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Acte I

Scène IV

L'Avare, Molière (1668)·Texte intégral, scène 4 sur 29·Livre complet →

Elise, Cléante, Harpagon

Harpagon

Certes ce n’est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d’argent ; et bienheureux qui a tout son fait bien placé, et ne conserve seulement que ce qu’il faut pour sa dépense. On n’est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle ; car pour moi, les coffres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m’y fier ; je les tiens justement une franche amorce à voleurs, et c’est toujours la première chose que l’on va attaquer. Cependant je ne sais si j’aurai bien fait d’avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu’on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez...

(Ici le frère et la sœur paraissent s’entretenant bas.)

O Ciel ! je me serai trahi moi-même : la chaleur m’aura emporté, et je crois que j’ai parlé haut en raisonnant tout seul. Qu’est-ce ?

Cléante

Rien, mon père.

Harpagon

Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?

Elise

Nous ne venons que d’arriver.

Harpagon

Vous avez entendu...

Cléante

Quoi, mon père ?

Harpagon

Là...

Elise

Quoi ?

Harpagon

Ce que je viens de dire.

Cléante

Non.

Harpagon

Si fait, si fait.

Elise

Pardonnez-moi.

Harpagon

Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C’est que je m’entretenois en moi-même de la peine qu’il y a aujourd’hui à trouver de l’argent, et je disois qu’il est bienheureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.

Cléante

Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.

Harpagon

Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n’alliez pas prendre les choses de travers et vous imaginer que je dise que c’est moi qui ai dix mille écus.

Cléante

Nous n’entrons point dans vos affaires.

Harpagon

Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus !

Cléante

Je ne crois pas...

Harpagon

Ce seroit une bonne affaire pour moi.

Elise

Ce sont des choses...

Harpagon

J’en aurois bon besoin.

Cléante

Je pense que...

Harpagon

Cela m’accommoderoit fort.

Elise

Vous êtes...

Harpagon

Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable.

Cléante

Mon Dieu ! mon père, vous n’avez pas lieu de vous plaindre, et l’on sait que vous avez assez de bien.

Harpagon

Comment ? j’ai assez de bien ! Ceux qui le disent en ont menti. Il n’y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.

Elise

Ne vous mettez point en colère.

Harpagon

Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis !

Cléante

Est-ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du bien !

Harpagon

Oui : de pareils discours et les dépenses que vous faites seront cause qu’un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.

Cléante

Quelle grande dépense est-ce que je fais ?

Harpagon

Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ? Je querellois hier votre sœur ; mais c’est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel ; et à vous prendre depuis les pieds jusqu’à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l’ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis ; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

Cléante

Hé ! comment vous dérober ?

Harpagon

Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez ?

Cléante

Moi, mon père ? C’est que je joue ; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l’argent que je gagne.

Harpagon

C’est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à l’honnête intérêt l’argent que vous gagnez afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu’à la tête, et si une demi-douzaine d’aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses ? Il est bien nécessaire d’employer de l’argent à des perruques, lorsque l’on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais gager qu’en perruques et rubans, il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu’au denier douze.

Cléante

Vous avez raison.

Harpagon

Laissons cela, et parlons d’autre affaire. Euh ? Je crois qu’ils se font signe l’un à l’autre de me voler ma bourse. Que veulent dire ces gestes-là ?

Elise

Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier ; et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.

Harpagon

Et moi, j’ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.

Cléante

C’est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.

Harpagon

Et c’est de mariage aussi que je veux vous entretenir.

Elise

Ah ! mon père !

Harpagon

Pourquoi ce cri ? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur ?

Cléante

Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l’entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d’accord avec votre choix.

Harpagon

Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu’il faut à tous deux ; et vous n’aurez ni l’un ni l’autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire. Et pour commencer par un bout : avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d’ici ?

Cléante

Oui, mon père.

Harpagon

Et vous ?

Elise

J’en ai ouï parler.

Harpagon

Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille ?

Cléante

Une fort charmante personne.

Harpagon

Sa physionomie ?

Cléante

Toute honnête, et pleine d’esprit.

Harpagon

Son air et sa manière ?

Cléante

Admirables, sans doute.

Harpagon

Ne croyez-vous pas qu’une fille comme cela mériteroit assez que l’on songeât à elle ?

Cléante

Oui, mon père.

Harpagon

Que ce seroit un parti souhaitable ?

Cléante

Très-souhaitable.

Harpagon

Qu’elle a toute la mine de faire un bon ménage ?

Cléante

Sans doute.

Harpagon

Et qu’un mari auroit satisfaction avec elle ?

Cléante

Assurément.

Harpagon

Il y a une petite difficulté : c’est que j’ai peur qu’il n’y ait pas avec elle tout le bien qu’on pourroit prétendre.

Cléante

Ah ! mon père, le bien n’est pas considérable, lorsqu’il est question d’épouser une honnête personne.

Harpagon

Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu’il y a à dire, c’est que si l’on n’y trouve pas tout le bien qu’on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.

Cléante

Cela s’entend.

Harpagon

Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments ; car son maintien honnête et sa douceur m’ont gagné l’âme, et je suis résolu de l’épouser, pourvu que j’y trouve quelque bien.

Cléante

Euh ?

Harpagon

Comment ?

Cléante

Vous êtes résolu, dites-vous... ?

Harpagon

D’épouser Mariane.

Cléante

Qui, vous ? vous ?

Harpagon

Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela ?

Cléante

Il m’a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d’ici.

Harpagon

Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d’eau claire. Voilà de mes damoiseaux flouets, qui n’ont non plus de vigueur que des poules. C’est là, ma fille, ce que j’ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont ce matin on m’est venu parler ; et pour toi, je te donne au seigneur Anselme.

Elise

Au seigneur Anselme ?

Harpagon

Oui, un homme mûr, prudent et sage, qui n’a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.

Elise. Elle fait une révérence.

Je ne veux point me marier, mon père, s’il vous plaît.

Harpagon. Il contrefait la révérence.

Et moi, ma petite fille ma mie, je veux que vous vous mariiez, s’il vous plaît.

Elise

Je vous demande pardon, mon père.

Harpagon

Je vous demande pardon, ma fille.

Elise

Je suis très-humble servante au seigneur Anselme ; mais avec votre permission, je ne l’épouserai point.

Harpagon

Je suis votre très-humble valet ; mais, avec votre permission, vous l’épouserez dès ce soir.

Elise

Dès ce soir ?

Harpagon

Dès ce soir.

Elise

Cela ne sera pas, mon père.

Harpagon

Cela sera, ma fille.

Elise

Non.

Harpagon

Si.

Elise

Non, vous dis-je.

Harpagon

Si, vous dis-je.

Elise

C’est une chose où vous ne me réduirez point.

Harpagon

C’est une chose où je te réduirai.

Elise

Je me tuerai plutôt que d’épouser un tel mari.

Harpagon

Tu ne te tueras point, et tu l’épouseras. Mais voyez quelle audace ! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père ?

Elise

Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ?

Harpagon

C’est un parti où il n’y a rien à redire ; et je gage que tout le monde approuvera mon choix.

Elise

Et moi, je gage qu’il ne sauroit être approuvé d’aucune personne raisonnable.

Harpagon

Voilà Valère : veux-tu qu’entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire ?

Elise

J’y consens.

Harpagon

Te rendras-tu à son jugement ?

Elise

Oui, j’en passerai par ce qu’il dira.

Harpagon

Voilà qui est fait.