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Le Bourgeois gentilhomme

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Comédie-ballet en cinq actes (1670) : à Paris, Monsieur Jourdain, bourgeois enrichi, veut devenir gentilhomme, paie des maîtres et un comte qui l'exploitent, refuse sa fille à Cléonte faute de noblesse, et se laisse faire mamamouchi par une mascarade turque. Résumé en 1 minute

Le Bourgeois gentilhomme
1
Comédie-ballet
Acteurs
2
Monsieur Jourdain, Bourgeois.
3
Madame Jourdain, sa Femme.
4
Lucile, Fille de Monsieur Jourdain.
5
Nicole, Servante.
6
Cléonte, Amoureux de Lucile.
7
Covielle, Valet de Cléonte.
8
Dorante, Comte, Amant de Dorimène.
9
Dorimène, Marquise.
10
Maître de musique.
11
Élève du maître de musique.
12
Maître à danser.
13
Maître d’armes.
14
Maître de philosophie.
15
Maître tailleur.
16
Garçon tailleur.
17
Deux laquais.
18
Plusieurs musiciens, musiciennes, joueurs d’instruments, danseurs, cuisiniers, garçons tailleurs, Et autres Personnages des Intermèdes et du Ballet.
19
La Scène est à Paris.
20
L’Ouverture se fait par un grand assemblage d’Instruments ; et dans le milieu du Théâtre, on voit un Élève du Maître de Musique, qui compose sur une Table, un Air que le Bourgeois a demandé pour une Sérénade.
Acte Premier
Scène Première
21
Maître de musique, Maître à Danser, trois Musiciens, deux Violons, quatre Danseurs
22
Maître de musique, parlant à ses Musiciens
23
Venez, entrez dans cette Salle, et vous reposez là, en attendant qu’il vienne.
24
Maître à danser, parlant aux Danseurs
25
Et vous aussi, de ce côté.
26
Maître de musique, à l’Élève
27
Est‐ce fait ?
28
L’élève
29
Oui.
30
Maître de musique
31
Voyons… Voilà qui est bien.
32
Maître à danser
33
Est‐ce quelque chose de nouveau ?
34
Maître de musique
35
Oui, c’est un Air pour une Sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre Homme fût éveillé.
36
Maître à danser
37
Peut‐on voir ce que c’est ?
38
Maître de musique
39
Vous l’allez entendre, avec le Dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.
40
Maître à danser
41
Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.
42
Maître de musique
43
Il est vrai. Nous avons trouvé ici un Homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de Noblesse et de Galanterie qu’il est allé se mettre en tête. Et votre Danse, et ma Musique, auraient à souhaiter que tout le Monde lui ressemblât.
44
Maître à danser
45
Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui, qu’il se connût mieux qu’il ne fait aux choses que nous lui donnons.
46
Maître de musique
47
Il est vrai qu’il les connaît mal, mais il les paie bien ; et c’est de quoi maintenant nos Arts ont plus besoin, que de toute autre chose.
48
Maître à danser
49
Pour moi, je vous l’avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent ; et je tiens que dans tous les beaux Arts, c’est un supplice assez fâcheux, que de se produire à des Sots ; que d’essuyer sur des Compositions, la barbarie d’un Stupide. Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des Personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un Art ; qui sachent faire un doux accueil aux beautés d’un Ouvrage ; et par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu’on puisse recevoir des choses que l’on fait, c’est de les voir connues ; de les voir caressées d’un applaudissement qui vous honore. Il n’y a rien, à mon avis, qui nous paie mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises, que des louanges éclairées.
50
Maître de musique
51
J’en demeure d’accord, et je les goûte comme vous. Il n’y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites ; mais cet Encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures, ne mettent point un Homme à son aise : Il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c’est de louer avec les mains. C’est un Homme à la vérité dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n’applaudit qu’à contre‐sens ; mais son argent redresse les jugements de son Esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées ; et ce Bourgeois ignorant, nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand Seigneur éclairé qui nous a introduits ici.
52
Maître à danser
53
Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l’argent ; et l’intérêt est quelque chose de si bas, qu’il ne faut jamais qu’un honnête Homme montre pour lui de l’attachement.
54
Maître de musique
55
Vous recevez fort bien pourtant l’argent que notre Homme vous donne.
56
Maître à danser
57
Assurément ; mais je n’en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu’avec son bien, il eût encore quelque bon goût des choses.
58
Maître de musique
59
Je le voudrais aussi, et c’est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais en tout cas il nous donne moyen de nous faire connaître dans le Monde ; et il payera pour les autres, ce que les autres loueront pour lui.
60
Maître à danser
61
Le voilà qui vient.
Scène II
62
Monsieur JOURDAIN, deux Laquais, Maître de musique, Maître à danser, Violons, Musiciens et Danseurs
63
Monsieur JOURDAIN
64
Hé bien, Messieurs ? Qu’est‐ce ? Me ferez‐vous voir votre petite drôlerie ?
65
Maître à danser
66
Comment ? Quelle petite drôlerie ?
67
Monsieur JOURDAIN
68
Eh la… comment appelez‐vous cela ? Votre Prologue, ou Dialogue de Chansons et de Danse.
69
Maître à danser
70
Ah, ah.
71
Maître de musique
72
Vous nous y voyez préparés.
73
Monsieur JOURDAIN
74
Je vous ai fait un peu attendre, mais c’est que je me fais habiller aujourd’hui comme les Gens de Qualité ; et mon Tailleur m’a envoyé des Bas de soie que j’ai pensé ne mettre jamais.
75
Maître de musique
76
Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.
77
Monsieur JOURDAIN
78
Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu’on ne m’ait apporté mon Habit, afin que vous me puissiez voir.
79
Maître à danser
80
Tout ce qu’il vous plaira.
81
Monsieur JOURDAIN
82
Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu’à la tête.
83
Maître de musique
84
Nous n’en doutons point.
85
Monsieur JOURDAIN
86
Je me suis fait faire cette Indienne‐ci.
87
Maître à danser
88
Elle est fort belle.
89
Monsieur JOURDAIN
90
Mon Tailleur m’a dit que les Gens de Qualité étaient comme cela le matin.
91
Maître de musique
92
Cela vous sied à merveille.
93
Monsieur JOURDAIN
94
Laquais, holà, mes deux Laquais.
95
Premier laquais
96
Que voulez‐vous, Monsieur ?
97
Monsieur JOURDAIN
98
Rien. C’est pour voir si vous m’entendez bien. Aux deux Maîtres. Que dites‐vous de mes Livrées ?
99
Maître à danser
100
Elles sont magnifiques.
101
Monsieur JOURDAIN
102
Il entrouvre sa Robe, et fait voir un Haut-chausses étroit de velours rouge, et une Camisole de velours vert, dont il est vêtu.
103
Voici encore un petit Déshabillé pour faire le matin mes Exercices.
104
Maître de musique
105
Il est galant.
106
Monsieur JOURDAIN
107
Laquais.
108
Premier laquais
109
Monsieur.
110
Monsieur JOURDAIN
111
L’autre Laquais.
112
Second laquais
113
Monsieur.
114
Monsieur JOURDAIN
115
Tenez ma Robe. Me trouvez‐vous bien comme cela ?
116
Maître à danser
117
Fort bien. On ne peut pas mieux.
118
Monsieur JOURDAIN
119
Voyons un peu votre Affaire.
120
Maître de musique
121
Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un Air qu’il vient de composer pour la Sérénade que vous m’avez demandée. C’est un de mes Écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.
122
Monsieur JOURDAIN
123
Oui ; mais il ne fallait pas faire faire cela par un Écolier ; et vous n’étiez pas trop bon vous‐même pour cette besogne‐là.
124
Maître de musique
125
Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d’Écolier vous abuse. Ces sortes d’Écoliers en savent autant que les plus grands Maîtres, et l’Air est aussi beau qu’il s’en puisse faire. Écoutez seulement.
126
Monsieur JOURDAIN
127
Donnez‐moi ma Robe pour mieux entendre… Attendez, je crois que je serai mieux sans Robe… Non, redonnez‐la‐moi, cela ira mieux.
128
Musicien, chantant
129
Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême, Depuis qu’à vos rigueurs vos beaux yeux m’ont soumis : Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, Hélas ! que pourriez‐vous faire à vos ennemis ?
130
Monsieur JOURDAIN
131
Cette Chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par‐ci, par‐là.
132
Maître de musique
133
Il faut, Monsieur, que l’Air soit accommodé aux Paroles.
134
Monsieur JOURDAIN
135
On m’en apprit un tout à fait joli il y a quelque temps. Attendez… La… Comment est‐ce qu’il dit ?
136
Maître à danser
137
Par ma foi, je ne sais.
138
Monsieur JOURDAIN
139
Il y a du Mouton dedans.
140
Maître à danser
141
Du Mouton ?
142
Monsieur JOURDAIN
143
Oui. Ah.
144
Monsieur JOURDAIN chante.
145
Je croyais Janneton Aussi douce que belle ; Je croyais Janneton Plus douce qu’un Mouton : Hélas ! hélas ! Elle est cent fois, mille fois plus cruelle, Que n’est le Tigre aux Bois. N’est‐il pas joli ?
146
Maître de musique
147
Le plus joli du monde.
148
Maître à danser
149
Et vous le chantez bien.
150
Monsieur JOURDAIN
151
C’est sans avoir appris la Musique.
152
Maître de musique
153
Vous devriez l’apprendre, Monsieur, comme vous faites la Danse. Ce sont deux Arts qui ont une étroite liaison ensemble.
154
Maître à danser
155
Et qui ouvrent l’esprit d’un Homme aux belles choses.
156
Monsieur JOURDAIN
157
Est‐ce que les Gens de Qualité apprennent aussi la Musique ?
158
Maître de musique
159
Oui, Monsieur.
160
Monsieur JOURDAIN
161
Je l’apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car outre le Maître d’Armes qui me montre, j’ai arrêté encore un Maître de Philosophie qui doit commencer ce matin.
162
Maître de musique
163
La Philosophie est quelque chose ; mais la Musique, Monsieur, la Musique…
164
Maître à danser
165
La Musique et la Danse… La Musique et la Danse, c’est là tout ce qu’il faut.
166
Maître de musique
167
Il n’y a rien qui soit si utile dans un État, que la Musique.
168
Maître à danser
169
Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux Hommes, que la Danse.
170
Maître de musique
171
Sans la Musique, un État ne peut subsister.
172
Maître à danser
173
Sans la Danse, un Homme ne saurait rien faire.
174
Maître de musique
175
Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le Monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la Musique.
176
Maître à danser
177
Tous les malheurs des Hommes, tous les revers funestes dont les Histoires sont remplies, les bévues des Politiques, et les manquements des grands Capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.
178
Monsieur JOURDAIN
179
Comment cela ?
180
Maître de musique
181
La Guerre ne vient‐elle pas d’un manque d’union entre les Hommes ?
182
Monsieur JOURDAIN
183
Cela est vrai.
184
Maître de musique
185
Et si tous les Hommes apprenaient la Musique, ne serait‐ce pas le moyen de s’accorder ensemble, et de voir dans le Monde la Paix universelle ?
186
Monsieur JOURDAIN
187
Vous avez raison.
188
Maître à danser
189
Lorsqu’un Homme a commis un Manquement dans sa conduite, soit aux Affaires de sa Famille, ou au Gouvernement d’un État, ou au Commandement d’une Armée, ne dit‐on pas toujours, un Tel a fait un mauvais pas dans une telle Affaire ?
190
Monsieur JOURDAIN
191
Oui, on dit cela.
192
Maître à danser
193
Et faire un mauvais pas, peut‐il procéder d’autre chose que de ne savoir pas danser ?
194
Monsieur JOURDAIN
195
Cela est vrai, vous avez raison tous deux.
196
Maître à danser
197
C’est pour vous faire voir l’excellence et l’utilité de la Danse et de la Musique.
198
Monsieur JOURDAIN
199
Je comprends cela à cette heure.
200
Maître de musique
201
Voulez‐vous voir nos deux Affaires ?
202
Monsieur JOURDAIN
203
Oui.
204
Maître de musique
205
Je vous l’ai déjà dit, c’est un petit essai que j’ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la Musique.
206
Monsieur JOURDAIN
207
Fort bien.
208
Maître de musique
209
Allons, avancez. Il faut vous figurer qu’ils sont habillés en Bergers.
210
Monsieur JOURDAIN
211
Pourquoi toujours des Bergers ? On ne voit que cela partout.
212
Maître à danser
213
Lorsqu’on a des Personnes à faire parler en Musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans la Bergerie. Le Chant a été de tout temps affecté aux Bergers ; et il n’est guère naturel en Dialogue, que des Princes, ou des Bourgeois, chantent leurs passions.
214
Monsieur JOURDAIN
215
Passe, passe. Voyons.
Dialogue en musique
216
une musicienne, et deux musiciens
217
Un cœur, dans l’amoureux Empire,
218
De mille soins est toujours agité :
219
On dit qu’avec plaisir on languit, on soupire ;
220
Mais, quoi qu’on puisse dire,
221
Il n’est rien de si doux que notre liberté.
222
Musicien
223
Il n’est rien de si doux que les tendres ardeurs
224
Qui font vivre deux cœurs
225
Dans une même envie :
226
On ne peut être heureux sans amoureux désirs ;
227
Ôtez l’amour de la vie,
228
Vous en ôtez les plaisirs.
229
Second musicien
230
Il serait doux d’entrer sous l’amoureuse Loi,
231
Si l’on trouvait en Amour de la foi :
232
Mais hélas, ô rigueur cruelle,
233
On ne voit point de Bergère fidèle ;
234
Et ce Sexe inconstant, trop indigne du jour,
235
Doit faire pour jamais renoncer à l’Amour.
236
Premier musicien
237
Aimable ardeur !
238
Musicienne
239
Franchise heureuse !
240
Second musicien
241
Sexe trompeur !
242
Premier musicien
243
Que tu m’es précieuse !
244
Musicienne
245
Que tu plais à mon cœur !
246
Second musicien
247
Que tu me fais d’horreur !
248
Premier musicien
249
Ah ! quitte pour aimer, cette haine mortelle !
250
Musicienne
251
On peut, on peut te montrer
252
Une Bergère fidèle.
253
Second musicien
254
Hélas ! où la rencontrer ?
255
Musicienne
256
Pour défendre notre gloire,
257
Je te veux offrir mon cœur.
258
Second musicien
259
Mais, Bergère, puis‐je croire
260
Qu’il ne sera point trompeur ?
261
Musicienne
262
Voyons par expérience
263
Qui des deux aimera mieux.
264
Second musicien
265
Qui manquera de constance,
266
Le puissent perdre les Dieux.
267
Tous trois
268
À des ardeurs si belles
269
Laissons‐nous enflammer ;
270
Ah ! qu’il est doux d’aimer,
271
Quand deux cœurs sont fidèles !
272
Monsieur JOURDAIN
273
Est‐ce tout ?
274
Maître de musique
275
Oui.
276
Monsieur JOURDAIN
277
Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis.
278
Maître à danser
279
Voici pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements, et des plus belles attitudes dont une Danse puisse être variée.
280
Monsieur JOURDAIN
281
Sont‐ce encore des bergers ?
282
Maître à danser
283
C’est ce qu’il vous plaira. Allons.
284
Quatre Danseurs exécutent tous les mouvements différents, et toutes les sortes de pas que le Maître à Danser leur commande ; Et cette Danse fait le premier Intermède.
285
Fin du Premier Acte.
Acte II
Scène Première
286
Monsieur JOURDAIN, Maître de musique, Maître à danser, Laquais
287
Monsieur JOURDAIN
288
Voilà qui n’est point sot, et ces Gens‐là se trémoussent bien.
289
Maître de musique
290
Lorsque la Danse sera mêlée avec la Musique, cela fera plus d’effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit Ballet que nous avons ajusté pour vous.
291
Monsieur JOURDAIN
292
C’est pour tantôt au moins ; et la Personne pour qui j’ai fait faire tout cela, me doit faire l’honneur de venir dîner céans.
293
Maître à danser
294
Tout est prêt.
295
Maître de musique
296
Au reste, Monsieur, ce n’est pas assez, il faut qu’une Personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez de l’inclination pour les belles choses, ait un Concert de Musique chez soi tous les Mercredis, ou tous les Jeudis.
297
Monsieur JOURDAIN
298
Est‐ce que les Gens de Qualité en ont ?
299
Maître de musique
300
Oui, Monsieur.
301
Monsieur JOURDAIN
302
J’en aurai donc. Cela sera‐t‐il beau ?
303
Maître de musique
304
Sans doute. Il vous faudra trois Voix, un Dessus, une Haute‐Contre, et une Basse, qui seront accompagnées d’une Basse de Viole, d’un Théorbe, et d’un Clavecin pour les Basses continues, avec deux Dessus de Violon pour jouer les Ritournelles.
305
Monsieur JOURDAIN
306
Il y faudra mettre aussi une Trompette marine. La Trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.
307
Maître de musique
308
Laissez‐nous gouverner les choses.
309
Monsieur JOURDAIN
310
Au moins, n’oubliez pas tantôt de m’envoyer des Musiciens, pour chanter à Table.
311
Maître de musique
312
Vous aurez tout ce qu’il vous faut.
313
Monsieur JOURDAIN
314
Mais surtout, que le Ballet soit beau.
315
Maître de musique
316
Vous en serez content, et entre autres choses de certains Menuets que vous y verrez.
317
Monsieur JOURDAIN
318
Ah les Menuets sont ma Danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon Maître.
319
Maître à danser
320
Un Chapeau, Monsieur, s’il vous plaît. La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; La, la, la ; La, la. En cadence, s’il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la ; La, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.
321
Monsieur JOURDAIN
322
Euh ?
323
Maître de musique
324
Voilà qui est le mieux du monde.
325
Monsieur JOURDAIN
326
À propos. Apprenez‐moi comme il faut faire une Révérence pour saluer une Marquise ; j’en aurai besoin tantôt.
327
Maître à danser
328
Une Révérence pour saluer une Marquise ?
329
Monsieur JOURDAIN
330
Oui. une Marquise qui s’appelle Dorimène.
331
Maître à danser
332
Donnez‐moi la main.
333
Monsieur JOURDAIN
334
Non. Vous n’avez qu’à faire, je le retiendrai bien.
335
Maître à danser
336
Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d’abord une Révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois Révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu’à ses genoux.
337
Monsieur JOURDAIN
338
Faites un peu ? Bon.
339
Premier laquais
340
Monsieur, voilà votre Maître d’Armes qui est là.
341
Monsieur JOURDAIN
342
Dis‐lui qu’il entre ici pour me donner Leçon. Je veux que vous me voyiez faire.
Scène II
343
Maître d’armes, Maître de musique, Maître à danser, Monsieur JOURDAIN, deux Laquais
344
Maître d’armes, après lui avoir mis le fleuret à la main
345
Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l’opposite de votre hanche. La pointe de votre Épée vis‐à‐vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l’œil. L’épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez‐moi l’Épée de quarte, et achevez de même. Une, Deux. Remettez‐vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Quand vous portez la Botte, Monsieur, il faut que l’Épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez‐moi l’Épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez‐vous. Redoublez. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde.
346
Le Maître d’Armes lui pousse deux ou trois Bottes, en lui disant, «En garde».
347
Monsieur JOURDAIN
348
Euh ?
349
Maître de musique
350
Vous faites des merveilles.
351
Maître d’armes
352
Je vous l’ai déjà dit ; tout le secret des Armes ne consiste qu’en deux choses, à donner, et à ne point recevoir : Et comme je vous fis voir l’autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l’Épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dépend seulement que d’un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors.
353
Monsieur JOURDAIN
354
De cette façon donc un Homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son Homme, et de n’être point tué.
355
Maître d’armes
356
Sans doute. N’en vîtes‐vous pas la démonstration ?
357
Monsieur JOURDAIN
358
Oui.
359
Maître d’armes
360
Et c’est en quoi l’on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un État, et combien la Science des Armes l’emporte hautement sur toutes les autres Sciences inutiles, comme la Danse, la Musique, la…
361
Maître à danser
362
Tout beau, Monsieur le Tireur d’armes. Ne parlez de la Danse qu’avec respect.
363
Maître de musique
364
Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l’excellence de la Musique.
365
Maître d’armes
366
Vous êtes de plaisantes Gens, de vouloir comparer vos Sciences à la mienne !
367
Maître de musique
368
Voyez un peu l’Homme d’importance !
369
Maître à danser
370
Voilà un plaisant Animal, avec son Plastron !
371
Maître d’armes
372
Mon petit Maître à Danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit Musicien, je vous ferais chanter de la belle manière.
373
Maître à danser
374
Monsieur le Batteur de Fer, je vous apprendrai votre Métier.
375
Monsieur JOURDAIN, au Maître à danser
376
Êtes‐vous fou de l’aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?
377
Maître à danser
378
Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce, et de sa quarte.
379
Monsieur JOURDAIN
380
Tout doux, vous dis‐je.
381
Maître d’armes
382
Comment ? petit Impertinent.
383
Monsieur JOURDAIN
384
Eh mon Maître d’Armes.
385
Maître à danser
386
Comment ? grand Cheval de Carrosse.
387
Monsieur JOURDAIN
388
Eh mon Maître à Danser.
389
Maître d’armes
390
Si je me jette sur vous…
391
Monsieur JOURDAIN
392
Doucement.
393
Maître à danser
394
Si je mets sur vous la main…
395
Monsieur JOURDAIN
396
Tout beau.
397
Maître d’armes
398
Je vous étrillerai d’un air…
399
Monsieur JOURDAIN
400
De grâce.
401
Maître à danser
402
Je vous rosserai d’une manière…
403
Monsieur JOURDAIN
404
Je vous prie.
405
Maître de musique
406
Laissez‐nous un peu lui apprendre à parler.
407
Monsieur JOURDAIN
408
Mon Dieu. arrêtez‐vous.
Scène III
409
Maître de philosophie, Maître de musique, Maître à danser, Maître d’armes, Monsieur JOURDAIN, Laquais
410
Monsieur JOURDAIN
411
Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre Philosophie. Venez un peu mettre la Paix entre ces Personnes‐ci.
412
Maître de philosophie
413
Qu’est‐ce donc ? Qu’y a‐t‐il, Messieurs ?
414
Monsieur JOURDAIN
415
Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs Professions, jusqu’à se dire des injures, et vouloir en venir aux mains.
416
Maître de philosophie
417
Hé quoi, Messieurs, faut‐il s’emporter de la sorte ? et n’avez‐vous point lu le docte Traité que Sénèque a composé, de la Colère ? Y a‐t‐il rien de plus bas et de plus honteux, que cette passion, qui fait d’un Homme une Bête féroce ? et la Raison ne doit‐elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?
418
Maître à danser
419
Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la Danse que j’exerce, et la Musique dont il fait profession ?
420
Maître de philosophie
421
Un Homme sage est au‐dessus de toutes les injures qu’on lui peut dire ; et la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération, et la patience.
422
Maître d’armes
423
Ils ont tous deux l’audace, de vouloir comparer leurs Professions à la mienne.
424
Maître de philosophie
425
Faut‐il que cela vous émeuve ? Ce n’est pas de vaine gloire, et de condition, que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c’est la Sagesse, et la Vertu.
426
Maître à danser
427
Je lui soutiens que la Danse est une Science à laquelle on ne peut faire assez d’honneur.
428
Maître de musique
429
Et moi, que la Musique en est une que tous les Siècles ont révérée.
430
Maître d’armes
431
Et moi, je leur soutiens à tous deux, que la Science de tirer des Armes, est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les Sciences.
432
Maître de philosophie
433
Et que sera donc la Philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents, de parler devant moi avec cette arrogance ; et de donner impudemment le nom de Science à des choses que l’on ne doit pas même honorer du nom d’Art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de Métier misérable de Gladiateur, de Chanteur, et de Baladin !
434
Maître d’armes
435
Allez, Philosophe de chien.
436
Maître de musique
437
Allez, Belître de Pédant.
438
Maître à danser
439
Allez, Cuistre fieffé.
440
Maître de philosophie
441
Comment ? Marauds que vous êtes…
442
Le Philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.
443
Monsieur JOURDAIN
444
Monsieur le Philosophe.
445
Maître de philosophie
446
Infâmes ! coquins ! insolents !
447
Monsieur JOURDAIN
448
Monsieur le Philosophe.
449
Maître d’armes
450
La peste l’Animal !
451
Monsieur JOURDAIN
452
Messieurs.
453
Maître de philosophie
454
Impudents !
455
Monsieur JOURDAIN
456
Monsieur le Philosophe.
457
Maître à danser
458
Diantre soit de l’Âne bâté !
459
Monsieur JOURDAIN
460
Messieurs.
461
Maître de philosophie
462
Scélérats !
463
Monsieur JOURDAIN
464
Monsieur le Philosophe.
465
Maître de musique
466
Au Diable l’impertinent.
467
Monsieur JOURDAIN
468
Messieurs.
469
Maître de philosophie
470
Fripons ! gueux ! traîtres ! imposteurs !
471
Ils sortent.
472
Monsieur JOURDAIN
473
Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh battez‐vous tant qu’il vous plaira, je n’y saurais que faire, et je n’irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou, de m’aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.
Scène IV
474
Maître de philosophie, Monsieur JOURDAIN
475
Maître de philosophie, en raccommodant son Collet
476
Venons à notre leçon.
477
Monsieur JOURDAIN
478
Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés.
479
Maître de philosophie
480
Cela n’est rien. Un Philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une Satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez‐vous apprendre ?
481
Monsieur JOURDAIN
482
Tout ce que je pourrai, car j’ai toutes les envies du monde d’être savant, et j’enrage que mon Père et ma Mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les Sciences, quand j’étais jeune.
483
Maître de philosophie
484
Ce sentiment est raisonnable, Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le Latin sans doute.
485
Monsieur JOURDAIN
486
Oui, mais faites comme si je ne le savais pas. Expliquez‐moi ce que cela veut dire.
487
Maître de philosophie
488
Cela veut dire que sans la Science, la Vie est presque une image de la Mort.
489
Monsieur JOURDAIN
490
Ce Latin‐là a raison.
491
Maître de philosophie
492
N’avez‐vous point quelques principes, quelques commencements des Sciences ?
493
Monsieur JOURDAIN
494
Oh oui, je sais lire et écrire.
495
Maître de philosophie
496
Par où vous plaît‐il que nous commencions ? Voulez‐vous que je vous apprenne la Logique ?
497
Monsieur JOURDAIN
498
Qu’est‐ce que c’est que cette Logique ?
499
Maître de philosophie
500
C’est elle qui enseigne les trois opérations de l’Esprit.
501
Monsieur JOURDAIN
502
Qui sont‐elles, ces trois opérations de l’Esprit ?
503
Maître de philosophie
504
La première, la seconde, et la troisième. La première est, de bien concevoir par le moyen des Universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des Catégories : Et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des Figures. Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, etc.
505
Monsieur JOURDAIN
506
Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette Logique‐là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
507
Maître de philosophie
508
Voulez‐vous apprendre la Morale ?
509
Monsieur JOURDAIN
510
La Morale ?
511
Maître de philosophie
512
Oui.
513
Monsieur JOURDAIN
514
Qu’est‐ce qu’elle dit cette Morale ?
515
Maître de philosophie
516
Elle traite de la Félicité ; Enseigne aux Hommes à modérer leurs passions, et…
517
Monsieur JOURDAIN
518
Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les Diables ; et il n’y a Morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m’en prend envie.
519
Maître de philosophie
520
Est‐ce la Physique que vous voulez apprendre ?
521
Monsieur JOURDAIN
522
Qu’est‐ce qu’elle chante cette Physique ?
523
Maître de philosophie
524
La Physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du Corps ; Qui discourt de la nature des Éléments, des Métaux, des Minéraux, des Pierres, des Plantes, et des Animaux, et nous enseigne les causes de tous les Météores, l’Arc‐en‐ciel, les Feux volants, les Comètes, les Éclairs, le Tonnerre, la Foudre, la Pluie, la Neige, la Grêle, les Vents, et les Tourbillons.
525
Monsieur JOURDAIN
526
Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.
527
Maître de philosophie
528
Que voulez‐vous donc que je vous apprenne ?
529
Monsieur JOURDAIN
530
Apprenez‐moi l’Orthographe.
531
Maître de philosophie
532
Très volontiers.
533
Monsieur JOURDAIN
534
Après vous m’apprendrez l’Almanach, pour savoir quand il y a de la Lune, et quand il n’y en a point.
535
Maître de philosophie
536
Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en Philosophe, il faut commencer selon l’ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des Lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là‐dessus j’ai à vous dire, que les Lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu’elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix, A, E, I, O, U.
537
Monsieur JOURDAIN
538
J’entends tout cela.
539
Maître de philosophie
540
La voix, A, se forme en ouvrant fort la bouche, A.
541
Monsieur JOURDAIN
542
A, A, Oui.
543
Maître de philosophie
544
La voix, E, se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut, A, E.
545
Monsieur JOURDAIN
546
A, E, A, E. Ma foi oui. Ah que cela est beau !
547
Maître de philosophie
548
Et la voix, I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles, A, E, I.
549
Monsieur JOURDAIN
550
A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la Science.
551
Maître de philosophie
552
La voix, O, se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas, O.
553
Monsieur JOURDAIN
554
O, O. Il n’y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O, I, O.
555
Maître de philosophie
556
L’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
557
Monsieur JOURDAIN
558
O, O, O. Vous avez raison, O. Ah la belle chose, que de savoir quelque chose !
559
Maître de philosophie
560
La voix, U, se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre sans les joindre tout à fait, U.
561
Monsieur JOURDAIN
562
U, U. Il n’y a rien de plus véritable, U.
563
Maître de philosophie
564
Vos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la moue : D’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.
565
Monsieur JOURDAIN
566
U, U. Cela est vrai. Ah que n’ai‐je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.
567
Maître de philosophie
568
Demain, nous verrons les autres Lettres, qui sont les consonnes.
569
Monsieur JOURDAIN
570
Est‐ce qu’il y a des choses aussi curieuses qu’à celles‐ci ?
571
Maître de philosophie
572
Sans doute. La consonne, D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au‐dessus des dents d’en haut : DA.
573
Monsieur JOURDAIN
574
DA, DA. Oui. Ah les belles choses ! les belles choses !
575
Maître de philosophie
576
L’F, en appuyant les dents d’en haut sur la lèvre de dessous, FA.
577
Monsieur JOURDAIN
578
FA, FA. C’est la vérité. Ah ! mon Père, et ma Mère, que je vous veux de mal !
579
Maître de philosophie
580
Et l’R, en portant le bout de la langue jusqu’au haut du palais ; de sorte qu’étant frôlée par l’air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement, R r a.
581
Monsieur JOURDAIN
582
R, r, ra ; R, r, r, r, r, ra. Cela est vrai. Ah l’habile Homme que vous êtes ! et que j’ai perdu de temps ! R, r, r, ra.
583
Maître de philosophie
584
Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.
585
Monsieur JOURDAIN
586
Je vous en prie. Au reste il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d’une Personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m’aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
587
Maître de philosophie
588
Fort bien.
589
Monsieur JOURDAIN
590
Cela sera galant, oui.
591
Maître de philosophie
592
Sans doute. Sont‐ce des Vers que vous lui voulez écrire ?
593
Monsieur JOURDAIN
594
Non, non, point de Vers.
595
Maître de philosophie
596
Vous ne voulez que de la Prose ?
597
Monsieur JOURDAIN
598
Non, je ne veux ni Prose, ni Vers.
599
Maître de philosophie
600
Il faut bien que ce soit l’un, ou l’autre.
601
Monsieur JOURDAIN
602
Pourquoi ?
603
Maître de philosophie
604
Par la raison, Monsieur, qu’il n’y a pour s’exprimer, que la Prose, ou les Vers.
605
Monsieur JOURDAIN
606
Il n’y a que la Prose, ou les Vers ?
607
Maître de philosophie
608
Non, Monsieur : tout ce qui n’est point prose, est Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, est Prose.
609
Monsieur JOURDAIN
610
Et comme l’on parle, qu’est‐ce que c’est donc que cela ?
611
Maître de philosophie
612
De la Prose.
613
Monsieur JOURDAIN
614
Quoi, quand je dis : Nicole, apportez‐moi mes Pantoufles, et me donnez mon Bonnet de nuit, c’est de la Prose ?
615
Maître de philosophie
616
Oui, Monsieur.
617
Monsieur JOURDAIN
618
Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la Prose, sans que j’en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde, de m’avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un Billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrais que cela fût mis d’une manière galante ; que cela fût tourné gentiment.
619
Maître de philosophie
620
Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d’un…
621
Monsieur JOURDAIN
622
Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
623
Maître de philosophie
624
Il faut bien étendre un peu la chose.
625
Monsieur JOURDAIN
626
Non, vous dis‐je, je ne veux que ces seules paroles‐là dans le Billet ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
627
Maître de philosophie
628
On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. Ou bien : D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour.
629
Monsieur JOURDAIN
630
Mais de toutes ces façons‐là, laquelle est la meilleure ?
631
Maître de philosophie
632
Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
633
Monsieur JOURDAIN
634
Cependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
635
Maître de philosophie
636
Je n’y manquerai pas.
637
Monsieur JOURDAIN
638
Comment, mon Habit n’est point encore arrivé ?
639
Second laquais
640
Non, Monsieur.
641
Monsieur JOURDAIN
642
Ce maudit Tailleur me fait bien attendre pour un jour où j’ai tant d’affaires. J’enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le Bourreau de Tailleur. Au Diable le Tailleur. La peste étouffe le Tailleur. Si je le tenais maintenant ce Tailleur détestable, ce chien de Tailleur-là, ce traître de Tailleur, je…
Scène V
643
Maître tailleur, Garçon tailleur portant l’habit de Monsieur JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, Laquais
644
Monsieur JOURDAIN
645
Ah vous voilà. Je m’allais mettre en colère contre vous.
646
Maître tailleur
647
Je n’ai pas pu venir plus tôt, et j’ai mis vingt Garçons après votre Habit.
648
Monsieur JOURDAIN
649
Vous m’avez envoyé des Bas de soie si étroits, que j’ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues.
650
Maître tailleur
651
Ils ne s’élargiront que trop.
652
Monsieur JOURDAIN
653
Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m’avez aussi fait faire des Souliers qui me blessent furieusement.
654
Maître tailleur
655
Point du tout, Monsieur.
656
Monsieur JOURDAIN
657
Comment, point du tout ?
658
Maître tailleur
659
Non, ils ne vous blessent point.
660
Monsieur JOURDAIN
661
Je vous dis qu’ils me blessent, moi.
662
Maître tailleur
663
Vous vous imaginez cela.
664
Monsieur JOURDAIN
665
Je me l’imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison.
666
Maître tailleur
667
Tenez, voilà le plus bel Habit de la Cour, et le mieux assorti. C’est un chef‐d’œuvre, que d’avoir inventé un Habit sérieux, qui ne fût pas noir ; et je le donne en six coups aux Tailleurs les plus éclairés.
668
Monsieur JOURDAIN
669
Qu’est‐ce que c’est que ceci ? Vous avez mis les fleurs en enbas.
670
Maître tailleur
671
Vous ne m’aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut.
672
Monsieur JOURDAIN
673
Est‐ce qu’il faut dire cela ?
674
Maître tailleur
675
Oui, vraiment. Toutes les Personnes de Qualité les portent de la sorte.
676
Monsieur JOURDAIN
677
Les Personnes de Qualité portent les fleurs en enbas ?
678
Maître tailleur
679
Oui, Monsieur.
680
Monsieur JOURDAIN
681
Oh voilà qui est donc bien.
682
Maître tailleur
683
Si vous voulez, je les mettrai en enhaut.
684
Monsieur JOURDAIN
685
Non, non.
686
Maître tailleur
687
Vous n’avez qu’à dire.
688
Monsieur JOURDAIN
689
Non, vous dis‐je, vous avez bien fait. Croyez‐vous que l’Habit m’aille bien ?
690
Maître tailleur
691
Belle demande. Je défie un Peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J’ai chez moi un Garçon qui, pour monter une Rhingrave, est le plus grand Génie du Monde ; et un autre, qui pour assembler un Pourpoint, est le Héros de notre temps.
692
Monsieur JOURDAIN
693
La Perruque, et les Plumes, sont‐elles comme il faut ?
694
Maître tailleur
695
Tout est bien.
696
Monsieur JOURDAIN, en regardant l’Habit du Tailleur
697
Ah, ah, Monsieur le Tailleur, voilà de mon étoffe du dernier Habit que vous m’avez fait. Je la reconnais bien.
698
Maître tailleur
699
C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu lever un Habit pour moi.
700
Monsieur JOURDAIN
701
Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.
702
Maître tailleur
703
Voulez‐vous mettre votre habit ?
704
Monsieur JOURDAIN
705
Oui, donnez‐moi.
706
Maître tailleur
707
Attendez. Cela ne va pas comme cela. J’ai amené des Gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d’Habits se mettent avec cérémonie. Holà, entrez, vous autres. Mettez cet Habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux Personnes de Qualité.
708
Quatre Garçons Tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le Haut-chausse de ses Exercices, et deux autres la Camisole, puis ils lui mettent son Habit neuf ; et Monsieur
709
JOURDAIN se promène entre eux, et leur montre son Habit, pour voir s’il est bien. Le tout à la cadence de toute la Symphonie.
710
Garçon tailleur
711
Mon Gentilhomme, donnez, s’il vous plaît, aux Garçons, quelque chose pour boire.
712
Monsieur JOURDAIN
713
Comment m’appelez‐vous ?
714
Garçon tailleur
715
Mon gentilhomme.
716
Monsieur JOURDAIN
717
Mon Gentilhomme ! Voilà ce que c’est, de se mettre en Personne de Qualité. Allez‐vous‐en demeurer toujours habillé en Bourgeois, on ne vous dira point mon Gentilhomme. Tenez, voilà pour Mon Gentilhomme.
718
Garçon tailleur
719
Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.
720
Monsieur JOURDAIN
721
Monseigneur, oh, oh ! Monseigneur ! Attendez, mon ami, Monseigneur mérite quelque chose, et ce n’est pas une petite parole que Monseigneur. Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.
722
Garçon tailleur
723
Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de votre Grandeur.
724
Monsieur JOURDAIN
725
Votre Grandeur Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. À moi, Votre Grandeur ! Ma foi, s’il va jusqu’à l’Altesse, il aura toute la Bourse. Tenez, voilà pour ma Grandeur.
726
Garçon tailleur
727
Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.
728
Monsieur JOURDAIN
729
Il a bien fait, je lui allais tout donner.
730
Les quatre Garçons Tailleurs se réjouissent par une Danse, qui fait le second Intermède.
731
Fin du Second Acte
Acte III
Scène Première
732
Monsieur JOURDAIN, Laquais
733
Monsieur JOURDAIN
734
Suivez‐moi, que j’aille un peu montrer mon Habit par la Ville ; et surtout, ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu’on voie bien que vous êtes à moi.
735
Laquais
736
Oui, Monsieur.
737
Monsieur JOURDAIN
738
Appelez‐moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez, la voilà.
Scène II
739
NICOLE, Monsieur JOURDAIN, Laquais
740
Monsieur JOURDAIN
741
Nicole !
742
NICOLE
743
Plaît‐il.
744
Monsieur JOURDAIN
745
Écoutez.
746
NICOLE
747
Hi, hi, hi, hi, hi.
748
Monsieur JOURDAIN
749
Qu’as‐tu à rire ?
750
NICOLE
751
Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
752
Monsieur JOURDAIN
753
Que veut dire cette Coquine‐là ?
754
NICOLE
755
Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi.
756
Monsieur JOURDAIN
757
Comment donc ?
758
NICOLE
759
Ah, ah, mon Dieu. Hi, hi, hi, hi, hi.
760
Monsieur JOURDAIN
761
Quelle Friponne est‐ce là ? Te moques‐tu de moi ?
762
NICOLE
763
Nenni Monsieur, j’en serais bien fâchée. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
764
Monsieur JOURDAIN
765
Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage.
766
NICOLE
767
Monsieur, je ne puis pas m’en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
768
Monsieur JOURDAIN
769
Tu ne t’arrêteras pas ?
770
NICOLE
771
Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurais me tenir de rire. Hi, hi, hi.
772
Monsieur JOURDAIN
773
Mais voyez quelle insolence.
774
NICOLE
775
Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi.
776
Monsieur JOURDAIN
777
Je te…
778
NICOLE
779
Je vous prie de m’excuser. Hi, hi, hi, hi.
780
Monsieur JOURDAIN
781
Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t’appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné.
782
NICOLE
783
Hé bien, Monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus.
784
Monsieur JOURDAIN
785
Prends‐y bien garde. Il faut que pour tantôt tu nettoies…
786
NICOLE
787
Hi, hi.
788
Monsieur JOURDAIN
789
Que tu nettoies comme il faut…
790
NICOLE
791
Hi, hi.
792
Monsieur JOURDAIN
793
Il faut, dis‐je, que tu nettoies la Salle, et…
794
NICOLE
795
Hi, hi.
796
Monsieur JOURDAIN
797
Encore.
798
NICOLE
799
Tenez, Monsieur, battez‐moi plutôt, et me laissez rire tout mon soûl, cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi.
800
Monsieur JOURDAIN
801
J’enrage.
802
NICOLE
803
De grâce, Monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi.
804
Monsieur JOURDAIN
805
Si je te prends…
806
NICOLE
807
Monsieur, eur, je crèverai, aie, si je ne ris. Hi, hi, hi.
808
Monsieur JOURDAIN
809
Mais a‐t‐on jamais vu une Pendarde comme celle‐là ? qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres ?
810
NICOLE
811
Que voulez‐vous que je fasse, Monsieur ?
812
Monsieur JOURDAIN
813
Que tu songes, Coquine, à préparer ma Maison pour la Compagnie qui doit venir tantôt.
814
NICOLE
815
Ah, par ma foi, je n’ai plus envie de rire ; et toutes vos Compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.
816
Monsieur JOURDAIN
817
Ne dois‐je point pour toi fermer ma Porte à tout le Monde ?
818
NICOLE
819
Vous devriez au moins la fermer à certaines Gens.
Scène III
820
Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, NICOLE, Laquais
821
Madame JOURDAIN
822
Ah, ah, voici une nouvelle histoire. Qu’est‐ce que c’est donc, mon Mari, que cet équipage‐là ? Vous moquez‐vous du Monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez‐vous envie qu’on se raille partout de vous ?
823
Monsieur JOURDAIN
824
Il n’y a que des Sots, et des Sottes, ma Femme, qui se railleront de moi.
825
Madame JOURDAIN
826
Vraiment on n’a pas attendu jusqu’à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le Monde.
827
Monsieur JOURDAIN
828
Qui est donc tout ce Monde‐là, s’il vous plaît ?
829
Madame JOURDAIN
830
Tout ce monde‐là est un Monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c’est que notre Maison. On dirait qu’il est céans Carême‐prenant tous les jours ; Et dès le matin, de peur d’y manquer, on y entend des vacarmes de Violons et de Chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé.
831
NICOLE
832
Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre, avec cet attirail de Gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les Quartiers de la ville, pour l’apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux Maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.
833
Monsieur JOURDAIN
834
Ouais, notre Servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une Paysanne.
835
Madame JOURDAIN
836
Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d’un Maître à Danser à l’âge que vous avez.
837
NICOLE
838
Et d’un grand Maître Tireur d’Armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la Maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre Salle ?
839
Monsieur JOURDAIN
840
Taisez‐vous, ma Servante, et ma Femme.
841
Madame JOURDAIN
842
Est‐ce que vous voulez apprendre à danser, pour quand vous n’aurez plus de jambes ?
843
NICOLE
844
Est‐ce que vous avez envie de tuer quelqu’un ?
845
Monsieur JOURDAIN
846
Taisez‐vous, vous dis‐je, vous êtes des ignorantes l’une et l’autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.
847
Madame JOURDAIN
848
Vous devriez bien plutôt songer à marier votre Fille, qui est en âge d’être pourvue.
849
Monsieur JOURDAIN
850
Je songerai à marier ma Fille, quand il se présentera un Parti pour elle ; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.
851
NICOLE
852
J’ai encore ouï dire, Madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un Maître de Philosophie.
853
Monsieur JOURDAIN
854
Fort bien. Je veux avoir de l’Esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes Gens.
855
Madame JOURDAIN
856
N’irez‐vous point l’un de ces jours au Collège vous faire donner le fouet, à votre âge ?
857
Monsieur JOURDAIN
858
Pourquoi non ? Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, le fouet, devant tout le Monde, et savoir ce qu’on apprend au Collège.
859
NICOLE
860
Oui, ma foi, cela vous rendrait la jambe bien mieux faite.
861
Monsieur JOURDAIN
862
Sans doute.
863
Madame JOURDAIN
864
Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre Maison.
865
Monsieur JOURDAIN
866
Assurément. Vous parlez toutes deux comme des Bêtes, et j’ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez‐vous, vous, ce que c’est que vous dites à cette heure ?
867
Madame JOURDAIN
868
Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d’autre sorte.
869
Monsieur JOURDAIN
870
Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c’est que les paroles que vous dites ici ?
871
Madame JOURDAIN
872
Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l’est guère.
873
Monsieur JOURDAIN
874
Je ne parle pas de cela, vous dis‐je. Je vous demande ; Ce que je parle avec vous, Ce que je vous dis à cette heure, qu’est‐ce que c’est ?
875
Madame JOURDAIN
876
Des Chansons.
877
Monsieur JOURDAIN
878
Hé non, ce n’est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ?
879
Madame JOURDAIN
880
Hé bien ?
881
Monsieur JOURDAIN
882
Comment est‐ce que cela s’appelle ?
883
Madame JOURDAIN
884
Cela s’appelle comme on veut l’appeler.
885
Monsieur JOURDAIN
886
C’est de la Prose, ignorante.
887
Madame JOURDAIN
888
De la Prose ?
889
Monsieur JOURDAIN
890
Oui, de la Prose. Tout ce qui est Prose, n’est point Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, n’est point Prose. Heu, voilà ce que c’est d’étudier. Et toi, sais‐tu bien comme il faut faire pour dire un U ?
891
NICOLE
892
Comment ?
893
Monsieur JOURDAIN
894
Oui. Qu’est‐ce que tu fais quand tu dis un U ?
895
NICOLE
896
Quoi ?
897
Monsieur JOURDAIN
898
Dis un peu, U, pour voir ?
899
NICOLE
900
Hé bien, U.
901
Monsieur JOURDAIN
902
Qu’est‐ce que tu fais ?
903
NICOLE
904
Je dis, U.
905
Monsieur JOURDAIN
906
Oui ; mais quand tu dis, U, qu’est‐ce que tu fais ?
907
NICOLE
908
Je fais ce que vous me dites.
909
Monsieur JOURDAIN
910
Ô l’étrange chose que d’avoir affaire à des Bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d’en haut de celle d’en bas, U, vois‐tu ? U, vois‐tu ? U. Je fais la moue : U.
911
NICOLE
912
Oui, cela est biau.
913
Madame JOURDAIN
914
Voilà qui est admirable.
915
Monsieur JOURDAIN
916
C’est bien autre chose, si vous aviez vu O, et DA, DA, et FA, FA.
917
Madame JOURDAIN
918
Qu’est‐ce que c’est donc que tout ce galimatias‐là ?
919
NICOLE
920
De quoi est‐ce que tout cela guérit ?
921
Monsieur JOURDAIN
922
J’enrage, quand je vois des Femmes ignorantes.
923
Madame JOURDAIN
924
Allez, Vous devriez envoyer promener tous ces Gens‐là, avec leurs fariboles.
925
NICOLE
926
Et surtout ce grand escogriffe de Maître d’armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.
927
Monsieur JOURDAIN
928
Ouais, ce Maître d’Armes vous tient fort au cœur. Je te veux faire voir ton impertinence tout à l’heure. Il fait apporter les fleurets, et en donne un à Nicole. Tiens ; Raison démonstrative, La ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n’a qu’à faire cela ; et quand on pousse en tierce, on n’a qu’à faire cela. Voilà le moyen de n’être jamais tué ; et cela n’est‐il pas beau, d’être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu’un ? Là, pousse‐moi un peu pour voir.
929
NICOLE
930
Hé bien, quoi ?
931
NICOLE lui pousse plusieurs coups.
932
Monsieur JOURDAIN
933
Tout beau. Holà, oh, doucement. Diantre soit la Coquine.
934
NICOLE
935
Vous me dites de pousser.
936
Monsieur JOURDAIN
937
Oui ; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n’as pas la patience que je pare.
938
Madame JOURDAIN
939
Vous êtes fou, mon Mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la Noblesse.
940
Monsieur JOURDAIN
941
Lorsque je hante la Noblesse, je fais paraître mon jugement ; et cela est plus beau que de hanter votre Bourgeoisie.
942
Madame JOURDAIN
943
Çamon vraiment. Il y a fort à gagner à fréquenter vos Nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau Monsieur le Comte dont vous vous êtes embéguiné.
944
Monsieur JOURDAIN
945
Paix. Songez à ce que vous dites. Savez‐vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C’est une Personne d’importance plus que vous ne pensez ; Un seigneur que l’on considère à la Cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N’est‐ce pas une chose qui m’est tout à fait honorable, que l’on voie venir chez moi si souvent une Personne de cette qualité, qui m’appelle son cher Ami, et me traite comme si j’étais son égal ? Il a pour moi des bontés qu’on ne devinerait jamais ; et devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi‐même confus.
946
Madame JOURDAIN
947
Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses, mais il vous emprunte votre argent.
948
Monsieur JOURDAIN
949
Hé bien ! ne m’est‐ce pas de l’honneur, de prêter de l’argent à un Homme de cette condition‐là ? et puis‐je faire moins pour un Seigneur qui m’appelle son cher Ami ?
950
Madame JOURDAIN
951
Et ce Seigneur, que fait‐il pour vous ?
952
Monsieur JOURDAIN
953
Des choses dont on serait étonné, si on les savait.
954
Madame JOURDAIN
955
Et quoi ?
956
Monsieur JOURDAIN
957
Baste, je ne puis pas m’expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l’argent, il me le rendra bien, et avant qu’il soit peu.
958
Madame JOURDAIN
959
Oui. Attendez‐vous à cela.
960
Monsieur JOURDAIN
961
Assurément. Ne me l’a‐t‐il pas dit ?
962
Madame JOURDAIN
963
Oui, oui, il ne manquera pas d’y faillir.
964
Monsieur JOURDAIN
965
Il m’a juré sa foi de Gentilhomme.
966
Madame JOURDAIN
967
Chansons.
968
Monsieur JOURDAIN
969
Ouais, vous êtes bien obstinée, ma Femme ; je vous dis qu’il me tiendra parole, j’en suis sûr.
970
Madame JOURDAIN
971
Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu’il vous fait ne sont que pour vous enjôler.
972
Monsieur JOURDAIN
973
Taisez‐vous. Le voici.
974
Madame JOURDAIN
975
Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut‐être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j’ai dîné quand je le vois.
976
Monsieur JOURDAIN
977
Taisez‐vous, vous dis‐je.
Scène IV
978
Dorante, Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Nicole
979
DORANTE
980
Mon cher Ami, Monsieur Jourdain, comment vous portez‐vous ?
981
Monsieur JOURDAIN
982
Fort bien, Monsieur, pour vous rendre mes petits services.
983
DORANTE
984
Et Madame Jourdain que voilà, comment se porte‐t‐elle ?
985
Madame JOURDAIN
986
Madame Jourdain se porte comme elle peut.
987
DORANTE
988
Comment, Monsieur Jourdain, vous voilà le plus propre du monde !
989
Monsieur JOURDAIN
990
Vous voyez.
991
DORANTE
992
Vous avez tout à fait bon air avec cet Habit, et nous n’avons point de jeunes Gens à la Cour qui soient mieux faits que vous.
993
Monsieur JOURDAIN
994
Hay, hay.
995
Madame JOURDAIN
996
Il le gratte par où il se démange.
997
DORANTE
998
Tournez‐vous. Cela est tout à fait galant.
999
Madame JOURDAIN
1000
Oui, aussi sot par derrière que par devant.
1001
DORANTE
1002
Ma foi, Monsieur Jourdain, j’avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l’Homme du monde que j’estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la Chambre du Roi.
1003
Monsieur JOURDAIN
1004
Vous me faites beaucoup d’honneur, Monsieur. À Madame Jourdain. Dans la chambre du Roi !
1005
DORANTE
1006
Allons, mettez…
1007
Monsieur JOURDAIN
1008
Monsieur, je sais le respect que je vous dois.
1009
DORANTE
1010
Mon Dieu, mettez ; point de cérémonie entre nous, je vous prie.
1011
Monsieur JOURDAIN
1012
Monsieur…
1013
DORANTE
1014
Mettez, vous dis‐je, Monsieur Jourdain, vous êtes mon Ami.
1015
Monsieur JOURDAIN
1016
Monsieur, je suis votre Serviteur.
1017
DORANTE
1018
Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.
1019
Monsieur JOURDAIN
1020
J’aime mieux être incivil, qu’importun.
1021
DORANTE
1022
Je suis votre débiteur, comme vous le savez.
1023
Madame JOURDAIN
1024
Oui, nous ne le savons que trop.
1025
DORANTE
1026
Vous m’avez généreusement prêté de l’argent en plusieurs occasions, et vous m’avez obligé de la meilleure grâce du monde, assurément.
1027
Monsieur JOURDAIN
1028
Monsieur, vous vous moquez.
1029
DORANTE
1030
Mais je sais rendre ce qu’on me prête, et reconnaître les plaisirs qu’on me fait.
1031
Monsieur JOURDAIN
1032
Je n’en doute point, Monsieur.
1033
DORANTE
1034
Je veux sortir d’affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.
1035
Monsieur JOURDAIN
1036
Hé bien, vous voyez votre impertinence, ma Femme.
1037
DORANTE
1038
Je suis Homme qui aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.
1039
Monsieur JOURDAIN
1040
Je vous le disais bien.
1041
DORANTE
1042
Voyons un peu ce que je vous dois.
1043
Monsieur JOURDAIN
1044
Vous voilà, avec vos soupçons ridicules.
1045
DORANTE
1046
Vous souvenez‐vous bien de tout l’argent que vous m’avez prêté ?
1047
Monsieur JOURDAIN
1048
Je crois que oui. J’en ai fait un petit Mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis.
1049
DORANTE
1050
Cela est vrai.
1051
Monsieur JOURDAIN
1052
Une autre fois, six‐vingts.
1053
DORANTE
1054
Oui.
1055
Monsieur JOURDAIN
1056
Et une autre fois, cent quarante.
1057
DORANTE
1058
Vous avez raison.
1059
Monsieur JOURDAIN
1060
Ces trois articles font quatre cent soixante Louis, qui valent cinq mille soixante livres.
1061
DORANTE
1062
Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.
1063
Monsieur JOURDAIN
1064
Mille huit cent trente‐deux livres à votre plumassier.
1065
DORANTE
1066
Justement.
1067
Monsieur JOURDAIN
1068
Deux mille sept cent quatre‐vingts livres à votre Tailleur.
1069
DORANTE
1070
Il est vrai.
1071
Monsieur JOURDAIN
1072
Quatre mille trois cent septante‐neuf livres douze sols huit deniers à votre marchand.
1073
DORANTE
1074
Fort bien. Douze sols huit deniers ; le compte est juste.
1075
Monsieur JOURDAIN
1076
Et mille sept cent quarante‐huit livres sept sols quatre deniers à votre Sellier.
1077
DORANTE
1078
Tout cela est véritable. Qu’est‐ce que cela fait ?
1079
Monsieur JOURDAIN
1080
Somme totale, quinze mille huit cents livres.
1081
DORANTE
1082
Somme totale est juste ; quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents Pistoles que vous m’allez donner, cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.
1083
Madame JOURDAIN
1084
Hé bien, ne l’avais‐je pas bien deviné ?
1085
Monsieur JOURDAIN
1086
Paix.
1087
DORANTE
1088
Cela vous incommodera‐t‐il, de me donner ce que je vous dis ?
1089
Monsieur JOURDAIN
1090
Eh non.
1091
Madame JOURDAIN
1092
Cet homme‐là fait de vous une Vache à lait.
1093
Monsieur JOURDAIN
1094
Taisez‐vous.
1095
DORANTE
1096
Si cela vous incommode, j’en irai chercher ailleurs.
1097
Monsieur JOURDAIN
1098
Non, Monsieur.
1099
Madame JOURDAIN
1100
Il ne sera pas content, qu’il ne vous ait ruiné.
1101
Monsieur JOURDAIN
1102
Taisez‐vous, vous dis‐je.
1103
DORANTE
1104
Vous n’avez qu’à me dire si cela vous embarrasse.
1105
Monsieur JOURDAIN
1106
Point, Monsieur.
1107
Madame JOURDAIN
1108
C’est un vrai enjôleux.
1109
Monsieur JOURDAIN
1110
Taisez‐vous donc.
1111
Madame JOURDAIN
1112
Il vous sucera jusqu’au dernier sou.
1113
Monsieur JOURDAIN
1114
Vous tairez‐vous ?
1115
DORANTE
1116
J’ai force Gens qui m’en prêteraient avec joie : mais comme vous êtes mon meilleur Ami, j’ai cru que je vous ferais tort, si j’en demandais à quelque autre.
1117
Monsieur JOURDAIN
1118
C’est trop d’honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.
1119
Madame JOURDAIN
1120
Quoi, vous allez encore lui donner cela ?
1121
Monsieur JOURDAIN
1122
Que faire ? voulez‐vous que je refuse un Homme de cette condition-là, qui a parlé de moi ce matin dans la Chambre du Roi ?
1123
Madame JOURDAIN
1124
Allez, vous êtes une vraie dupe.
Scène V
1125
DORANTE, Madame JOURDAIN, NICOLE
1126
DORANTE
1127
Vous me semblez toute mélancolique : qu’avez‐vous, Madame Jourdain ?
1128
Madame JOURDAIN
1129
J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée.
1130
DORANTE
1131
Mademoiselle votre Fille, où est‐elle, que je ne la vois point ?
1132
Madame JOURDAIN
1133
Mademoiselle ma Fille est bien où elle est.
1134
DORANTE
1135
Comment se porte‐t‐elle ?
1136
Madame JOURDAIN
1137
Elle se porte sur ses deux jambes.
1138
DORANTE
1139
Ne voulez‐vous point un de ces jours venir voir avec elle, le Ballet et la Comédie que l’on fait chez le Roi ?
1140
Madame JOURDAIN
1141
Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.
1142
DORANTE
1143
Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des Amants dans votre jeune âge, belle et d’agréable humeur comme vous étiez.
1144
Madame JOURDAIN
1145
Trédame, Monsieur, est‐ce que Madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille‐t‐elle déjà ?
1146
DORANTE
1147
Ah, ma foi, Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeais pas que vous êtes jeune, et je rêve le plus souvent. Je vous prie d’excuser mon impertinence.
Scène VI
1148
Monsieur JOURDAIN, Madame JOURDAIN, DORANTE, NICOLE
1149
Monsieur JOURDAIN
1150
Voilà deux cents Louis bien comptés.
1151
DORANTE
1152
Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout à vous, et que je brûle de vous rendre un service à la Cour.
1153
Monsieur JOURDAIN
1154
Je vous suis trop obligé.
1155
DORANTE
1156
Si Madame Jourdain veut voir le Divertissement Royal, je lui ferai donner les meilleures places de la Salle.
1157
Madame JOURDAIN
1158
Madame Jourdain vous baise les mains.
1159
DORANTE, bas, à Monsieur JOURDAIN
1160
Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon Billet, viendra tantôt ici pour le Ballet et le Repas ; et je l’ai fait consentir enfin au Cadeau que vous lui voulez donner.
1161
Monsieur JOURDAIN
1162
Tirons‐nous un peu plus loin, pour cause.
1163
DORANTE
1164
Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du Diamant que vous me mîtes entre les mains, pour lui en faire présent de votre part ; mais c’est que j’ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule, et ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle s’est résolue à l’accepter.
1165
Monsieur JOURDAIN
1166
Comment l’a‐t‐elle trouvé ?
1167
DORANTE
1168
Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la beauté de ce Diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable.
1169
Monsieur JOURDAIN
1170
Plût au Ciel !
1171
Madame JOURDAIN
1172
Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.
1173
DORANTE
1174
Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent, et la grandeur de votre amour.
1175
Monsieur JOURDAIN
1176
Ce sont, Monsieur, des bontés qui m’accablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une Personne de votre Qualité s’abaisser pour moi à ce que vous faites.
1177
DORANTE
1178
Vous moquez‐vous ? Est‐ce qu’entre Amis on s’arrête à ces sortes de scrupules ? et ne feriez‐vous pas pour moi la même chose, si l’occasion s’en offrait ?
1179
Monsieur JOURDAIN
1180
Ho assurément, et de très grand cœur.
1181
Madame JOURDAIN
1182
Que sa présence me pèse sur les épaules !
1183
DORANTE
1184
Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un Ami ; et lorsque vous me fîtes confidence de l’ardeur que vous aviez prise pour cette Marquise agréable chez qui j’avais commerce, vous vîtes que d’abord je m’offris de moi‐même à servir votre amour.
1185
Monsieur JOURDAIN
1186
Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent.
1187
Madame JOURDAIN
1188
Est‐ce qu’il ne s’en ira point ?
1189
NICOLE
1190
Ils se trouvent bien ensemble.
1191
DORANTE
1192
Vous avez pris le bon biais pour toucher son cœur. Les Femmes aiment surtout les dépenses qu’on fait pour elles ; et vos fréquentes Sérénades, et vos Bouquets continuels, ce superbe Feu d’artifice qu’elle trouva sur l’eau, le Diamant qu’elle a reçu de votre part, et le Cadeau que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour, que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous‐même.
1193
Monsieur JOURDAIN
1194
Il n’y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvais trouver le chemin de son cœur. Une Femme de Qualité a pour moi des charmes ravissants, et c’est un honneur que j’achèterais au prix de toute chose.
1195
Madame JOURDAIN
1196
Que peuvent‐ils tant dire ensemble ? Va‐t’en un peu tout doucement prêter l’oreille.
1197
DORANTE
1198
Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.
1199
Monsieur JOURDAIN
1200
Pour être en pleine liberté, j’ai fait en sorte que ma Femme ira dîner chez ma Sœur, où elle passera toute l’après‐dînée.
1201
DORANTE
1202
Vous avez fait prudemment, et votre Femme aurait pu nous embarrasser. J’ai donné pour vous l’ordre qu’il faut au Cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le Ballet. Il est de mon invention ; et pourvu que l’exécution puisse répondre à l’idée, je suis sûr qu’il sera trouvé…
1203
Monsieur JOURDAIN s’aperçoit que NICOLE écoute, et lui donne un soufflet
1204
Ouais, vous êtes bien impertinente. Sortons, s’il vous plaît.
Scène VII
1205
Madame JOURDAIN, NICOLE
1206
NICOLE
1207
Ma foi, Madame, la curiosité m’a coûté quelque chose ; mais je crois qu’il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire, où ils ne veulent pas que vous soyez.
1208
Madame JOURDAIN
1209
Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons de mon Mari. Je suis la plus trompée du monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma Fille. Tu sais l’amour que Cléonte a pour elle. C’est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis.
1210
NICOLE
1211
En vérité, Madame, je suis la plus ravie du monde, de vous voir dans ces sentiments ; car, si le Maître vous revient, le Valet ne me revient pas moins, et je souhaiterais que notre mariage se pût faire à l’ombre du leur.
1212
Madame JOURDAIN
1213
Va‐t’en lui parler de ma part, et lui dire que tout à l’heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon Mari la demande de ma Fille.
1214
NICOLE
1215
J’y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvais recevoir une commission plus agréable. Je vais, je pense, bien réjouir les Gens.
Scène VIII
1216
CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE
1217
NICOLE
1218
Ah vous voilà tout à propos. Je suis une Ambassadrice de joie, et je viens…
1219
CLÉONTE
1220
Retire‐toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles.
1221
NICOLE
1222
Est‐ce ainsi que vous recevez…
1223
CLÉONTE
1224
Retire‐toi, te dis‐je, et va‐t’en dire de ce pas à ton infidèle Maîtresse, qu’elle n’abusera de sa vie le trop simple Cléonte.
1225
NICOLE
1226
Quel vertigo est‐ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dis‐moi un peu ce que cela veut dire ?
1227
COVIELLE
1228
Ton pauvre Covielle, petite Scélérate ! Allons vite, ôte‐toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos.
1229
NICOLE
1230
Quoi ? tu me viens aussi…
1231
COVIELLE
1232
Ôte‐toi de mes yeux, te dis‐je, et ne me parle de ta vie.
1233
NICOLE
1234
Ouais ! Quelle mouche les a piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma Maîtresse.
Scène IX
1235
CLÉONTE, COVIELLE
1236
CLÉONTE
1237
Quoi, traiter un Amant de la sorte, et un Amant le plus fidèle, et le plus passionné de tous les Amants ?
1238
COVIELLE
1239
C’est une chose épouvantable, que ce qu’on nous fait à tous deux.
1240
CLÉONTE
1241
Je fais voir pour une Personne toute l’ardeur, et toute la tendresse qu’on peut imaginer ; Je n’aime rien au Monde qu’elle, et je n’ai qu’elle dans l’esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie ; je ne parle que d’elle, je ne pense qu’à elle, je ne fais des songes que d’elle, je ne respire que par elle, mon cœur vit tout en elle : et voilà de tant d’amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables ; je la rencontre par hasard ; mon cœur à cette vue se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage ; je vole avec ravissement vers elle ; et l’infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement comme si de sa vie elle ne m’avait vu !
1242
COVIELLE
1243
Je dis les mêmes choses que vous.
1244
CLÉONTE
1245
Peut‐on rien voir d’égal, Covielle, à cette perfidie de l’ingrate Lucile ?
1246
COVIELLE
1247
Et à celle, Monsieur, de la pendarde de Nicole ?
1248
CLÉONTE
1249
Après tant de sacrifices ardents, de soupirs, et de vœux que j’ai faits à ses charmes !
1250
COVIELLE
1251
Après tant d’assidus hommages, de soins, et de services que je lui ai rendus dans sa Cuisine !
1252
CLÉONTE
1253
Tant de larmes que j’ai versées à ses genoux !
1254
COVIELLE
1255
Tant de seaux d’eau que j’ai tirés au Puits pour elle !
1256
CLÉONTE
1257
Tant d’ardeur que j’ai fait paraître à la chérir plus que moi‐même !
1258
COVIELLE
1259
Tant de chaleur que j’ai soufferte à tourner la Broche à sa place !
1260
CLÉONTE
1261
Elle me fuit avec mépris !
1262
COVIELLE
1263
Elle me tourne le dos avec effronterie !
1264
CLÉONTE
1265
C’est une perfidie digne des plus grands châtiments.
1266
COVIELLE
1267
C’est une trahison à mériter mille soufflets.
1268
CLÉONTE
1269
Ne t’avise point, je te prie, de me parler jamais pour elle.
1270
COVIELLE
1271
Moi, Monsieur ! Dieu m’en garde.
1272
CLÉONTE
1273
Ne viens point m’excuser l’action de cette infidèle.
1274
COVIELLE
1275
N’ayez pas peur.
1276
CLÉONTE
1277
Non, vois‐tu, tous tes discours pour la défendre, ne serviront de rien.
1278
COVIELLE
1279
Qui songe à cela ?
1280
CLÉONTE
1281
Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.
1282
COVIELLE
1283
J’y consens.
1284
CLÉONTE
1285
Ce Monsieur le Comte qui va chez elle, lui donne peut‐être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l’éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu’elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter.
1286
COVIELLE
1287
C’est fort bien dit, et j’entre pour mon compte dans tous vos sentiments.
1288
CLÉONTE
1289
Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d’amour qui me pourraient parler pour elle. Dis‐m’en, je t’en conjure, tout le mal que tu pourras. Fais‐moi de sa Personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque‐moi bien, pour m’en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.
1290
COVIELLE
1291
Elle, Monsieur ! Voilà une belle Mijaurée, une Pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre, et vous trouverez cent Personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.
1292
CLÉONTE
1293
Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.
1294
COVIELLE
1295
Elle a la bouche grande.
1296
CLÉONTE
1297
Oui ; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
1298
COVIELLE
1299
Pour sa taille, elle n’est pas grande.
1300
CLÉONTE
1301
Non ; mais elle est aisée, et bien prise.
1302
COVIELLE
1303
Elle affecte une nonchalance dans son parler, et dans ses actions.
1304
CLÉONTE
1305
Il est vrai ; mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.
1306
COVIELLE
1307
Pour de l’Esprit…
1308
CLÉONTE
1309
Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.
1310
COVIELLE
1311
Sa conversation…
1312
CLÉONTE
1313
Sa conversation est charmante.
1314
COVIELLE
1315
Elle est toujours sérieuse.
1316
CLÉONTE
1317
Veux‐tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois‐tu rien de plus impertinent, que des Femmes qui rient à tout propos ?
1318
COVIELLE
1319
Mais enfin elle est capricieuse autant que Personne du monde.
1320
CLÉONTE
1321
Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux Belles, on souffre tout des Belles.
1322
COVIELLE
1323
Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l’aimer toujours.
1324
CLÉONTE
1325
Moi, j’aimerais mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée.
1326
COVIELLE
1327
Le moyen, si vous la trouvez si parfaite.
1328
CLÉONTE
1329
C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante ; en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur, à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, toute aimable que je la trouve. La voici.
Scène X
1330
CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1331
NICOLE
1332
Pour moi, j’en ai été toute scandalisée.
1333
LUCILE
1334
Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà.
1335
CLÉONTE
1336
Je ne veux pas seulement lui parler.
1337
COVIELLE
1338
Je veux vous imiter.
1339
LUCILE
1340
Qu’est‐ce donc, Cléonte ? qu’avez‐vous ?
1341
NICOLE
1342
Qu’as‐tu donc, Covielle ?
1343
LUCILE
1344
Quel chagrin vous possède ?
1345
NICOLE
1346
Quelle mauvaise humeur te tient ?
1347
LUCILE
1348
Êtes‐vous muet, Cléonte ?
1349
NICOLE
1350
As‐tu perdu la parole, Covielle ?
1351
CLÉONTE
1352
Que voilà qui est scélérat !
1353
COVIELLE
1354
Que cela est Judas !
1355
LUCILE
1356
Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit.
1357
CLÉONTE
1358
Ah, ah, on voit ce qu’on a fait.
1359
NICOLE
1360
Notre accueil de ce matin t’a fait prendre la chèvre.
1361
COVIELLE
1362
On a deviné l’enclouure.
1363
LUCILE
1364
N’est‐il pas vrai, Cléonte, que c’est là le sujet de votre dépit ?
1365
CLÉONTE
1366
Oui, perfide, ce l’est, puisqu’il faut parler ; et j’ai à vous dire que vous ne triompherez pas comme vous pensez de votre infidélité, que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n’aurez pas l’avantage de me chasser. J’aurai de la peine, sans doute, à vaincre l’amour que j’ai pour vous ; cela me causera des chagrins : Je souffrirai un temps ; mais j’en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le cœur, que d’avoir la faiblesse de retourner à vous.
1367
COVIELLE
1368
Queussi, queumi.
1369
LUCILE
1370
Voilà bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m’a fait ce matin éviter votre abord.
1371
CLÉONTE
1372
Non, je ne veux rien écouter.
1373
NICOLE
1374
Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.
1375
COVIELLE
1376
Je ne veux rien entendre.
1377
LUCILE
1378
Sachez que ce matin…
1379
CLÉONTE
1380
Non, vous dis‐je.
1381
NICOLE
1382
Apprends que…
1383
COVIELLE
1384
Non, traîtresse.
1385
LUCILE
1386
Écoutez.
1387
CLÉONTE
1388
Point d’affaire.
1389
NICOLE
1390
Laisse‐moi dire.
1391
COVIELLE
1392
Je suis sourd.
1393
LUCILE
1394
Cléonte.
1395
CLÉONTE
1396
Non.
1397
NICOLE
1398
Covielle.
1399
COVIELLE
1400
Point.
1401
LUCILE
1402
Arrêtez.
1403
CLÉONTE
1404
Chansons.
1405
NICOLE
1406
Entends‐moi.
1407
COVIELLE
1408
Bagatelles.
1409
LUCILE
1410
Un moment.
1411
CLÉONTE
1412
Point du tout.
1413
NICOLE
1414
Un peu de patience.
1415
COVIELLE
1416
Tarare.
1417
LUCILE
1418
Deux paroles.
1419
CLÉONTE
1420
Non, c’en est fait.
1421
NICOLE
1422
Un mot.
1423
COVIELLE
1424
Plus de commerce.
1425
LUCILE
1426
Hé bien, puisque vous ne voulez pas m’écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu’il vous plaira.
1427
NICOLE
1428
Puisque tu fais comme cela, prends‐le tout comme tu voudras.
1429
CLÉONTE
1430
Sachons donc le sujet d’un si bel accueil.
1431
LUCILE
1432
Il ne me plaît plus de le dire.
1433
COVIELLE
1434
Apprends‐nous un peu cette histoire.
1435
NICOLE
1436
Je ne veux plus, moi, te l’apprendre.
1437
CLÉONTE
1438
Dites‐moi…
1439
LUCILE
1440
Non, je ne veux rien dire.
1441
COVIELLE
1442
Conte‐moi…
1443
NICOLE
1444
Non, je ne conte rien.
1445
CLÉONTE
1446
De grâce.
1447
LUCILE
1448
Non, vous dis‐je.
1449
COVIELLE
1450
Par charité.
1451
NICOLE
1452
Point d’affaire.
1453
CLÉONTE
1454
Je vous en prie.
1455
LUCILE
1456
Laissez‐moi.
1457
COVIELLE
1458
Je t’en conjure.
1459
NICOLE
1460
Ôte‐toi de là.
1461
CLÉONTE
1462
Lucile.
1463
LUCILE
1464
Non.
1465
COVIELLE
1466
Nicole.
1467
NICOLE
1468
Point.
1469
CLÉONTE
1470
Au nom des Dieux !
1471
LUCILE
1472
Je ne veux pas.
1473
COVIELLE
1474
Parle‐moi.
1475
NICOLE
1476
Point du tout.
1477
CLÉONTE
1478
Éclaircissez mes doutes.
1479
LUCILE
1480
Non, je n’en ferai rien.
1481
COVIELLE
1482
Guéris‐moi l’esprit.
1483
NICOLE
1484
Non, il ne me plaît pas.
1485
CLÉONTE
1486
Hé bien, puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois, et je vais loin de vous mourir de douleur et d’amour.
1487
COVIELLE
1488
Et moi, je vais suivre ses pas.
1489
LUCILE
1490
Cléonte.
1491
NICOLE
1492
Covielle.
1493
CLÉONTE
1494
Eh ?
1495
COVIELLE
1496
Plaît‐il ?
1497
LUCILE
1498
Où allez‐vous ?
1499
CLÉONTE
1500
Où je vous ai dit.
1501
COVIELLE
1502
Nous allons mourir.
1503
LUCILE
1504
Vous allez mourir, Cléonte ?
1505
CLÉONTE
1506
Oui, cruelle, puisque vous le voulez.
1507
LUCILE
1508
Moi, je veux que vous mouriez ?
1509
CLÉONTE
1510
Oui, vous le voulez.
1511
LUCILE
1512
Qui vous le dit ?
1513
CLÉONTE
1514
N’est‐ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ?
1515
LUCILE
1516
Est‐ce ma faute ? Et si vous aviez voulu m’écouter, ne vous aurais‐je pas dit que l’aventure dont vous vous plaignez, a été causée ce matin par la présence d’une vieille Tante, qui veut à toute force, que la seule approche d’un Homme déshonore une Fille ; Qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les Hommes comme des Diables qu’il faut fuir.
1517
NICOLE
1518
Voilà le secret de l’affaire.
1519
CLÉONTE
1520
Ne me trompez‐vous point, Lucile ?
1521
COVIELLE
1522
Ne m’en donnes‐tu point à garder ?
1523
LUCILE
1524
Il n’est rien de plus vrai.
1525
NICOLE
1526
C’est la chose comme elle est.
1527
COVIELLE
1528
Nous rendrons‐nous à cela ?
1529
CLÉONTE
1530
Ah, Lucile, qu’avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon cœur ! et que facilement on se laisse persuader aux Personnes qu’on aime !
1531
COVIELLE
1532
Qu’on est aisément amadoué par ces diantres d’animaux‐là !
Scène XI
1533
Madame JOURDAIN, CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1534
Madame JOURDAIN
1535
Je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon Mari vient, prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage.
1536
CLÉONTE
1537
Ah, Madame, que cette parole m’est douce, et qu’elle flatte mes désirs ! Pouvais‐je recevoir un ordre plus charmant ? une faveur plus précieuse ?
Scène XII
1538
Monsieur JOURDAIN, Madame JOURDAIN, CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1539
CLÉONTE
1540
Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi‐même ; et sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre Gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.
1541
Monsieur JOURDAIN
1542
Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire, si vous êtes Gentilhomme.
1543
CLÉONTE
1544
Monsieur, la plupart des Gens sur cette question, n’hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête Homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître ; à se parer aux yeux du monde d’un Titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de Parents, sans doute, qui ont tenu des Charges honorables. Je me suis acquis dans les Armes l’honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le Monde un rang assez passable : mais avec tout cela je ne veux point me donner un nom où d’autres en ma place croiraient pouvoir prétendre ; et je vous dirai franchement que je ne suis point Gentilhomme.
1545
Monsieur JOURDAIN
1546
Touchez là, Monsieur. Ma Fille n’est pas pour vous.
1547
CLÉONTE
1548
Comment ?
1549
Monsieur JOURDAIN
1550
Vous n’êtes point Gentilhomme, vous n’aurez pas ma Fille.
1551
Madame JOURDAIN
1552
Que voulez‐vous donc dire avec votre Gentilhomme ? Est‐ce que nous sommes, nous autres, de la Côte de saint Louis ?
1553
Monsieur JOURDAIN
1554
Taisez‐vous, ma Femme, je vous vois venir.
1555
Madame JOURDAIN
1556
Descendons‐nous tous deux que de bonne Bourgeoisie ?
1557
Monsieur JOURDAIN
1558
Voilà pas le coup de langue.
1559
Madame JOURDAIN
1560
Et votre Père n’était‐il pas Marchand aussi bien que le mien ?
1561
Monsieur JOURDAIN
1562
Peste soit de la Femme. Elle n’y a jamais manqué. Si votre Père a été Marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un Gendre Gentilhomme.
1563
Madame JOURDAIN
1564
Il faut à votre Fille un Mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête Homme riche et bien fait, qu’un Gentilhomme gueux et mal bâti.
1565
NICOLE
1566
Cela est vrai. Nous avons le Fils du Gentilhomme de notre Village, qui est le plus grand Malitorne et le plus sot Dadais que j’aie jamais vu.
1567
Monsieur JOURDAIN
1568
Taisez‐vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation ; j’ai du bien assez pour ma Fille, je n’ai besoin que d’honneur, et je la veux faire Marquise.
1569
Madame JOURDAIN
1570
Marquise !
1571
Monsieur JOURDAIN
1572
Oui, Marquise.
1573
Madame JOURDAIN
1574
Hélas, Dieu m’en garde.
1575
Monsieur JOURDAIN
1576
C’est une chose que j’ai résolue.
1577
Madame JOURDAIN
1578
C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi, sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un Gendre puisse à ma Fille reprocher ses parents, et qu’elle ait des Enfants qui aient honte de m’appeler leur Grand-Maman. S’il fallait qu’elle me vînt visiter en équipage de Grand‐Dame, et qu’elle manquât par mégarde à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez‐vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? C’est la Fille de Monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous : Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà ; et ses deux Grands‐Pères vendaient du drap auprès de la Porte Saint‐Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs Enfants, qu’ils payent maintenant, peut‐être, bien cher en l’autre Monde, et l’on ne devient guère si riches à être honnêtes Gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un Homme en un mot qui m’ait obligation de ma Fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.
1579
Monsieur JOURDAIN
1580
Voilà bien les sentiments d’un petit Esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage, ma Fille sera Marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai Duchesse.
1581
Madame JOURDAIN
1582
Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez‐moi, ma Fille, et venez dire résolument à votre Père, que si vous ne l’avez, vous ne voulez épouser personne.
Scène XIII
1583
CLÉONTE, COVIELLE
1584
COVIELLE
1585
Vous avez fait de belles affaires, avec vos beaux sentiments.
1586
CLÉONTE
1587
Que veux‐tu ? J’ai un scrupule là‐dessus, que l’exemple ne saurait vaincre.
1588
COVIELLE
1589
Vous moquez‐vous, de le prendre sérieusement avec un Homme comme cela ? Ne voyez‐vous pas qu’il est fou ? et vous coûtait‐il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ?
1590
CLÉONTE
1591
Tu as raison ; mais je ne croyais pas qu’il fallût faire ses preuves de Noblesse, pour être Gendre de Monsieur Jourdain.
1592
COVIELLE
1593
Ah, ah, ah.
1594
CLÉONTE
1595
De quoi ris‐tu ?
1596
COVIELLE
1597
D’une pensée qui me vient pour jouer notre Homme, et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
1598
CLÉONTE
1599
Comment ?
1600
COVIELLE
1601
L’idée est tout à fait plaisante.
1602
CLÉONTE
1603
Quoi donc ?
1604
COVIELLE
1605
Il s’est fait depuis peu une certaine Mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre Ridicule. Tout cela sent un peu sa Comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n’y faut point chercher tant de façons, et il est Homme à y jouer son rôle à merveille ; à donner aisément dans toutes les fariboles qu’on s’avisera de lui dire. J’ai les Acteurs, j’ai les Habits tout prêts, laissez‐moi faire seulement.
1606
CLÉONTE
1607
Mais apprends‐moi…
1608
COVIELLE
1609
Je vais vous instruire de tout ; retirons‐nous, le voilà qui revient.
Scène XIV
1610
Monsieur JOURDAIN, Laquais
1611
Monsieur JOURDAIN
1612
Que Diable est‐ce là ! Ils n’ont rien que les grands Seigneurs à me reprocher ; et moi, je ne vois rien de si beau, que de hanter les grands Seigneurs ; il n’y a qu’honneur et que civilité avec eux, et je voudrais qu’il m’eût coûté deux doigts de la main, et être né Comte ou Marquis.
1613
Laquais
1614
Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une Dame qu’il mène par la main.
1615
Monsieur JOURDAIN
1616
Hé mon Dieu, j’ai quelques ordres à donner. Dis‐leur que je vais venir ici tout à l’heure.
Scène XV
1617
DORIMÈNE, DORANTE, Laquais
1618
Laquais
1619
Monsieur dit comme cela, qu’il va venir ici tout à l’heure.
1620
DORANTE
1621
Voilà qui est bien.
1622
DORIMÈNE
1623
Je ne sais pas, Dorante ; je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une Maison où je ne connais personne.
1624
DORANTE
1625
Quel Lieu voulez‐vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque pour fuir l’éclat, vous ne voulez ni votre Maison, ni la mienne ?
1626
DORIMÈNE
1627
Mais vous ne dites pas que je m’engage insensiblement chaque jour à recevoir de trop grands témoignages de votre passion ? J’ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu’il vous plaît. Les Visites fréquentes ont commencé ; les Déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les Sérénades et les Cadeaux, que les Présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et pied à pied vous gagnez mes résolutions. Pour moi je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu’à la fin vous me ferez venir au Mariage dont je me suis tant éloignée.
1628
DORANTE
1629
Ma foi, Madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes Veuve, et ne dépendez que de vous. Je suis maître de moi, et vous aime plus que ma vie. À quoi tient‐il que dès aujourd’hui vous ne fassiez tout mon bonheur ?
1630
DORIMÈNE
1631
Mon Dieu, Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables Personnes du Monde, ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits.
1632
DORANTE
1633
Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l’expérience que vous avez faite, ne conclut rien pour tous les autres.
1634
DORIMÈNE
1635
Enfin j’en reviens toujours là. Les dépenses que je vous vois faire pour moi, m’inquiètent par deux raisons ; l’une, qu’elles m’engagent plus que je ne voudrais ; et l’autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point, que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela.
1636
DORANTE
1637
Ah, Madame, ce sont des bagatelles, et ce n’est pas par là…
1638
DORIMÈNE
1639
Je sais ce que je dis ; et entre autres le diamant que vous m’avez forcée à prendre, est d’un prix…
1640
DORANTE
1641
Eh, Madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez… Voici le Maître du Logis.
Scène XVI
1642
Monsieur JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, Laquais
1643
Monsieur JOURDAIN, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de DORIMÈNE
1644
Un peu plus loin, Madame.
1645
DORIMÈNE
1646
Comment ?
1647
Monsieur JOURDAIN
1648
Un pas, s’il vous plaît.
1649
DORIMÈNE
1650
Quoi donc ?
1651
Monsieur JOURDAIN
1652
Reculez un peu, pour la troisième.
1653
DORANTE
1654
Madame, Monsieur Jourdain sait son monde.
1655
Monsieur JOURDAIN
1656
Madame, ce m’est une gloire bien grande, de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d’avoir le bonheur, que vous ayez eu la bonté de m’accorder la grâce, de me faire l’honneur, de m’honorer de la faveur de votre présence : Et si j’avais aussi le mérite, pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel… envieux de mon bien… m’eût accordé… l’avantage de me voir digne… des…
1657
DORANTE
1658
Monsieur Jourdain, en voilà assez ; Madame n’aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes Homme d’esprit. Bas, à Dorimène. C’est un bon Bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.
1659
DORIMÈNE
1660
Il n’est pas malaisé de s’en apercevoir.
1661
DORANTE
1662
Madame, voilà le meilleur de mes Amis.
1663
Monsieur JOURDAIN
1664
C’est trop d’honneur que vous me faites.
1665
DORANTE
1666
Galant Homme tout à fait.
1667
DORIMÈNE
1668
J’ai beaucoup d’estime pour lui.
1669
Monsieur JOURDAIN
1670
Je n’ai rien fait encore, Madame, pour mériter cette grâce.
1671
DORANTE, bas, à Monsieur JOURDAIN
1672
Prenez bien garde au moins, à ne lui point parler du Diamant que vous lui avez donné.
1673
Monsieur JOURDAIN
1674
Ne pourrais‐je pas seulement lui demander comment elle le trouve ?
1675
DORANTE
1676
Comment ? gardez‐vous‐en bien. Cela serait vilain à vous ; et pour agir en galant Homme, il faut que vous fassiez comme si ce n’était pas vous qui lui eussiez fait ce présent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu’il est ravi de vous voir chez lui.
1677
DORIMÈNE
1678
Il m’honore beaucoup.
1679
Monsieur JOURDAIN
1680
Que je vous suis obligé, Monsieur, de lui parler ainsi pour moi !
1681
DORANTE
1682
J’ai eu une peine effroyable à la faire venir ici.
1683
Monsieur JOURDAIN
1684
Je ne sais quelles grâces vous en rendre.
1685
DORANTE
1686
Il dit, Madame, qu’il vous trouve la plus belle Personne du Monde.
1687
DORIMÈNE
1688
C’est bien de la grâce qu’il me fait.
1689
Monsieur JOURDAIN
1690
Madame, c’est vous qui faites les grâces, et…
1691
DORANTE
1692
Songeons à manger.
1693
Laquais
1694
Tout est prêt, Monsieur.
1695
DORANTE
1696
Allons donc nous mettre à table, et qu’on fasse venir les Musiciens.
1697
Six Cuisiniers, qui ont préparé le Festin, dansent ensemble, et font le troisième Intermède ; après quoi, ils apportent une Table couverte de plusieurs Mets.
1698
Fin du Troisième Acte.
Acte IV
Scène Première
1699
DORANTE, DORIMÈNE, Monsieur JOURDAIN, deux Musiciens, une Musicienne, Laquais
1700
DORIMÈNE
1701
Comment, Dorante, voilà un Repas tout à fait magnifique !
1702
Monsieur JOURDAIN
1703
Vous vous moquez, Madame, et je voudrais qu’il fût plus digne de vous être offert.
1704
Tous se mettent à table.
1705
DORANTE
1706
Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m’oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d’accord avec lui, que le Repas n’est pas digne de vous. Comme c’est moi qui l’ai ordonné, et que je n’ai pas sur cette matière les lumières de nos Amis, vous n’avez pas ici un Repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère, et des barbarismes de bon goût. Si Damis s’en était mêlé, tout serait dans les règles ; il y aurait partout de l’élégance et de l’érudition, et il ne manquerait pas de vous exagérer lui‐même toutes les pièces du Repas qu’il vous donnerait, et de vous faire tomber d’accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux ; de vous parler d’un Pain de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d’un Vin à sève veloutée, armé d’un vert qui n’est point trop commandant ; d’un Carré de Mouton gourmandé de persil ; d’une Longe de Veau de Rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d’amande ; de Perdrix relevées d’un fumet surprenant ; et pour son Opéra, d’une Soupe à bouillon perlé, soutenue d’un jeune gros Dindon, cantonné de Pigeonneaux, et couronnée d’Oignons blancs, mariés avec la Chicorée. Mais pour moi, je vous avoue mon ignorance ; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrais que le Repas fût plus digne de vous être offert.
1707
DORIMÈNE
1708
Je ne réponds à ce compliment, qu’en mangeant comme je fais.
1709
Monsieur JOURDAIN
1710
Ah que voilà de belles mains !
1711
DORIMÈNE
1712
Les mains sont médiocres, Monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du Diamant qui est fort beau.
1713
Monsieur JOURDAIN
1714
Moi, Madame ! Dieu me garde d’en vouloir parler ; ce ne serait pas agir en galant Homme, et le Diamant est fort peu de chose.
1715
DORIMÈNE
1716
Vous êtes bien dégoûté.
1717
Monsieur JOURDAIN
1718
Vous avez trop de bonté…
1719
DORANTE
1720
Allons, qu’on donne du Vin à Monsieur Jourdain, et à ces Messieurs qui nous feront la grâce de nous chanter un Air à boire.
1721
DORIMÈNE
1722
C’est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d’y mêler la Musique, et je me vois ici admirablement régalée.
1723
Monsieur JOURDAIN
1724
Madame, ce n’est pas…
1725
DORANTE
1726
Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs ; ce qu’ils nous diront, vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.
1727
Les Musiciens et la Musicienne prennent des Verres, chantent deux Chansons à boire, et sont soutenus de toute la Symphonie.
1728
PREMIÈRE CHANSON À BOIRE.
1729
Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour :
1730
Ah ! qu’un Verre en vos mains a d’agréables charmes !
1731
Vous, et le Vin, vous vous prêtez des armes,
1732
Et je sens pour tous deux redoubler mon amour :
1733
Entre lui, vous et moi, jurons, jurons ma Belle,
1734
Une ardeur éternelle.
1735
Qu’en mouillant votre bouche il en reçoit d’attraits,
1736
Et que l’on voit par lui votre bouche embellie !
1737
Ah ! l’un de l’autre ils me donnent envie,
1738
Et de vous et de lui je m’enivre à longs traits :
1739
Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma Belle,
1740
Une ardeur éternelle.
1741
SECONDE CHANSON À BOIRE.
1742
Buvons, chers Amis, buvons :
1743
Le temps qui fuit nous y convie ;
1744
Profitons de la vie
1745
Autant que nous pouvons :
1746
Quand on a passé l’onde noire,
1747
Adieu le bon Vin, nos amours ;
1748
Dépêchons‐nous de boire,
1749
On ne boit pas toujours.
1750
Laissons raisonner les Sots
1751
Sur le vrai bonheur de la vie ;
1752
Notre Philosophie
1753
Le met parmi les Pots :
1754
Les biens, le savoir et la gloire,
1755
N’ôtent point les soucis fâcheux ;
1756
Et ce n’est qu’à bien boire
1757
Que l’on peut être heureux.
1758
Sus, sus du Vin partout, versez, Garçons versez,
1759
Versez, versez toujours, tant qu’on vous dise assez.
1760
DORIMÈNE
1761
Je ne crois pas qu’on puisse mieux chanter, et cela est tout à fait beau.
1762
Monsieur JOURDAIN
1763
Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau.
1764
DORIMÈNE
1765
Ouais. Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensais.
1766
DORANTE
1767
Comment, Madame, pour qui prenez‐vous Monsieur Jourdain ?
1768
Monsieur JOURDAIN
1769
Je voudrais bien qu’elle me prît pour ce que je dirais.
1770
DORIMÈNE
1771
Encore !
1772
DORANTE
1773
Vous ne le connaissez pas.
1774
Monsieur JOURDAIN
1775
Elle me connaîtra quand il lui plaira.
1776
DORIMÈNE
1777
Oh je le quitte.
1778
DORANTE
1779
Il est Homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous touchez.
1780
DORIMÈNE
1781
Monsieur Jourdain est un Homme qui me ravit.
1782
Monsieur JOURDAIN
1783
Si je pouvais ravir votre cœur, je serais…
Scène II
1784
Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, Musiciens, Musicienne, Laquais
1785
Madame JOURDAIN
1786
Ah, ah, je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu’on ne m’y attendait pas. C’est donc pour cette belle affaire‐ci, Monsieur mon Mari, que vous avez eu tant d’empressement à m’envoyer dîner chez ma Sœur ? Je viens de voir un Théâtre là‐bas, et je vois ici un Banquet à faire Noces. Voilà comme vous dépensez votre bien, et c’est ainsi que vous festinez les Dames en mon absence, et que vous leur donnez la Musique et la Comédie, tandis que vous m’envoyez promener ?
1787
DORANTE
1788
Que voulez‐vous dire, Madame Jourdain ? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre Mari dépense son bien, et que c’est lui qui donne ce Régale à Madame ? Apprenez que c’est moi, je vous prie ; Qu’il ne fait seulement que me prêter sa Maison, et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.
1789
Monsieur JOURDAIN
1790
Oui, impertinente, c’est Monsieur le Comte qui donne tout ceci à Madame, qui est une Personne de Qualité. Il me fait l’honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui.
1791
Madame JOURDAIN
1792
Ce sont des Chansons que cela ; je sais ce que je sais.
1793
DORANTE
1794
Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures Lunettes.
1795
Madame JOURDAIN
1796
Je n’ai que faire de Lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une Bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand Seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon Mari. Et vous, Madame, pour une grande Dame, cela n’est ni beau, ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un Ménage, et de souffrir que mon Mari soit amoureux de vous.
1797
DORIMÈNE
1798
Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m’exposer aux sottes visions de cette extravagante.
1799
DORANTE
1800
Madame, holà Madame, où courez‐vous ?
1801
Monsieur JOURDAIN
1802
Madame. Monsieur le Comte, faites‐lui excuses, et tâchez de la ramener. Ah, impertinente que vous êtes, voilà de vos beaux faits ; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des Personnes de Qualité.
1803
Madame JOURDAIN
1804
Je me moque de leur Qualité.
1805
Monsieur JOURDAIN
1806
Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du Repas que vous êtes venue troubler.
1807
On ôte la table.
1808
Madame JOURDAIN, sortant
1809
Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j’aurai pour moi toutes les Femmes.
1810
Monsieur JOURDAIN
1811
Vous faites bien d’éviter ma colère. Elle est arrivée là bien malheureusement. J’étais en humeur de dire de jolies choses, et jamais je ne m’étais senti tant d’esprit. Qu’est‐ce que c’est que cela ?
Scène III
1812
COVIELLE, déguisé, Monsieur JOURDAIN, Laquais
1813
COVIELLE
1814
Monsieur, je ne sais pas si j’ai l’honneur d’être connu de vous.
1815
Monsieur JOURDAIN
1816
Non, Monsieur.
1817
COVIELLE
1818
Je vous ai vu que vous n’étiez pas plus grand que cela.
1819
Monsieur JOURDAIN
1820
Moi !
1821
COVIELLE
1822
Oui, vous étiez le plus bel Enfant du Monde, et toutes les Dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.
1823
Monsieur JOURDAIN
1824
Pour me baiser !
1825
COVIELLE
1826
Oui. J’étais grand Ami de feu Monsieur votre Père.
1827
Monsieur JOURDAIN
1828
De feu Monsieur mon Père !
1829
COVIELLE
1830
Oui. C’était un fort honnête Gentilhomme.
1831
Monsieur JOURDAIN
1832
Comment dites‐vous ?
1833
COVIELLE
1834
Je dis que c’était un fort honnête Gentilhomme.
1835
Monsieur JOURDAIN
1836
Mon Père !
1837
COVIELLE
1838
Oui.
1839
Monsieur JOURDAIN
1840
Vous l’avez fort connu ?
1841
COVIELLE
1842
Assurément.
1843
Monsieur JOURDAIN
1844
Et vous l’avez connu pour Gentilhomme ?
1845
COVIELLE
1846
Sans doute.
1847
Monsieur JOURDAIN
1848
Je ne sais donc pas comment le Monde est fait.
1849
COVIELLE
1850
Comment ?
1851
Monsieur JOURDAIN
1852
Il y a de sottes Gens qui me veulent dire qu’il a été Marchand.
1853
COVIELLE
1854
Lui Marchand ! C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses Amis pour de l’argent.
1855
Monsieur JOURDAIN
1856
Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage‐là que mon Père était Gentilhomme.
1857
COVIELLE
1858
Je le soutiendrai devant tout le monde.
1859
Monsieur JOURDAIN
1860
Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène ?
1861
COVIELLE
1862
Depuis avoir connu feu Monsieur votre Père honnête Gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai voyagé par tout le Monde.
1863
Monsieur JOURDAIN
1864
Par tout le Monde !
1865
COVIELLE
1866
Oui.
1867
Monsieur JOURDAIN
1868
Je pense qu’il y a bien loin en ce Pays‐là.
1869
COVIELLE
1870
Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs Voyages que depuis quatre jours ; et par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.
1871
Monsieur JOURDAIN
1872
Quelle ?
1873
COVIELLE
1874
Vous savez que le Fils du Grand Turc est ici ?
1875
Monsieur JOURDAIN
1876
Moi ? Non.
1877
COVIELLE
1878
Comment ! Il a un train tout à fait magnifique ; tout le Monde le va voir, et il a été reçu en ce Pays comme un Seigneur d’importance.
1879
Monsieur JOURDAIN
1880
Par ma foi, je ne savais pas cela.
1881
COVIELLE
1882
Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre Fille.
1883
Monsieur JOURDAIN
1884
Le Fils du Grand Turc ?
1885
COVIELLE
1886
Oui ; et il veut être votre Gendre.
1887
Monsieur JOURDAIN
1888
Mon Gendre, le Fils du Grand Turc !
1889
COVIELLE
1890
Le Fils du Grand Turc votre Gendre. Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi ; et après quelques autres discours, il me dit. Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath, c’est‐à‐dire ; N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ?
1891
Monsieur JOURDAIN
1892
Le Fils du Grand Turc dit cela de moi ?
1893
COVIELLE
1894
Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j’avais vu votre Fille : Ah, me dit‐il, Marababa sahem ; c’est‐à‐dire, Ah que je suis amoureux d’elle !
1895
Monsieur JOURDAIN
1896
Marababa sahem veut dire Ah que je suis amoureux d’elle ?
1897
COVIELLE
1898
Oui.
1899
Monsieur JOURDAIN
1900
Par ma foi, vous faites bien de me le dire, car pour moi je n’aurais jamais cru que Marababa sahem eût voulu dire, Ah que je suis amoureux d’elle ! Voilà une langue admirable, que ce Turc !
1901
COVIELLE
1902
Plus admirable qu’on ne peut croire. Savez‐vous bien ce que veut dire Cacaracamouchen ?
1903
Monsieur JOURDAIN
1904
Cacaracamouchen ? Non.
1905
COVIELLE
1906
C’est‐à‐dire, Ma chère âme.
1907
Monsieur JOURDAIN
1908
Cacaracamouchen veut dire, Ma chère âme ?
1909
COVIELLE
1910
Oui.
1911
Monsieur JOURDAIN
1912
Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen, Ma chère âme. Dirait-on jamais cela ? Voilà qui me confond.
1913
COVIELLE
1914
Enfin, pour achever mon Ambassade, il vient vous demander votre Fille en mariage ; et pour avoir un Beau‐Père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande Dignité de son pays.
1915
Monsieur JOURDAIN
1916
Mamamouchi ?
1917
COVIELLE
1918
Oui, Mamamouchi : c’est‐à‐dire en notre langue, Paladin. Paladin, ce sont de ces anciens… Paladin enfin : Il n’y a rien de plus noble que cela dans le Monde ; et vous irez de pair avec les plus grands Seigneurs de la Terre.
1919
Monsieur JOURDAIN
1920
Le Fils du Grand Turc m’honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui, pour lui en faire mes remerciements.
1921
COVIELLE
1922
Comment ? le voilà qui va venir ici.
1923
Monsieur JOURDAIN
1924
Il va venir ici ?
1925
COVIELLE
1926
Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre Dignité.
1927
Monsieur JOURDAIN
1928
Voilà qui est bien prompt.
1929
COVIELLE
1930
Son amour ne peut souffrir aucun retardement.
1931
Monsieur JOURDAIN
1932
Tout ce qui m’embarrasse ici, c’est que ma Fille est une opiniâtre, qui s’est allée mettre dans la tête un certain Cléonte, et elle jure de n’épouser personne que celui‐là.
1933
COVIELLE
1934
Elle changera de sentiment, quand elle verra le Fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c’est que le Fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l’a montré ; et l’amour qu’elle a pour l’un, pourra passer aisément à l’autre, et… Je l’entends venir ; le voilà.
Scène IV
1935
CLÉONTE en Turc, avec trois pages portant sa Veste, Monsieur JOURDAIN, COVIELLE déguisé.
1936
CLÉONTE
1937
Ambousahim oqui boraf, Iordina salamalequi.
1938
COVIELLE
1939
C’est‐à‐dire : Monsieur Jourdain, votre cœur soit toute l’année comme un rosier fleuri. Ce sont façons de parler obligeantes de ces Pays‐là.
1940
Monsieur JOURDAIN
1941
Je suis très humble serviteur de Son Altesse Turque.
1942
COVIELLE
1943
Carigar camboro oustin moraf.
1944
CLÉONTE
1945
Oustin yoc catamalequi basum base alla moran.
1946
COVIELLE
1947
Il dit que le Ciel vous donne la force des Lions, et la prudence des Serpents.
1948
Monsieur JOURDAIN
1949
Son Altesse Turque m’honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prospérités.
1950
COVIELLE
1951
Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram.
1952
CLÉONTE
1953
Bel‐men.
1954
COVIELLE
1955
Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre Fille, et de conclure le mariage.
1956
Monsieur JOURDAIN
1957
Tant de choses en deux mots ?
1958
COVIELLE
1959
Oui, la Langue Turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite.
Scène V
1960
DORANTE, COVIELLE
1961
COVIELLE
1962
Ha, ha, ha. Ma foi, cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il aurait appris son rôle par cœur, il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah, ah. Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans dans une affaire qui s’y passe.
1963
DORANTE
1964
Ah, ah, Covielle, qui t’aurait reconnu ? Comme te voilà ajusté !
1965
COVIELLE
1966
Vous voyez. Ah, ah.
1967
DORANTE
1968
De quoi ris‐tu ?
1969
COVIELLE
1970
D’une chose, Monsieur, qui le mérite bien.
1971
DORANTE
1972
Comment ?
1973
COVIELLE
1974
Je vous le donnerais en bien des fois, Monsieur, à deviner, le stratagème dont nous nous servons auprès de Monsieur Jourdain, pour porter son esprit à donner sa Fille à mon Maître.
1975
DORANTE
1976
Je ne devine point le stratagème, mais je devine qu’il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l’entreprends.
1977
COVIELLE
1978
Je sais, Monsieur, que la Bête vous est connue.
1979
DORANTE
1980
Apprends‐moi ce que c’est.
1981
COVIELLE
1982
Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j’aperçois venir. Vous pourrez voir une partie de l’histoire, tandis que je vous conterai le reste.
1983
La Cérémonie Turque pour ennoblir le Bourgeois, se fait en Danse et en Musique, et compose le quatrième Intermède.
1984
LE MUFTI, quatre Dervis, six Turcs dansants, six Turcs Musiciens, et autres Joueurs d’Instruments à la Turque, sont les Acteurs de cette Cérémonie.
1985
LE MUFTI invoque Mahomet, avec les douze Turcs et les quatre Dervis ; après on lui amène le Bourgeois vêtu à la Turque, sans Turban et sans Sabre, auquel il chante ces paroles .
1986
LE MUFTI
1987
Se ti sabir,
1988
Ti respondir
1989
Se non sabir
1990
Tazir, tazir.
1991
Mi star Mufti
1992
Ti qui star ti
1993
Non intendir
1994
Tazir, tazir.
1995
LE MUFTI demande en même langue aux Turcs assistants, de quelle Religion est le Bourgeois, et ils l’assurent qu’il est Mahométan. LE MUFTI invoque Mahomet en langue Franque, et chante les paroles qui suivent.
1996
LE MUFTI
1997
Mahametta per Giourdina
1998
Mi pregar sera é mattina
1999
Voler far un Paladina
2000
De Giourdina, de Giourdina.
2001
Dar Turbanta, é dar scarcina
2002
Con Galera ê Brigantina
2003
Per deffender Palestina.
2004
Mahametta, etc.
2005
LE MUFTI demande aux Turcs si le Bourgeois sera ferme dans la Religion Mahométane, et leur chante ces paroles.
2006
LE MUFTI
2007
Star bon Turca, Giourdina.
2008
Les turcs
2009
Hi valla.
2010
LE MUFTI danse et chante ces mots.
2011
Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.
2012
Les Turcs répondent les mêmes vers.
2013
LE MUFTI propose de donner le Turban au Bourgeois, et chante les paroles qui suivent.
2014
LE MUFTI
2015
Ti non star Furba.
2016
Les turcs
2017
No no no.
2018
LE MUFTI
2019
Non star forfanta ?
2020
Les turcs
2021
No no no.
2022
LE MUFTI
2023
Donar Turbanta, donar Turbanta.
2024
Les Turcs répètent tout ce qu’a dit LE MUFTI pour donner le turban au Bourgeois. LE MUFTI et les Dervis se coiffent avec des Turbans de cérémonies, et l’on présente au Mufti l’Alcoran, qui fait une seconde invocation avec tout le reste des Turcs assistants ; après son Invocation il donne au Bourgeois l’Épée, et chante ces paroles.
2025
LE MUFTI
2026
Ti star nobilé non star fabola.
2027
Pigliar schiabbola.
2028
Les Turcs répètent les mêmes Vers, mettant tous le Sabre à la main, et six d’entre eux dansent autour du Bourgeois, auquel ils feignent de donner plusieurs coups de Sabre.
2029
LE MUFTI commande aux Turcs de bâtonner le Bourgeois, et chante les paroles qui suivent.
2030
Dara dara
2031
Bastonara bastonara.
2032
Les Turcs répètent les mêmes vers, et lui donnent plusieurs coups de Bâton en cadence.
2033
LE MUFTI, après l’avoir fait bâtonner, lui dit en chantant.
2034
LE MUFTI
2035
Non tener honta
2036
Questa star l’ultima affronta.
2037
Les Turcs répètent les mêmes vers.
2038
LE MUFTI recommence une Invocation et se retire après la Cérémonie avec tous les Turcs, en dansant et chantant avec plusieurs Instruments à la Turquesque.
2039
Fin du Quatrième Acte
Acte V
Scène Première
2040
Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN
2041
Madame JOURDAIN
2042
Ah mon Dieu, miséricorde ! Qu’est‐ce que c’est donc que cela ? Quelle figure ! Est‐ce un Momon que vous allez porter ; et est‐il temps d’aller en Masque ? Parlez donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?
2043
Monsieur JOURDAIN
2044
Voyez l’impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !
2045
Madame JOURDAIN
2046
Comment donc ?
2047
Monsieur JOURDAIN
2048
Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l’on vient de me faire Mamamouchi.
2049
Madame JOURDAIN
2050
Que voulez‐vous dire avec votre Mamamouchi ?
2051
Monsieur JOURDAIN
2052
Mamamouchi, vous dis‐je. Je suis Mamamouchi.
2053
Madame JOURDAIN
2054
Quelle Bête est‐ce là ?
2055
Monsieur JOURDAIN
2056
Mamamouchi, c’est‐à‐dire en notre Langue, Paladin.
2057
Madame JOURDAIN
2058
Baladin ! Êtes‐vous en âge de danser des Ballets ?
2059
Monsieur JOURDAIN
2060
Quelle ignorante ! Je dis Paladin ; c’est une Dignité dont on vient de me faire la cérémonie.
2061
Madame JOURDAIN
2062
Quelle cérémonie donc ?
2063
Monsieur JOURDAIN
2064
Mahameta per Jordina.
2065
Madame JOURDAIN
2066
Qu’est‐ce que cela veut dire ?
2067
Monsieur JOURDAIN
2068
Jordina, c’est‐à‐dire Jourdain.
2069
Madame JOURDAIN
2070
Hé bien quoi, Jourdain ?
2071
Monsieur JOURDAIN
2072
Voler far un Paladina de Iordina.
2073
Madame JOURDAIN
2074
Comment ?
2075
Monsieur JOURDAIN
2076
Dar turbanta con galera.
2077
Madame JOURDAIN
2078
Qu’est‐ce à dire cela ?
2079
Monsieur JOURDAIN
2080
Per deffender Palestina.
2081
Madame JOURDAIN
2082
Que voulez‐vous donc dire ?
2083
Monsieur JOURDAIN
2084
Dara dara bastonara.
2085
Madame JOURDAIN
2086
Qu’est‐ce donc que ce jargon‐là ?
2087
Monsieur JOURDAIN
2088
Non tener honta questa star l’ultima affronta.
2089
Madame JOURDAIN
2090
Qu’est‐ce que c’est donc que tout cela ?
2091
Monsieur JOURDAIN danse et chante.
2092
Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da.
2093
Madame JOURDAIN
2094
Hélas, mon Dieu, mon mari est devenu fou.
2095
Monsieur JOURDAIN, sortant
2096
Paix, insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.
2097
Madame JOURDAIN
2098
Où est‐ce qu’il a donc perdu l’esprit ? Courons l’empêcher de sortir. Ah, ah, voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous les côtés.
2099
Elle sort.
Scène II
2100
DORANTE, DORIMÈNE
2101
DORANTE
2102
Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu’on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le Monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui‐là : Et puis, Madame, il faut tâcher de servir l’amour de Cléonte, et d’appuyer toute sa Mascarade. C’est un fort galant Homme, et qui mérite que l’on s’intéresse pour lui.
2103
DORIMÈNE
2104
J’en fais beaucoup de cas, et il est digne d’une bonne fortune.
2105
DORANTE
2106
Outre cela, nous avons ici, Madame, un Ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.
2107
DORIMÈNE
2108
J’ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j’ai résolu de me marier promptement avec vous. C’en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le Mariage.
2109
DORANTE
2110
Ah ! Madame, est‐il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?
2111
DORIMÈNE
2112
Ce n’est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et sans cela je vois bien qu’avant qu’il fût peu, vous n’auriez pas un sou.
2113
DORANTE
2114
Que j’ai d’obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon cœur, et vous en userez de la façon qu’il vous plaira.
2115
DORIMÈNE
2116
J’userai bien de tous les deux. Mais voici votre Homme ; la figure en est admirable.
Scène III
2117
Monsieur JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE
2118
DORANTE
2119
Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame, et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre Fille avec le Fils du Grand Turc.
2120
Monsieur JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la Turque
2121
Monsieur, je vous souhaite la force des Serpents, et la prudence des Lions.
2122
DORIMÈNE
2123
J’ai été bien aise d’être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté.
2124
Monsieur JOURDAIN
2125
Madame, je vous souhaite toute l’année votre Rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m’arrivent, et j’ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très humbles excuses de l’extravagance de ma Femme.
2126
DORIMÈNE
2127
Cela n’est rien, j’excuse en elle un pareil mouvement ; votre cœur lui doit être précieux, et il n’est pas étrange que la possession d’un Homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.
2128
Monsieur JOURDAIN
2129
La possession de mon cœur est une chose qui vous est toute acquise.
2130
DORANTE
2131
Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n’est pas de ces Gens que les prospérités aveuglent, et qu’il sait dans sa gloire connaître encore ses Amis.
2132
DORIMÈNE
2133
C’est la marque d’une âme tout à fait généreuse.
2134
DORANTE
2135
Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos Amis, lui rendre nos devoirs.
2136
Monsieur JOURDAIN
2137
Le voilà qui vient, et j’ai envoyé quérir ma Fille pour lui donner la main.
Scène IV
2138
CLÉONTE, COVIELLE, Monsieur JOURDAIN, etc.
2139
DORANTE
2140
Monsieur, nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme Amis de Monsieur votre Beau‐Père, et l’assurer avec respect de nos très humbles services.
2141
Monsieur JOURDAIN
2142
Où est le Truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites. Vous verrez qu’il vous répondra, et il parle Turc à merveille. Holà, où diantre est‐il allé ?À Cléonte. Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande Segnore, grande Segnore, grande Segnore ; et Madame une granda Dama, granda Dama. Ahi lui, Monsieur, lui Mamamouchi Français, et Madame Mamamouchie française. Je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l’Interprète. Où allez‐vous donc ? Nous ne saurions rien dire sans vous. Dites‐lui un peu que Monsieur et Madame sont des Personnes de grande Qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l’assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre.
2143
COVIELLE
2144
Alabala crociam acci boram alabamen.
2145
CLÉONTE
2146
Catalequi tubal ourin soter amalouchan.
2147
Monsieur JOURDAIN
2148
Voyez‐vous ?
2149
COVIELLE
2150
Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre Famille.
2151
Monsieur JOURDAIN
2152
Je vous l’avais bien dit, qu’il parle Turc.
2153
DORANTE
2154
Cela est admirable.
Scène V
2155
LUCILE, Monsieur JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE, etc.
2156
Monsieur JOURDAIN
2157
Venez, ma Fille, approchez‐vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l’honneur de vous demander en mariage.
2158
LUCILE
2159
Comment, mon Père, comme vous voilà fait ! Est‐ce une Comédie que vous jouez ?
2160
Monsieur JOURDAIN
2161
Non, non, ce n’est pas une Comédie, c’est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d’honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le Mari que je vous donne.
2162
LUCILE
2163
À moi, mon Père !
2164
Monsieur JOURDAIN
2165
Oui à vous, allons, touchez‐lui dans la main, et rendez grâce au Ciel de votre bonheur.
2166
LUCILE
2167
Je ne veux point me marier.
2168
Monsieur JOURDAIN
2169
Je le veux moi, qui suis votre Père.
2170
LUCILE
2171
Je n’en ferai rien.
2172
Monsieur JOURDAIN
2173
Ah que de bruit. Allons, vous dis‐je. Çà votre main.
2174
LUCILE
2175
Non, mon Père, je vous l’ai dit, il n’est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre Mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de… reconnaissant Cléonte. Il est vrai que vous êtes mon Père, je vous dois entière obéissance ; et c’est à vous à disposer de moi selon vos volontés.
2176
Monsieur JOURDAIN
2177
Ah je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir ; et voilà qui me plaît, d’avoir une Fille obéissante.
Scène Dernière
2178
Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, CLÉONTE, etc.
2179
Madame JOURDAIN
2180
Comment donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre Fille en mariage à un Carême‐prenant ?
2181
Monsieur JOURDAIN
2182
Voulez‐vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n’y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.
2183
Madame JOURDAIN
2184
C’est vous qu’il n’y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez‐vous faire avec cet assemblage ?
2185
Monsieur JOURDAIN
2186
Je veux marier notre Fille avec le Fils du Grand Turc.
2187
Madame JOURDAIN
2188
Avec le Fils du Grand Turc !
2189
Monsieur JOURDAIN
2190
Oui, faites‐lui faire vos compliments par le Truchement que voilà.
2191
Madame JOURDAIN
2192
Je n’ai que faire du Truchement, et je lui dirai bien moi‐même à son nez, qu’il n’aura point ma Fille.
2193
Monsieur JOURDAIN
2194
Voulez‐vous vous taire, encore une fois ?
2195
DORANTE
2196
Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez à un bonheur comme celui‐là ? Vous refusez Son Altesse Turque pour Gendre ?
2197
Madame JOURDAIN
2198
Mon Dieu, Monsieur, mêlez‐vous de vos affaires.
2199
DORIMÈNE
2200
C’est une grande gloire, qui n’est pas à rejeter.
2201
Madame JOURDAIN
2202
Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.
2203
DORANTE
2204
C’est l’amitié que nous avons pour vous, qui nous fait intéresser dans vos avantages.
2205
Madame JOURDAIN
2206
Je me passerai bien de votre amitié.
2207
DORANTE
2208
Voilà votre Fille qui consent aux volontés de son Père.
2209
Madame JOURDAIN
2210
Ma Fille consent à épouser un Turc ?
2211
DORANTE
2212
Sans doute.
2213
Madame JOURDAIN
2214
Elle peut oublier Cléonte ?
2215
DORANTE
2216
Que ne fait‐on pas pour être grand‐Dame ?
2217
Madame JOURDAIN
2218
Je l’étranglerais de mes mains, si elle avait fait un coup comme celui-là.
2219
Monsieur JOURDAIN
2220
Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce Mariage‐là se fera.
2221
Madame JOURDAIN
2222
Je vous dis, moi, qu’il ne se fera point.
2223
Monsieur JOURDAIN
2224
Ah que de bruit.
2225
LUCILE
2226
Ma Mère.
2227
Madame JOURDAIN
2228
Allez, vous êtes une Coquine.
2229
Monsieur JOURDAIN
2230
Quoi, vous la querellez, de ce qu’elle m’obéit ?
2231
Madame JOURDAIN
2232
Oui, elle est à moi, aussi bien qu’à vous.
2233
COVIELLE
2234
Madame.
2235
Madame JOURDAIN
2236
Que me voulez‐vous conter, vous ?
2237
COVIELLE
2238
Un mot.
2239
Madame JOURDAIN
2240
Je n’ai que faire de votre mot.
2241
COVIELLE, à Monsieur JOURDAIN
2242
Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.
2243
Madame JOURDAIN
2244
Je n’y consentirai point.
2245
COVIELLE
2246
Écoutez‐moi seulement.
2247
Madame JOURDAIN
2248
Non.
2249
Monsieur JOURDAIN
2250
Écoutez‐le.
2251
Madame JOURDAIN
2252
Non, je ne veux pas écouter.
2253
Monsieur JOURDAIN
2254
Il vous dira…
2255
Madame JOURDAIN
2256
Je ne veux point qu’il me dise rien.
2257
Monsieur JOURDAIN
2258
Voilà une grande obstination de Femme ! Cela vous fera‐t‐il mal, de l’entendre ?
2259
COVIELLE
2260
Ne faites que m’écouter, vous ferez après ce qu’il vous plaira.
2261
Madame JOURDAIN
2262
Hé bien, quoi ?
2263
COVIELLE, à part
2264
Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre Mari, que nous l’abusons sous ce déguisement, et que c’est Cléonte lui‐même qui est le Fils du Grand Turc ?
2265
Madame JOURDAIN
2266
Ah, ah.
2267
COVIELLE
2268
Et moi, Covielle, qui suis le Truchement.
2269
Madame JOURDAIN
2270
Ah comme cela, je me rends.
2271
COVIELLE
2272
Ne faites pas semblant de rien.
2273
Madame JOURDAIN
2274
Oui, voilà qui est fait, je consens au Mariage.
2275
Monsieur JOURDAIN
2276
Ah voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l’écouter. Je savais bien qu’il vous expliquerait ce que c’est que le Fils du Grand Turc.
2277
Madame JOURDAIN
2278
Il me l’a expliqué comme il faut, et j’en suis satisfaite. Envoyons quérir un Notaire.
2279
DORANTE
2280
C’est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre Mari, c’est que nous nous servirons du même Notaire pour nous marier Madame, et moi.
2281
Madame JOURDAIN
2282
Je consens aussi à cela.
2283
Monsieur JOURDAIN
2284
C’est pour lui faire accroire.
2285
DORANTE
2286
Il faut bien l’amuser avec cette feinte.
2287
Monsieur JOURDAIN
2288
Bon, bon. Qu’on aille vite quérir le Notaire.
2289
DORANTE
2290
Tandis qu’il viendra, et qu’il dressera les Contrats, voyons notre Ballet, et donnons‐en le divertissement à Son Altesse Turque.
2291
Monsieur JOURDAIN
2292
C’est fort bien avisé, allons prendre nos places.
2293
Madame JOURDAIN
2294
Et Nicole ?
2295
Monsieur JOURDAIN
2296
Je la donne au Truchement ; et ma Femme, à qui la voudra.
2297
COVIELLE
2298
Monsieur, je vous remercie. Si l’on en peut voir un plus fou, je l’irai dire à Rome.
2299
La Comédie finit par un petit Ballet qui avait été préparé.
[Ballet]
Première entrée
2300
Un Homme vient donner les Livres du Ballet, qui d’abord est fatigué par une multitude de Gens de Provinces différentes, qui crient en Musique pour en avoir, et par trois Importuns qu’il trouve toujours sur ses pas.
2301
Dialogue des gens, qui en Musique demandent des Livres.
2302
Tous
2303
À Moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
2304
Un Livre, s’il vous plaît, à votre Serviteur.
2305
Homme du bel air
2306
Monsieur, distinguez‐nous parmi les Gens qui crient.
2307
Quelques Livres ici, les Dames vous en prient.
2308
Autre homme du bel air
2309
Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité
2310
D’en jeter de notre côté.
2311
Femme du bel air
2312
Mon Dieu qu’aux Personnes bien faites,
2313
On sait peu rendre honneur céans.
2314
Autre femme du bel air
2315
Ils n’ont des Livres et des Bancs,
2316
Que pour Mesdames les Grisettes.
2317
Gascon
2318
Aho ! l’Homme aux Libres, qu’on m’en vaille,
2319
J’ai déjà lé poumon usé,
2320
Bous boyez qué chacun mé raille,
2321
Et jé suis escandalisé
2322
De boir és mains dé la Canaille,
2323
Cé qui m’est par bous refusé.
2324
Autre gascon
2325
Eh cadédis, Monseu, boyez qui l’on pût être ;
2326
Un Libret, je bous prie, au Varon d’Asbarat.
2327
Jé pense, mordy, qué lé fat
2328
N’a pas l’honnur dé mé connaître.
2329
Le suisse
2330
Mon’‐sieur le donneur de papieir,
2331
Que veul dir sti façon de fifre,
2332
Moy l’écorchair tout mon gosieir
2333
À crieir,
2334
Sans que je pouvre afoir ein Lifre ;
2335
Pardy, mon foi, Mon’‐sieur, je pense fous l’être ifre.
2336
Vieux bourgeois babillard
2337
De tout ceci, franc et net,
2338
Je suis mal satisfait ;
2339
Et cela sans doute est laid,
2340
Que notre Fille
2341
Si bien faite et si gentille,
2342
De tant d’Amoureux l’Objet,
2343
N’ait pas à son souhait
2344
Un Livre de Ballet,
2345
Pour lire le Sujet
2346
Du Divertissement qu’on fait,
2347
Et que toute notre Famille
2348
Si proprement s’habille,
2349
Pour être placée au sommet
2350
De la Salle, où l’on met
2351
Les Gens de Lantriguet :
2352
De tout ceci franc et net
2353
Je suis mal satisfait,
2354
Et cela sans doute est laid.
2355
Vieille bourgeoise babillarde
2356
Il est vrai que c’est une honte,
2357
Le sang au visage me monte,
2358
Et ce Jeteur de Vers qui manque au capital,
2359
L’entend fort mal ;
2360
C’est un brutal,
2361
Un vrai Cheval,
2362
Franc animal,
2363
De faire si peu de compte
2364
D’une Fille qui fait l’ornement principal
2365
Du Quartier du Palais‐Royal,
2366
Et que ces jours passés un Comte
2367
Fut prendre la première au Bal.
2368
Il l’entend mal,
2369
C’est un brutal,
2370
Un vrai Cheval,
2371
Franc animal.
2372
Hommes et femmes du bel air
2373
Ah ! quel bruit !
2374
Quel fracas !
2375
Quel chaos !
2376
Quel mélange !
2377
Quelle confusion !
2378
Quelle cohue étrange !
2379
Quel désordre !
2380
Quel embarras !
2381
On y sèche.
2382
L’on n’y tient pas.
2383
Gascon
2384
Bentré jé suis à vout.
2385
Autre gascon
2386
J’enrage, Diou mé damne.
2387
Suisse
2388
Ah que ly faire saif dans sty sal de cians.
2389
Gascon
2390
Jé murs.
2391
Autre gascon
2392
Jé perds la tramontane.
2393
Suisse
2394
Mon foi moi le foudrais être hors de dedans.
2395
Vieux bourgeois babillard
2396
Allons, ma Mie,
2397
Suivez mes pas,
2398
Je vous en prie,
2399
Et ne me quittez pas,
2400
On fait de nous trop peu de cas,
2401
Et je suis las
2402
De ce tracas :
2403
Tout ce fatras,
2404
Cet embarras
2405
Me pèse par trop sur les bras :
2406
S’il me prend jamais envie
2407
De retourner de ma vie
2408
À Ballet ni Comédie,
2409
Je veux bien qu’on m’estropie.
2410
Allons, ma Mie,
2411
Suivez mes pas,
2412
Je vous en prie,
2413
Et ne me quittez pas,
2414
On fait de nous trop peu de cas.
2415
Vieille bourgeoise babillarde
2416
Allons, mon Mignon, mon fils,
2417
Regagnons notre logis,
2418
Et sortons de ce taudis,
2419
Où l’on ne peut être assis ;
2420
Ils seront bien ébaubis
2421
Quand ils nous verront partis.
2422
Trop de confusion règne dans cette Salle,
2423
Et j’aimerais mieux être au milieu de la Halle ;
2424
Si jamais je reviens à semblable Régale,
2425
Je veux bien recevoir des soufflets plus de six.
2426
Allons, mon Mignon, mon Fils,
2427
Regagnons notre logis,
2428
Et sortons de ce taudis,
2429
Où l’on ne peut être assis.
2430
Tous
2431
À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
2432
Un livre, s’il vous plaît, à votre Serviteur.
Seconde entrée
2433
Les trois Importuns dansent.
Troisième entrée
2434
Trois espagnols chantent
2435
Sé que me muero de amor,
2436
Y solicito el dolor.
2437
Aun muriendo de querer
2438
De tan buen ayre adolezco
2439
Que es mas de lo que padezco
2440
Lo que quiero padecer
2441
Y no pudiendo exceder
2442
A mi deseo el rigor.
2443
Sé que me muero de amor,
2444
Y solicito el dolor.
2445
Lisonxeame la suerte
2446
Con piedad tan advertida,
2447
Que me assegura la vida
2448
En el riesgo de la muerte
2449
Vivir de su golpe fuerte
2450
Es de mi salud primor.
2451
Sé que, etc.
2452
Six Espagnols dansent.
2453
Trois musiciens espagnols
2454
Ay que locura, con tanto rigor
2455
Quexarse de Amor
2456
Del niño bonito
2457
Que todo es dulçura
2458
Ay que locura,
2459
Ay que locura.
2460
Espagnol, chantant
2461
El dolor solicita,
2462
El que al dolor se da
2463
Y nadie de amor muere
2464
Sino quien no save amar.
2465
Deux espagnols
2466
Dulce muerte es el amor
2467
Con correspondencia ygual,
2468
Y si esta gozamos o
2469
Porque la quieres turbar ?
2470
Un espagnol
2471
Alegrese Enamorado
2472
Y tome mi parecer
2473
Que en esto de querer
2474
Todo es hallar el vado.
2475
Tous trois ensemble
2476
Vaya, vaya de fiestas,
2477
Vaya de vayle,
2478
Alegria, alegria, alegria,
2479
Que esto de dolor es fantasia.
Quatrième entrée
2480
Italiens
2481
Une Musicienne Italienne fait le premier Récit, dont voici les paroles.
2482
Di rigori armata il seno
2483
Contro amor mi ribellai,
2484
Ma fui vinta in un baleno
2485
In mirar duo vaghi rai,
2486
Ahi che resiste puoco
2487
Cor di gelo a stral di fuoco.
2488
Ma si caro è’l mio tormento
2489
Dolce è sí la piaga mia,
2490
Ch’il penare è’l mio contento,
2491
E’l sanarmi è tirannia.
2492
Ahi che più giova, e piace
2493
Quanto amor è più vivace.
2494
Après l’Air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins et un Arlequin représentent une Nuit à la manière des Comédiens Italiens, en cadence.
2495
Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent.
2496
Le musicien italien
2497
Bel tempo che vola
2498
Rapisce il contento,
2499
D’amor nella scola
2500
Si coglie il momento.
2501
La musicienne
2502
Insin che florida
2503
Ride l’età
2504
Che pur tropp’ orrida
2505
Da noi sen và.
2506
Tous deux
2507
Sù cantiamo,
2508
Sù godiamo
2509
Né bei dì, di gioventù :
2510
Perduto ben non si racquista più.
2511
Musicien
2512
Pupilla che vaga
2513
Mill’ alme incatena,
2514
Fà dolce la piaga
2515
Felice la pena.
2516
Musicienne
2517
Ma poiche frigida
2518
Langue l’età,
2519
Più l’alma rigida
2520
Fiamme non ha.
2521
Tous deux
2522
Sù cantiamo, etc.
2523
Après le Dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une Réjouissance.
Cinquième entrée
2524
Français
2525
Deux Musiciens Poitevins dansent, et chantent les paroles qui suivent.
Premier menuet
2526
AH ! qu’il fait beau dans ces Bocages,
2527
Ah ! que le Ciel donne un beau jour.
2528
Autre musicien
2529
Le Rossignol, sous ces tendres feuillages,
2530
Chante aux Échos son doux retour :
2531
Ce beau séjour,
2532
Ces doux ramages,
2533
Ce beau séjour
2534
Nous invite à l’Amour.
Second menuet
2535
Tous deux ensemble
2536
Vois ma Climène,
2537
Vois sous ce Chêne
2538
S’entre‐baiser ces Oiseaux amoureux ;
2539
Ils n’ont rien dans leurs vœux
2540
Qui les gêne,
2541
De leurs doux feux
2542
Leur âme est pleine.
2543
Qu’ils sont heureux !
2544
Nous pouvons tous deux,
2545
Si tu le veux,
2546
Être comme eux.
2547
Six autres Français viennent après vêtus galamment à la Poitevine, trois en Hommes, et trois en Femmes, accompagnés de huit Flûtes et de hautbois, et dansent les Menuets.
Sixième entrée
2548
Tout cela finit par le mélange des trois Nations, et les applaudissements en Danse et en Musique de toute l’assistance, qui chante les deux Vers qui suivent :
2549
Quels Spectacles charmants, quels plaisirs goûtons‐nous,
2550
Les Dieux mêmes, les Dieux, n’en ont point de plus doux.
2551
fin.