Acte I
Scène V
L'Avare, Molière (1668)·Texte intégral, scène 5 sur 29·Livre complet →
Valère, Harpagon, Elise
Harpagon
Ici, Valère. Nous t’avons élu pour nous dire qui a raison, de ma fille ou de moi.
Valère
C’est vous, Monsieur, sans contredit.
Harpagon
Sais-tu bien de quoi nous parlons ?
Valère
Non, mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.
Harpagon
Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu’elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?
Valère
Ce que j’en dis ?
Harpagon
Oui.
Valère
Eh, eh.
Harpagon
Quoi ?
Valère
Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n’ayez raison. Mais aussi n’a-t-elle pas tort tout à fait, et...
Harpagon
Comment ? le seigneur Anselme est un parti considérable, c’est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage, et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer ?
Valère
Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c’est un peu précipiter les choses, et qu’il faudroit au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s’accommoder avec...
Harpagon
C’est une occasion qu’il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu’ailleurs je ne trouverois pas, et il s’engage à la prendre sans dot.
Valère
Sans dot ?
Harpagon
Oui.
Valère
Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.
Harpagon
C’est pour moi une épargne considérable.
Valère
Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu’on ne peut croire ; qu’il y va d’être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu’un engagement qui doit durer jusqu’à la mort ne se doit jamais faire qu’avec de grandes précautions.
Harpagon
Sans dot.
Valère
Vous avez raison : voilà qui décide tout, cela s’entend. Il y a des gens qui pourroient vous dire qu’en de telles occasions l’inclination d’une fille est une chose sans doute où l’on doit avoir de l’égard ; et que cette grande inégalité d’âge, d’humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très-fâcheux.
Harpagon
Sans dot.
Valère
Ah ! il n’y a pas de réplique à cela : on le sait bien ; qui diantre peut aller là contre ? Ce n’est pas qu’il n’y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l’argent qu’ils pourroient donner ; qui ne les voudroient point sacrifier à l’intérêt, et chercheroient plus que toute autre chose à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l’honneur, la tranquillité et la joie, et que...
Harpagon
Sans dot.
Valère
Il est vrai : cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?
Harpagon. Il regarde vers le jardin.
Ouais ! il me semble que j’entends un chien qui aboie. N’est-ce point qu’on en voudroit à mon argent ? Ne bougez, je reviens tout à l’heure.
Elise
Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites ?
Valère
C’est pour ne point l’aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gâter ; et il y a de certains esprits qu’il ne faut prendre qu’en biaisant, des tempéraments ennemis de toute résistance, des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu’on ne mène qu’en tournant où l’on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu’il veut, vous en viendrez mieux à vos fins, et...
Elise
Mais ce mariage, Valère ?
Valère
On cherchera des biais pour le rompre.
Elise
Mais quelle invention trouver, s’il se doit conclure ce soir ?
Valère
Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.
Elise
Mais on découvrira la feinte, si l’on appelle des médecins.
Valère
Vous moquez-vous ? Y connoissent-ils quelque chose ? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d’où cela vient.
Harpagon
Ce n’est rien, Dieu merci.
Valère
Enfin notre dernier recours, c’est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; et si votre amour, belle Elise, est capable d’une fermeté... (Il aperçoit Harpagon.) Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père. Il ne faut point qu’elle regarde comme un mari est fait, et lorsque la grande raison de sans dot s’y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu’on lui donne.
Harpagon
Bon. Voilà bien parlé, cela.
Valère
Monsieur, je vous demande pardon si je m’emporte un peu et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.
Harpagon
Comment ? j’en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir. Je lui donne l’autorité que le Ciel me donne sur toi, et j’entends que tu fasses tout ce qu’il te dira.
Valère
Après cela, résistez à mes remontrances. Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui faisois.
Harpagon
Oui, tu m’obligeras. Certes...
Valère
Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.
Harpagon
Cela est vrai. Il faut...
Valère
Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j’en viendrai à bout.
Harpagon
Fais, fais. Je m’en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l’heure.
Valère
Oui, l’argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au Ciel de l’honnête homme de père qu’il vous a donné. Il sait ce que c’est que de vivre. Lorsqu’on s’offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d’honneur, de sagesse et de probité.
Harpagon
Ah ! le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte !