Acte I
Scène IV
Le Malade imaginaire, Molière (1673)·Texte intégral, scène 3 sur 30·Livre complet →
Angélique, Toinette
Angélique, la regardant d’un œil languissant, lui dit confidemment :
Toinette.
Toinette
Quoi ?
Angélique
Regarde-moi un peu.
Toinette
Hé bien ! je vous regarde.
Angélique
Toinette.
Toinette
Hé bien, quoi, "Toinette" ?
Angélique
Ne devines-tu point de quoi je veux parler ?
Toinette
Je m’en doute assez : de notre jeune amant ; car c’est sur lui, depuis six jours, que roulent tous nos entretiens ; et vous n’êtes point bien si vous n’en parlez à toute heure.
Angélique
Puisque tu connois cela, que n’es-tu donc la première à m’en entretenir, et que ne m’épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ?
Toinette
Vous ne m’en donnez pas le temps, et vous avez des soins là-dessus qu’il est difficile de prévenir.
Angélique
Je t’avoue que je ne saurois me lasser de te parler de lui, et que mon cœur profite avec chaleur de tous les moments de s’ouvrir à toi. Mais dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j’ai pour lui ?
Toinette
Je n’ai garde.
Angélique
Ai-je tort de m’abandonner à ces douces impressions ?
Toinette
Je ne dis pas cela.
Angélique
Et voudrois-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu’il témoigne pour moi ?
Toinette
A Dieu ne plaise !
Angélique
Dis-moi un peu, ne trouves-tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l’aventure inopinée de notre connoissance ?
Toinette
Oui.
Angélique
Ne trouves-tu pas que cette action d’embrasser ma défense sans me connoître est tout à fait d’un honnête homme ?
Toinette
Oui.
Angélique
Que l’on ne peut pas en user plus généreusement ?
Toinette
D’accord.
Angélique
Et qu’il fit tout cela de la meilleure grâce du monde ?
Toinette
Oh ! oui.
Angélique
Ne trouves-tu pas, Toinette, qu’il est bien fait de sa personne ?
Toinette
Assurément.
Angélique
Qu’il a l’air le meilleur du monde ?
Toinette
Sans doute.
Angélique
Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ?
Toinette
Cela est sûr.
Angélique
Qu’on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu’il me dit ?
Toinette
Il est vrai.
Angélique
Et qu’il n’est rien de plus fâcheux que la contrainte où l’on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire ?
Toinette
Vous avez raison.
Angélique
Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu’il m’aime autant qu’il me le dit ?
Toinette
Eh, eh ! ces choses-là, parfois, sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d’amour ressemblent fort à la vérité ; et j’ai vu de grands comédiens là-dessus.
Angélique
Ah ! Toinette, que dis-tu là ? Hélas ! de la façon qu’il parle, seroit-il bien possible qu’il ne me dît pas vrai ?
Toinette
En tout cas, vous en serez bientôt éclaicie ; et la résolution où il vous écrivit hier qu’il étoit de vous faire demander en mariage est une prompte voie à vous faire connoître s’il vous dit vrai, ou non : c’en sera là la bonne preuve.
Angélique
Ah ! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.
Toinette
Voilà votre père qui revient.