’est pas raisonnable qu’il offense impunément des gentilshommes, et je m’engage à vous faire faire raison par lui.
774
Dom Carlos
775
Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d’injures ?
776
Dom Juan
777
Toute celle que votre honneur et souhaiter ; et, sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantage, je m’oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.
778
Dom Carlos
779
Cet espoir est bien doux, Monsieur, à des cœurs offensés ; mais, après ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous fussiez de la partie.
780
Dom Juan
781
Je suis si attaché à Dom Juan qu’il ne sauroit se battre que je ne me batte aussi ; mais enfin j’en réponds comme de moi-même, et vous n’avez qu’à dire quand vous voulez qu’il paroisse et vous donne satisfaction.
782
Dom Carlos
783
Que ma destinée est cruelle ! Faut-il que je vous doive la vie, et que Dom Juan soit de vos amis ?
Scène IV
784
Dom Alonse, et trois Suivants, Dom Carlos, Dom Juan, Sganarelle
785
Dom Alonse
786
Faites boire là mes chevaux, et qu’on les amène après nous ; je veux un peu marcher à pied. O Ciel ! que vois-je ici ! Quoi ? mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel ?
787
Dom Carlos
788
Notre ennemi mortel ?
789
Dom Juan ; se reculant de trois pas et mettant fièrement la main sur la garde de son épée.
790
Oui, je suis Dom Juan moi-même, et l’avantage du nombre ne m’obligea pas à vouloir déguiser mon nom.
791
Dom Alonse
792
Ah ! traître, il faut que tu périsses, et...
793
Dom Carlos
794
Ah ! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie ; et sans le secours de son bras, j’aurois été tué par des voleurs que j’ai trouvés !
795
Dom Alonse
796
Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance ? Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d’aucun mérite pour engager notre âme ; et s’il faut mesurer l’obligation à l’injure, votre reconnoissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l’honneur est infiniment plus précieux que la vie, c’est ne devoir rien proprement que d’être redevable de la vie à qui nous a ôté l’honneur.
797
Dom Carlos
798
Je sais la différence, mon frère, qu’un gentilhomme doit toujours mettre entre l’un et l’autre, et la reconnoissance de l’obligation n’efface point en moi le ressentiment de l’injure ; mais souffrez que je lui rende ici ce qu’il m’a prêté, que je m’acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.
799
Dom Alonse
800
Non, non, c’est hasarder notre vengeance que de la reculer et l’occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le Ciel nous l’offre ici, c’est à nous d’en profiter. Lorsque l’honneur est blessé mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et si vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n’avez qu’a vous retirer et laisser à ma main la gloire d’un tel sacrifice.
801
Dom Carlos
802
De grâce, mon frère...
803
Dom Alonse
804
Tous ces discours sont superflus : il faut qu’il meure.
805
Dom Carlos
806
Arrêtez-vous, dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu’on attaque ses jours, et je jure le Ciel que je le défendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie qu’il a sauvée ; et pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.
807
Dom Alonse
808
Quoi ? vous prenez le parti de notre ennemi contre moi ; et loin d’être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur ?
809
Dom Carlos
810
Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime, et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez. Ayons du cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n’ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point par le mouvement d’une aveugle colère. Je ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, et je lui ai une obligation dont il faut que je m’acquitte avant toute chose. Notre vengeance, pour être différée, n’en sera pas moins éclatante : au contraire, elle en tirera de l’avantage ; et cette occasion de l’avoir pu prendre la fera paroître plus juste aux yeux de tout le monde.
811
Dom Alonse
812
O l’étrange foiblesse, et l’aveuglement effroyable d’hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d’une obligation chimérique !
813
Dom Carlos
814
Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur ; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d’un jour, que ma reconnoissance lui demande, ne fera qu’augmenter l’ardeur que j’ai de le satisfaire. Dom Juan, vous voyez que j’ai soin de vous rendre le bien que j’ai reçu de vous, et vous devez par là juger du reste, croire que je m’acquitte avec même chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l’injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez à prendre. Vous connoissez assez la grandeur de l’offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-même des réparations qu’elle demande. Il est des moyens doux pour nous satisfaire ; il en est de violents et de sanglants ; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m’avez donné parole de me faire faire raison par Dom Juan : songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon honneur.
815
Dom Juan
816
Je n’ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j’ai promis.
817
Dom Carlos
818
Allons, mon frère : un moment de douceur ne fait aucune injure à la sévérité de notre devoir.
Scène V
819
Dom Juan, Sganarelle
820
Dom Juan
821
Holà, hé, Sganarelle !
822
Sganarelle
823
Plaît-il ?
824
Dom Juan
825
Comment ? coquin, tu fuis quand on m’attaque ?
826
Sganarelle
827
Pardonnez-moi, Monsieur ; je viens seulement d’ici près. Je crois que cet habit est purgatif, et que c’est prendre médecine que de le porter.
828
Dom Juan
829
Peste soit l’insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d’un voile plus honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j’ai sauvé la vie ?
830
Sganarelle
831
Moi ? Non.
832
Dom Juan
833
C’est un frère d’Elvire.
834
Sganarelle
835
Un...
836
Dom Juan
837
Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j’ai regret d’avoir démêlé avec lui.
838
Sganarelle
839
Il vous seroit aisé de pacifier toutes choses.
840
Dom Juan
841
Oui ; mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l’engagement ne compatit point avec mon humeur. J’aime la liberté en amour, tu le sais, et je ne saurois me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre murailles. Je te l’ai dit vingt fois, j’ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m’attire. Mon cœur est à toutes les belles, et c’est à elles à le prendre tour à tour et à le garder tant qu’elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ?
842
Sganarelle
843
Vous ne le savez pas ?
844
Dom Juan
845
Non, vraiment.
846
Sganarelle
847
Bon ! c’est le tombeau que le Commandeur faisoit faire lorsque vous le tuâtes.
848
Dom Juan
849
Ah ! tu as raison. Je ne savois pas que c’étoit de ce côté-ci qu’il étoit. Tout le monde m’a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j’ai envie de l’aller voir.
850
Sganarelle
851
Monsieur, n’allez point là.
852
Dom Juan
853
Pourquoi ?
854
Sganarelle
855
Cela n’est pas civil, d’aller voir un homme que vous avez tué.
856
Dom Juan
857
Au contraire, c’est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu’il doit recevoir de bonne grâce, s’il est galant homme. Allons, entrons dedans. (Le tombeau s’ouvre, où l’on voit un superbe mausolée et la statue du Commandeur.)
858
Sganarelle
859
Ah ! que cela est beau ! Les belles statues ! le beau marbre ! les beaux piliers ! Ah ! que cela est beau ! Qu’en dites-vous, Monsieur ?
860
Dom Juan
861
Qu’on ne peut voir aller plus loin l’ambition d’un homme mort ; et ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme qui s’est passé, durant sa vie, d’une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.
862
Sganarelle
863
Voici la statue du Commandeur.
864
Dom Juan
865
Parbleu ! le voilà bon, avec son habit d’empereur romain !
866
Sganarelle
867
Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu’il est en vie, et qu’il s’en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroient peur, si j’étois tout seul, et je pense qu’il ne prend pas plaisir de nous voir.
868
Dom Juan
869
Il auroit tort, et ce seroit mal recevoir l’honneur que je lui fais. Demande-lui s’il veut venir souper avec moi.
870
Sganarelle
871
C’est une chose dont il n’a pas besoin, je crois.
872
Dom Juan
873
Demande-lui, te dis-je.
874
Sganarelle
875
Vous moquez-vous ? Ce seroit être fou que d’aller parler à une statue.
876
Dom Juan
877
Fais ce que je te dis.
878
Sganarelle
879
Quelle bizarrerie ! Seigneur Commandeur... je ris de ma sottise, mais c’est mon maître qui me la fait faire. Seigneur Commandeur, mon maître Dom Juan vous demande si vous voulez lui faire l’honneur de venir souper avec lui. (La Statue baisse la tête.) Ha !
880
Dom Juan
881
Qu’est-ce ? qu’as-tu ? Dis donc, veux-tu parler ?
882
Sganarelle fait le même signe que lui a fait la Statue et baisse la tête.
883
La Statue...
884
Dom Juan
885
Eh bien ! que veux-tu dire, traître ?
886
Sganarelle
887
Je vous dis que la Statue...
888
Dom Juan
889
Eh bien ! La Statue ? je t’assomme, si tu ne parles.
890
Sganarelle
891
La Statue m’a fait signe.
892
Dom Juan
893
La peste le coquin !
894
Sganarelle
895
Elle m’a fait signe, vous dis-je : il n’est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être...
896
Dom Juan
897
Viens, maraud, viens, je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le Seigneur Commandeur voudroit-il venir souper avec moi ?
898
(La Statue baisse encore la tête.)
899
Sganarelle
900
Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ?
901
Dom Juan
902
Allons, sortons d’ici.
903
Sganarelle
904
Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire.
Acte IV
Scène I
905
Dom Juan, Sganarelle
906
Dom Juan
907
Quoi qu’il en soit, laissons cela : c’est une bagatelle, et nous pouvons avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui nous ait troublé la vue.
908
Sganarelle
909
Eh ! Monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des yeux que voilà. Il n’est rien de plus véritable que ce signe de tête ; et je ne doute point que le Ciel, scandalisé de votre vie, n’ait produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...
910
Dom Juan
911
Ecoute. Si tu m’importunes davantage de tes sottes moralités, si tu me dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu’un, demander un nerf de bœuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille coups. M’entends-tu bien ?
912
Sganarelle
913
Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ; c’est ce qu’il y a de bon en vous, que vous n’allez point chercher de détours : vous dites les choses avec une netteté admirable.
914
Dom Juan
915
Allons, qu’on me fasse souper le plus tôt que l’on pourra. Une chaise, petit garçon.
Scène II
916
Dom Juan, La Violette, Sganarelle
917
La Violette
918
Monsieur, voilà votre marchand, M. Dimanche, qui demande à vous parler.
919
Sganarelle
920
Bon, voilà ce qu’il nous faut, qu’un compliment de créancier. De quoi s’avise-t-il de nous venir demander de l’argent, et que ne lui disois-tu que Monsieur n’y est pas ?
921
La Violette
922
Il y a trois quarts d’heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le croire, et s’est assis là dedans pour attendre.
923
Sganarelle
924
Qu’il attende, tant qu’il voudra.
925
Dom Juan
926
Non, au contraire, faites-le entrer. C’est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de quelque chose, et j’ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double.
Scène III
927
Dom Juan, M. Dimanche, Sganarelle, Suite
928
Dom Juan, faisant de grandes civilités.
929
Ah ! Monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d’abord ! J’avois donné ordre qu’on ne me fît parler personne ; mais cet ordre n’est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée chez moi.
930
M. Dimanche
931
Monsieur, je vous suis fort obligé.
932
Dom Juan, parlant à ses laquais.
933
Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser M. Dimanche dans une antichambre, et je vous ferai connoître les gens.
934
M. Dimanche
935
Monsieur, cela n’est rien.
936
Dom Juan
937
Comment ? vous dire que je n’y suis pas, à M. Dimanche, au meilleur de mes amis ?
938
M. Dimanche
939
Monsieur, je suis votre serviteur : J’étois venu...
940
Dom Juan
941
Allons vite, un siége pour M. Dimanche.
942
M. Dimanche
943
Monsieur, je suis bien comme cela.
944
Dom Juan
945
Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
946
M. Dimanche
947
Cela n’est point nécessaire.
948
Dom Juan
949
Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.
950
M. Dimanche
951
Monsieur, vous vous moquez, et...
952
Dom Juan
953
Non, non, je sais ce que je vous dois, et je ne veux point qu’on mette de différence entre nous deux.
954
M. Dimanche
955
Monsieur...
956
Dom Juan
957
Allons, asseyez-vous.
958
M. Dimanche
959
Il n’est pas besoin, Monsieur, et je n’ai qu’un mot à vous dire. J’étois...
960
Dom Juan
961
Mettez-vous là, vous dis-je.
962
M. Dimanche
963
Non, Monsieur, je suis bien. Je viens pour...
964
Dom Juan
965
Non, je ne vous écoute point si vous n’êtes assis.
966
M. Dimanche
967
Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
968
Dom Juan
969
Parbleu ! Monsieur Dimanche, vous vous portez bien.
970
M. Dimanche
971
Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...
972
Dom Juan
973
Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint vermeil, et des yeux vifs.
974
M. Dimanche
975
Je voudrois bien...
976
Dom Juan
977
Comment se porte Madame Dimanche, votre épouse ?
978
M. Dimanche
979
Fort bien, Monsieur, Dieu merci.
980
Dom Juan
981
C’est une brave femme.
982
M. Dimanche
983
Elle est votre servante, Monsieur. Je venois...
984
Dom Juan
985
Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle ?
986
M. Dimanche
987
Le mieux du monde.
988
Dom Juan
989
La jolie petite fille que c’est ! je l’aime de tout mon cœur.
990
M. Dimanche
991
C’est trop d’honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous...
992
Dom Juan
993
Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?
994
M. Dimanche
995
Toujours de même, Monsieur. Je...
996
Dom Juan
997
Et votre petit chien Brusquet ? gronde-t-il toujours aussi fort, et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?
998
M. Dimanche
999
Plus que jamais, Monsieur, et nous ne saurions en chevir.
1000
Dom Juan
1001
Ne vous étonnez pas si je m’informe des nouvelles de toute la famille, car j’y prends beaucoup d’intérêt.
1002
M. Dimanche
1003
Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligés. Je...
1004
Dom Juan, lui tendant la main.
1005
Touchez donc là, Monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?
1006
M. Dimanche
1007
Monsieur, je suis votre serviteur.
1008
Dom Juan
1009
Parbleu ! je suis à vous de tout mon cœur.
1010
M. Dimanche
1011
Vous m’honorez trop. Je...
1012
Dom Juan
1013
Il n’y a rien que je ne fisse pour vous.
1014
M. Dimanche
1015
Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
1016
Dom Juan
1017
Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
1018
M. Dimanche
1019
Je n’ai point mérité cette grâce assurément. Mais, Monsieur...
1020
Dom Juan
1021
Oh ! çà, Monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi ?
1022
M. Dimanche
1023
Non, Monsieur, il faut que je m’en retourne tout à l’heure. Je...
1024
Dom Juan, se levant.
1025
Allons, vite un flambeau pour conduire M. Dimanche et que quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l’escorter.
1026
M. Dimanche, se levant de même.
1027
Monsieur, il n’est pas nécessaire, et je m’en irai bien tout seul. Mais... (Sganarelle ôte les sièges promptement.)
1028
Dom Juan
1029
Comment ? Je veux qu’on vous escorte, et je m’intéresse trop à votre personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur.
1030
M. Dimanche
1031
Ah ! Monsieur...
1032
Dom Juan
1033
C’est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.
1034
M. Dimanche
1035
Si...
1036
Dom Juan
1037
Voulez-vous que je vous reconduise ?
1038
M. Dimanche
1039
Ah ! Monsieur, vous vous moquez, Monsieur...
1040
Dom Juan
1041
Embrassez-moi donc, s’il vous plaît. Je vous prie encore une fois d’être persuadé que je suis tout à vous, et qu’il n’y a rien au monde que je ne fisse pour votre service. (Il sort.)
1042
Sganarelle
1043
Il faut avouer que vous avez en Monsieur un homme qui vous aime bien.
1044
M. Dimanche
1045
Il est vrai ; il me fait tant de civilités et tant de compliments que je ne saurois jamais lui demander de l’argent.
1046
Sganarelle
1047
Je vous assure que toute sa maison périroit pour vous ; et je voudrois qu’il vous arrivât quelque chose, que quelqu’un s’avisât de vous donner des coups de bâton ; vous verriez de quelle manière...
1048
M. Dimanche
1049
Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de mon argent.
1050
Sganarelle
1051
Oh ! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde.
1052
M. Dimanche
1053
Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier.
1054
Sganarelle
1055
Fi ! ne parlez pas de cela.
1056
M. Dimanche
1057
Comment ? Je...
1058
Sganarelle
1059
Ne sais-je pas bien que je vous dois ?
1060
M. Dimanche
1061
Oui, mais...
1062
Sganarelle
1063
Allons, Monsieur Dimanche, je vais vous éclairer.
1064
M. Dimanche
1065
Mais mon argent...
1066
Sganarelle, prenant M. Dimanche par le bras.
1067
Vous moquez-vous ?
1068
M. Dimanche
1069
Je veux...
1070
Sganarelle, le tirant.
1071
Eh !
1072
M. Dimanche
1073
J’entends...
1074
Sganarelle, le poussant.
1075
Bagatelles.
1076
M. Dimanche
1077
Mais...
1078
Sganarelle, le poussant.
1079
Fi !
1080
M. Dimanche
1081
Je...
1082
Sganarelle, le poussant tout à fait hors du théâtre.
1083
Fi ! vous dis-je.
Scène IV
1084
Dom Louis, Dom Juan, La Violette, Sganarelle
1085
La Violette
1086
Monsieur, voilà Monsieur votre père.
1087
Dom Juan
1088
Ah ! me voici bien : il me falloit cette visite pour me faire enrager.
1089
Dom Louis
1090
Je vois bien que je vous embarrasse et que vous vous passeriez fort aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement l’un et l’autre ; et si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi de vos déportements. Hélas ! que nous savons peu ce que nous faisons quand nous ne laissons pas au Ciel le soin des choses qu’il nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons à l’importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées ! J’ai souhaité un fils avec des ardeurs nompareilles ; je l’ai demandé sans relâche avec des transports incroyables ; et ce fils, que j’obtiens en fatiguant le Ciel de vœux, est le chagrin et le supplice de cette vie même dont je croyois qu’il devoit être la joie et la consolation. De quel œil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas d’actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d’adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de méchantes affaires, qui nous réduisent, à toutes heures, à lasser les bontés du Souverain, et qui ont épuisé auprès de lui le mérite de mes services et le crédit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vôtre ! Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ? Etes-vous en droit, dites-moi, d’en tirer quelque vanité ? Et qu’avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ? Croyez-vous qu’il suffise d’en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d’être sorti d’un sang noble lorsque nous vivons en infâmes ? Non, non, la naissance n’est rien où la vertu n’est pas. Aussi nous n’avons part à la gloire de nos ancêtres qu’autant que nous nous efforçons de leur ressembler ; et cet éclat de leurs actions qu’ils répandent sur nous, nous impose un engagement de leur faire le même honneur, de suivre les pas qu’ils nous tracent, et de ne point dégénérer de leurs vertus, si nous voulons être estimés leurs véritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes né : ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu’ils ont fait d’illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire, l’éclat n’en rejaillit sur vous qu’à votre déshonneur, et leur gloire est un flambeau qui éclaire aux yeux d’un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfin qu’un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu’on signe qu’aux actions qu’on fait, et que je ferois plus d’état du fils d’un crocheteur qui seroit honnête homme, que du fils d’un monarque qui vivroit comme vous.
1091
Dom Juan
1092
Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler.
1093
Dom Louis
1094
Non, insolent, je ne veux point m’asseoir, ni parler davantage, et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme. Mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions, que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à tes déréglements, prévenir sur toi le courroux du Ciel, et laver par ta punition la honte de t’avoir fait naître. (Il sort.)
Scène V
1095
Dom Juan, Sganarelle
1096
Dom Juan
1097
Eh ! mourez le plus tôt que vous pourrez, c’est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j’enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils. (Il se met dans son fauteuil.)
1098
Sganarelle
1099
Ah ! Monsieur, vous avez tort.
1100
Dom Juan
1101
J’ai tort ?
1102
Sganarelle
1103
Monsieur...
1104
Dom Juan se lève de son siège.
1105
J’ai tort ?
1106
Sganarelle
1107
Oui, Monsieur, vous avez tort d’avoir souffert ce qu’il vous a dit, et vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de plus impertinent ? Un père venir faire des remontrances à son fils, et lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de mener une vie d’honnête homme, et cent autres sottises de pareille nature ! Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme il faut vivre ? J’admire votre patience ; et si j’avois été en votre place, je l’aurois envoyé promener. O complaisance maudite ! à quoi me réduis-tu ?
1108
Dom Juan
1109
Me fera-t-on souper bientôt ?
Scène VI
1110
Dom Juan, Done Elvire, Ragotin, Sganarelle
1111
Ragotin
1112
Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler.
1113
Dom Juan
1114
Que pourroit-ce être ?
1115
Sganarelle
1116
Il faut voir.
1117
Done Elvire
1118
Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C’est un motif pressant qui m’oblige à cette visite, et ce que j’ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j’ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j’étois ce marin. Ce n’est plus cette Done Elvire qui faisoit des vœux contre vous, et dont l’âme irritée ne jetoit que menaces et ne respiroit que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces insignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports tumultueux d’un attachement criminel, tous ces honteux emportements d’un amour terrestre et grossier ; et il n’a laissé dans mon cœur pour vous qu’une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n’agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.
1119
Dom Juan, à Sganarelle.
1120
Tu pleures, je pense.
1121
Sganarelle
1122
Pardonnez-moi.
1123
Done Elvire
1124
C’est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d’un avis du Ciel, et tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, Dom Juan, je sais tous les déréglements de votre vie, et ce même Ciel, qui m’a touché le cœur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m’a inspiré de vous venir trouver, et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu’il est en vous de l’éviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n’avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun attachement du monde ; je suis revenue, grâces au Ciel, de toutes mes folles pensées ; ma retraite est résolue, et je ne demande qu’assez de vie pour pouvoir expier la faute que j’ai faite, et mériter, par une austère pénitence, le pardon de l’aveuglement où m’ont plongée les transports d’une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j’aurois une douleur extrême qu’une personne que j’ai chérie tendrement devînt un exemple funeste de la justice du Ciel ; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête l’épouvantable coup qui vous menace. De grâce, Dom Juan, accordez-moi, pour dernière faveur, cette douce consolation ; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si vous n’êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m’épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels.
1125
Sganarelle
1126
Pauvre femme !
1127
Done Elvire
1128
Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m’a été si cher que vous ; j’ai oublié mon devoir pour vous, j’ai fait toutes choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande, c’est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l’amour de vous, ou pour l’amour de moi. Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n’est assez des larmes d’une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.
1129
Sganarelle
1130
Cœur de tigre !
1131
Done Elvire
1132
Je m’en vais, après ce discours, et voilà tout ce que j’avois à vous dire.
1133
Dom Juan
1134
Madame, il est tard, demeurez ici : on vous y logera le mieux qu’on pourra.
1135
Done Elvire
1136
Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage.
1137
Dom Juan
1138
Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.
1139
Done Elvire
1140
Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis.
Scène VII
1141
Dom Juan, Sganarelle, suite.
1142
Dom Juan
1143
Sais-tu bien que j’ai encore senti quelque peu d’émotion pour elle, que j’ai trouvé de l’agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi quelques petits restes d’un feu éteint ?
1144
Sganarelle
1145
C’est-à-dire que ses paroles n’ont fait aucun effet sur vous.
1146
Dom Juan
1147
Vite à souper.
1148
Sganarelle
1149
Fort bien.
1150
Dom Juan, se mettant à table.
1151
Sganarelle, il faut songer à s’amender pourtant.
1152
Sganarelle
1153
Oui-da !
1154
Dom Juan
1155
Oui, ma foi ! il faut s’amender ; encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous.
1156
Sganarelle
1157
Oh !
1158
Dom Juan
1159
Qu’en dis-tu ?
1160
Sganarelle
1161
Rien. Voilà le soupé. (Il prend un morceau d’un des plats qu’on apporte et le met dans sa bouche.)
1162
Dom Juan
1163
Il me semble que tu as la joue enflée ; qu’est-ce que c’est ? Parle donc, qu’as-tu là ?
1164
Sganarelle
1165
Rien.
1166
Dom Juan
1167
Montre un peu. Parbleu ! c’est une fluxion qui lui est tombée sur la joue. Vite une lancette pour percer cela. Le pauvre garçon n’en peut plus, et cet abcès le pourroit étouffer. Attends : voyez comme il étoit mûr. Ah ! coquin que vous êtes !
1168
Sganarelle
1169
Ma foi ! Monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n’avoit point mis trop de sel ou trop de poivre.
1170
Dom Juan
1171
Allons, mets-toi là, et mange. J’ai affaire de toi quand j’aurai soupé. Tu as faim, à ce que je vois.
1172
Sganarelle se met à table.
1173
Je le crois bien, Monsieur : je n’ai point mangé depuis ce matin. Tâtez de cela, voilà qui est le meilleur du monde. (Un laquais ôte les assiettes de Sganarelle d’abord qu’il y a dessus à manger.)
1174
Mon assiette, mon assiette ! tout doux, s’il vous plaît, Vertubleu ! petit compère, que vous êtes habile à donner des assiettes nettes ! et vous, petit la Violette, que vous savez présenter à boire à propos !
1175
(Pendant qu’un laquais donne à boire à Sganarelle, l’autre laquais ôte encore son assiette.)
1176
Dom Juan
1177
Qui peut frapper de cette sorte ?
1178
Sganarelle
1179
Qui diable nous vient troubler dans notre repas ?
1180
Dom Juan
1181
Je veux souper en repos au moins, et qu’on ne laisse entrer personne.
1182
Sganarelle
1183
Laissez-moi faire, je m’y en vais moi-même.
1184
Dom Juan
1185
Qu’est-ce donc ? Qu’y a-t-il ?
1186
Sganarelle, baissant la tête comme a fait la Statue.
1187
Le... qui est là !
1188
Dom Juan
1189
Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit ébranler.
1190
Sganarelle
1191
Ah ! pauvre Sganarelle, ou te cacheras-tu ?
Scène VIII
1192
Dom Juan, la statue du Commandeur, qui vient se mettre à table, Sganarelle, Suite.
1193
Dom Juan
1194
Une chaise et un couvert, vite donc. (A Sganarelle.) Allons, mets-toi à table.
1195
Sganarelle
1196
Monsieur, je n’ai plus de faim.
1197
Dom Juan
1198
Mets-toi là, te dis-je. A boire. A la santé du Commandeur : je te la porte, Sganarelle. Qu’on lui donne du vin.
1199
Sganarelle
1200
Monsieur, je n’ai pas soif.
1201
Dom Juan
1202
Bois, et chante ta chanson, pour régaler le Commandeur.
1203
Sganarelle
1204
Je suis enrhumé, Monsieur.
1205
Dom Juan
1206
Il n’importe. Allons. Vous autres, venez, accompagnez sa voix.
1207
La statue
1208
Dom Juan, c’est assez. Je vous invite à venir demain souper avec moi. En aurez-vous le courage ?
1209
Dom Juan
1210
Oui, j’irai, accompagné du seul Sganarelle.
1211
Sganarelle
1212
Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi.
1213
Dom Juan, à Sganarelle.
1214
Prends ce flambeau.
1215
La statue
1216
On n’a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel.
Acte V
Scène I
1217
Dom Louis, Dom Juan, Sganarelle
1218
Dom Louis
1219
Quoi ? mon fils, seroit-il possible que la bonté du Ciel eût exaucé mes vœux ? Ce que vous me dites est-il bien vrai ? ne m’abusez-vous point d’un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveauté surprenante d’une telle conversion ?
1220
Dom Juan, faisant l’hypocrite.
1221
Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le même d’hier au soir, et le Ciel tout d’un coup a fait en moi un changement qui va surprendre tout le monde : il a touché mon âme et dessillé mes yeux, et je regarde avec horreur le long aveuglement où j’ai été, et les désordres criminels de la vie que j’ai menée. J’en repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m’étonne comme le Ciel les a pu souffrir si longtemps, et n’a pas vingt fois sur ma tête laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grâces que sa bonté m’a faites en ne me punissant point de mes crimes ; et je prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions passées, et m’efforcer d’en obtenir du Ciel une pleine rémission. C’est à quoi je vais travailler ; et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m’aider vous-même à faire choix d’une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m’en vais entrer.
1222
Dom Louis
1223
Ah ! mon fils, que la tendresse d’un père est aisément rappelée, et que les offenses d’un fils s’évanouissent vite au moindre mot de repentir ! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous m’avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me faire entendre. Je ne me sens pas, je l’avoue ; je jette des larmes de joie ; tous mes vœux sont satisfaits, et je n’ai plus rien désormais à demander au Ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j’en vais tout de ce pas porter l’heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle les doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâce au Ciel des saintes résolutions qu’il a daigné vous inspirer.
Scène II
1224
Dom Juan, Sganarelle
1225
Sganarelle
1226
Ah ! Monsieur, que j’ai de joie de vous voir converti ! Il y a longtemps que j’attendois cela, et voilà, grâce au Ciel, tous mes souhaits accomplis.
1227
Dom Juan
1228
La peste le benêt !
1229
Sganarelle
1230
Comment, le benêt ?
1231
Dom Juan
1232
Quoi ? tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche étoit d’accord avec mon cœur ?
1233
Sganarelle
1234
Quoi ? ce n’est pas... Vous ne... Votre... Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme !
1235
Dom Juan
1236
Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les mêmes.
1237
Sganarelle
1238
Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue mouvante et parlante ?
1239
Dom Juan
1240
Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas ; mais quoi que ce puisse être, cela n’est pas capable ni de convaincre mon esprit, ni d’ébranler mon âme ; et si j’ai dit que je voulois corriger ma conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c’est un dessein que j’ai formé par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père dont j’ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourroient m’arriver. Je veux bien, Sganarelle, t’en faire confidence, et je suis bien aise d’avoir un témoin du fond de mon âme et des véritables motifs qui m’obligent à faire les choses.
1241
Sganarelle
1242
Quoi ? vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ?
1243
Dom Juan
1244
Et pourquoi non ? Il y en a tant d’autres comme moi, qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde !
1245
Sganarelle
1246
Ah ! quel homme ! quel homme !
1247
Dom Juan
1248
Il n’y a plus de honte maintenant à cela : l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui, et la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée ; et quoiqu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l’hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces ; une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les jette tous sur les bras ; et ceux que l’on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connoît pour être véritablement touchés ; ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres ; ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j’en connoisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d’être les plus méchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues et les connoître pour ce qu’ils sont, ils ne laissent pas pour cela d’être en crédit parmi les gens ; et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d’yeux rajustent dans le monde tout ce qu’ils peuvent faire. C’est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j’aurai soin de me cacher et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin c’est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m’érigerai en censeur des actions d’autrui, jugerai mal de tout le monde, et n’aurai bonne opinion que de moi. Dès qu’une fois on m’aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du Ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d’impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connoissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d’injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C’est ainsi qu’il faut profiter des foiblesses des hommes, et qu’un sage esprit s’accommode aux vices de son siècle.
1249
Sganarelle
1250
O Ciel ! qu’entends-je ici ? Il ne vous manquoit plus que d’être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci m’emporte et je ne puis m’empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu’il vous plaira, battez-moi, assommez-moi de coups, tuez-moi, si vous voulez : il faut que je décharge mon cœur, et qu’en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l’homme est en ce monde ainsi que l’oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l’arbre ; qui s’attache à l’arbre, suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l’âme ; l’âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au Ciel ; le Ciel est au-dessus de la terre ; la terre n’est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence n’est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité, nécessité n’a point de loi ; qui n’a point de loi vit en bête brute ; et par conséquent, vous serez damné à tous les diables.
1251
Dom Juan
1252
O beau raisonnement !
1253
Sganarelle
1254
Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.
Scène III
1255
Dom Carlos, Dom Juan, Sganarelle
1256
Dom Carlos
1257
Dom Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous savez que ce soin me regarde, et que je me suis en votre présence chargé de cette affaire. Pour moi je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n’y a rien que je ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir publiquement confirmer à ma sœur le nom de votre femme.
1258
Dom Juan, d’un ton hypocrite.
1259
Hélas ! je voudrois bien, de tout mon cœur, vous donner la satisfaction que vous souhaitez ; mais le Ciel s’y oppose directement : il a inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n’ai point d’autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt de toutes sortes de vanités, et de corriger désormais par une austère conduite tous les dérèglements criminels où m’a porté le feu d’une aveugle jeunesse.
1260
Dom Carlos
1261
Ce dessein, Dom Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie d’une femme légitime peut bien s’accommoder avec les louables pensées que le Ciel vous inspire.
1262
Dom Juan
1263
Hélas ! point du tout. C’est un dessein que votre sœur elle-même a pris : elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux en même temps.
1264
Dom Carlos
1265
Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris que vous feriez d’elle et de notre famille ; et notre honneur demande qu’elle vive avec vous.
1266
Dom Juan
1267
Je vous assure que cela ne se peut. J’en avois, pour moi, toutes les envies du monde, et je me suis même encore aujourd’hui conseillé au Ciel pour cela ; mais, lorsque je l’ai consulté j’ai entendu une voix qui m’a dit que je ne devois point songer à votre sœur, et qu’avec elle assurément je ne ferois point mon salut.
1268
Dom Carlos
1269
Croyez-vous, Dom Juan, nous éblouir par ces belles excuses ?
1270
Dom Juan
1271
J’obéis à la voix du Ciel.
1272
Dom Carlos
1273
Quoi ? vous voulez que je me paye d’un semblable discours ?
1274
Dom Juan
1275
C’est le Ciel qui le veut ainsi.
1276
Dom Carlos
1277
Vous aurez fait sortir ma sœur d’un convent, pour la laisser ensuite ?
1278
Dom Juan
1279
Le Ciel l’ordonne de la sorte.
1280
Dom Carlos
1281
Nous souffrirons cette tache en notre famille ?
1282
Dom Juan
1283
Prenez-vous-en au Ciel.
1284
Dom Carlos
1285
Et quoi ? toujours le Ciel ?
1286
Dom Juan
1287
Le Ciel le souhaite comme cela.
1288
Dom Carlos
1289
Il suffit, Dom Juan, je vous entends. Ce n’est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu’il soit peu, je saurai vous trouver.
1290
Dom Juan
1291
Vous ferez ce que vous voudrez ; vous savez que je ne manque point de cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m’en vais passer tout à l’heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand convent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n’est point moi qui me veux battre : le Ciel m’en défend la pensée ; et si vous m’attaquez, nous verrons ce qui en arrivera
1292
Dom Carlos
1293
Nous verrons, de vrai, nous verrons.
Scène IV
1294
Dom Juan, Sganarelle
1295
Sganarelle
1296
Monsieur, quel diable de style prenez-vous là ? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous étiez auparavant. J’espérois toujours de votre salut ; mais c’est maintenant que j’en désespère ; et je crois que le Ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.
1297
Dom Juan
1298
Va, va, le Ciel n’est pas si exact que tu penses ; et si toutes les fois que les hommes...
1299
Sganarelle
1300
Ah ! Monsieur, c’est le Ciel qui vous parle, et c’est un avis qu’il vous donne.
1301
Dom Juan
1302
Si le Ciel me donne un avis, il faut qu’il parle un peu plus clairement, s’il veut que je l’entende.
Scène V
1303
Dom Juan, un Spectre, en femme voilée, Sganarelle
1304
Le Spectre
1305
Dom Juan n’a plus qu’un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s’il ne se repent ici, sa perte est résolue.
1306
Sganarelle
1307
Entendez-vous, Monsieur ?
1308
Dom Juan
1309
Qui ose tenir ces paroles ? Je crois connoître cette voix.
1310
Sganarelle
1311
Ah ! Monsieur, c’est un spectre : je le reconnois au marcher.
1312
Dom Juan
1313
Spectre, fantôme ; ou diable, je veux voir ce que c’est. (Le Spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la main.)
1314
Sganarelle
1315
O ciel ! voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?
1316
Dom Juan
1317
Non, non, rien n’est capable de m’imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c’est un corps ou un esprit. (Le Spectre s’envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.)
1318
Sganarelle
1319
Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.
1320
Dom Juan
1321
Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi.
Scène VI
1322
La Statue, Dom Juan, Sganarelle
1323
La Statue
1324
Arrêtez, Dom Juan : vous m’avez hier donné parole de venir manger avec moi.
1325
Dom Juan
1326
Oui. Où faut-il aller ?
1327
La Statue
1328
Donnez-moi la main.
1329
Dom Juan
1330
La voilà.
1331
La Statue
1332
Dom Juan, l’endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l’on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
1333
Dom Juan
1334
O Ciel ! que sens-je ? un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah !
1335
(Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur dom Juan ; la terre s’ouvre et l’abîme ; et il sort de grands feux de l’endroit où il est tombé.)
1336
Sganarelle
1337
[Ah ! mes gages ! mes gages ! ] Voilà par sa mort un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content ; il n’y a que moi seul de malheureux, qui, après tant d’années de service, n’ai point d’autre récompense que de voir à mes yeux l’impiété de mon maître punie par le plus épouvantable châtiment du monde. [Mes gages ! mes gages ! mes gages ! ]