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Comédie en cinq actes (1668) : à Paris, Harpagon, vieil avare qui tremble pour l'or enterré dans son jardin, veut épouser Mariane, qu'aime son fils Cléante, et marier sa fille Elise sans dot au seigneur Anselme, tandis qu'elle aime en secret Valère, son intendant. Résumé en 1 minute

L’Avare
1
Comédie
2
Représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais-Royal le 9e du mois de septembre 1668 par la Troupe du Roi
Personnages
3
- Harpagon, père de Cléante et d’Elise, et amoureux de Mariane.
4
- Cléante, fils d’Harpagon, amant de Mariane.
5
- Elise, fille d’Harpagon, amante de Valère.
6
- Valère, fils d’Anselme, et amant d’Elise.
7
- Mariane, amante de Cléante, et aimée d’Harpagon.
8
- Anselme, père de Valère et de Mariane.
9
- Frosine, femme d’intrigue.
10
- Maître Simon, courtier.
11
- Maître Jacques, cuisinier et cocher d’Harpagon.
12
- La Flèche, valet de Cléante.
13
- Dame Claude, servante d’Harpagon.
14
- Brindavoine, La Merluche, laquais d’Harpagon.
15
- Le Commissaire et son Clerc.
16
La scène est à Paris.
Acte I
Scène I
17
Valère, Elise
18
Valère
19
Hé quoi ? charmante Elise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi ? Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie ! Est-ce du regret, dites-moi, de m’avoir fait heureux, et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre ?
20
Elise
21
Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m’y sens entraîner par une trop douce puissance, et je n’ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l’inquiétude ; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois.
22
Valère
23
Hé ! que pouvez-vous craindre, Elise, dans les bontés que vous avez pour moi ?
24
Elise
25
Hélas ! cent choses à la fois : l’emportement d’un père, les reproches d’une famille, les censures du monde ; mais plus que tout, Valère, le changement de votre cœur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents d’une innocente amour.
26
Valère
27
Ah ! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres. Soupçonnez-moi de tout, Elise, plutôt que de manquer à ce que je vous dois : je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie.
28
Elise
29
Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours. Tous les hommes sont semblables par les paroles ; et ce n’est que les actions qui les découvrent différents.
30
Valère
31
Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez donc au moins à juger de mon cœur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d’une fâcheuse prévoyance. Ne m’assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d’un soupçon outrageux, et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l’honnêteté de mes feux.
32
Elise
33
Hélas ! qu’avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l’on aime ! Oui, Valère, je tiens votre cœur incapable de m’abuser. Je crois que vous m’aimez d’un véritable amour, et que vous me serez fidèle ; je n’en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu’on pourra me donner.
34
Valère
35
Mais pourquoi cette inquiétude ?
36
Elise
37
Je n’aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois, et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon cœur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d’une reconnoissance où le Ciel m’engage envers vous. Je me représente à toute heure ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l’un de l’autre ; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m’avoir tirée de l’eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés n’ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l’emploi de domestique de mon père. Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet ; et c’en est assez à mes yeux pour me justifier l’engagement où j’ai pu consentir ; mais ce n’est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu’on entre dans mes sentiments.
38
Valère
39
De tout ce que vous avez dit, ce n’est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose ; et quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde ; et l’excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfants pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Elise, si j’en parle ainsi devant vous. Vous savez que sur ce chapitre on n’en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l’espère, retrouver mes parents, nous n’aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J’en attends des nouvelles avec impatience, et j’en irai chercher moi-même, si elles tardent à venir.
40
Elise
41
Ah ! Valère, ne bougez d’ici, je vous prie ; et songez seulement à vous bien mettre dans l’esprit de mon père.
42
Valère
43
Vous voyez comme je m’y prends, et les adroites complaisances qu’il m’a fallu mettre en usage pour m’introduire à son service ; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d’acquérir sa tendresse. J’y fais des progrès admirables ; et j’éprouve que pour gagner les hommes, il n’est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu’ils font. On n’a que faire d’avoir peur de trop charger la complaisance ; et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n’y a rien de si impertinent et de si ridicule qu’on ne fasse avaler lorsqu’on l’assaisonne en louange. La sincérité souffre un peu au métier que je fais ; mais quand on a besoin des hommes, il faut bien s’ajuster à eux ; et puisqu’on ne sauroit les gagner que par là, ce n’est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.
44
Elise
45
Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l’appui de mon frère, en cas que la servante s’avisât de révéler notre secret ?
46
Valère
47
On ne peut pas ménager l’un et l’autre ; et l’esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu’il est difficile d’accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez-vous de l’amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient, je me retire. Prenez ce temps pour lui parler ; et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.
48
Elise
49
Je ne sais si j’aurai la force de lui faire cette confidence.
Scène II
50
Cléante, Elise
51
Cléante
52
Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur ; et je brûlois de vous parler, pour m’ouvrir à vous d’un secret.
53
Elise
54
Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu’avez-vous à me dire ?
55
Cléante
56
Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans un mot : j’aime.
57
Elise
58
Vous aimez ?
59
Cléante
60
Oui, j’aime. Mais avant que d’aller plus loin, je sais que je dépends d’un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le Ciel les a fait les maîtres de nos vœux, et qu’il nous est enjoint de n’en disposer que par leur conduite ; que n’étant prévenus d’aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu’il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l’aveuglement de notre passion ; et que l’emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire ; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.
61
Elise
62
Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez ?
63
Cléante
64
Non, mais j’y suis résolu ; et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m’en dissuader.
65
Elise
66
Suis-je, mon frère, une si étrange personne ?
67
Cléante
68
Non, ma sœur ; mais vous n’aimez pas : vous ignorez la douce violence qu’un tendre amour fait sur nos cœurs, et j’appréhende votre sagesse.
69
Elise
70
Hélas ! mon frère, ne parlons point de ma sagesse. Il n’est personne qui n’en manque, du moins une fois en sa vie ! et si je vous ouvre mon cœur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.
71
Cléante
72
Ah ! plût au Ciel que votre âme, comme la mienne...
73
Elise
74
Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.
75
Cléante
76
Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l’amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma sœur, n’a rien formé de plus aimable ; et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d’une bonne femme de mère, qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d’amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint, et la console avec une tendresse qui vous toucheroit l’âme. Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait, et l’on voit briller mille grâces en toutes ses actions : une douceur pleine d’attraits, une bonté toute engageante, une honnêteté adorable, une... Ah ! ma sœur, je voudrois que vous l’eussiez vue.
77
Elise
78
J’en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites ; et pour comprendre ce qu’elle est, il me suffit que vous l’aimez.
79
Cléante
80
J’ai découvert sous main qu’elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu’elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d’une personne que l’on aime ; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d’une vertueuse famille ; et concevez quel déplaisir ce m’est de voir que, par l’avarice d’un père, je sois dans l’impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.
81
Elise
82
Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.
83
Cléante
84
Ah ! ma sœur, il est plus grand qu’on ne peut croire. Car enfin peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu’on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l’on nous fait languir ? Et que nous servira d’avoir du bien, s’il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d’en jouir, et si pour m’entretenir même, il faut que maintenant je m’engage de tous côtés, si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables ? Enfin j’ai voulu vous parler, pour m’aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; et si je l’y trouve contraire, j’ai résolu d’aller en d’autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le Ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l’argent à emprunter ; et si vos affaires, ma sœur, sont semblables aux miennes, et qu’il faille que notre père s’oppose à nos desirs, nous le quitterons là tous deux et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.
85
Elise
86
Il est bien vrai que, tous les jours, il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, et que...
87
Cléante
88
J’entends sa voix. Eloignons-nous un peu, pour nous achever notre confidence ; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.
Scène III
89
Harpagon, La Flèche
90
Harpagon
91
Hors d’ici tout à l’heure, et qu’on ne réplique pas. Allons, que l’on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence.
92
La Flèche
93
Je n’ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard et je pense, sauf correction, qu’il a le diable au corps.
94
Harpagon
95
Tu murmures entre tes dents.
96
La Flèche
97
Pourquoi me chassez-vous ?
98
Harpagon
99
C’est bien à toi, pendard, à me demander des raisons ; sors vite, que je ne t’assomme.
100
La Flèche
101
Qu’est-ce que je vous ai fait ?
102
Harpagon
103
Tu m’as fait que je veux que tu sortes.
104
La Flèche
105
Mon maître, votre fils, m’a donné ordre de l’attendre.
106
Harpagon
107
Va-t’en l’attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous côtés pour voir s’il n’y a rien à voler.
108
La Flèche
109
Comment diantre voulez-vous qu’on fasse pour vous voler ? Etes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ?
110
Harpagon
111
Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu’on fait ? Je tremble qu’il n’ait soupçonné quelque chose de mon argent. Ne serois-tu point homme à aller faire courir le bruit que j’ai chez moi de l’argent caché ?
112
La Flèche
113
Vous avez de l’argent caché ?
114
Harpagon
115
Non, coquin, je ne dis pas cela. (A part.) J’enrage. Je demande si malicieusement tu n’irois point faire courir le bruit que j’en ai.
116
La Flèche
117
Hé ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n’en ayez pas, si c’est pour nous la même chose ?
118
Harpagon
119
Tu fais le raisonneur. Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles. (Il lève la main pour lui donner un soufflet.) Sors d’ici, encore une fois.
120
La Flèche
121
Hé bien ! je sors.
122
Harpagon
123
Attends. Ne m’emportes-tu rien ?
124
La Flèche
125
Que vous emporterois-je ?
126
Harpagon
127
Viens ça, que je voie. Montre-moi tes mains.
128
La Flèche
129
Les voilà.
130
Harpagon
131
Les autres
132
La Flèche
133
Les autres ?
134
Harpagon
135
Oui.
136
La Flèche
137
Les voilà.
138
Harpagon
139
N’as-tu rien mis ici dedans ?
140
La Flèche
141
Voyez vous-même.
142
Harpagon. (Il tâte le bas de ses chausses.)
143
Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu’on dérobe ; et je voudrois qu’on en eût fait pendre quelqu’un.
144
La Flèche
145
Ah ! qu’un homme comme cela mériteroit bien ce qu’il craint ! et que j’aurois de joie à le voler !
146
Harpagon
147
Euh ?
148
La Flèche
149
Quoi ?
150
Harpagon
151
Qu’est-ce que tu parles de voler ?
152
La Flèche
153
Je dis que vous fouillez bien partout, pour voir si je vous ai volé.
154
Harpagon
155
C’est ce que je veux faire. (Il fouille dans les poches de La Flèche.)
156
La Flèche
157
La peste soit de l’avarice et des avaricieux !
158
Harpagon
159
Comment ? que dis-tu ?
160
La Flèche
161
Ce que je dis ?
162
Harpagon
163
Oui : qu’est-ce que tu dis d’avarice et d’avaricieux !
164
La Flèche
165
Je dis que la peste soit de l’avarice et des avaricieux.
166
Harpagon
167
De qui veux-tu parler ?
168
La Flèche
169
Des avaricieux.
170
Harpagon
171
Et qui sont-ils ces avaricieux ?
172
La Flèche
173
Des vilains et des ladres.
174
Harpagon
175
Mais qui est-ce que tu entends par là ?
176
La Flèche
177
De quoi vous mettez-vous en peine ?
178
Harpagon
179
Je me mets en peine de ce qu’il faut.
180
La Flèche
181
Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?
182
Harpagon
183
Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.
184
La Flèche
185
Je parle... je parle à mon bonnet.
186
Harpagon
187
Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette.
188
La Flèche
189
M’empêcherez-vous de maudire les avaricieux ?
190
Harpagon
191
Non ; mais je t’empêcherai de jaser, et d’être insolent. Tais-toi.
192
La Flèche
193
Je ne nomme personne.
194
Harpagon
195
Je te rosserai, si tu parles.
196
La Flèche
197
Qui se sent morveux, qu’il se mouche.
198
Harpagon
199
Te tairas-tu ?
200
La Flèche
201
Oui, malgré moi.
202
Harpagon
203
Ha ! ha !
204
La Flèche, lui montrant une des poches de son justaucorps.
205
Tenez, voilà encore une poche ; êtes-vous satisfait ?
206
Harpagon
207
Allons, rends-le-moi sans te fouiller.
208
La Flèche
209
Quoi ?
210
Harpagon
211
Ce que tu m’as pris.
212
La Flèche
213
Je ne vous ai rien pris du tout.
214
Harpagon
215
Assurément ?
216
La Flèche
217
Assurément.
218
Harpagon
219
Adieu : va-t’en à tous les diables.
220
La Flèche
221
Me voilà fort bien congédié.
222
Harpagon
223
Je te le mets sur ta conscience, au moins. Voilà un pendard de valet qui m’incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là.
Scène IV
224
Elise, Cléante, Harpagon
225
Harpagon
226
Certes ce n’est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d’argent ; et bienheureux qui a tout son fait bien placé, et ne conserve seulement que ce qu’il faut pour sa dépense. On n’est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle ; car pour moi, les coffres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m’y fier ; je les tiens justement une franche amorce à voleurs, et c’est toujours la première chose que l’on va attaquer. Cependant je ne sais si j’aurai bien fait d’avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu’on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez...
227
(Ici le frère et la sœur paraissent s’entretenant bas.)
228
O Ciel ! je me serai trahi moi-même : la chaleur m’aura emporté, et je crois que j’ai parlé haut en raisonnant tout seul. Qu’est-ce ?
229
Cléante
230
Rien, mon père.
231
Harpagon
232
Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?
233
Elise
234
Nous ne venons que d’arriver.
235
Harpagon
236
Vous avez entendu...
237
Cléante
238
Quoi, mon père ?
239
Harpagon
240
Là...
241
Elise
242
Quoi ?
243
Harpagon
244
Ce que je viens de dire.
245
Cléante
246
Non.
247
Harpagon
248
Si fait, si fait.
249
Elise
250
Pardonnez-moi.
251
Harpagon
252
Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C’est que je m’entretenois en moi-même de la peine qu’il y a aujourd’hui à trouver de l’argent, et je disois qu’il est bienheureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.
253
Cléante
254
Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.
255
Harpagon
256
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n’alliez pas prendre les choses de travers et vous imaginer que je dise que c’est moi qui ai dix mille écus.
257
Cléante
258
Nous n’entrons point dans vos affaires.
259
Harpagon
260
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus !
261
Cléante
262
Je ne crois pas...
263
Harpagon
264
Ce seroit une bonne affaire pour moi.
265
Elise
266
Ce sont des choses...
267
Harpagon
268
J’en aurois bon besoin.
269
Cléante
270
Je pense que...
271
Harpagon
272
Cela m’accommoderoit fort.
273
Elise
274
Vous êtes...
275
Harpagon
276
Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable.
277
Cléante
278
Mon Dieu ! mon père, vous n’avez pas lieu de vous plaindre, et l’on sait que vous avez assez de bien.
279
Harpagon
280
Comment ? j’ai assez de bien ! Ceux qui le disent en ont menti. Il n’y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.
281
Elise
282
Ne vous mettez point en colère.
283
Harpagon
284
Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis !
285
Cléante
286
Est-ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du bien !
287
Harpagon
288
Oui : de pareils discours et les dépenses que vous faites seront cause qu’un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.
289
Cléante
290
Quelle grande dépense est-ce que je fais ?
291
Harpagon
292
Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ? Je querellois hier votre sœur ; mais c’est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel ; et à vous prendre depuis les pieds jusqu’à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l’ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis ; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.
293
Cléante
294
Hé ! comment vous dérober ?
295
Harpagon
296
Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez ?
297
Cléante
298
Moi, mon père ? C’est que je joue ; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l’argent que je gagne.
299
Harpagon
300
C’est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à l’honnête intérêt l’argent que vous gagnez afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu’à la tête, et si une demi-douzaine d’aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses ? Il est bien nécessaire d’employer de l’argent à des perruques, lorsque l’on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais gager qu’en perruques et rubans, il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu’au denier douze.
301
Cléante
302
Vous avez raison.
303
Harpagon
304
Laissons cela, et parlons d’autre affaire. Euh ? Je crois qu’ils se font signe l’un à l’autre de me voler ma bourse. Que veulent dire ces gestes-là ?
305
Elise
306
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier ; et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.
307
Harpagon
308
Et moi, j’ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.
309
Cléante
310
C’est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.
311
Harpagon
312
Et c’est de mariage aussi que je veux vous entretenir.
313
Elise
314
Ah ! mon père !
315
Harpagon
316
Pourquoi ce cri ? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur ?
317
Cléante
318
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l’entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d’accord avec votre choix.
319
Harpagon
320
Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu’il faut à tous deux ; et vous n’aurez ni l’un ni l’autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire. Et pour commencer par un bout : avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d’ici ?
321
Cléante
322
Oui, mon père.
323
Harpagon
324
Et vous ?
325
Elise
326
J’en ai ouï parler.
327
Harpagon
328
Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille ?
329
Cléante
330
Une fort charmante personne.
331
Harpagon
332
Sa physionomie ?
333
Cléante
334
Toute honnête, et pleine d’esprit.
335
Harpagon
336
Son air et sa manière ?
337
Cléante
338
Admirables, sans doute.
339
Harpagon
340
Ne croyez-vous pas qu’une fille comme cela mériteroit assez que l’on songeât à elle ?
341
Cléante
342
Oui, mon père.
343
Harpagon
344
Que ce seroit un parti souhaitable ?
345
Cléante
346
Très-souhaitable.
347
Harpagon
348
Qu’elle a toute la mine de faire un bon ménage ?
349
Cléante
350
Sans doute.
351
Harpagon
352
Et qu’un mari auroit satisfaction avec elle ?
353
Cléante
354
Assurément.
355
Harpagon
356
Il y a une petite difficulté : c’est que j’ai peur qu’il n’y ait pas avec elle tout le bien qu’on pourroit prétendre.
357
Cléante
358
Ah ! mon père, le bien n’est pas considérable, lorsqu’il est question d’épouser une honnête personne.
359
Harpagon
360
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu’il y a à dire, c’est que si l’on n’y trouve pas tout le bien qu’on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.
361
Cléante
362
Cela s’entend.
363
Harpagon
364
Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments ; car son maintien honnête et sa douceur m’ont gagné l’âme, et je suis résolu de l’épouser, pourvu que j’y trouve quelque bien.
365
Cléante
366
Euh ?
367
Harpagon
368
Comment ?
369
Cléante
370
Vous êtes résolu, dites-vous... ?
371
Harpagon
372
D’épouser Mariane.
373
Cléante
374
Qui, vous ? vous ?
375
Harpagon
376
Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela ?
377
Cléante
378
Il m’a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d’ici.
379
Harpagon
380
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d’eau claire. Voilà de mes damoiseaux flouets, qui n’ont non plus de vigueur que des poules. C’est là, ma fille, ce que j’ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont ce matin on m’est venu parler ; et pour toi, je te donne au seigneur Anselme.
381
Elise
382
Au seigneur Anselme ?
383
Harpagon
384
Oui, un homme mûr, prudent et sage, qui n’a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.
385
Elise. Elle fait une révérence.
386
Je ne veux point me marier, mon père, s’il vous plaît.
387
Harpagon. Il contrefait la révérence.
388
Et moi, ma petite fille ma mie, je veux que vous vous mariiez, s’il vous plaît.
389
Elise
390
Je vous demande pardon, mon père.
391
Harpagon
392
Je vous demande pardon, ma fille.
393
Elise
394
Je suis très-humble servante au seigneur Anselme ; mais avec votre permission, je ne l’épouserai point.
395
Harpagon
396
Je suis votre très-humble valet ; mais, avec votre permission, vous l’épouserez dès ce soir.
397
Elise
398
Dès ce soir ?
399
Harpagon
400
Dès ce soir.
401
Elise
402
Cela ne sera pas, mon père.
403
Harpagon
404
Cela sera, ma fille.
405
Elise
406
Non.
407
Harpagon
408
Si.
409
Elise
410
Non, vous dis-je.
411
Harpagon
412
Si, vous dis-je.
413
Elise
414
C’est une chose où vous ne me réduirez point.
415
Harpagon
416
C’est une chose où je te réduirai.
417
Elise
418
Je me tuerai plutôt que d’épouser un tel mari.
419
Harpagon
420
Tu ne te tueras point, et tu l’épouseras. Mais voyez quelle audace ! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père ?
421
Elise
422
Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ?
423
Harpagon
424
C’est un parti où il n’y a rien à redire ; et je gage que tout le monde approuvera mon choix.
425
Elise
426
Et moi, je gage qu’il ne sauroit être approuvé d’aucune personne raisonnable.
427
Harpagon
428
Voilà Valère : veux-tu qu’entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire ?
429
Elise
430
J’y consens.
431
Harpagon
432
Te rendras-tu à son jugement ?
433
Elise
434
Oui, j’en passerai par ce qu’il dira.
435
Harpagon
436
Voilà qui est fait.
Scène V
437
Valère, Harpagon, Elise
438
Harpagon
439
Ici, Valère. Nous t’avons élu pour nous dire qui a raison, de ma fille ou de moi.
440
Valère
441
C’est vous, Monsieur, sans contredit.
442
Harpagon
443
Sais-tu bien de quoi nous parlons ?
444
Valère
445
Non, mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.
446
Harpagon
447
Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu’elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?
448
Valère
449
Ce que j’en dis ?
450
Harpagon
451
Oui.
452
Valère
453
Eh, eh.
454
Harpagon
455
Quoi ?
456
Valère
457
Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n’ayez raison. Mais aussi n’a-t-elle pas tort tout à fait, et...
458
Harpagon
459
Comment ? le seigneur Anselme est un parti considérable, c’est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage, et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer ?
460
Valère
461
Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c’est un peu précipiter les choses, et qu’il faudroit au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s’accommoder avec...
462
Harpagon
463
C’est une occasion qu’il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu’ailleurs je ne trouverois pas, et il s’engage à la prendre sans dot.
464
Valère
465
Sans dot ?
466
Harpagon
467
Oui.
468
Valère
469
Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.
470
Harpagon
471
C’est pour moi une épargne considérable.
472
Valère
473
Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu’on ne peut croire ; qu’il y va d’être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu’un engagement qui doit durer jusqu’à la mort ne se doit jamais faire qu’avec de grandes précautions.
474
Harpagon
475
Sans dot.
476
Valère
477
Vous avez raison : voilà qui décide tout, cela s’entend. Il y a des gens qui pourroient vous dire qu’en de telles occasions l’inclination d’une fille est une chose sans doute où l’on doit avoir de l’égard ; et que cette grande inégalité d’âge, d’humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très-fâcheux.
478
Harpagon
479
Sans dot.
480
Valère
481
Ah ! il n’y a pas de réplique à cela : on le sait bien ; qui diantre peut aller là contre ? Ce n’est pas qu’il n’y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l’argent qu’ils pourroient donner ; qui ne les voudroient point sacrifier à l’intérêt, et chercheroient plus que toute autre chose à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l’honneur, la tranquillité et la joie, et que...
482
Harpagon
483
Sans dot.
484
Valère
485
Il est vrai : cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?
486
Harpagon. Il regarde vers le jardin.
487
Ouais ! il me semble que j’entends un chien qui aboie. N’est-ce point qu’on en voudroit à mon argent ? Ne bougez, je reviens tout à l’heure.
488
Elise
489
Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites ?
490
Valère
491
C’est pour ne point l’aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gâter ; et il y a de certains esprits qu’il ne faut prendre qu’en biaisant, des tempéraments ennemis de toute résistance, des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu’on ne mène qu’en tournant où l’on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu’il veut, vous en viendrez mieux à vos fins, et...
492
Elise
493
Mais ce mariage, Valère ?
494
Valère
495
On cherchera des biais pour le rompre.
496
Elise
497
Mais quelle invention trouver, s’il se doit conclure ce soir ?
498
Valère
499
Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.
500
Elise
501
Mais on découvrira la feinte, si l’on appelle des médecins.
502
Valère
503
Vous moquez-vous ? Y connoissent-ils quelque chose ? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d’où cela vient.
504
Harpagon
505
Ce n’est rien, Dieu merci.
506
Valère
507
Enfin notre dernier recours, c’est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; et si votre amour, belle Elise, est capable d’une fermeté... (Il aperçoit Harpagon.) Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père. Il ne faut point qu’elle regarde comme un mari est fait, et lorsque la grande raison de sans dot s’y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu’on lui donne.
508
Harpagon
509
Bon. Voilà bien parlé, cela.
510
Valère
511
Monsieur, je vous demande pardon si je m’emporte un peu et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.
512
Harpagon
513
Comment ? j’en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir. Je lui donne l’autorité que le Ciel me donne sur toi, et j’entends que tu fasses tout ce qu’il te dira.
514
Valère
515
Après cela, résistez à mes remontrances. Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui faisois.
516
Harpagon
517
Oui, tu m’obligeras. Certes...
518
Valère
519
Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.
520
Harpagon
521
Cela est vrai. Il faut...
522
Valère
523
Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j’en viendrai à bout.
524
Harpagon
525
Fais, fais. Je m’en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l’heure.
526
Valère
527
Oui, l’argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au Ciel de l’honnête homme de père qu’il vous a donné. Il sait ce que c’est que de vivre. Lorsqu’on s’offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d’honneur, de sagesse et de probité.
528
Harpagon
529
Ah ! le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte !
Acte II
Scène I
530
Cléante, la Flèche
531
Cléante
532
Ah ! traître que tu es, où t’es-tu donc allé fourrer ? Ne t’avois-je pas donné ordre...
533
La Flèche
534
Oui, Monsieur, et je m’étois rendu ici pour vous attendre de pied ferme ; mais Monsieur votre père, le plus malgracieux des hommes, m’a chassé dehors malgré moi, et j’ai couru risque d’être battu.
535
Cléante
536
Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que jamais ; et depuis que je ne t’ai vu, j’ai découvert que mon père est mon rival.
537
La Flèche
538
Votre père amoureux ?
539
Cléante
540
Oui ; et j’ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m’a mis.
541
La Flèche
542
Lui se mêler d’aimer ! De quoi diable s’avise-t-il ? Se moque-t-il du monde ? Et l’amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?
543
Cléante
544
Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.
545
La Flèche
546
Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ?
547
Cléante
548
Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver au besoin des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t’a-t-on faite ?
549
La Flèche
550
Ma foi ! Monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux ; et il faut essuyer d’étranges choses lorsqu’on en est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse-mathieux.
551
Cléante
552
L’affaire ne se fera point ?
553
La Flèche
554
Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu’on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu’il a fait rage pour vous ; et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur.
555
Cléante
556
J’aurai les quinze mille francs que je demande ?
557
La Flèche
558
Oui ; mais à quelques petites conditions, qu’il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.
559
Cléante
560
T’a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l’argent ?
561
La Flèche
562
Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom, et l’on doit aujourd’hui l’aboucher avec vous, dans une maison empruntée, pour être instruit, par votre bouche, de votre bien et de votre famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.
563
Cléante
564
Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m’ôter le bien.
565
La Flèche
566
Voici quelques articles qu’il a dictés lui-même à notre entremetteur, pour vous être montrés, avant que de rien faire :
567
Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l’emprunteur soit majeur, et d’une famille où le bien soit ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu’il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l’acte soit dûment dressé.
568
Cléante
569
Il n’y a rien à dire à cela.
570
La Flèche
571
Le prêteur, pour ne charger sa conscience d’aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu’au denier dix-huit.
572
Cléante
573
Au denier dix-huit ? Parbleu ! voilà qui est honnête. Il n’y a pas lieu de se plaindre.
574
La Flèche
575
Cela est vrai.
576
Mais comme ledit prêteur n’a pas chez lui la somme dont il est question, et que pour faire plaisir à l’emprunteur, il est contraint lui-même de l’emprunter d’un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n’est que pour l’obliger que ledit prêteur s’engage à cet emprunt.
577
Cléante
578
Comment diable ! quel Juif, quel Arabe est-ce là ? C’est plus qu’au denier quatre.
579
La Flèche
580
Il est vrai ; c’est ce que j’ai dit. Vous avez à voir là-dessus.
581
Cléante
582
Que veux-tu que je voie ? J’ai besoin d’argent ; et il faut bien que je consente à tout.
583
La Flèche
584
C’est la réponse que j’ai faite.
585
Cléante
586
Il y a encore quelque chose ?
587
La Flèche
588
Ce n’est plus qu’un petit article.
589
Des quinze mille francs qu’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres, et pour les mille écus restants, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, et bijoux dont s’ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu’il lui a été possible.
590
Cléante
591
Que veut dire cela ?
592
La Flèche
593
Ecoutez le mémoire.
594
Premièrement, un lit de quatre pieds, à bandes de points de Hongrie, appliqués fort proprement sur un drap de couleur d’olive, avec six chaises et la courte-pointe de même ; le tout bien conditionné, et doublé d’un petit taffetas changeant rouge et bleu.
595
Plus, un pavillon à queue, d’une bonne serge d’Aumale rose-sèche, avec le mollet et les franges de soie.
596
Cléante
597
Que veut-il que je fasse de cela ?
598
La Flèche
599
Attendez. Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaut et de Macée.
600
Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie par le dessous de ses six escabelles.
601
Cléante
602
Qu’ai-je affaire, morbleu... ?
603
La Flèche
604
Donnez-vous patience. Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perles, avec les trois fourchettes assortissantes. Plus, un fourneau de briques, avec deux cornues, et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller.
605
Cléante
606
J’enrage.
607
La Flèche
608
Doucement. Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Plus, un trou-madame, et un damier, avec un jeu de l’oie renouvelé des Grecs, fort propres à passer le temps lorsque l’on n’a que faire. Plus, une peau de lézard, de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre.
609
Le tout, ci-dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus, par la discrétion du prêteur.
610
Cléante
611
Que la peste l’étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu’il est ! A-t-on jamais parlé d’une usure semblable ? Et n’est-il pas content du furieux intérêt qu’il exige, sans vouloir encore m’obliger à prendre, pour trois mille livres, les vieux rogatons qu’il ramasse ? Je n’aurai pas deux cents écus de tout cela ; et cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu’il veut, car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge.
612
La Flèche
613
Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se ruiner, prenant argent d’avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe.
614
Cléante
615
Que veux-tu que j’y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s’étonne après cela que les fils souhaitent qu’ils meurent.
616
La Flèche
617
Il faut avouer que le vôtre animeroit contre sa vilanie le plus posé homme du monde. Je n’ai pas, Dieu merci, les inclinations fort patibulaires ; et parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l’échelle ; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses procédés, des tentations de le voler ; et je croirois, en le volant, faire une action méritoire.
618
Cléante
619
Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.
Scène II
620
Maître Simon, Harpagon, Cléante, La Flèche
621
Maître Simon
622
Oui, Monsieur, c’est un jeune homme qui a besoin d’argent. Ses affaires le pressent d’en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.
623
Harpagon
624
Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à péricliter ? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez ?
625
Maître Simon
626
Non, je ne puis pas bien vous en instruire à fond, et ce n’est que par aventure que l’on m’a adressé à lui ; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui-même ; et son homme m’a assuré que vous serez content, quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c’est que sa famille est fort riche, qu’il n’a plus de mère déjà, et qu’il s’obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu’il soit huit mois.
627
Harpagon
628
C’est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.
629
Maître Simon
630
Cela s’entend.
631
La Flèche
632
Que veut dire ceci ? Notre maître Simon qui parle à votre père.
633
Cléante
634
Lui auroit-on appris qui je suis ? et serois-tu pour nous trahir ?
635
Maître Simon
636
Ah ! ah ! vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c’étoit céans ? Ce n’est pas moi, Monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n’y a pas grand mal à cela. Ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.
637
Harpagon
638
Comment ?
639
Maître Simon
640
Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.
641
Harpagon
642
Comment, pendard ? c’est toi qui t’abandonnes à ces coupables extrémités ?
643
Cléante
644
Comment, mon père ? c’est vous qui vous portez à ces honteuses actions ?
645
Harpagon
646
C’est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ?
647
Cléante
648
C’est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ?
649
Harpagon
650
Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi !
651
Cléante
652
Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ?
653
Harpagon
654
N’as-tu point de honte, dis-moi, d’en venir à ces débauches-là ? de te précipiter dans des dépenses effroyables ? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t’ont amassé avec tant de sueurs ?
655
Cléante
656
Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ? de sacrifier gloire et réputation au desir insatiable d’entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d’intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu’aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ?
657
Harpagon
658
Ote-toi de mes yeux, coquin ! ôte-toi de mes yeux !
659
Cléante
660
Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n’a que faire ?
661
Harpagon
662
Retire-toi, te dis-je, et ne m’échauffe pas les oreilles. Je ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m’est un avis de tenir l’œil, plus que jamais, sur toutes ses actions.
Scène III
663
Frosine, Harpagon
664
Frosine
665
Monsieur...
666
Harpagon
667
Attendez un moment ; je vais revenir vous parler. Il est à propos que je fasse un petit tour à mon argent.
Scène IV
668
La Flèche, Frosine
669
La Flèche
670
L’aventure est tout à fait drôle. Il faut bien qu’il ait quelque part un ample magasin de hardes ; car nous n’avons rien reconnu au mémoire que nous avons.
671
Frosine
672
Hé ! c’est toi, mon pauvre La Flèche ? D’où vient cette rencontre ?
673
La Flèche
674
Ah ! ah ! c’est toi, Frosine. Que viens-tu faire ici ?
675
Frosine
676
Ce que je fais partout ailleurs : m’entremettre d’affaires, me rendre serviable aux gens, et profiter du mieux qu’il m’est possible des petits talents que je puis avoir. Tu sais que dans ce monde il faut vivre d’adresse, et qu’aux personnes comme moi le Ciel n’a donné d’autres rentes que l’intrigue et que l’industrie.
677
La Flèche
678
As-tu quelque négoce avec le patron du logis ?
679
Frosine
680
Oui, je traite pour lui quelque petite affaire, dont j’espère une récompense.
681
La Flèche
682
De lui ? Ah, ma foi ! tu seras bien fine si tu en tires quelque chose ; et je te donne avis que l’argent céans est fort cher.
683
Frosine
684
Il y a de certains services qui touchent merveilleusement.
685
La Flèche
686
Je suis votre valet, et tu ne connois pas encore le seigneur Harpagon. Le seigneur Harpagon est de tous les humains l’humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré. Il n’est point de service qui pousse sa reconnaissance jusqu’à lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l’estime, de la bienveillance en paroles et de l’amitié tant qu’il vous plaira ; mais de l’argent, point d’affaires. Il n’est rien de plus sec et de plus aride que ses bonnes grâces et ses caresses ; et donner est un mot pour qui il a tant d’aversion, qu’il ne dit jamais : Je vous donne, mais : Je vous prête le bon jour.
687
Frosine
688
Mon Dieu ! je sais l’art de traire les hommes, j’ai le secret de m’ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs cœurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles.
689
La Flèche
690
Bagatelles ici. Je te défie d’attendrir, du côté de l’argent, l’homme dont il est question. Il est Turc là-dessus, mais d’une turquerie à désespérer tout le monde ; et l’on pourroit crever, qu’il n’en branleroit pas. En un mot, il aime l’argent, plus que réputation, qu’honneur et que vertu ; et la vue d’un demandeur lui donne des convulsions. C’est le frapper par son endroit mortel, c’est lui percer le cœur, c’est lui arracher les entrailles ; et si... Mais il revient ; je me retire.
Scène V
691
Harpagon, Frosine
692
Harpagon
693
Tout va comme il faut. Hé bien ! qu’est-ce, Frosine ?
694
Frosine
695
Ah ! mon Dieu ! que vous vous portez bien ! et que vous avez là un vrai visage de santé !
696
Harpagon
697
Qui, moi ?
698
Frosine
699
Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.
700
Harpagon
701
Tout de bon ?
702
Frosine
703
Comment ? vous n’avez de votre vie été si jeune que vous êtes ; et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.
704
Harpagon
705
Cependant, Frosine, j’en ai soixante bien comptés.
706
Frosine
707
Hé bien ! qu’est-ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de quoi ! C’est la fleur de l’âge cela, et vous entrez maintenant dans la belle saison de l’homme.
708
Harpagon
709
Il est vrai ; mais vingt années de moins pourtant ne me feroient point de mal, que je crois.
710
Frosine
711
Vous moquez-vous ? Vous n’avez pas besoin de cela, et vous êtes d’une pâte à vivre jusques à cent ans.
712
Harpagon
713
Tu le crois !
714
Frosine
715
Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu. Oh ! que voilà bien là, entre vos deux yeux, un signe de longue vie !
716
Harpagon
717
Tu te connois à cela ?
718
Frosine
719
Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah ! mon Dieu ! quelle ligne de vie !
720
Harpagon
721
Comment ?
722
Frosine
723
Ne voyez-vous pas jusqu’où va cette ligne-là ?
724
Harpagon
725
Hé bien ! qu’est-ce que cela veut dire ?
726
Frosine
727
Par ma foi ! je disois cent ans ; mais vous passerez les six-vingts.
728
Harpagon
729
Est-il possible ?
730
Frosine
731
Il faudra vous assommer, vous dis-je ; et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.
732
Harpagon
733
Tant mieux. Comment va notre affaire ?
734
Frosine
735
Faut-il le demander ? et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout ? J’ai surtout pour les mariages un talent merveilleux ; il n’est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d’accoupler ; et je crois, si je me l’étois mis en tête, que je marierois le Grand Turc avec la République de Venise. Il n’y avoit pas sans doute de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme j’ai commerce chez elles, je les ai à fond l’une et l’autre entretenues de vous, et j’ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l’air à sa fenêtre.
736
Harpagon
737
Qui a fait réponse...
738
Frosine
739
Elle a reçu la proposition avec joie ; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l’a confiée pour cela.
740
Harpagon
741
C’est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme ; et je serais bien aise qu’elle soit du régale.
742
Frosine
743
Vous avez raison. Elle doit après dîné rendre visite à votre fille, d’où elle fait son compte d’aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au soupé.
744
Harpagon
745
Hé bien ! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.
746
Frosine
747
Voilà justement son affaire.
748
Harpagon
749
Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu’elle peut donner à sa fille ? Lui as-tu dit qu’il falloit qu’elle s’aidât un peu, qu’elle fît quelque effort, qu’elle se saignât pour une occasion comme celle-ci ? Car encore n’épouse-t-on point une fille, sans qu’elle apporte quelque chose.
750
Frosine
751
Comment ? c’est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.
752
Harpagon
753
Douze mille livres de rente !
754
Frosine
755
Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche ; c’est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle par conséquent il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu’il faudroit pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu’il ne monte bien, tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n’est curieuse que d’une propreté fort simple, et n’aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur ; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n’est pas commun aux femmes d’aujourd’hui ; et j’en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais n’en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la nourriture, ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien comptés ?
756
Harpagon
757
Oui, cela n’est pas mal ; mais ce compte-là n’est rien de réel.
758
Frosine
759
Pardonnez-moi. N’est-ce pas quelque chose de réel, que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l’héritage d’un grand amour de simplicité de parure, et l’acquisition d’un grand fonds de haine pour le jeu ?
760
Harpagon
761
C’est une raillerie, que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu’elle ne fera point. Je n’irai pas donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose.
762
Frosine
763
Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles m’ont parlé d’un certain pays où elles ont du bien dont vous serez le maître.
764
Harpagon
765
Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y encore une chose qui m’inquiète. La fille est jeune, comme tu vois ; et les jeunes gens d’ordinaire n’aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie. J’ai peur qu’un homme de mon âge ne soit pas de son goût ; et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m’accommoderoient pas.
766
Frosine
767
Ah ! que vous la connoissez mal ! C’est encore une particularité que j’avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n’a de l’amour que pour les vieillards.
768
Harpagon
769
Elle ?
770
Frosine
771
Oui, elle. Je voudrois que vous l’eussiez entendu parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d’un jeune homme ; mais elle n’est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu’elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants, et je vous avertis de n’aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu’on soit sexagénaire ; et il n’y a pas quatre mois encore, qu’étant prête d’être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu’il n’avoit que cinquante-six ans, et qu’il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.
772
Harpagon
773
Sur cela seulement ?
774
Frosine
775
Oui. Elle dit que ce n’est pas contentement pour elle que cinquante-six ans ; et surtout, elle est pour les nez qui portent des lunettes.
776
Harpagon
777
Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.
778
Frosine
779
Cela va plus loin qu’on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit ? Des Adonis ? des Céphales ? des Pâris ? et des Apollons ? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.
780
Harpagon
781
Cela est admirable ! Voilà ce que je n’aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d’apprendre qu’elle est de cette humeur. En effet, si j’avois été femme, je n’aurois point aimé les jeunes hommes.
782
Frosine
783
Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ; et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux.
784
Harpagon
785
Pour moi, je n’y en comprends point ; et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.
786
Frosine
787
Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable ! est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins ? et peut-on s’attacher à ces animaux-là ?
788
Harpagon
789
C’est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée, et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d’étoupes, leurs hauts-de-chausses tout tombants, et leurs estomacs débraillés.
790
Frosine
791
Eh ! cela est bien bâti, auprès d’une personne comme vous. Voilà un homme cela. Il y a là de quoi satisfaire à la vue ; et c’est ainsi qu’il faut être fait, et vêtu, pour donner de l’amour.
792
Harpagon
793
Tu me trouves bien ?
794
Frosine
795
Comment ? vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s’il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre, et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.
796
Harpagon
797
Je n’en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n’y a que ma fluxion, qui me prend de temps en temps.
798
Frosine
799
Cela n’est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser.
800
Harpagon
801
Dis-moi un peu : Mariane ne m’a-t-elle point encore vu ? N’a-t-elle point pris garde à moi en passant ?
802
Frosine
803
Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne ; et je n’ai pas manqué de lui vanter votre mérite, et l’avantage que ce lui seroit d’avoir un mari comme vous.
804
Harpagon
805
Tu as bien fait, et je t’en remercie.
806
Frosine
807
J’aurois, Monsieur, une petite prière à vous faire. (Il prend un air sévère.) J’ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d’un peu d’argent ; et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. (Il reprend un air gai.) Vous ne sauriez croire le plaisir qu’elle aura de vous voir. Ah ! que vous lui plairez ! et que votre fraise à l’antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses, attaché au pourpoint avec des aiguillettes ; c’est pour la rendre folle de vous ; et un amant aiguilletté sera pour elle un ragoût merveilleux.
808
Harpagon
809
Certes, tu me ravis de me dire cela.
810
Frosine
811
(Il reprend son visage sévère.) En vérité, Monsieur, ce procès m’est d’une conséquence tout à fait grande. Je suis ruinée, si je le perds ; et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires. (Il reprend un air gai.) Je voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m’entendre parler de vous. La joie éclatoit dans ses yeux, au récit de vos qualités ; et je l’ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.
812
Harpagon
813
Tu m’as fait grand plaisir, Frosine ; et je t’en ai, je te l’avoue, toutes les obligations du monde.
814
Frosine
815
(Il reprend son air sérieux.) Je vous prie, Monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. Cela me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée.
816
Harpagon
817
Adieu. Je vais achever mes dépêches.
818
Frosine
819
Je vous assure, Monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.
820
Harpagon
821
Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.
822
Frosine
823
Je ne vous importunerois pas, si je ne m’y voyois forcée par la nécessité.
824
Harpagon
825
Et j’aurai soin qu’on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.
826
Frosine
827
Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, Monsieur, le plaisir que...
828
Harpagon
829
Je m’en vais. Voilà qu’on m’appelle. Jusqu’à tantôt.
830
Frosine
831
Que la fièvre te serre, chien de vilain à tous les diables ! Le ladre a été ferme à toutes mes attaques ; mais il ne me faut pas pourtant quitter la négociation ; et j’ai l’autre côté, en tout cas, d’où je suis assurée de tirer bonne récompense.
Acte III
Scène I
832
Harpagon, Cléante, Elise, Valère, Dame Claude, Maître Jacques, Brindavoine, La Merluche
833
Harpagon
834
Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude. Commençons par vous. (Elle tient un balai.) Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout ; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le soupé, au gouvernement des bouteilles ; et s’il s’en écarte quelqu’une et qu’il se casse quelque chose, je m’en prendrai à vous, et le rabattrai sur vos gages.
835
Maître Jacques
836
Châtiment politique.
837
Harpagon
838
Allez. Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres, et de donner à boire, mais seulement lorsque l’on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu’on n’y songe pas. Attendez qu’on vous en demande plus d’une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d’eau.
839
Maître Jacques
840
Oui : le vin pur monte à la tête.
841
La Merluche
842
Quitterons-nous nos siquenilles, Monsieur ?
843
Harpagon
844
Oui, quand vous verrez venir les personnes ; et gardez bien de gâter vos habits.
845
Brindavoine
846
Vous savez bien, Monsieur, qu’un des devants de mon pourpoint est couvert d’une grande tache de l’huile de la lampe.
847
La Merluche
848
Et moi, Monsieur, que j’ai mon haut-de-chausses tout troué par derrière, et qu’on me voit, révérence parler...
849
Harpagon
850
Paix. Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde. (Harpagon met son chapeau au-devant de son pourpoint, pour montrer à Brindavoine comment il doit faire pour cacher la tache d’huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez. Pour vous, ma fille, vous aurez l’œil sur ce que l’on desservira, et prendrez garde qu’il ne s’en fasse aucun dégât. Cela sied bien aux filles. Mais cependant préparez-vous à bien recevoir ma maîtresse, qui vous doit venir visiter et vous mener avec elle à la foire. Entendez-vous ce que je vous dis ?
851
Elise
852
Oui, mon père.
853
Harpagon
854
Et vous, mon fils le Damoiseau, à qui j’ai la bonté de pardonner l’histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire mauvais visage.
855
Cléante
856
Moi, mon père, mauvais visage ? Et par quelle raison ?
857
Harpagon
858
Mon Dieu ! nous savons le train des enfants dont les pères se remarient, et de quel œil ils ont coutume de regarder ce qu’on appelle belle-mère. Mais si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière fredaine, je vous recommande surtout de régaler d’un bon visage cette personne-là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil qu’il vous sera possible.
859
Cléante
860
A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d’être bien aise qu’elle devienne ma belle-mère : je mentirois, si je vous le disois ; mais pour ce qui est de la bien recevoir, et de lui faire bon visage, je vous promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre.
861
Harpagon
862
Prenez-y garde au moins.
863
Cléante
864
Vous verrez que vous n’aurez pas sujet de vous en plaindre.
865
Harpagon
866
Vous ferez sagement.
867
Valère, aide-moi à ceci.
868
Ho çà, maître Jacques, approchez-vous, je vous ai gardé pour le dernier.
869
Maître Jacques
870
Est-ce à votre cocher, Monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler ? car je suis l’un et l’autre.
871
Harpagon
872
C’est à tous les deux.
873
Maître Jacques
874
Mais à qui des deux le premier ?
875
Harpagon
876
Au cuisinier.
877
Maître Jacques
878
Attendez donc, s’il vous plaît. (Il ôte sa casaque de cocher, et paroît vêtu en cuisinier.)
879
Harpagon
880
Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?
881
Maître Jacques
882
Vous n’avez qu’à parler.
883
Harpagon
884
Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.
885
Maître Jacques
886
Grande merveille !
887
Harpagon
888
Dis-moi un peu, nous feras-tu bonne chère ?
889
Maître Jacques
890
Oui, si vous me donnez bien de l’argent.
891
Harpagon
892
Que diable, toujours de l’argent ! Il semble qu’ils n’aient autre chose à dire : "De l’argent, de l’argent, de l’argent." Ah ! ils n’ont que ce mot à la bouche : "De l’argent." Toujours parler d’argent. Voilà leur épée de chevet, de l’argent.
893
Valère
894
Je n’ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l’argent : c’est une chose la plus aisée du monde, et il n’y a si pauvre esprit qui n’en fît bien autant ; mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d’argent.
895
Maître Jacques
896
Bonne chère avec peu d’argent !
897
Valère
898
Oui.
899
Maître Jacques
900
Par ma foi, Monsieur l’intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier : aussi bien vous mêlez-vous céans d’être le factoton.
901
Harpagon
902
Taisez-vous. Qu’est-ce qu’il nous faudra ?
903
Maître Jacques
904
Voilà Monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d’argent.
905
Harpagon
906
Haye ! je veux que tu me répondes.
907
Maître Jacques
908
Combien serez-vous de gens à table ?
909
Harpagon
910
Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit ; quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
911
Valère
912
Cela s’entend.
913
Maître Jacques
914
Hé bien ! il faudra quatre grands potages, et cinq assiettes. Potages... Entrées...
915
Harpagon
916
Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière.
917
Maître Jacques
918
Rôt...
919
Harpagon, en lui mettant la main sur la bouche.
920
Ah ! traître, tu manges tout mon bien.
921
Maître Jacques
922
Entremets...
923
Harpagon
924
Encore ?
925
Valère
926
Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et Monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s’il y a rien de plus préjudiciable à l’homme que de manger avec excès.
927
Harpagon
928
Il a raison.
929
Valère
930
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c’est un coupe-gorge qu’une table remplie de trop de viandes ; que pour se bien montrer ami de ceux que l’on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu’on donne ; et que, suivant le dire d’un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
931
Harpagon
932
Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t’embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j’aie entendue de ma vie. Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n’est pas cela. Comment est-ce que tu dis ?
933
Valère
934
Qu’il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
935
Harpagon
936
Oui. Entends-tu ? Qui est le grand homme qui a dit cela ?
937
Valère
938
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
939
Harpagon
940
Souviens-toi de m’écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d’or sur la cheminée de ma salle.
941
Valère
942
Je n’y manquerai pas. Et pour votre soupé, vous n’avez qu’à me laisser faire : je réglerai tout cela comme il faut.
943
Harpagon
944
Fais donc.
945
Maître Jacques
946
Tant mieux : j’en aurai moins de peine.
947
Harpagon
948
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d’abord : quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.
949
Valère
950
Reposez-vous sur moi.
951
Harpagon
952
Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.
953
Maître Jacques
954
Attendez. Ceci s’adresse au cocher. (Il remet sa casaque) Vous dites...
955
Harpagon
956
Qu’il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tous prêts pour conduire à la foire...
957
Maître Jacques
958
Vos chevaux, Monsieur ? Ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu’ils sont sur la litière, les pauvres bêtes n’en ont point, et ce seroit fort mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.
959
Harpagon
960
Les voilà bien malades : ils ne font rien.
961
Maître Jacques
962
Et pour ne faire rien, Monsieur, est-ce qu’il ne faut rien manger ? Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux ; de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur, de les voir ainsi exténués ; car enfin j’ai une tendresse pour mes chevaux, qu’il me semble que c’est moi-même quand je les vois pâtir ; je m’ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c’est être, Monsieur, d’un naturel trop dur, que de n’avoir nulle pitié de son prochain.
963
Harpagon
964
Le travail ne sera pas grand, d’aller jusqu’à la foire.
965
Maître Jacques
966
Non, Monsieur, je n’ai pas le courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fouet, en l’état où ils sont. Comment voudriez-vous qu’ils traînassent un carrosse, qu’ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes ?
967
Valère
968
Monsieur, j’obligerai le voisin le Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le soupé.
969
Maître Jacques
970
Soit : j’aime mieux encore qu’ils meurent sous la main d’un autre que sous la mienne.
971
Valère
972
Maître Jacques fait bien le raisonnable.
973
Maître Jacques
974
Monsieur l’intendant fait bien le nécessaire.
975
Harpagon
976
Paix !
977
Maître Jacques
978
Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs ; et je vois que ce qu’il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel, et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J’enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d’entendre ce qu’on dit de vous ; car enfin je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j’en aie ; et après mes chevaux, vous êtes la personne que j’aime le plus.
979
Harpagon
980
Pourrois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l’on dit de moi ?
981
Maître Jacques
982
Oui, Monsieur, si j’étois assuré que cela ne vous fâchât point.
983
Harpagon
984
Non, en aucune façon.
985
Maître Jacques
986
Pardonnez-moi : je sais fort bien que je vous mettrois en colère.
987
Harpagon
988
Point du tout : au contraire, c’est me faire plaisir, et je suis bien aise d’apprendre comme on parle de moi.
989
Maître Jacques
990
Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu’on se moque partout de vous ; qu’on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet ; et que l’on n’est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L’un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde. L’autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes, ou de leur sortie d’avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu’une fois vous fîtes assigner le chat d’un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d’un gigot de mouton. Celui-ci, que l’on vous surprit une nuit, en venant dérober vous-même l’avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui étoit celui d’avant moi, vous donna dans l’obscurité je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin voulez-vous que je vous dise ? On ne sauroit aller nulle part où l’on ne vous entende accommoder de toutes pièces ; vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jamais on ne parle de vous, que sous les noms d’avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu.
991
Harpagon, en le battant.
992
Vous êtes un sot, un maraud, un coquin, et un impudent.
993
Maître Jacques
994
Hé bien ! ne l’avois-je pas deviné ? Vous ne m’avez pas voulu croire : je vous l’avois bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité.
995
Harpagon
996
Apprenez à parler.
Scène II
997
Maître Jacques, Valère
998
Valère
999
A ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre franchise.
1000
Maître Jacques
1001
Morbleu ! Monsieur le nouveau venu, qui faites l’homme d’importance, ce n’est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on vous en donnera, et ne venez point rire des miens.
1002
Valère
1003
Ah ! Monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie.
1004
Maître Jacques
1005
Il file doux. Je veux faire le brave et s’il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. Savez-vous bien, Monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi ? et que si vous m’échauffez la tête, je vous ferai rire d’une autre sorte ?
1006
(Maître Jacques pousse Valère jusques au bout du théâtre, en le menaçant.)
1007
Valère
1008
Eh ! doucement.
1009
Maître Jacques
1010
Comment, doucement ? Il ne me plaît pas, moi.
1011
Valère
1012
De grâce.
1013
Maître Jacques
1014
Vous êtes un impertinent.
1015
Valère
1016
Monsieur maître Jacques...
1017
Maître Jacques
1018
Il n’y a point de Monsieur maître Jacques pour un double. Si je prends un bâton, je vous rosserai d’importance.
1019
Valère
1020
Comment, un bâton ? (Valère le fait reculer autant qu’il l’a fait.)
1021
Maître Jacques
1022
Eh ! je ne parle pas de cela.
1023
Valère
1024
Savez-vous bien, Monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser vous-même ?
1025
Maître Jacques
1026
Je n’en doute pas.
1027
Valère
1028
Que vous n’êtes, pour tout potage, qu’un faquin de cuisinier ?
1029
Maître Jacques
1030
Je le sais bien.
1031
Valère
1032
Et que vous ne me connoissez pas encore.
1033
Maître Jacques
1034
Pardonnez-moi.
1035
Valère
1036
Vous me rosserez, dites-vous ?
1037
Maître Jacques
1038
Je le disois en raillant.
1039
Valère
1040
Et moi, je ne prends point de goût à votre raillerie. (Il lui donne des coups de bâton.) Apprenez que vous êtes un mauvais railleur.
1041
Maître Jacques
1042
Peste soit la sincérité ! c’est un mauvais métier. Désormais j’y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître ; il a quelque droit de me battre ; mais pour ce Monsieur l’intendant, je m’en vengerai si je puis.
Scène III
1043
Frosine, Mariane, Maître Jacques
1044
Frosine
1045
Savez-vous, maître Jacques, si votre maître est au logis ?
1046
Maître Jacques
1047
Oui vraiment il y est, je ne le sais que trop.
1048
Frosine
1049
Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici.
Scène IV
1050
Mariane, Frosine
1051
Mariane
1052
Ah ! que je suis, Frosine, dans un étrange état ! et s’il faut dire ce que je sens, que j’appréhende cette vue !
1053
Frosine
1054
Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude ?
1055
Mariane
1056
Hélas ! me le demandez-vous ? et ne vous figurez-vous point les alarmes d’une personne toute prête à voir le supplice où l’on veut l’attacher ?
1057
Frosine
1058
Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n’est pas le supplice que vous voudriez embrasser ; et je connois à votre mine que le jeune blondin dont vous m’avez parlé vous revient un peu dans l’esprit.
1059
Mariane
1060
Oui, c’est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre ; et les visites respectueuses qu’il a rendues chez nous ont fait, je vous l’avoue, quelque effet dans mon âme.
1061
Frosine
1062
Mais avez-vous su quel il est ?
1063
Mariane
1064
Non, je ne sais point quel il est ; mais je sais qu’il est fait d’un air à se faire aimer ; que si l’on pouvoit mettre les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu’un autre ; et qu’il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment effroyable dans l’époux qu’on veut me donner.
1065
Frosine
1066
Mon Dieu ! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur fait ; mais la plupart sont gueux comme des rats ; et il vaut mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu’il y a quelques petits dégoûts à essuyer avec un tel époux ; mais cela n’est pas pour durer, et sa mort, croyez-moi, vous mettra bientôt en état d’en prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses.
1067
Mariane
1068
Mon Dieu ! Frosine, c’est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu’un, et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons.
1069
Frosine
1070
Vous moquez-vous ? Vous ne l’épousez qu’aux conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois. Le voici en propre personne.
1071
Mariane
1072
Ah ! Frosine, quelle figure !
Scène V
1073
Harpagon, Frosine, Mariane
1074
Harpagon
1075
Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d’eux-mêmes, et qu’il n’est pas besoin de lunettes pour les apercevoir ; mais enfin c’est avec des lunettes qu’on observe les astres ; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre le plus bel astre qui soit dans le pays des astres.
1076
Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie de me voir.
1077
Frosine
1078
C’est qu’elle est encore toute surprise ; et puis les filles ont toujours honte à témoigner d’abord ce qu’elles ont dans l’âme.
1079
Harpagon
1080
Tu as raison. Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer.
Scène VI
1081
Elise, Harpagon, Mariane, Frosine
1082
Mariane
1083
Je m’acquitte bien tard, Madame, d’une telle visite.
1084
Elise
1085
Vous avez fait, Madame, ce que je devois faire, et c’étoit à moi de vous prévenir.
1086
Harpagon
1087
Vous voyez qu’elle est grande ; mais mauvaise herbe croît toujours.
1088
Mariane, bas à Frosine.
1089
Oh ! l’homme déplaisant !
1090
Harpagon
1091
Que dit la belle ?
1092
Frosine
1093
Qu’elle vous trouve admirable.
1094
Harpagon
1095
C’est trop d’honneur que vous me faites, adorable mignonne.
1096
Mariane, à part.
1097
Quel animal !
1098
Harpagon
1099
Je vous suis trop obligé de ces sentiments.
1100
Mariane, à part.
1101
Je n’y puis plus tenir.
1102
Harpagon
1103
Voici mon fils aussi qui vous vient faire la révérence.
1104
Mariane, à part, à Frosine.
1105
Ah !
1106
Frosine, quelle rencontre ! C’est justement celui dont je t’ai parlé.
1107
Frosine, à Mariane.
1108
L’aventure est merveilleuse.
1109
Harpagon
1110
Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfants, mais je serai bientôt défait et de l’un et de l’autre.
Scène VII
1111
Cléante, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine
1112
Cléante
1113
Madame, à vous dire le vrai, c’est ici une aventure où sans doute je ne m’attendois pas ; et mon père ne m’a pas peu surpris lorsqu’il m’a dit tantôt le dessein qu’il avoit formé.
1114
Mariane
1115
Je puis dire la même chose. C’est une rencontre imprévue qui m’a surprise autant que vous ; et je n’étois point préparée à une pareille aventure.
1116
Cléante
1117
Il est vrai que mon père, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m’est une sensible joie que l’honneur de vous voir ; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous l’avoue, est trop difficile pour moi ; et c’est un titre, s’il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques-uns ; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c’est un mariage, Madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n’ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts ; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point.
1118
Harpagon
1119
Voilà un compliment bien impertinent : quelle belle confession à lui faire !
1120
Mariane
1121
Et moi, pour vous répondre, j’ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n’en aurois pas moins sans doute à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir ; et si je ne m’y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.
1122
Harpagon
1123
Elle a raison ; à sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l’impertinence de mon fils. C’est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu’il dit.
1124
Mariane
1125
Je vous promets que ce qu’il m’a dit ne m’a point du tout offensée ; au contraire, il m’a fait plaisir de m’expliquer ainsi ses véritables sentiments. J’aime de lui un aveu de la sorte ; et, s’il avoit parlé d’autre façon, je l’en estimerois bien moins.
1126
Harpagon
1127
C’est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu’il changera de sentiments.
1128
Cléante
1129
Non, mon père, je ne suis point capable d’en changer, et je prie instamment Madame de le croire.
1130
Harpagon
1131
Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort.
1132
Cléante
1133
Voulez-vous que je trahisse mon cœur ?
1134
Harpagon
1135
Encore ? Avez-vous envie de changer de discours ?
1136
Cléante
1137
Hé bien ! puisque vous voulez que je parle d’autre façon, souffrez, Madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n’ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien d’égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous posséder est à mes regards la plus belle de toutes les fortunes ; c’est où j’attache toute mon ambition ; il n’y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse, et les obstacles les plus puissants...
1138
Harpagon
1139
Doucement, mon fils, s’il vous plaît.
1140
Cléante
1141
C’est un compliment que je fais pour vous à Madame.
1142
Harpagon
1143
Mon Dieu ! j’ai une langue pour m’expliquer moi-même, et je n’ai pas besoin d’un procureur comme vous. Allons, donnez des siéges.
1144
Frosine
1145
Non ; il vaut mieux que de ce pas nous allions à la foire, afin d’en revenir plus tôt, et d’avoir tout le temps ensuite de vous entretenir.
1146
Harpagon
1147
Qu’on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m’excuser, ma belle, si je n’ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.
1148
Cléante
1149
J’y ai pourvu, mon père, et j’ai fait apporter ici quelques bassins d’oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j’ai envoyé querir de votre part.
1150
Harpagon, bas à Valère.
1151
Valère !
1152
Valère, à Harpagon.
1153
Il a perdu le sens.
1154
Cléante
1155
Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? Madame aura la bonté d’excuser cela, s’il lui plaît.
1156
Mariane
1157
C’est une chose qui n’étoit pas nécessaire.
1158
Cléante
1159
Avez-vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ?
1160
Mariane
1161
Il est vrai qu’il brille beaucoup.
1162
Cléante
1163
(Il l’ôte du doigt de son père et le donne à Mariane.) Il faut que vous le voyiez de près.
1164
Mariane
1165
Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.
1166
Cléante
1167
(Il se met au-devant de Mariane, qui le veut rendre.) Nenni, Madame : il est en de trop belles mains. C’est un présent que mon père vous a fait.
1168
Harpagon
1169
Moi ?
1170
Cléante
1171
N’est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que Madame le garde pour l’amour de vous ?
1172
Harpagon, à part, à son fils.
1173
Comment ?
1174
Cléante
1175
Belle demande ! Il me fait signe de vous le faire accepter.
1176
Mariane
1177
Je ne veux point...
1178
Cléante
1179
Vous moquez-vous ? Il n’a garde de le reprendre.
1180
Harpagon, à part.
1181
J’enrage !
1182
Mariane
1183
Ce seroit...
1184
Cléante, en empêchant toujours Mariane de rendre la bague.
1185
Non, vous dis-je, c’est l’offenser.
1186
Mariane
1187
De grâce...
1188
Cléante
1189
Point du tout.
1190
Harpagon, à part.
1191
Peste soit...
1192
Cléante
1193
Le voilà qui se scandalise de votre refus.
1194
Harpagon, bas, à son fils.
1195
Ah ! traître !
1196
Cléante
1197
Vous voyez qu’il se désespère.
1198
Harpagon, bas, à son fils, en le menaçant.
1199
Bourreau que tu es !
1200
Cléante
1201
Mon père, ce n’est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l’obliger à la garder ; mais elle est obstinée.
1202
Harpagon, bas, à son fils, avec emportement.
1203
Pendard !
1204
Cléante
1205
Vous êtes cause, Madame, que mon père me querelle.
1206
Harpagon, bas, à son fils, avec les mêmes grimaces.
1207
Le coquin !
1208
Cléante
1209
Vous le ferez tomber malade. De grâce, Madame, ne résistez point davantage.
1210
Frosine
1211
Mon Dieu ! que de façons ! Gardez la bague, puisque Monsieur le veut.
1212
Mariane
1213
Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant ; et je prendrai un autre temps pour vous la rendre.
Scène VIII
1214
Harpagon, Mariane, Frosine, Cléante, Brindavoine, Elise
1215
Brindavoine
1216
Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler.
1217
Harpagon
1218
Dis-lui que je suis empêché, et qu’il revienne une autre fois.
1219
Brindavoine
1220
Il dit qu’il vous apporte de l’argent.
1221
Harpagon
1222
Je vous demande pardon. Je reviens tout à l’heure.
Scène IX
1223
Harpagon, Mariane, Cléante, Elise, Frosine, La Merluche
1224
La Merluche
1225
(Il vient en courant, et fait tomber Harpagon.) Monsieur...
1226
Harpagon
1227
Ah ! je suis mort.
1228
Cléante
1229
Qu’est-ce, mon père ? vous êtes-vous fait mal ?
1230
Harpagon
1231
Le traître assurément a reçu de l’argent de mes débiteurs, pour me faire rompre le cou.
1232
Valère
1233
Cela ne sera rien.
1234
La Merluche
1235
Monsieur, je vous demande pardon, je croyois bien faire d’accourir vite.
1236
Harpagon
1237
Que viens-tu faire ici, bourreau ?
1238
La Merluche
1239
Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés.
1240
Harpagon
1241
Qu’on les mène promptement chez le maréchal.
1242
Cléante
1243
En attendant qu’ils soient ferrés, je vais faire pour vous, mon père, les honneurs de votre logis, et conduire Madame dans le jardin, où je ferai porter la collation.
1244
Harpagon
1245
Valère, aie un peu l’œil à tout cela ; et prends soin, je te prie, de m’en sauver le plus que tu pourras, pour le renvoyer au marchand.
1246
Valère
1247
C’est assez.
1248
Harpagon
1249
O fils impertinent, as-tu envie de me ruiner ?
Acte IV
Scène I
1250
Cléante, Mariane, Elise, Frosine
1251
Cléante
1252
Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n’y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.
1253
Elise
1254
Oui, Madame, mon frère m’a fait confidence de la passion qu’il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses ; et c’est ; je vous assure avec une tendresse extrême que je m’intéresse à votre aventure.
1255
Mariane
1256
C’est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, Madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m’adoucir les cruautés de la fortune.
1257
Frosine
1258
Vous êtes, par ma foi ! de malheureuses gens l’un et l’autre, de ne m’avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous aurois sans doute détourné cette inquiétude, et n’aurois point amené les choses où l’on voit qu’elles sont.
1259
Cléante
1260
Que veux-tu ? C’est ma mauvaise destinée qui l’a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres ?
1261
Mariane
1262
Hélas ! suis-je en pouvoir de faire des résolutions ? Et dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits ?
1263
Cléante
1264
Point d’autre appui pour moi dans votre cœur que de simples souhaits ? point de pitié officieuse ? point de secourable bonté ? point d’affection agissante ?
1265
Mariane
1266
Que saurois-je vous dire ? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-même : je m’en remets à vous, et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m’être permis par l’honneur et la bienséance.
1267
Cléante
1268
Hélas ! où me réduisez-vous, que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d’un rigoureux honneur et d’une scrupuleuse bienséance.
1269
Mariane
1270
Mais que voulez-vous que je fasse ? Quand je pourrois passer sur quantité d’égards où notre sexe est obligé, j’ai de la considération pour ma mère. Elle m’a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurois me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d’elle, employez tous vos soins à gagner son esprit : vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence, et s’il ne tient qu’à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi-même de tout ce que je sens pour vous.
1271
Cléante
1272
Frosine, ma pauvre Frosine, voudrois-tu nous servir ?
1273
Frosine
1274
Par ma foi ! faut-il demander ? je le voudrois de tout mon cœur. Vous savez que de mon naturel je suis assez humaine ; le Ciel ne m’a point fait l’âme de bronze, et je n’ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s’entre-aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci ?
1275
Cléante
1276
Songe un peu, je te prie.
1277
Mariane
1278
Ouvre-nous des lumières.
1279
Elise
1280
Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.
1281
Frosine
1282
Ceci est assez difficile. Pour votre mère, elle n’est pas tout à fait déraisonnable, et peut-être pourroit-on la gagner, et la résoudre à transporter au fils le don qu’elle veut faire au père. Mais le mal que j’y trouve, c’est que votre père est votre père.
1283
Cléante
1284
Cela s’entend.
1285
Frosine
1286
Je veux dire qu’il conservera du dépit, si l’on montre qu’on le refuse ; et qu’il ne sera point d’humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même, et tâcher par quelque moyen de le dégoûter de votre personne.
1287
Cléante
1288
Tu as raison...
1289
Frosine
1290
Oui, j’ai raison ; je le sais bien. C’est là ce qu’il faudroit ; mais le diantre est d’en pouvoir trouver les moyens. Attendez : si nous avions quelque femme un peu sur l’âge, qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d’un train fait à la hâte, et d’un bizarre nom de marquise, ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne, j’aurois assez d’adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant ; qu’elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa femme, jusqu’à lui donner tout son bien par contrat de mariage ; et je ne doute point qu’il ne prêtât l’oreille à la proposition ; car enfin il vous aime fort, je le sais ; mais il aime un peu plus l’argent ; et quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois consenti à ce qui vous touche, il importeroit peu ensuite qu’il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise.
1291
Cléante
1292
Tout cela est fort bien pensé.
1293
Frosine
1294
Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d’une de mes amies, qui sera notre fait.
1295
Cléante
1296
Sois assurée, Frosine, de ma reconnoissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère ; c’est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu’il vous sera possible ; servez-vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu’elle a pour vous ; déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout-puissants que le Ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche ; et n’oubliez rien, s’il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu’on ne sauroit rien refuser.
1297
Mariane
1298
J’y ferai tout ce que je puis, et n’oublierai aucune chose.
Scène II
1299
Harpagon, Cléante, Mariane, Elise, Frosine
1300
Harpagon
1301
Ouais ! mon fils baise la main de sa prétendue belle-mère, et sa prétendue belle-mère ne s’en défend pas fort. Y auroit-il quelque mystère là-dessous ?
1302
Elise
1303
Voilà mon père.
1304
Harpagon
1305
Le carrosse est tout prêt. Vous pouvez partir quand il vous plaira.
1306
Cléante
1307
Puisque vous n’y allez pas, mon père, je m’en vais les conduire.
1308
Harpagon
1309
Non, demeurez. Elles iront bien toutes seules ; et j’ai besoin de vous.
Scène III
1310
Harpagon, Cléante
1311
Harpagon
1312
O çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble à toi de cette personne ?
1313
Cléante
1314
Ce qui m’en semble ?
1315
Harpagon
1316
Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ?
1317
Cléante
1318
La, la.
1319
Harpagon
1320
Mais encore ?
1321
Cléante
1322
A vous en parler franchement, je ne l’ai pas trouvée ici ce que je l’avois crue. Son air est de franche coquette ; sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter ; car belle-mère pour belle-mère, j’aime autant celle-là qu’une autre.
1323
Harpagon
1324
Tu lui disois tantôt pourtant...
1325
Cléante
1326
Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c’étoit pour vous plaire.
1327
Harpagon
1328
Si bien donc que tu n’aurois pas d’inclination pour elle ?
1329
Cléante
1330
Moi ? point du tout.
1331
Harpagon
1332
J’en suis fâché ; car cela rompt une pensée qui m’étoit venue dans l’esprit. J’ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge ; et j’ai songé qu’on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m’en faisoit quitter le dessein ; et comme je l’ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l’aurois donnée, sans l’aversion que tu témoignes.
1333
Cléante
1334
A moi ?
1335
Harpagon
1336
A toi.
1337
Cléante
1338
En mariage ?
1339
Harpagon
1340
En mariage.
1341
Cléante
1342
Ecoutez : il est vrai qu’elle n’est pas fort à mon goût ; mais pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l’épouser, si vous voulez.
1343
Harpagon
1344
Moi ? Je suis plus raisonnable que tu ne penses : je ne veux point forcer ton inclination.
1345
Cléante
1346
Pardonnez-moi, je me ferai cet effort pour l’amour de vous.
1347
Harpagon
1348
Non, non ; un mariage ne sauroit être heureux où l’inclination n’est pas.
1349
Cléante
1350
C’est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite ; et l’on dit que l’amour est souvent un fruit du mariage.
1351
Harpagon
1352
Non : du côté de l’homme, on ne doit point risquer l’affaire, et ce sont des suites fâcheuses, où je n’ai garde de me commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure : je te l’aurois fait épouser, au lieu de moi ; mais cela n’étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l’épouserai moi-même.
1353
Cléante
1354
Hé bien ! mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon cœur, il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l’aime, depuis un jour que je la vis dans une promenade ; que mon dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme ; et que rien ne m’a retenu que la déclaration de vos sentiments, et la crainte de vous déplaire.
1355
Harpagon
1356
Lui avez-vous rendu visite ?
1357
Cléante
1358
Oui, mon père.
1359
Harpagon
1360
Beaucoup de fois ?
1361
Cléante
1362
Assez, pour le temps qu’il y a.
1363
Harpagon
1364
Vous a-t-on bien reçu ?
1365
Cléante
1366
Fort bien, mais sans savoir qui j’étois ; et c’est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane.
1367
Harpagon
1368
Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l’épouser ?
1369
Cléante
1370
Sans doute ; et même j’en avois fait à sa mère quelque peu d’ouverture.
1371
Harpagon
1372
A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition ?
1373
Cléante
1374
Oui, fort civilement.
1375
Harpagon
1376
Et la fille correspond-elle fort à votre amour ?
1377
Cléante
1378
Si j’en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu’elle a quelque bonté pour moi.
1379
Harpagon
1380
Je suis bien aise d’avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandois. Oh sus ! mon fils, savez-vous ce qu’il y a ? c’est qu’il faut songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour ; à cesser toutes vos poursuites auprès d’une personne que je prétends pour moi ; et à vous marier dans peu avec celle qu’on vous destine.
1381
Cléante
1382
Oui, mon père, c’est ainsi que vous me jouez ! Hé bien ! puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j’ai pour Mariane, qu’il n’y a point d’extrémité où je ne m’abandonne pour vous disputer sa conquête, et que si vous avez pour vous le consentement d’une mère, j’aurai d’autres secours peut-être qui combattront pour moi.
1383
Harpagon
1384
Comment, pendard ? tu as l’audace d’aller sur mes brisées ?
1385
Cléante
1386
C’est vous qui allez sur les miennes ; et je suis le premier en date.
1387
Harpagon
1388
Ne suis-je pas ton père ? et ne me dois-tu pas respect ?
1389
Cléante
1390
Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères ; et l’amour ne connoît personne.
1391
Harpagon
1392
Je te ferai bien me connoître, avec de bons coups de bâton.
1393
Cléante
1394
Toutes vos menaces ne font rien.
1395
Harpagon
1396
Tu renonceras à Mariane.
1397
Cléante
1398
Point du tout.
1399
Harpagon
1400
Donnez-moi un bâton tout à l’heure.
Scène IV
1401
Maître Jacques, Harpagon, Cléante
1402
Maître Jacques
1403
Eh, eh, eh, Messieurs, qu’est-ce ci ? à quoi songez-vous ?
1404
Cléante
1405
Je me moque de cela.
1406
Maître Jacques
1407
Ah ! Monsieur, doucement.
1408
Harpagon
1409
Me parler avec cette impudence !
1410
Maître Jacques
1411
Ah ! Monsieur, de grâce.
1412
Cléante
1413
Je n’en démordrai point.
1414
Maître Jacques
1415
Hé quoi ? à votre père ?
1416
Harpagon
1417
Laisse-moi faire.
1418
Maître Jacques
1419
Hé quoi ? à votre fils ? Encore passe pour moi.
1420
Harpagon
1421
Je te veux faire toi-même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j’ai raison.
1422
Maître Jacques
1423
J’y consens. Eloignez-vous un peu.
1424
Harpagon
1425
J’aime une fille, que je veux épouser ; et le pendard a l’insolence de l’aimer avec moi, et d’y prétendre malgré mes ordres.
1426
Maître Jacques
1427
Ah ! il a tort.
1428
Harpagon
1429
N’est-ce pas une chose épouvantable, qu’un fils qui veut entrer en concurrence avec son père ? et ne doit-il pas, par respect, s’abstenir de toucher à mes inclinations ?
1430
Maître Jacques
1431
Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez là. (Il vient trouver Cléante à l’autre bout du théâtre.)
1432
Cléante
1433
Hé bien ! oui, puisqu’il veut te choisir pour juge, je n’y recule point ; il ne m’importe qui ce soit ; et je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend.
1434
Maître Jacques
1435
C’est beaucoup d’honneur que vous me faites.
1436
Cléante
1437
Je suis épris d’une jeune personne qui répond à mes vœux, et reçoit tendrement les offres de ma foi ; et mon père s’avise de venir troubler notre amour par la demande qu’il en fait faire.
1438
Maître Jacques
1439
Il a tort assurément.
1440
Cléante
1441
N’a-t-il point de honte, à son âge, de songer à se marier ? lui sied-il bien d’être encore amoureux ? et ne devroit-il pas laisser cette occupation aux jeunes gens ?
1442
Maître Jacques
1443
Vous avez raison, il se moque. Laissez-moi lui dire deux mots. (Il revient à Harpagon.) Hé bien ! votre fils n’est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu’il sait le respect qu’il vous doit, qu’il ne s’est emporté que dans la première chaleur, et qu’il ne fera point refus de se soumettre à ce qu’il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage dont il ait lieu d’être content.
1444
Harpagon
1445
Ah ! dis-lui, maître Jacques, que moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi ; et que, hors Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu’il voudra.
1446
Maître Jacques, il va au fils.
1447
Laissez-moi faire. Hé bien ! votre père n’est pas si déraisonnable que vous le faites ; et il m’a témoigné que ce sont vos emportements qui l’ont mis en colère ; qu’il n’en veut seulement qu’à votre manière d’agir, et qu’il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur, et lui rendre les déférences, les respects, et les soumissions qu’un fils doit à son père.
1448
Cléante
1449
Ah ! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s’il m’accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes ; et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés.
1450
Maître Jacques
1451
Cela est fait. Il consent à ce que vous dites.
1452
Harpagon
1453
Voilà qui va le mieux du monde.
1454
Maître Jacques
1455
Tout est conclu. Il est content de vos promesses.
1456
Cléante
1457
Le Ciel en soit loué !
1458
Maître Jacques
1459
Messieurs, vous n’avez qu’à parler ensemble : vous voilà d’accord maintenant ; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre.
1460
Cléante
1461
Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie.
1462
Maître Jacques
1463
Il n’y a pas de quoi, Monsieur.
1464
Harpagon
1465
Tu m’as fait plaisir, maître Jacques, et cela mérite une récompense. Va, je m’en souviendrai, je t’assure. (Il tire son mouchoir de sa poche, ce qui fait croire à maître Jacques qu’il va lui donner quelque chose.)
1466
Maître Jacques
1467
Je vous baise les mains.
Scène V
1468
Cléante, Harpagon
1469
Cléante
1470
Je vous demande pardon, mon père, de l’emportement que j’ai fait paroître.
1471
Harpagon
1472
Cela n’est rien.
1473
Cléante
1474
Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.
1475
Harpagon
1476
Et moi, j’ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.
1477
Cléante
1478
Quelle bonté à vous d’oublier si vite ma faute !
1479
Harpagon
1480
On oublie aisément les fautes des enfants, lorsqu’ils rentrent dans leur devoir.
1481
Cléante
1482
Quoi ? ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances ?
1483
Harpagon
1484
C’est une chose où tu m’obliges par la soumission et le respect où tu te ranges.
1485
Cléante
1486
Je vous promets, mon père, que, jusques au tombeau, je conserverai dans mon cœur le souvenir de vos bontés.
1487
Harpagon
1488
Et moi, je te promets qu’il n’y aura aucune chose que de moi tu n’obtiennes.
1489
Cléante
1490
Ah ! mon père, je ne vous demande plus rien ; et c’est m’avoir assez donné que de me donner Mariane.
1491
Harpagon
1492
Comment ?
1493
Cléante
1494
Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m’accorder Mariane.
1495
Harpagon
1496
Qui est-ce qui parle de t’accorder Mariane ?
1497
Cléante
1498
Vous, mon père.
1499
Harpagon
1500
Moi !
1501
Cléante
1502
Sans doute.
1503
Harpagon
1504
Comment ? C’est toi qui as promis d’y renoncer.
1505
Cléante
1506
Moi, y renoncer ?
1507
Harpagon
1508
Oui.
1509
Cléante
1510
Point du tout.
1511
Harpagon
1512
Tu ne t’es pas départi d’y prétendre ?
1513
Cléante
1514
Au contraire, j’y suis porté plus que jamais.
1515
Harpagon
1516
Quoi ? pendard, derechef ?
1517
Cléante
1518
Rien ne me peut changer.
1519
Harpagon
1520
Laisse-moi faire, traître.
1521
Cléante
1522
Faites tout ce qu’il vous plaira.
1523
Harpagon
1524
Je te défends de me jamais voir.
1525
Cléante
1526
A la bonne heure.
1527
Harpagon
1528
Je t’abandonne.
1529
Cléante
1530
Abandonnez.
1531
Harpagon
1532
Je te renonce pour mon fils.
1533
Cléante
1534
Soit.
1535
Harpagon
1536
Je te déshérite.
1537
Cléante
1538
Tout ce que vous voudrez.
1539
Harpagon
1540
Et je te donne ma malédiction.
1541
Cléante
1542
Je n’ai que faire de vos dons.
Scène VI
1543
La Flèche, Cléante
1544
La Flèche, sortant du jardin, avec une cassette.
1545
Ah ! Monsieur, que je vous trouve à propos ! suivez-moi vite.
1546
Cléante
1547
Qu’y a-t-il ?
1548
La Flèche
1549
Suivez-moi, vous dis-je : nous sommes bien.
1550
Cléante
1551
Comment ?
1552
La Flèche
1553
Voici votre affaire.
1554
Cléante
1555
Quoi ?
1556
La Flèche
1557
J’ai guigné ceci tout le jour.
1558
Cléante
1559
Qu’est-ce que c’est ?
1560
La Flèche
1561
Le trésor de votre père, que j’ai attrapé.
1562
Cléante
1563
Comment as-tu fait ?
1564
La Flèche
1565
Vous saurez tout. Sauvons-nous, je l’entends crier.
Scène VII
1566
Harpagon
1567
(Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.)
1568
Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? N’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin... (Il se prend lui-même le bras.) Ah ! c’est moi. Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde : sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait, je n’en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N’y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m’apprenant qui l’a pris ? Euh ? que dites-vous ? Ce n’est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure ; et l’on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller querir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est-ce qu’on parle là ? De celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait-on là haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part sans doute au vol que l’on m’a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.
Acte V
Scène I
1569
Harpagon, Le Commissaire, son Clerc
1570
Le Commissaire
1571
Laissez-moi faire : je sais mon métier, Dieu merci. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me mêle de découvrir des vols ; et je voudrois avoir autant de sacs de mille francs que j’ai fait pendre de personnes.
1572
Harpagon
1573
Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main ; et si l’on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de la justice.
1574
Le Commissaire
1575
Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu’il y avoit dans cette cassette... ?
1576
Harpagon
1577
Dix mille écus bien comptés.
1578
Le Commissaire
1579
Dix mille écus !
1580
Harpagon
1581
Dix mille écus.
1582
Le Commissaire
1583
Le vol est considérable.
1584
Harpagon
1585
Il n’y a point de supplice assez grand pour l’énormité de ce crime ; et s’il demeure impuni, les choses les plus sacrées ne sont plus en sûreté.
1586
Le Commissaire
1587
En quelles espèces étoit cette somme ?
1588
Harpagon
1589
En bons louis d’or et pistoles bien trébuchantes.
1590
Le Commissaire
1591
Qui soupçonnez-vous de ce vol ?
1592
Harpagon
1593
Tout le monde ; et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs.
1594
Le Commissaire
1595
Il faut, si vous m’en croyez, n’effaroucher personne, et tâcher doucement d’attraper quelques preuves, afin de procéder après par la rigueur au recouvrement des deniers qui vous ont été pris.
Scène II
1596
Maître Jacques, Harpagon, Le Commissaire, Son Clerc
1597
Maître Jacques, au bout du théâtre, en se retournant du côté dont il sort.
1598
Je m’en vais revenir. Qu’on me l’égorge tout à l’heure ; qu’on me lui fasse griller les pieds, qu’on me le mette dans l’eau bouillante, et qu’on me le pende au plancher.
1599
Harpagon
1600
Qui ? celui qui m’a dérobé ?
1601
Maître Jacques
1602
Je parle d’un cochon de lait que votre intendant me vient d’envoyer, et je veux vous l’accommoder à ma fantaisie.
1603
Harpagon
1604
Il n’est pas question de cela ; et voilà Monsieur, à qui il faut parler d’autre chose.
1605
Le Commissaire
1606
Ne vous épouvantez point. Je suis homme à ne vous point scandaliser, et les choses iront dans la douceur.
1607
Maître Jacques
1608
Monsieur est de votre soupé ?
1609
Le Commissaire
1610
Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.
1611
Maître Jacques
1612
Ma foi ! Monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu’il me sera possible.
1613
Harpagon
1614
Ce n’est pas là l’affaire.
1615
Maître Jacques
1616
Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrois, c’est la faute de Monsieur notre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.
1617
Harpagon
1618
Traître, il s’agit d’autre chose que de souper ; et je veux que tu me dises des nouvelles de l’argent qu’on m’a pris.
1619
Maître Jacques
1620
On vous a pris de l’argent ?
1621
Harpagon
1622
Oui, coquin ; et je m’en vais te pendre, si tu ne me le rends.
1623
Le Commissaire
1624
Mon Dieu ! ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu’il est honnête homme, et que sans se faire mettre en prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maître. On lui a pris aujourd’hui son argent, et il n’est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.
1625
Maître Jacques, à part.
1626
Voici justement ce qu’il me faut pour me venger de notre intendant : depuis qu’il est entré céans, il est le favori, on n’écoute que ses conseils, et j’ai aussi sur le cœur les coups de bâton de tantôt.
1627
Harpagon
1628
Qu’as-tu à ruminer ?
1629
Le Commissaire
1630
Laissez-le faire : il se prépare à vous contenter, et je vous ai bien dit qu’il étoit honnête homme.
1631
Maître Jacques
1632
Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c’est Monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.
1633
Harpagon
1634
Valère ?
1635
Maître Jacques
1636
Oui.
1637
Harpagon
1638
Lui, qui me paroît si fidèle ?
1639
Maître Jacques
1640
Lui-même. Je crois que c’est lui qui vous a dérobé.
1641
Harpagon
1642
Et sur quoi le crois-tu ?
1643
Maître Jacques
1644
Sur quoi ?
1645
Harpagon
1646
Oui.
1647
Maître Jacques
1648
Je le crois... sur ce que je le crois.
1649
Le Commissaire
1650
Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez.
1651
Harpagon
1652
L’as-tu vu rôder autour du lieu où j’avois mis mon argent ?
1653
Maître Jacques
1654
Oui, vraiment. Où étoit-il votre argent ?
1655
Harpagon
1656
Dans le jardin.
1657
Maître Jacques
1658
Justement : je l’ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que cet argent étoit ?
1659
Harpagon
1660
Dans une cassette.
1661
Maître Jacques
1662
Voilà l’affaire : je lui ai vu une cassette.
1663
Harpagon
1664
Et cette cassette, comment est-elle faite ? Je verrai bien si c’est la mienne.
1665
Maître Jacques
1666
Comment elle est faite ?
1667
Harpagon
1668
Oui.
1669
Maître Jacques
1670
Elle est faite... elle est faite comme une cassette.
1671
Le Commissaire
1672
Cela s’entend. Mais dépeignez-la un peu, pour voir.
1673
Maître Jacques
1674
C’est une grande cassette.
1675
Harpagon
1676
Celle qu’on m’a volée est petite.
1677
Maître Jacques
1678
Eh ! oui, elle est petite, si on le veut prendre par là ; mais je l’appelle grande pour ce qu’elle contient.
1679
Le Commissaire
1680
Et de quelle couleur est-elle ?
1681
Maître Jacques
1682
De quelle couleur ?
1683
Le Commissaire
1684
Oui.
1685
Maître Jacques
1686
Elle est de couleur... là, d’une certaine couleur... Ne sauriez-vous m’aider à dire ?
1687
Harpagon
1688
Euh ?
1689
Maître Jacques
1690
N’est-elle pas rouge ?
1691
Harpagon
1692
Non, grise.
1693
Maître Jacques
1694
Eh ! oui, gris-rouge : c’est ce que je voulois dire.
1695
Harpagon
1696
Il n’y a point de doute : c’est elle assurément. Ecrivez, Monsieur, écrivez sa déposition. Ciel ! à qui désormais se fier ? Il ne faut plus jurer de rien ; et je crois après cela que je suis homme à me voler moi-même.
1697
Maître Jacques
1698
Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire au moins que c’est moi qui vous ai découvert cela.
Scène III
1699
Valère, Harpagon, le Commissaire, Son Clerc, Maître Jacques
1700
Harpagon
1701
Approche : viens confesser l’action la plus noire, l’attentat le plus horrible qui jamais ait été commis.
1702
Valère
1703
Que voulez-vous, Monsieur ?
1704
Harpagon
1705
Comment, traître, tu ne rougis pas de ton crime ?
1706
Valère
1707
De quel crime voulez-vous donc parler ?
1708
Harpagon
1709
De quel crime je veux parler, infâme ! comme si tu ne savois pas ce que je veux dire. C’est en vain que tu prétendrois de le déguiser : l’affaire est découverte, et l’on vient de m’apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bonté, et s’introduire exprès chez moi pour me trahir ? pour me jouer un tour de cette nature ?
1710
Valère
1711
Monsieur, puisqu’on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de détours et vous nier la chose.
1712
Maître Jacques
1713
Oh ! oh ! aurois-je deviné sans y penser ?
1714
Valère
1715
C’étoit mon dessein de vous en parler, et je voulois attendre pour cela des conjonctures favorables ; mais puisqu’il est ainsi, je vous conjure de ne vous point fâcher, et de vouloir bien entendre mes raisons.
1716
Harpagon
1717
Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur infâme ?
1718
Valère
1719
Ah ! Monsieur, je n’ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j’ai commis une offense envers vous ; mais, après tout, ma faute est pardonnable.
1720
Harpagon
1721
Comment, pardonnable ? Un guet-apens ? un assassinat de la sorte ?
1722
Valère
1723
De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m’aurez ouï, vous verrez que le mal n’est pas si grand que vous le faites.
1724
Harpagon
1725
Le mal n’est pas si grand que je le fais ! Quoi ? mon sang, mes entrailles, pendard ?
1726
Valère
1727
Votre sang, Monsieur, n’est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d’une condition à ne lui point faire de tort, et il n’y a rien en tout ceci que je ne puisse bien réparer.
1728
Harpagon
1729
C’est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m’as ravi.
1730
Valère
1731
Votre honneur, Monsieur, sera pleinement satisfait.
1732
Harpagon
1733
Il n’est pas question d’honneur là dedans. Mais, dis-moi, qui t’a porté à cette action ?
1734
Valère
1735
Hélas ! me le demandez-vous ?
1736
Harpagon
1737
Oui, vraiment, je te le demande.
1738
Valère
1739
Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu’il fait faire : l’Amour.
1740
Harpagon
1741
L’Amour ?
1742
Valère
1743
Oui.
1744
Harpagon
1745
Bel amour, bel amour, ma foi ! l’amour de mes louis d’or.
1746
Valère
1747
Non, Monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m’ont tenté ; ce n’est pas cela qui m’a ébloui, et je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j’ai.
1748
Harpagon
1749
Non ferai, de par tous les diables ! je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence de vouloir retenir le vol qu’il m’a fait !
1750
Valère
1751
Appelez-vous cela un vol ?
1752
Harpagon
1753
Si je l’appelle un vol ? Un trésor comme celui-là !
1754
Valère
1755
C’est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ayez sans doute ; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande à genoux, ce trésor plein de charmes ; et pour bien faire, il faut que vous me l’accordiez.
1756
Harpagon
1757
Je n’en ferai rien. Qu’est-ce à dire cela ?
1758
Valère
1759
Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner.
1760
Harpagon
1761
Le serment est admirable, et la promesse plaisante !
1762
Valère
1763
Oui, nous nous sommes engagés d’être l’un à l’autre à jamais.
1764
Harpagon
1765
Je vous empêcherai bien, je vous assure.
1766
Valère
1767
Rien que la mort ne nous peut séparer.
1768
Harpagon
1769
C’est être bien endiablé après mon argent.
1770
Valère
1771
Je vous ai déjà dit, Monsieur, que ce n’étoit point l’intérêt qui m’avoit poussé à faire ce que j’ai fait. Mon cœur n’a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m’a inspiré cette résolution.
1772
Harpagon
1773
Vous verrez que c’est par charité chrétienne qu’il veut avoir mon bien ; mais j’y donnerai bon ordre ; et la justice, pendard effronté, me va faire raison de tout.
1774
Valère
1775
Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à souffrir toutes les violences qu’il vous plaira ; mais je vous prie de croire, au moins, que, s’il y a du mal, ce n’est que moi qu’il en faut accuser, et que votre fille en tout ceci n’est aucunement coupable.
1776
Harpagon
1777
Je le crois bien, vraiment ; il seroit fort étrange que ma fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l’as enlevée.
1778
Valère
1779
Moi ? je ne l’ai point enlevée, et elle est encore chez vous.
1780
Harpagon
1781
O ma chère cassette ! Elle n’est point sortie de ma maison ?
1782
Valère
1783
Non, Monsieur
1784
Harpagon
1785
Hé ! dis-moi donc un peu : tu n’y as point touché ?
1786
Valère
1787
Moi, y toucher ? Ah ! vous lui faites tort, aussi bien qu’à moi ; et c’est d’une ardeur toute pure et respectueuse que j’ai brûlé pour elle.
1788
Harpagon
1789
Brûlé pour ma cassette !
1790
Valère
1791
J’aimerois mieux mourir que de lui avoir fait paroître aucune pensée offensante : elle est trop sage et trop honnête pour cela.
1792
Harpagon
1793
Ma cassette trop honnête !
1794
Valère
1795
Tous mes desirs se sont bornés à jouir de sa vue ; et rien de criminel n’a profané la passion que ses beaux yeux m’ont inspirée.
1796
Harpagon
1797
Les beaux yeux de ma cassette ! Il parle d’elle comme un amant d’une maîtresse.
1798
Valère
1799
Dame Claude, Monsieur, sait la vérité de cette aventure, et elle vous peut rendre témoignage...
1800
Harpagon
1801
Quoi ? ma servante est complice de l’affaire ?
1802
Valère
1803
Oui, Monsieur, elle a été témoin de notre engagement ; et c’est après avoir connu l’honnêteté de ma flamme, qu’elle m’a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi, et recevoir la mienne.
1804
Harpagon
1805
Eh ? Est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer ? Que nous brouilles-tu ici de ma fille ?
1806
Valère
1807
Je dis, Monsieur, que j’ai eu toutes les peines du monde à faire consentir sa pudeur à ce que vouloit mon amour.
1808
Harpagon
1809
La pudeur de qui ?
1810
Valère
1811
De votre fille ; et c’est seulement depuis hier qu’elle a pu se résoudre à nous signer mutuellement une promesse de mariage.
1812
Harpagon
1813
Ma fille t’a signé une promesse de mariage !
1814
Valère
1815
Oui, Monsieur, comme de ma part je lui en ai signé une.
1816
Harpagon
1817
O Ciel ! autre disgrâce !
1818
Maître Jacques
1819
Ecrivez, Monsieur, écrivez.
1820
Harpagon
1821
Rengrégement de mal ! surcroît de désespoir ! Allons, Monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez-lui-moi son procès, comme larron, et comme suborneur.
1822
Valère
1823
Ce sont des noms qui ne me sont point dus ; et quand on saura qui je suis...
Scène IV
1824
Elise, Mariane, Frosine, Harpagon, Valère, Maître Jacques, Le Commissaire, Son Clerc
1825
Harpagon
1826
Ah ! fille scélérate ! fille indigne d’un père comme moi ! c’est ainsi que tu pratiques les leçons que je t’ai données ? Tu te laisses prendre d’amour pour un voleur infâme, et tu lui engages ta foi sans mon consentement ? Mais vous serez trompés l’un et l’autre. Quatre bonnes murailles me répondront de ta conduite ; et une bonne potence me fera raison de ton audace.
1827
Valère
1828
Ce ne sera point votre passion qui jugera l’affaire ; et l’on m’écoutera, au moins, avant que de me condamner.
1829
Harpagon
1830
Je me suis abusé de dire une potence, et tu seras roué tout vif.
1831
Elise, à genoux devant son père.
1832
Ah ! mon père, prenez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n’allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraîner aux premiers mouvements de votre passion, et donnez-vous le temps de considérer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous offensez : il est tout autre que vos yeux ne le jugent ; et vous trouverez moins étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous saurez que sans lui vous ne m’auriez plus il y a longtemps. Oui, mon père, c’est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que je courus dans l’eau, et à qui vous devez la vie de cette même fille dont...
1833
Harpagon
1834
Tout cela n’est rien ; et il valoit bien mieux pour moi qu’il te laissât noyer que de faire ce qu’il a fait.
1835
Elise
1836
Mon père, je vous conjure, par l’amour paternel, de me...
1837
Harpagon
1838
Non, non, je ne veux rien entendre ; et il faut que la justice fasse son devoir.
1839
Maître Jacques
1840
Tu me payeras mes coups de bâton.
1841
Frosine
1842
Voici un étrange embarras.
Scène V
1843
Anselme, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine, Valère, Maître Jacques, le Commissaire, Son Clerc
1844
Anselme
1845
Qu’est-ce, seigneur Harpagon ? je vous vois tout ému.
1846
Harpagon
1847
Ah ! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes ; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que vous venez faire ? On m’assassine dans le bien, on m’assassine dans l’honneur ; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints, qui s’est coulé chez moi sous le titre de domestique, pour me dérober mon argent et pour me suborner ma fille.
1848
Valère
1849
Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias ?
1850
Harpagon
1851
Oui, ils se sont donné l’un et l’autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme, et c’est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice, pour vous venger de son insolence.
1852
Anselme
1853
Ce n’est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un cœur qui se seroit donné ; mais pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les miens propres.
1854
Harpagon
1855
Voilà Monsieur qui est un honnête commissaire, qui n’oubliera rien, à ce qu’il m’a dit, de la fonction de son office. Chargez-le comme il faut, Monsieur, et rendez les choses bien criminelles.
1856
Valère
1857
Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j’ai pour votre fille ; et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu’on saura ce que je suis...
1858
Harpagon
1859
Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd’hui n’est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs, qui tirent avantage de leur obscurité, et s’habillent insolemment du premier nom illustre qu’ils s’avisent de prendre.
1860
Valère
1861
Sachez que j’ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance.
1862
Anselme
1863
Tout beau ! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez ; et vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l’histoire que vous ferez.
1864
Valère, en mettant fièrement son chapeau.
1865
Je ne suis point homme à rien craindre, et si Naples vous est connu, vous savez qui étoit Dom Thomas d’Alburcy.
1866
Anselme
1867
Sans doute, je le sais ; et peu de gens l’ont connu mieux que moi.
1868
Harpagon
1869
Je ne me soucie ni de Dom Thomas ni de Dom Martin.
1870
Anselme
1871
De grâce, laissez-le parler, nous verrons ce qu’il en veut dire.
1872
Valère
1873
Je veux dire que c’est lui qui m’a donné le jour.
1874
Anselme
1875
Lui ?
1876
Valère
1877
Oui.
1878
Anselme
1879
Allez ; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire, qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.
1880
Valère
1881
Songez à mieux parler. Ce n’est point une imposture ; et je n’avance rien qu’il ne me soit aisé de justifier.
1882
Anselme
1883
Quoi ? vous osez vous dire fils de Dom Thomas d’Alburcy ?
1884
Valère
1885
Oui, je l’ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
1886
Anselme
1887
L’audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous confondre, qu’il y a seize ans pour le moins que l’homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.
1888
Valère
1889
Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauvé est celui qui vous parle ; apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi ; qu’il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi dès que je m’en trouvai capable ; que j’ai su depuis peu que mon père n’étoit point mort, comme je l’avois toujours cru ; que passant ici pour l’aller chercher, une aventure, par le Ciel concertée, me fit voir la charmante Elise ; que cette vue me rendit esclave de ses beautés ; et que la violence de mon amour, et les sévérités de son père, me firent prendre la résolution de m’introduire dans son logis, et d’envoyer un autre à la quête de mes parents.
1890
Anselme
1891
Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité ?
1892
Valère
1893
Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui étoit à mon père ; un bracelet d’agate que ma mère m’avoit mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.
1894
Mariane
1895
Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n’imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connoître clairement que vous êtes mon frère.
1896
Valère
1897
Vous ma sœur ?
1898
Mariane
1899
Oui. Mon cœur s’est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche ; et notre mère, que vous allez ravir, m’a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté ; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d’esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d’une succession qu’on avoit déchirée ; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n’a presque vécu que d’une vie languissante.
1900
Anselme
1901
O Ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu’il n’appartient qu’à toi de faire des miracles ! Embrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.
1902
Valère
1903
Vous êtes notre père ?
1904
Mariane
1905
C’est vous que ma mère a tant pleuré ?
1906
Anselme
1907
Oui, ma fille, oui, mon fils, je suis Dom Thomas d’Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout l’argent qu’il portoit, et qui vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se préparoit, après de longs voyages, à chercher dans l’hymen d’une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j’ai vu pour ma vie à retourner à Naples, m’a fait y renoncer pour toujours ; et ayant su trouver moyen d’y faire vendre ce que j’avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d’Anselme, j’ai voulu m’éloigner les chagrins de cet autre nom qui m’a causé tant de traverses.
1908
Harpagon
1909
C’est là votre fils ?
1910
Anselme
1911
Oui.
1912
Harpagon
1913
Je vous prends à partie, pour me payer dix mille écus qu’il m’a volés.
1914
Anselme
1915
Lui, vous avoir volé ?
1916
Harpagon
1917
Lui-même.
1918
Valère
1919
Qui vous dit cela ?
1920
Harpagon
1921
Maître Jacques.
1922
Valère
1923
C’est toi qui le dis ?
1924
Maître Jacques
1925
Vous voyez que je ne dis rien.
1926
Harpagon
1927
Oui : voilà Monsieur le Commissaire qui a reçu sa déposition.
1928
Valère
1929
Pouvez-vous me croire capable d’une action si lâche ?
1930
Harpagon
1931
Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.
Scène VI
1932
Cléante, Valère, Mariane, Elise, Frosine, Harpagon, Anselme, Maître Jacques, La Flèche, Le commissaire, Son Clerc
1933
Cléante
1934
Ne vous tourmentez point, mon père, et n’accusez personne. J’ai découvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.
1935
Harpagon
1936
Où est-il ?
1937
Cléante
1938
Ne vous en mettez point en peine : il est en lieu dont je réponds, et tout ne dépend que de moi. C’est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane ; ou de perdre votre cassette.
1939
Harpagon
1940
N’en a-t-on rien ôté ?
1941
Cléante
1942
Rien du tout. Voyez si c’est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.
1943
Mariane
1944
Mais vous ne savez pas que ce n’est pas assez que ce consentement, et que le Ciel, avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père dont vous avez à m’obtenir.
1945
Anselme
1946
Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d’une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père. Allons, ne vous faites point dire ce qu’il n’est pas nécessaire d’entendre, et consentez ainsi que moi à ce double hyménée.
1947
Harpagon
1948
Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.
1949
Cléante
1950
Vous la verrez saine et entière.
1951
Harpagon
1952
Je n’ai point d’argent à donner en mariage à mes enfants.
1953
Anselme
1954
Hé bien ! j’en ai pour eux ; que cela ne vous inquiète point.
1955
Harpagon
1956
Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages ?
1957
Anselme
1958
Oui, je m’y oblige ; êtes-vous satisfait ?
1959
Harpagon
1960
Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.
1961
Anselme
1962
D’accord. Allons jouir de l’allégresse que cet heureux jour nous présente.
1963
Le Commissaire
1964
Holà ! Messieurs, holà ! tout doucement, s’il vous plaît : qui me payera mes écritures ?
1965
Harpagon
1966
Nous n’avons que faire de vos écritures.
1967
Le Commissaire
1968
Oui ! mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.
1969
Harpagon
1970
Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.
1971
Maître Jacques
1972
Hélas ! comment faut-il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir.
1973
Anselme
1974
Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.
1975
Harpagon
1976
Vous payerez donc le Commissaire ?
1977
Anselme
1978
Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.
1979
Harpagon
1980
Et moi, voir ma chère cassette.