Acte II
Scène II
L'Avare, Molière (1668)·Texte intégral, scène 7 sur 29·Livre complet →
Maître Simon, Harpagon, Cléante, La Flèche
Maître Simon
Oui, Monsieur, c’est un jeune homme qui a besoin d’argent. Ses affaires le pressent d’en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.
Harpagon
Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à péricliter ? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez ?
Maître Simon
Non, je ne puis pas bien vous en instruire à fond, et ce n’est que par aventure que l’on m’a adressé à lui ; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui-même ; et son homme m’a assuré que vous serez content, quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c’est que sa famille est fort riche, qu’il n’a plus de mère déjà, et qu’il s’obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu’il soit huit mois.
Harpagon
C’est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.
Maître Simon
Cela s’entend.
La Flèche
Que veut dire ceci ? Notre maître Simon qui parle à votre père.
Cléante
Lui auroit-on appris qui je suis ? et serois-tu pour nous trahir ?
Maître Simon
Ah ! ah ! vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c’étoit céans ? Ce n’est pas moi, Monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n’y a pas grand mal à cela. Ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.
Harpagon
Comment ?
Maître Simon
Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.
Harpagon
Comment, pendard ? c’est toi qui t’abandonnes à ces coupables extrémités ?
Cléante
Comment, mon père ? c’est vous qui vous portez à ces honteuses actions ?
Harpagon
C’est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ?
Cléante
C’est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ?
Harpagon
Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi !
Cléante
Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ?
Harpagon
N’as-tu point de honte, dis-moi, d’en venir à ces débauches-là ? de te précipiter dans des dépenses effroyables ? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t’ont amassé avec tant de sueurs ?
Cléante
Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ? de sacrifier gloire et réputation au desir insatiable d’entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d’intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu’aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ?
Harpagon
Ote-toi de mes yeux, coquin ! ôte-toi de mes yeux !
Cléante
Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n’a que faire ?
Harpagon
Retire-toi, te dis-je, et ne m’échauffe pas les oreilles. Je ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m’est un avis de tenir l’œil, plus que jamais, sur toutes ses actions.