Acte I
Scène II
Le Malade imaginaire, Molière (1673)·Texte intégral, scène 2 sur 30·Livre complet →
Toinette, Argan
Toinette, en entrant dans la chambre.
On y va.
Argan
Ah, chienne ! ah, carogne... !
Toinette, faisant semblant de s’être cogné la tête.
Diantre soit fait de votre impatience ! vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne d’un volet.
Argan, en colère.
Ah ! traîtresse... !
Toinette, pour l’interrompre et l’empêcher de crier, se plaint toujours en disant.
Ha !
Argan
Il y a...
Toinette
Ha !
Argan
Il y a une heure...
Toinette
Ha !
Argan
Tu m’as laissé...
Toinette
Ha !
Argan
Tais-toi donc, coquine, que je te querelle.
Toinette
Çamon, ma foi ! j’en suis d’avis, après ce que je me suis fait.
Argan
Tu m’as fait égosiller, carogne.
Toinette
Et vous m’avez fait, vous, casser la tête : l’un vaut bien l’autre ; quitte à quitte, si vous voulez.
Argan
Quoi ? coquine...
Toinette
Si vous querellez, je pleurerai.
Argan
Me laisser, traîtresse...
Toinette, toujours pour l’interrompre :
Ha !
Argan
Chienne, tu veux...
Toinette
Ha !
Argan
Quoi ? il faudra encore que je n’aye pas le plaisir de la quereller.
Toinette
Querellez tout votre soûl, je le veux bien.
Argan
Tu m’en empêches, chienne, en m’interrompant à tous coups.
Toinette
Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, j’aye le plaisir de pleurer : chacun le sien, ce n’est pas trop. Ha !
Argan
Allons, il faut en passer par là. Ote-moi ceci, coquine, ôte-moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement d’aujourd’hui a-t-il bien opéré ?
Toinette
Votre lavement ?
Argan
Oui. Ai-je bien fait de la bile ?
Toinette
Ma foi ! je ne me mêle point de ces affaires-là : c’est à Monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu’il en a le profit.
Argan
Qu’on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l’autre que je dois tantôt prendre.
Toinette
Ce Monsieur Fleurant-là et ce Monsieur Purgon s’égayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrois bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes.
Argan
Taisez-vous, ignorante, ce n’est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu’on me fasse venir ma fille Angélique, j’ai à lui dire quelque chose.
Toinette
La voici qui vient d’elle-même : elle a deviné votre pensée.