Acte II
Scène I
L'Avare, Molière (1668)·Texte intégral, scène 6 sur 29·Livre complet →
Cléante, la Flèche
Cléante
Ah ! traître que tu es, où t’es-tu donc allé fourrer ? Ne t’avois-je pas donné ordre...
La Flèche
Oui, Monsieur, et je m’étois rendu ici pour vous attendre de pied ferme ; mais Monsieur votre père, le plus malgracieux des hommes, m’a chassé dehors malgré moi, et j’ai couru risque d’être battu.
Cléante
Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que jamais ; et depuis que je ne t’ai vu, j’ai découvert que mon père est mon rival.
La Flèche
Votre père amoureux ?
Cléante
Oui ; et j’ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m’a mis.
La Flèche
Lui se mêler d’aimer ! De quoi diable s’avise-t-il ? Se moque-t-il du monde ? Et l’amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?
Cléante
Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.
La Flèche
Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ?
Cléante
Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver au besoin des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t’a-t-on faite ?
La Flèche
Ma foi ! Monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux ; et il faut essuyer d’étranges choses lorsqu’on en est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse-mathieux.
Cléante
L’affaire ne se fera point ?
La Flèche
Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu’on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu’il a fait rage pour vous ; et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur.
Cléante
J’aurai les quinze mille francs que je demande ?
La Flèche
Oui ; mais à quelques petites conditions, qu’il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.
Cléante
T’a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l’argent ?
La Flèche
Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom, et l’on doit aujourd’hui l’aboucher avec vous, dans une maison empruntée, pour être instruit, par votre bouche, de votre bien et de votre famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.
Cléante
Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m’ôter le bien.
La Flèche
Voici quelques articles qu’il a dictés lui-même à notre entremetteur, pour vous être montrés, avant que de rien faire :
Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l’emprunteur soit majeur, et d’une famille où le bien soit ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu’il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l’acte soit dûment dressé.
Cléante
Il n’y a rien à dire à cela.
La Flèche
Le prêteur, pour ne charger sa conscience d’aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu’au denier dix-huit.
Cléante
Au denier dix-huit ? Parbleu ! voilà qui est honnête. Il n’y a pas lieu de se plaindre.
La Flèche
Cela est vrai.
Mais comme ledit prêteur n’a pas chez lui la somme dont il est question, et que pour faire plaisir à l’emprunteur, il est contraint lui-même de l’emprunter d’un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n’est que pour l’obliger que ledit prêteur s’engage à cet emprunt.
Cléante
Comment diable ! quel Juif, quel Arabe est-ce là ? C’est plus qu’au denier quatre.
La Flèche
Il est vrai ; c’est ce que j’ai dit. Vous avez à voir là-dessus.
Cléante
Que veux-tu que je voie ? J’ai besoin d’argent ; et il faut bien que je consente à tout.
La Flèche
C’est la réponse que j’ai faite.
Cléante
Il y a encore quelque chose ?
La Flèche
Ce n’est plus qu’un petit article.
Des quinze mille francs qu’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres, et pour les mille écus restants, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, et bijoux dont s’ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu’il lui a été possible.
Cléante
Que veut dire cela ?
La Flèche
Ecoutez le mémoire.
Premièrement, un lit de quatre pieds, à bandes de points de Hongrie, appliqués fort proprement sur un drap de couleur d’olive, avec six chaises et la courte-pointe de même ; le tout bien conditionné, et doublé d’un petit taffetas changeant rouge et bleu.
Plus, un pavillon à queue, d’une bonne serge d’Aumale rose-sèche, avec le mollet et les franges de soie.
Cléante
Que veut-il que je fasse de cela ?
La Flèche
Attendez. Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaut et de Macée.
Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie par le dessous de ses six escabelles.
Cléante
Qu’ai-je affaire, morbleu... ?
La Flèche
Donnez-vous patience. Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perles, avec les trois fourchettes assortissantes. Plus, un fourneau de briques, avec deux cornues, et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller.
Cléante
J’enrage.
La Flèche
Doucement. Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Plus, un trou-madame, et un damier, avec un jeu de l’oie renouvelé des Grecs, fort propres à passer le temps lorsque l’on n’a que faire. Plus, une peau de lézard, de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre.
Le tout, ci-dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus, par la discrétion du prêteur.
Cléante
Que la peste l’étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu’il est ! A-t-on jamais parlé d’une usure semblable ? Et n’est-il pas content du furieux intérêt qu’il exige, sans vouloir encore m’obliger à prendre, pour trois mille livres, les vieux rogatons qu’il ramasse ? Je n’aurai pas deux cents écus de tout cela ; et cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu’il veut, car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge.
La Flèche
Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se ruiner, prenant argent d’avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe.
Cléante
Que veux-tu que j’y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s’étonne après cela que les fils souhaitent qu’ils meurent.
La Flèche
Il faut avouer que le vôtre animeroit contre sa vilanie le plus posé homme du monde. Je n’ai pas, Dieu merci, les inclinations fort patibulaires ; et parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l’échelle ; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses procédés, des tentations de le voler ; et je croirois, en le volant, faire une action méritoire.
Cléante
Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.