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Le Malade imaginaire

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Comédie-ballet en trois actes (1673) : à Paris, Argan, bourgeois qui se croit malade, veut marier sa fille Angélique à un jeune médecin malgré son amour pour Cléante, entre une seconde femme qui guette l'héritage et une servante rusée. Résumé en 1 minute

Le Malade imaginaire
1
Comédie
2
Mêlée de musique et de danses
3
Représentée pour la première fois sur le Théâtre de la salle du Palais-Royal le 10 février 1673 par la Troupe du Roi
Personnages
4
- Argan, malade imaginaire.
5
- Béline, seconde femme d’Argan.
6
- Angélique, fille d’Argan, et amante de Cléante.
7
- Louison, petite fille d’Argan, et sœur d’Angélique.
8
- Béralde, frère d’Argan.
9
- Cléante, amant d’Angélique.
10
- Monsieur Diafoirus, médecin.
11
- Thomas Diafoirus, son fils, et amant d’Angélique.
12
- Monsieur Purgon, médecin d’Argan.
13
- Monsieur Fleurant, apothicaire.
14
- Monsieur Bonnefoy, notaire.
15
- Toinette, servante.
16
La scène est à Paris.
Le prologue
17
Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d’écrire travaillent ou à ses louanges, ou à son divertissement. C’est ce qu’ici l’on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la comédie du Malade imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux.
18
La décoration représente un lieu champêtre fort agréable.
19
Eglogue en musique et en danse.
20
Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis, Dorilas, deux Zéphirs, troupe de Bergères et de Bergers.
21
Flore
22
Quittez, quittez vos troupeaux,
23
Venez, Bergers, venez, Bergères,
24
Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux :
25
Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères,
26
Et réjouir tous ces hameaux.
27
Quittez, quittez vos troupeaux,
28
Venez, Bergers, venez, Bergères,
29
Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux.
30
Climène et Daphné
31
Berger, laissons là tes feux,
32
Voilà Flore qui nous appelle.
33
Tircis et Dorilas
34
Mais au moins dis-moi, cruelle,
35
Tircis
36
Si d’un peu d’amitié tu payeras mes vœux ?
37
Dorilas
38
Si tu seras sensible à mon ardeur fidèle ?
39
Climène et Daphné
40
Voilà Flore qui nous appelle.
41
Tircis et Dorilas
42
Ce n’est qu’un mot, un mot, un seul mot que je veux.
43
Tircis
44
Languirai-je toujours dans ma peine mortelle ?
45
Dorilas
46
Puis-je espérer qu’un jour tu me rendras heureux ?
47
Climène et Daphné
48
Voilà Flore qui nous appelle.
49
Entrée de ballet. Toute la troupe des Bergers et des Bergères va se placer en cadence autour de Flore.
50
Climène
51
Quelle nouvelle parmi nous,
52
Déesse, doit jeter tant de réjouissance ?
53
Daphné
54
Nous brûlons d’apprendre de vous
55
Cette nouvelle d’importance.
56
Dorilas
57
D’ardeur nous en soupirons tous.
58
Tous
59
Nous en mourons d’impatience.
60
Flore
61
La voici : silence, silence !
62
Vos vœux sont exaucés, Louis est de retour,
63
Il ramène en ces lieux les plaisirs et l’amour,
64
Et vous voyez finir vos mortelles alarmes.
65
Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis :
66
Il quitte les armes,
67
Faute d’ennemis.
68
Tous
69
Ah ! quelle douce nouvelle !
70
Qu’elle est grande ! qu’elle est belle !
71
Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux !
72
Que de succès heureux !
73
Et que le Ciel a bien rempli nos vœux !
74
Ah ! quelle douce nouvelle !
75
Qu’elle est grande, qu’elle est belle !
76
Entrée de Ballet. Tous les Bergers et Bergères expriment par des danses les transports de leur joie.
77
Flore
78
De vos flûtes bocagères
79
Réveillez les plus beaux sons :
80
Louis offre à vos chansons
81
La plus belle des matières.
82
Après cent combats,
83
Où cueille son bras,
84
Une ample victoire,
85
Formez entre vous
86
Cent combats plus doux,
87
Pour chanter sa gloire.
88
Tous
89
Formons entre nous
90
Cent combats plus doux,
91
Pour chanter sa gloire.
92
Flore
93
Mon jeune amant, dans ce bois
94
Des présents de mon empire
95
Prépare un prix à la voix
96
Qui saura le mieux nous dire
97
Les vertus et les exploits
98
Du plus auguste des rois.
99
Climène
100
Si Tircis a l’avantage,
101
Daphné
102
Si Dorilas est vainqueur
103
Climène
104
A le chérir je m’engage.
105
Daphné
106
Je me donne à son ardeur.
107
Tircis
108
O très chère espérance !
109
Dorilas
110
O mot plein de douceur !
111
Tous deux
112
Plus beau sujet, plus belle récompense
113
Peuvent-ils animer un cœur ?
114
Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore, comme juge, va se placer au pied de l’arbre, avec deux Zéphirs, et que le reste, comme spectateurs, va occuper les deux coins du théâtre.
115
Tircis
116
Quand la neige fondue enfle un torrent fameux,
117
Contre l’effort soudain de ses flots écumeux
118
Il n’est rien d’assez solide ;
119
Digues, châteaux, villes, et bois,
120
Hommes et troupeaux à la fois,
121
Tout cède au courant qui le guide :
122
Tel, et plus fier, et plus rapide,
123
Marche Louis dans ses exploits.
124
Ballet. Les Bergers et Bergères de son côté dansent autour de lui, sur une ritournelle, pour exprimer leurs applaudissements.
125
Dorilas
126
Le foudre menaçant, qui perce avec fureur
127
L’affreuse obscurité de la nue enflammée,
128
Fait d’épouvante et d’horreur
129
Trembler le plus ferme cœur :
130
Mais à la tête d’une armée
131
Louis jette plus de terreur.
132
Ballet. Les Bergers et Bergères de son côté font de même que les autres.
133
Tircis
134
Des fabuleux exploits que la Grèce a chantés,
135
Par un brillant amas de belles vérités
136
Nous voyons la gloire effacée,
137
Et tous ces fameux demi-dieux
138
Que vante l’histoire passée
139
Ne sont point à notre pensée
140
Ce que Louis est à nos yeux.
141
Ballet. Les Bergers et Bergères de son côté font encore la même chose.
142
Dorilas
143
Louis fait à nos temps, par ses faits inouïs,
144
Croire tous les beaux faits que nous chante l’histoire
145
Des siècles évanouis :
146
Mais nos neveux, dans leur gloire,
147
N’auront rien qui fasse croire
148
Tous les beaux faits de LOUIS.
149
Ballet. Les Bergers et Bergères de son côté font encore de même, après quoi les deux partis se mêlent.
150
Pan, suivi des Faunes.
151
Laissez, laissez, Bergers, ce dessein téméraire.
152
Hé ! que voulez-vous faire ?
153
Chanter sur vos chalumeaux
154
Ce qu’Apollon sur sa lyre,
155
Avec ses chants les plus beaux,
156
N’entreprendroit pas de dire,
157
C’est donner trop d’essor au feu qui vous inspire,
158
C’est monter vers les cieux sur des ailes de cire,
159
Pour tomber dans le fond des eaux.
160
Pour chanter de LOUIS l’intrépide courage,
161
Il n’est point d’assez docte voix,
162
Point de mots assez grands pour en tracer l’image :
163
Le silence est le langage
164
Qui doit louer ses exploits.
165
Consacrez d’autres soins à sa pleine victoire ;
166
Vos louanges n’ont rien qui flatte ses désirs ;
167
Laissez, laissez là sa gloire,
168
Ne songez qu’à ses plaisirs.
169
Tous.
170
Laissons, laissons là sa gloire,
171
Ne songeons qu’à ses plaisirs.
172
Flore
173
Bien que, pour étaler ses vertus immortelles,
174
La force manque à vos esprits,
175
Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix :
176
Dans les choses grandes et belles
177
Il suffit d’avoir entrepris.
178
Entrée de Ballet. Les deux Zéphirs dansent avec deux couronnes de fleurs à la main, qu’ils viennent ensuite donner aux deux bergers.
179
Climène et Daphné, en leur donnant la main.
180
Dans les choses grandes et belles
181
Il suffit d’avoir entrepris.
182
Tircis et Dorilas
183
Ha ! que d’un doux succès notre audace est suivie !
184
Ce qu’on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais.
185
Les quatre amants
186
Au soin de ses plaisirs donnons-nous désormais.
187
Flore et Pan
188
Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie !
189
Tous
190
Joignons tous dans ces bois
191
Nos flûtes et nos voix,
192
Ce jour nous y convie ;
193
Et faisons aux échos redire mille fois :
194
"LOUIS est le plus grand des rois ;
195
Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie ! "
196
Dernière et grande entrée de Ballet. Faune, Bergers et Bergères, tous se mêlent, et il se fait entre eux des jeux de danse, après quoi ils se vont préparer pour la Comédie.
Autre prologue
197
Le théâtre représente une forêt.
198
L’ouverture du théâtre se fait par un bruit agréable d’instruments. Ensuite une Bergère vient se plaindre tendrement de ce qu’elle ne trouve aucun remède pour soulager les peines qu’elle endure. Plusieurs Faunes et Aegipans, assemblés pour des fêtes et des jeux qui leur sont particuliers rencontrent la Bergère. Ils écoutent ses plaintes et forment un spectacle très-divertissant.
199
Plainte de la Bergère
200
Votre plus haut savoir n’est que pure chimère,
201
Vains et peu sages médecins ;
202
Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
203
La douleur qui me désespère :
204
Votre plus haut savoir n’est que pure chimère.
205
Hélas ! je n’ose découvrir
206
Mon amoureux martyre
207
Au Berger pour qui je soupire,
208
Et qui seul peut me secourir.
209
Ne prétendez pas le finir,
210
Ignorants médecins, vous ne sauriez le faire :
211
Votre plus haut savoir n’est que pure chimère.
212
Ces remèdes peu sûrs dont le simple vulgaire
213
Croit que vous connoissez l’admirable vertu,
214
Pour les maux que je sens n’ont rien de salutaire ;
215
Et tout votre caquet ne peut être reçu...
216
Que d’un Malade imaginaire.
217
Votre plus haut savoir n’est que pure chimère,
218
Vains et peu sages médecins ;
219
Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
220
La douleur qui me désespère ;
221
Votre plus haut savoir n’est que pure chimère.
222
Le théâtre change et représente une chambre.
Acte I
Scène I
223
Argan, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties, d’apothicaire avec des jetons ; il fait, parlant à lui-même, les dialogues suivants.
224
Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. "Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur." Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c’est que ses parties sont toujours fort civiles : "les entrailles de Monsieur, trente sols." Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n’est pas tout que d’être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement : Je suis votre serviteur, je vous l’ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu’à vingt sols, et vingt sols en langage d’apothicaire, c’est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. "Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l’ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols." Avec votre permission, dix sols. "Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols." Je ne me plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers. "Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l’ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres." Ah ! Monsieur Fleurant, c’est se moquer ; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s’il vous plaît. Vingt et trente sols. "Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols." Bon, dix et quinze sols. "Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols." Dix sols, Monsieur Fleurant. "Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols." Monsieur Fleurant, dix sols. "Plus, du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d’aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres." Bon, vingt et trente sols : je suis bien aise que vous soyez raisonnable. "Plus, du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols." Bon, dix sols. "Plus, une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l’ordonnance, cinq livres." Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, s’il vous plaît ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade : contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers. Si bien donc que de ce mois j’ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l’autre mois il y avoit douze médecines, et vingt lavements. Je ne m’étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l’autre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin qu’il mette ordre à cela. Allons, qu’on m’ôte tout ceci. Il n’y a personne : j’ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n’y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n’entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin : point d’affaire. Drelin, drelin, drelin : ils sont sourds. Toinette ! Drelin, drelin, drelin : tout comme si je ne sonnois point. Chienne, coquine ! Drelin, drelin, drelin : j’enrage. (Il ne sonne plus mais il crie.) Drelin, drelin, drelin : carogne, à tous les diables ! Est-il possible qu’on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ? Drelin, drelin, drelin : voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin : ah, mon Dieu ! ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.
Scène II
225
Toinette, Argan
226
Toinette, en entrant dans la chambre.
227
On y va.
228
Argan
229
Ah, chienne ! ah, carogne... !
230
Toinette, faisant semblant de s’être cogné la tête.
231
Diantre soit fait de votre impatience ! vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne d’un volet.
232
Argan, en colère.
233
Ah ! traîtresse... !
234
Toinette, pour l’interrompre et l’empêcher de crier, se plaint toujours en disant.
235
Ha !
236
Argan
237
Il y a...
238
Toinette
239
Ha !
240
Argan
241
Il y a une heure...
242
Toinette
243
Ha !
244
Argan
245
Tu m’as laissé...
246
Toinette
247
Ha !
248
Argan
249
Tais-toi donc, coquine, que je te querelle.
250
Toinette
251
Çamon, ma foi ! j’en suis d’avis, après ce que je me suis fait.
252
Argan
253
Tu m’as fait égosiller, carogne.
254
Toinette
255
Et vous m’avez fait, vous, casser la tête : l’un vaut bien l’autre ; quitte à quitte, si vous voulez.
256
Argan
257
Quoi ? coquine...
258
Toinette
259
Si vous querellez, je pleurerai.
260
Argan
261
Me laisser, traîtresse...
262
Toinette, toujours pour l’interrompre :
263
Ha !
264
Argan
265
Chienne, tu veux...
266
Toinette
267
Ha !
268
Argan
269
Quoi ? il faudra encore que je n’aye pas le plaisir de la quereller.
270
Toinette
271
Querellez tout votre soûl, je le veux bien.
272
Argan
273
Tu m’en empêches, chienne, en m’interrompant à tous coups.
274
Toinette
275
Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, j’aye le plaisir de pleurer : chacun le sien, ce n’est pas trop. Ha !
276
Argan
277
Allons, il faut en passer par là. Ote-moi ceci, coquine, ôte-moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement d’aujourd’hui a-t-il bien opéré ?
278
Toinette
279
Votre lavement ?
280
Argan
281
Oui. Ai-je bien fait de la bile ?
282
Toinette
283
Ma foi ! je ne me mêle point de ces affaires-là : c’est à Monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu’il en a le profit.
284
Argan
285
Qu’on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l’autre que je dois tantôt prendre.
286
Toinette
287
Ce Monsieur Fleurant-là et ce Monsieur Purgon s’égayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrois bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes.
288
Argan
289
Taisez-vous, ignorante, ce n’est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu’on me fasse venir ma fille Angélique, j’ai à lui dire quelque chose.
290
Toinette
291
La voici qui vient d’elle-même : elle a deviné votre pensée.
Scène III
292
Angélique, Toinette, Argan
293
Argan
294
Approchez, Angélique ; vous venez à propos : je voulois vous parler.
295
Angélique
296
Me voilà prête à vous ouïr.
297
Argan, courant au bassin.
298
Attendez. Donnez-moi mon bâton. Je vais revenir tout à l’heure.
299
Toinette, en le raillant.
300
Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires.
Scène IV
301
Angélique, Toinette
302
Angélique, la regardant d’un œil languissant, lui dit confidemment :
303
Toinette.
304
Toinette
305
Quoi ?
306
Angélique
307
Regarde-moi un peu.
308
Toinette
309
Hé bien ! je vous regarde.
310
Angélique
311
Toinette.
312
Toinette
313
Hé bien, quoi, "Toinette" ?
314
Angélique
315
Ne devines-tu point de quoi je veux parler ?
316
Toinette
317
Je m’en doute assez : de notre jeune amant ; car c’est sur lui, depuis six jours, que roulent tous nos entretiens ; et vous n’êtes point bien si vous n’en parlez à toute heure.
318
Angélique
319
Puisque tu connois cela, que n’es-tu donc la première à m’en entretenir, et que ne m’épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ?
320
Toinette
321
Vous ne m’en donnez pas le temps, et vous avez des soins là-dessus qu’il est difficile de prévenir.
322
Angélique
323
Je t’avoue que je ne saurois me lasser de te parler de lui, et que mon cœur profite avec chaleur de tous les moments de s’ouvrir à toi. Mais dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j’ai pour lui ?
324
Toinette
325
Je n’ai garde.
326
Angélique
327
Ai-je tort de m’abandonner à ces douces impressions ?
328
Toinette
329
Je ne dis pas cela.
330
Angélique
331
Et voudrois-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu’il témoigne pour moi ?
332
Toinette
333
A Dieu ne plaise !
334
Angélique
335
Dis-moi un peu, ne trouves-tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l’aventure inopinée de notre connoissance ?
336
Toinette
337
Oui.
338
Angélique
339
Ne trouves-tu pas que cette action d’embrasser ma défense sans me connoître est tout à fait d’un honnête homme ?
340
Toinette
341
Oui.
342
Angélique
343
Que l’on ne peut pas en user plus généreusement ?
344
Toinette
345
D’accord.
346
Angélique
347
Et qu’il fit tout cela de la meilleure grâce du monde ?
348
Toinette
349
Oh ! oui.
350
Angélique
351
Ne trouves-tu pas, Toinette, qu’il est bien fait de sa personne ?
352
Toinette
353
Assurément.
354
Angélique
355
Qu’il a l’air le meilleur du monde ?
356
Toinette
357
Sans doute.
358
Angélique
359
Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ?
360
Toinette
361
Cela est sûr.
362
Angélique
363
Qu’on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu’il me dit ?
364
Toinette
365
Il est vrai.
366
Angélique
367
Et qu’il n’est rien de plus fâcheux que la contrainte où l’on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire ?
368
Toinette
369
Vous avez raison.
370
Angélique
371
Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu’il m’aime autant qu’il me le dit ?
372
Toinette
373
Eh, eh ! ces choses-là, parfois, sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d’amour ressemblent fort à la vérité ; et j’ai vu de grands comédiens là-dessus.
374
Angélique
375
Ah ! Toinette, que dis-tu là ? Hélas ! de la façon qu’il parle, seroit-il bien possible qu’il ne me dît pas vrai ?
376
Toinette
377
En tout cas, vous en serez bientôt éclaicie ; et la résolution où il vous écrivit hier qu’il étoit de vous faire demander en mariage est une prompte voie à vous faire connoître s’il vous dit vrai, ou non : c’en sera là la bonne preuve.
378
Angélique
379
Ah ! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.
380
Toinette
381
Voilà votre père qui revient.
Scène V
382
Argan, Angélique, Toinette
383
Argan se met dans sa chaise.
384
O çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut-être ne vous attendez-vous pas : on vous demande en mariage. Qu’est-ce que cela ? vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage ; il n’y a rien de plus drôle pour les jeunes filles : ah ! nature, nature ! A ce que je puis voir, ma fille, je n’ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.
385
Angélique
386
Je dois faire, mon père, tout ce qu’il vous plaira de m’ordonner.
387
Argan
388
Je suis bien aise d’avoir une fille si obéissante. La chose est donc conclue, et je vous ai promise.
389
Angélique
390
C’est à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés.
391
Argan
392
Ma femme, votre belle-mère, avoit envie que je vous fisse religieuse, et votre petite sœur Louison aussi, et de tout temps elle a été aheurtée à cela.
393
Toinette, tout bas.
394
La bonne bête a ses raisons.
395
Argan
396
Elle ne vouloit point consentir à ce mariage, mais je l’ai emporté, et ma parole est donnée.
397
Angélique
398
Ah ! mon père, que je vous suis obligée de toutes vos bontés.
399
Toinette
400
En vérité, je vous sais bon gré de cela, et voilà l’action la plus sage que vous ayez faite de votre vie.
401
Argan
402
Je n’ai point encore vu la personne ; mais on m’a dit que j’en serois content, et toi aussi.
403
Angélique
404
Assurément, mon père.
405
Argan
406
Comment l’as-tu vu ?
407
Angélique
408
Puisque votre consentement m’autorise à vous pouvoir ouvrir mon cœur, je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours, et que la demande qu’on vous a faite est un effet de l’inclination que, dès cette première vue, nous avons prise l’un pour l’autre.
409
Argan
410
Ils ne m’ont pas dit cela ; mais j’en suis bien aise, et c’est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c’est un grand jeune garçon bien fait.
411
Angélique
412
Oui, mon père.
413
Argan
414
De belle taille.
415
Angélique
416
Sans doute.
417
Argan
418
Agréable de sa personne.
419
Angélique
420
Assurément.
421
Argan
422
De bonne physionomie.
423
Angélique
424
Très-bonne.
425
Argan
426
Sage, et bien né.
427
Angélique
428
Tout à fait.
429
Argan
430
Fort honnête.
431
Angélique
432
Le plus honnête du monde.
433
Argan
434
Qui parle bien latin, et grec.
435
Angélique
436
C’est ce que je ne sais pas.
437
Argan
438
Et qui sera reçu médecin dans trois jours.
439
Angélique
440
Lui, mon père ?
441
Argan
442
Oui. Est-ce qu’il ne te l’a pas dit ?
443
Angélique
444
Non vraiment. Qui vous l’a dit à vous ?
445
Argan
446
Monsieur Purgon.
447
Angélique
448
Est-ce que Monsieur Purgon le connoît ?
449
Argan
450
La belle demande ! il faut bien qu’il le connoisse, puisque c’est son neveu.
451
Angélique
452
Cléante, neveu de Monsieur Purgon ?
453
Argan
454
Quel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui l’on t’a demandée en mariage.
455
Angélique
456
Hé ! oui.
457
Argan
458
Hé bien, c’est le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de son beau-frère le médecin, Monsieur Diafoirus ; et ce fils s’appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage-là ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendre prétendu doit m’être amené par son père. Qu’est-ce ? vous voilà toute ébaubie ?
459
Angélique
460
C’est, mon père, que je connois que vous avez parlé d’une personne, et que j’ai entendu une autre.
461
Toinette
462
Quoi ? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ?
463
Argan
464
Oui. De quoi te mêles-tu, coquine, impudente que tu es ?
465
Toinette
466
Mon Dieu ! tout doux : vous allez d’abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? Là, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s’il vous plaît, pour un tel mariage ?
467
Argan
468
Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins, afin de m’appuyer de bons secours contre ma maladie, d’avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d’être à même des consultations et des ordonnances.
469
Toinette
470
Hé bien ! voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience : est-ce que vous êtes malade ?
471
Argan
472
Comment, coquine, si je suis malade ? si je suis malade, impudente ?
473
Toinette
474
Hé bien ! oui, Monsieur, vous êtes malade, n’ayons point de querelle là-dessus ; oui, vous êtes fort malade, j’en demeure d’accord, et plus malade que vous ne pensez : voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et, n’étant point malade, il n’est pas nécessaire de lui donner un médecin.
475
Argan
476
C’est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d’épouser ce qui est utile à la santé de son père.
477
Toinette
478
Ma foi ! Monsieur, voulez-vous qu’en amie je vous donne un conseil ?
479
Argan
480
Quel est-il ce conseil ?
481
Toinette
482
De ne point songer à ce mariage-là.
483
Argan
484
Hé la raison ?
485
Toinette
486
La raison ? C’est que votre fille n’y consentira point.
487
Argan
488
Elle n’y consentira point ?
489
Toinette
490
Non.
491
Argan
492
Ma fille ?
493
Toinette
494
Votre fille. Elle vous dira qu’elle n’a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.
495
Argan
496
J’en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu’on ne pense. Monsieur Diafoirus n’a que ce fils-là pour tout héritier ; et, de plus, Monsieur Purgon, qui n’a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien, en faveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente.
497
Toinette
498
Il faut qu’il ait tué bien des gens, pour s’être fait si riche.
499
Argan
500
Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père.
501
Toinette
502
Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j’en reviens toujours là : je vous conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari, et elle n’est point faite pour être Madame Diafoirus.
503
Argan
504
Et je veux, moi, que cela soit.
505
Toinette
506
Eh fi ! ne dites pas cela.
507
Argan
508
Comment, que je ne dise pas cela ?
509
Toinette
510
Hé non !
511
Argan
512
Et pourquoi ne le dirai-je pas ?
513
Toinette
514
On dira que vous ne songez pas à ce que vous dites.
515
Argan
516
On dira ce qu’on voudra ; mais je vous dis que je veux qu’elle exécute la parole que j’ai donnée.
517
Toinette
518
Non : je suis sûr qu’elle ne le fera pas.
519
Argan
520
Je l’y forcerai bien.
521
Toinette
522
Elle ne le fera pas, vous dis-je.
523
Argan
524
Elle le fera, ou je la mettrai dans un convent.
525
Toinette
526
Vous ?
527
Argan
528
Moi.
529
Toinette
530
Bon.
531
Argan
532
Comment, "bon" ?
533
Toinette
534
Vous ne la mettrez point dans un convent.
535
Argan
536
Je ne la mettrai point dans un convent ?
537
Toinette
538
Non.
539
Argan
540
Non ?
541
Toinette
542
Non.
543
Argan
544
Ouais ! voici qui est plaisant : je ne mettrai pas ma fille dans un convent, si je veux ?
545
Toinette
546
Non, vous dis-je.
547
Argan
548
Qui m’en empêchera ?
549
Toinette
550
Vous-même.
551
Argan
552
Moi ?
553
Toinette
554
Oui, vous n’aurez pas ce cœur-là.
555
Argan
556
Je l’aurai.
557
Toinette
558
Vous vous moquez.
559
Argan
560
Je ne me moque point.
561
Toinette
562
La tendresse paternelle vous prendra.
563
Argan
564
Elle ne me prendra point.
565
Toinette
566
Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un "mon petit papa mignon", prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.
567
Argan
568
Tout cela ne fera rien.
569
Toinette
570
Oui, oui.
571
Argan
572
Je vous dis que je n’en démordrai point.
573
Toinette
574
Bagatelles.
575
Argan
576
Il ne faut point dire "bagatelles".
577
Toinette
578
Mon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement.
579
Argan, avec emportement.
580
Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux.
581
Toinette
582
Doucement, Monsieur : vous ne songez pas que vous êtes malade.
583
Argan
584
Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.
585
Toinette
586
Et moi, je lui défends absolument d’en faire rien.
587
Argan
588
Où est-ce donc que nous sommes ? et quelle audace est-ce là à une coquine de servante de parler de la sorte devant son maître ?
589
Toinette
590
Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser.
591
Argan court après Toinette.
592
Ah ! insolente, il faut que je t’assomme.
593
Toinette se sauve de lui.
594
Il est de mon devoir de m’opposer aux choses qui vous peuvent déshonorer.
595
Argan, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main.
596
Viens, viens, que je t’apprenne à parler.
597
Toinette, courant, et se sauvant du côté de la chaise où n’est pas Argan.
598
Je m’intéresse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie.
599
Argan
600
Chienne !
601
Toinette
602
Non, je ne consentirai jamais à ce mariage.
603
Argan
604
Pendarde !
605
Toinette
606
Je ne veux point qu’elle épouse votre Thomas Diafoirus.
607
Argan
608
Carogne !
609
Toinette
610
Et elle m’obéira plutôt qu’à vous.
611
Argan
612
Angélique, tu ne veux pas m’arrêter cette coquine-là ?
613
Angélique
614
Eh ! mon père, ne vous faites point malade.
615
Argan
616
Si tu ne me l’arrêtes, je te donnerai ma malédiction.
617
Toinette
618
Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit.
619
Argan se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle.
620
Ah ! ah ! je n’en puis plus : Voilà pour me faire mourir
Scène VI
621
Béline, Angélique, Toinette, Argan
622
Argan
623
Ah ! ma femme, approchez.
624
Béline
625
Qu’avez-vous, mon pauvre mari ?
626
Argan
627
Venez-vous-en ici à mon secours.
628
Béline
629
Qu’est-ce que c’est donc qu’il y a, mon petit fils ?
630
Argan
631
Mamie.
632
Béline
633
Mon ami.
634
Argan
635
On vient de me mettre en colère !
636
Béline
637
Hélas ! pauvre petit mari. Comment donc, mon ami ?
638
Argan
639
Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.
640
Béline
641
Ne vous passionnez donc point.
642
Argan
643
Elle m’a fait enrager, mamie.
644
Béline
645
Doucement, mon fils.
646
Argan
647
Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire.
648
Béline
649
Là, là, tout doux.
650
Argan
651
Et a eu l’effronterie de me dire que je ne suis point malade.
652
Béline
653
C’est une impertinente.
654
Argan
655
Vous savez, mon cœur, ce qui en est.
656
Béline
657
Oui, mon cœur, elle a tort.
658
Argan
659
Mamour, cette coquine-là me fera mourir.
660
Béline
661
Eh là, eh là !
662
Argan
663
Elle est la cause de toute la bile que je fais.
664
Béline
665
Ne vous fâchez point tant.
666
Argan
667
Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.
668
Béline
669
Mon Dieu ! mon fils, il n’y a point de serviteurs et de servantes qui n’ayent leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités à cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle, et vous savez qu’il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l’on prend. Holà ! Toinette.
670
Toinette
671
Madame.
672
Béline
673
Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colère ?
674
Toinette, d’un ton doucereux.
675
Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu’à complaire à Monsieur en toutes choses.
676
Argan
677
Ah ! la traîtresse !
678
Toinette
679
Il nous a dit qu’il vouloit donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus ; je lui ai répondu que je trouvois le parti avantageux pour elle ; mais que je croyois qu’il feroit mieux de la mettre dans un convent.
680
Béline
681
Il n’y a pas grand mal à cela, et je trouve qu’elle a raison.
682
Argan
683
Ah ! mamour, vous la croyez. C’est une scélérate : elle m’a dit cent insolences.
684
Béline
685
Hé bien ! je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. Ecoutez Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré et des oreillers, que je l’accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : il n’y a rien qui enrhume tant que de prendre l’air par les oreilles.
686
Argan
687
Ah ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi !
688
Béline, accommodant les oreillers qu’elle met autour d’Argan.
689
Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l’autre côté. Mettons celui-ci derrière votre dos, et cet autre-là pour soutenir votre tête.
690
Toinette, lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant.
691
Et celui-ci pour vous garder du serein.
692
Argan, se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette.
693
Ah ! coquine, tu veux m’étouffer.
694
Béline
695
Eh là, eh là ! Qu’est-ce que c’est donc ?
696
Argan, tout essoufflé, se jette dans sa chaise.
697
Ah, ah, ah ! je n’en puis plus.
698
Béline
699
Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien.
700
Argan
701
Vous ne connoissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! elle m’a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit médecines, et de douze lavements, pour réparer tout ceci.
702
Béline
703
Là, là, mon petit ami, apaisez-vous un peu.
704
Argan
705
Mamie, vous êtes toute ma consolation.
706
Béline
707
Pauvre petit fils.
708
Argan
709
Pour tâcher de reconnoître l’amour que vous me portez, je veux, mon cœur, comme je vous ai dit, faire mon testament.
710
Béline
711
Ah ! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie : je ne saurois souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.
712
Argan
713
Je vous avois dit de parler pour cela à votre notaire.
714
Béline
715
Le voilà là-dedans, que j’ai amené avec moi.
716
Argan
717
Faites-le donc entrer, mamour.
718
Béline
719
Hélas ! mon ami, quand on aime bien un mari, on n’est guère en état de songer à tout cela.
Scène VII
720
Le Notaire, Béline, Argan
721
Argan
722
Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siége, s’il vous plaît. Ma femme m’a dit, Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ; et je l’ai chargée de vous parler pour un testament que je veux faire.
723
Béline
724
Hélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses-là.
725
Le Notaire
726
Elle m’a, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j’ai à vous dire là-dessus que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament.
727
Argan
728
Mais pourquoi ?
729
Le Notaire
730
La Coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourroit faire ; mais, à Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c’est ce qui ne se peut, et la disposition seroit nulle. Tout l’avantage qu’homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l’un à l’autre, c’est un don mutuel entre-vifs ; encore faut-il qu’il n’y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l’un d’eux, lors du décès du premier mourant.
731
Argan
732
Voilà une Coutume bien impertinente, qu’un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J’aurois envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrois faire.
733
Le Notaire
734
Ce n’est point à des avocats qu’il faut aller, car ils sont d’ordinaire sévères là-dessus, et s’imaginent que c’est un grand crime que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience. Il y a d’autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n’est pas permis ; qui savent aplanir les difficultés d’une affaire, et trouver des moyens d’éluder la Coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions-nous tous les jours ? Il faut de la facilité dans les choses ; autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerois pas un sou de notre métier.
735
Argan
736
Ma femme m’avoit bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile, et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s’il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants ?
737
Le Notaire
738
Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d’obligations, non suspectes, au profit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce qu’ils en ont fait n’a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l’argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur.
739
Béline
740
Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
741
Argan
742
Mamie !
743
Béline
744
Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre...
745
Argan
746
Ma chère femme !
747
Béline
748
La vie ne me sera plus de rien.
749
Argan
750
Mamour !
751
Béline
752
Et je suivrai vos pas, pour vous faire connoître la tendresse que j’ai pour vous.
753
Argan
754
Mamie, vous me fendez le cœur. Consolez-vous, je vous en prie.
755
Le Notaire
756
Ces larmes sont hors de saison, et les choses n’en sont point encore là.
757
Béline
758
Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que c’est qu’un mari qu’on aime tendrement.
759
Argan
760
Tout le regret que j’aurai, si je meurs, mamie, c’est de n’avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m’avoit dit qu’il m’en feroit faire un.
761
Le Notaire
762
Cela pourra venir encore.
763
Argan
764
Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais, par précaution, je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j’ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l’un par Monsieur Damon, et l’autre par Monsieur Gérante.
765
Béline
766
Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! combien dites-vous qu’il y a dans votre alcôve ?
767
Argan
768
Vingt mille francs, mamour.
769
Béline
770
Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! de combien sont les deux billets ?
771
Argan
772
Ils sont, mamie, l’un de quatre mille francs, et l’autre de six.
773
Béline
774
Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous.
775
Le Notaire
776
Voulez-vous que nous procédions au testament ?
777
Argan
778
Oui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.
779
Béline
780
Allons, mon pauvre petit fils.
Scène VIII
781
Angélique, Toinette
782
Toinette
783
Les voilà avec un notaire, et j’ai ouï parler de testament. Votre belle-mère ne s’endort point, et c’est sans doute quelque conspiration contre vos intérêts où elle pousse votre père.
784
Angélique
785
Qu’il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu qu’il ne dispose point de mon cœur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l’on fait sur lui. Ne m’abandonne point, je te prie, dans l’extrémité où je suis.
786
Toinette
787
Moi, vous abandonner ? j’aimerois mieux mourir. Votre belle-mère a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intérêts, je n’ai jamais pu avoir d’inclination pour elle, et j’ai toujours été de votre parti. Laissez-moi faire : j’emploierai toute chose pour vous servir ; mais pour vous servir avec plus d’effet, je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j’ai pour vous, et feindre d’entrer dans les sentiments de votre père et de votre belle-mère.
788
Angélique
789
Tâche, je t’en conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage qu’on a conclu.
790
Toinette
791
Je n’ai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m’en coûtera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. Pour aujourd’hui il est trop tard ; mais demain, du grand matin, je l’envoierai querir, et il sera ravi de...
792
Béline
793
Toinette.
794
Toinette
795
Voilà qu’on m’appelle. Bonsoir. Reposez-vous sur moi.
Premier intermède
796
Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Il est interrompu d’abord par des violons, contre lesquels il se met en colère, et ensuite par le Guet, composé de musiciens et de danseurs.
797
Polichinelle
798
O amour, amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t’es-tu allé mettre dans la cervelle ? A quoi t’amuses-tu, misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisses aller tes affaires à l’abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit ; et tout cela pour qui ? Pour une dragonne, franche dragonne, une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n’y a point à raisonner là-dessus. Tu le veux, amour : il faut être fou comme beaucoup d’autres. Cela n’est pas le mieux du monde à un homme de mon âge ; mais qu’y faire ? On n’est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes. Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il n’y a rien parfois qui soit si touchant qu’un amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse. Voici de quoi accompagner ma voix. O nuit ! ô chère nuit ! porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible.
799
Il chante ces paroles :
800
Notte e dì v’amo e v’adoro,
801
Cerco un sì per mio ristoro ;
802
Ma se voi dite di no,
803
Bell’ingrata, io morirò.
804
Fra la speranza
805
S’afflige il cuore,
806
In lontananza
807
Consuma l’hore ;
808
Si dolce inganno
809
Che mi figura
810
Breve l’affanno
811
Ahi ! troppo dura !
812
Cosi per tropp’amar languisco e muoro.
813
Notte e dì v’amo e v’adoro,
814
Cerco un sì per mio ristoro ;
815
Ma se voi dite di no,
816
Bell’ingrata, io morirò.
817
Se non dormite,
818
Almen pensate
819
Alle ferite
820
Ch’al cuor mi fate ;
821
Deh ! almen fingete,
822
Per mio conforto,
823
Se m’uccidete,
824
D’haver il torto :
825
Vostra pietà mi scemerà il martoro.
826
Notte e dì v’amo e v’adoro,
827
Cerco un si per mio ristoro,
828
Ma se voi dite di no,
829
Bell’ingrata, io morirò.
830
Une vieille se présente à la fenêtre, et répond au seignor Polichinelle en se moquant de lui.
831
Zerbinetti, ch’ogn’hor con finti sguardi,
832
Mentiti desiri,
833
Fallaci sospiri,
834
Accenti buggiardi,
835
Di fede vi preggiate,
836
Ah ! che non m’ingannate,
837
Che già so per prova
838
Ch’in voi non si trova
839
Constanza ne fede :
840
Oh ! quanto è pazza colei che vi crede !
841
Quei sguardi languidi
842
Non m’innamorano,
843
Quei sospir fervidi
844
Più non m’infiammano,
845
Vel giuro a fè.
846
Zerbino misero,
847
Del vostro piangere
848
Il mio cor libero
849
Vuol sempre ridere,
850
Credet’a me :
851
Che già so per prova
852
Ch’in voi non si trova
853
Constanza ne fede :
854
Oh ! quanto è pazza colei che vi crede !
855
Violons.
856
Polichinelle
857
Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ?
858
Violons.
859
Polichinelle
860
Paix là, taisez-vous, violons. Laissez-moi me plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable.
861
Violons.
862
Polichinelle
863
Taisez-vous vous dis-je. C’est moi qui veux chanter.
864
Violons.
865
Polichinelle
866
Paix donc !
867
Violons.
868
Polichinelle
869
Ouais !
870
Violons.
871
Polichinelle
872
Ahi !
873
Violons.
874
Polichinelle
875
Est-ce pour rire ?
876
Violons.
877
Polichinelle
878
Ah ! que de bruit !
879
Violons.
880
Polichinelle
881
Le diable vous emporte !
882
Violons.
883
Polichinelle
884
J’enrage.
885
Violons.
886
Polichinelle
887
Vous ne vous tairez pas ? Ah, Dieu soit loué !
888
Violons.
889
Polichinelle
890
Encore ?
891
Violons.
892
Polichinelle
893
Peste des violons !
894
Violons.
895
Polichinelle
896
La sotte musique que voilà !
897
Violons.
898
Polichinelle
899
La, la, la, la, la, la.
900
Violons.
901
Polichinelle
902
La, la, la, la, la, la.
903
Violons.
904
Polichinelle
905
La, la, la, la, la, la, la, la.
906
Violons.
907
Polichinelle
908
La, la, la, la, la.
909
Violons.
910
Polichinelle
911
La, la, la, la, la, la.
912
Violons.
913
Polichinelle, avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue, en disant : plin pan plan, etc.
914
Par ma foi ! cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voilà le moyen de les faire taire. La musique est accoutumée à ne point faire ce qu’on veut. Ho sus, à nous ! Avant que de chanter, il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voilà un temps fâcheux pour mettre un luth d’accord, Plin, plin, plin. Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-là. Plin, plan. J’entends du bruit, mettons mon luth contre la porte.
915
Archers, passans dans la rue, accourent au bruit qu’ils entendent et demandent :
916
Qui va là, qui va là ?
917
Polichinelle, tout bas :
918
Qui diable est cela ? Est-ce que c’est la mode de parler en musique ?
919
Archers
920
Qui va là, qui va là, qui va là ?
921
Polichinelle, épouvanté.
922
Moi, moi, moi.
923
Archers
924
Qui va là, qui va là ? vous dis-je.
925
Polichinelle
926
Moi, moi, vous dis-je.
927
Archers
928
Et qui toi ? et qui toi ?
929
Polichinelle
930
Moi, moi, moi, moi, moi, moi.
931
Archers
932
Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.
933
Polichinelle, feignant d’être bien hardi.
934
Mon nom est : "Va te faire pendre."
935
Archers
936
Ici, camarades, ici.
937
Saisissons l’insolent qui nous répond ainsi.
938
Entrée de Ballet. Tout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit.
939
Violons et Danseurs.
940
Polichinelle
941
Qui va là ?
942
Violons et Danseurs.
943
Polichinelle
944
Qui sont les coquins que j’entends ?
945
Violons et Danseurs.
946
Polichinelle
947
Euh ?
948
Violons et Danseurs.
949
Polichinelle
950
Holà, mes laquais, mes gens !
951
Violons et Danseurs.
952
Polichinelle
953
Par la mort !
954
Violons et Danseurs.
955
Polichinelle
956
Par la sang !
957
Violons et Danseurs.
958
Polichinelle
959
J’en jetterai par terre.
960
Violons et Danseurs.
961
Polichinelle
962
Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton !
963
Violons et Danseurs.
964
Polichinelle
965
Donnez-moi mon mousqueton.
966
Violons et Danseurs.
967
Polichinelle, tire un coup de pistolet.
968
Poue.
969
Ils tombent tous et s’enfuient.
970
Polichinelle, en se moquant.
971
Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donné l’épouvante ! Voilà de sottes gens d’avoir peur de moi, qui ai peur des autres. Ma foi ! il n’est que de jouer d’adresse en ce monde. Si je n’avois tranché du grand seigneur, et n’avois fait le brave, ils n’auroient pas manqué de me happer. Ah, ah, ah.
972
Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu’il disoit, ils le saisissent au collet.
973
Archers
974
Nous le tenons. A nous, camarades, à nous,
975
Dépêchez, de la lumière.
976
Ballet. Tout le Guet vient avec des lanternes.
977
Archers
978
Ah, traître ! ah, fripon ! c’est donc vous ?
979
Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire,
980
Insolent, effronté, coquin, filou, voleur,
981
Vous osez nous faire peur ?
982
Polichinelle
983
Messieurs, c’est que j’étois ivre.
984
Archers
985
Non, non, non, point de raison ;
986
Il faut vous apprendre à vivre.
987
En prison, vite, en prison.
988
Polichinelle
989
Messieurs, je ne suis point voleur.
990
Archers
991
En prison.
992
Polichinelle
993
Je suis un bourgeois de la ville.
994
Archers
995
En prison.
996
Polichinelle
997
Qu’ai-je fait ?
998
Archers
999
En prison, vite, en prison.
1000
Polichinelle
1001
Messieurs, laissez-moi aller.
1002
Archers
1003
Non.
1004
Polichinelle
1005
Je vous prie.
1006
Archers
1007
Non.
1008
Polichinelle
1009
Eh !
1010
Archers
1011
Non.
1012
Polichinelle
1013
De grâce.
1014
Archers
1015
Non, non.
1016
Polichinelle
1017
Messieurs.
1018
Archers
1019
Non, non, non.
1020
Polichinelle
1021
S’il vous plaît.
1022
Archers
1023
Non, non.
1024
Polichinelle
1025
Par charité.
1026
Archers
1027
Non, non.
1028
Polichinelle
1029
Au nom du Ciel !
1030
Archers
1031
Non, non.
1032
Polichinelle
1033
Miséricorde !
1034
Archers
1035
Non, non, non, point de raison ;
1036
Il faut vous apprendre à vivre.
1037
En prison vite, en prison.
1038
Polichinelle
1039
Eh ! n’est-il rien, Messieurs, qui soit capable d’attendrir vos âmes ?
1040
Archers
1041
Il est aisé de nous toucher,
1042
Et nous sommes humains plus qu’on ne sauroit croire ;
1043
Donnez-nous doucement six pistoles pour boire,
1044
Nous allons vous lâcher.
1045
Polichinelle
1046
Hélas ! Messieurs, je vous assure que je n’ai pas un sou sur moi.
1047
Archers
1048
Au défaut de six pistoles,
1049
Choisissez donc sans façon.
1050
D’avoir trente croquignoles,
1051
Ou douze coups de bâton.
1052
Polichinelle
1053
Si c’est une nécessité, et qu’il faille en passer par là, je choisis les croquignoles.
1054
Archers
1055
Allons, préparez-vous,
1056
Et comptez bien les coups.
1057
Ballet. Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.
1058
Polichinelle
1059
Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze, et quinze.
1060
Archers
1061
Ah, ah, vous en voulez passer :
1062
Allons, c’est à recommencer.
1063
Polichinelle
1064
Ah ! Messieurs, ma pauvre tête n’en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J’aime mieux encore les coups de bâton que de recommencer.
1065
Archers
1066
Soit ! puisque le bâton est pour vous plus charmant,
1067
Vous aurez contentement.
1068
Ballet. Les Archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence.
1069
Polichinelle
1070
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n’y saurois plus résister. Tenez, Messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.
1071
Archers
1072
Ah, l’honnête homme ! Ah, l’âme noble et belle !
1073
Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.
1074
Polichinelle
1075
Messieurs, je vous donne le bonsoir.
1076
Archers
1077
Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.
1078
Polichinelle
1079
Votre serviteur.
1080
Archers
1081
Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.
1082
Polichinelle
1083
Très-humble valet.
1084
Archers
1085
Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.
1086
Polichinelle
1087
Jusqu’au revoir.
1088
Ballet. Ils dansent tous, en réjouissance de l’argent qu’ils ont reçu. Le théâtre change et représente la même chambre.
Acte II
Scène I
1089
Toinette, Cléante
1090
Toinette
1091
Que demandez-vous, Monsieur ?
1092
Cléante
1093
Ce que je demande ?
1094
Toinette
1095
Ah, ah, c’est vous ? Quelle surprise ! Que venez-vous faire céans ?
1096
Cléante
1097
Savoir ma destinée, parler à l’aimable Angélique, consulter les sentiments de son cœur, et lui demander ses résolutions sur ce mariage fatal dont on m’a averti.
1098
Toinette
1099
Oui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à Angélique : il faut des mystères, et l’on vous a dit l’étroite garde où elle est retenue, qu’on ne la laisse ni sortir, ni parler à personne, et que ce ne fut que la curiosité d’une vieille tante qui nous fit accorder la liberté d’aller à cette comédie qui donna lieu à la naissance de votre passion ; et nous nous sommes bien gardées de parler de cette aventure.
1100
Cléante
1101
Aussi ne viens-je pas ici comme Cléante et sous l’apparence de son amant, mais comme ami de son maître de musique, dont j’ai obtenu le pouvoir de dire qu’il m’envoie à sa place.
1102
Toinette
1103
Voici son père. Retirez-vous un peu, et me laissez lui dire que vous êtes là.
Scène II
1104
Argan, Toinette, Cléante
1105
Argan
1106
Monsieur Purgon m’a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze allées, et douze venues ; mais j’ai oublié à lui demander si c’est en long, ou en large.
1107
Toinette
1108
Monsieur, voilà un...
1109
Argan
1110
Parle bas, pendarde : tu viens m’ébranler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu’il ne faut point parler si haut à des malades.
1111
Toinette
1112
Je voulois vous dire, Monsieur...
1113
Argan
1114
Parle bas, te dis-je.
1115
Toinette
1116
Monsieur... (Elle fait semblant de parler.)
1117
Argan
1118
Eh ?
1119
Toinette
1120
Je vous dis que... (Elle fait semblant de parler.)
1121
Argan
1122
Qu’est-ce que tu dis ?
1123
Toinette, haut.
1124
Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous.
1125
Argan
1126
Qu’il vienne. (Toinette fait signe à Cléante d’avancer.)
1127
Cléante
1128
Monsieur...
1129
Toinette, raillant.
1130
Ne parlez pas si haut, de peur d’ébranler le cerveau de Monsieur.
1131
Cléante
1132
Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux.
1133
Toinette, feignant d’être en colère.
1134
Comment "qu’il se porte mieux" ? Cela est faux : Monsieur se porte toujours mal.
1135
Cléante
1136
J’ai ouï dire que Monsieur étoit mieux, et je lui trouve bon visage.
1137
Toinette
1138
Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l’a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu’il étoit mieux. Il ne s’est jamais si mal porté.
1139
Argan
1140
Elle a raison.
1141
Toinette
1142
Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n’empêche pas qu’il ne soit fort malade.
1143
Argan
1144
Cela est vrai.
1145
Cléante
1146
Monsieur, j’en suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter de Mademoiselle votre fille. Il s’est vu obligé d’aller à la campagne pour quelques jours ; et comme son ami intime, il m’envoie à sa place, pour lui continuer ses leçons, de peur qu’en les interrompant elle ne vînt à oublier ce qu’elle sait déjà.
1147
Argan
1148
Fort bien. Appelez Angélique.
1149
Toinette
1150
Je crois, Monsieur, qu’il sera mieux de mener Monsieur à sa chambre.
1151
Argan
1152
Non ; faites-la venir.
1153
Toinette
1154
Il ne pourra lui donner leçon comme il faut, s’ils ne sont en particulier.
1155
Argan
1156
Si fait, si fait.
1157
Toinette
1158
Monsieur, cela ne fera que vous étourdir, et il ne faut rien pour vous émouvoir en l’état où vous êtes, et vous ébranler le cerveau.
1159
Argan
1160
Point, point : j’aime la musique, et je serai bien aise de... Ah ! la voici. Allez-vous-en voir, vous, si ma femme est habillée.
Scène III
1161
Argan, Angélique, Cléante
1162
Argan
1163
Venez, ma fille : votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.
1164
Angélique
1165
Ah, Ciel !
1166
Argan
1167
Qu’est-ce ? d’où vient cette surprise ?
1168
Angélique
1169
C’est...
1170
Argan
1171
Quoi ? qui vous émeut de la sorte ?
1172
Angélique
1173
C’est, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici.
1174
Argan
1175
Comment ?
1176
Angélique
1177
J’ai songé cette nuit que j’étois dans le plus grand embarras du monde, et qu’une personne faite tout comme Monsieur s’est présentée à moi, à qui j’ai demandé secours, et qui m’est venue tirer de la peine où j’étois ; et ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j’ai eu dans l’idée toute la nuit.
1178
Cléante
1179
Ce n’est pas être malheureux que d’occuper votre pensée, soit en dormant, soit en veillant, et mon bonheur seroit grand sans doute si vous étiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer ; et il n’y a rien que je ne fisse pour...
Scène IV
1180
Toinette, Cléante, Angélique, Argan
1181
Toinette, par dérision.
1182
Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me dédis de tout ce que je disois hier. Voici Monsieur Diafoirus le père, et Monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré ! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n’a dit que deux mots, qui m’ont ravie, et votre fille va être charmée de lui.
1183
Argan, à Cléante, qui feint de vouloir s’en aller.
1184
Ne vous en allez point, Monsieur. C’est que je marie ma fille ; et voilà qu’on lui amène son prétendu mari, qu’elle n’a point encore vu.
1185
Cléante
1186
C’est m’honorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois témoin d’une entrevue si agréable.
1187
Argan
1188
C’est le fils d’un habile médecin, et le mariage se fera dans quatre jours.
1189
Cléante
1190
Fort bien.
1191
Argan
1192
Mandez-le un peu à son maître de musique, afin qu’il se trouve à la noce.
1193
Cléante
1194
Je n’y manquerai pas.
1195
Argan
1196
Je vous y prie aussi.
1197
Cléante
1198
Vous me faites beaucoup d’honneur.
1199
Toinette
1200
Allons, qu’on se range, les voici.
Scène V
1201
Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus, Argan, Angélique, Cléante, Toinette
1202
Argan, mettant la main à son bonnet sans l’ôter.
1203
Monsieur Purgon, Monsieur, m’a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier, vous savez les conséquences.
1204
Monsieur Diafoirus
1205
Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l’incommodité.
1206
Argan
1207
Je reçois, Monsieur... (Ils parlent tous deux en même temps, s’interrompent et confondent.)
1208
Monsieur Diafoirus
1209
Nous venons ici, Monsieur...
1210
Argan
1211
Avec beaucoup de joie...
1212
Monsieur Diafoirus
1213
Mon fils Thomas, et moi...
1214
Argan
1215
L’honneur que vous me faites...
1216
Monsieur Diafoirus
1217
Vous témoigner, Monsieur...
1218
Argan
1219
Et j’aurois souhaité...
1220
Monsieur Diafoirus
1221
Le ravissement où nous sommes...
1222
Argan
1223
De pouvoir aller chez vous...
1224
Monsieur Diafoirus
1225
De la grâce que vous nous faites...
1226
Argan
1227
Pour vous en assurer...
1228
Monsieur Diafoirus
1229
De vouloir bien nous recevoir...
1230
Argan
1231
Mais vous savez, Monsieur...
1232
Monsieur Diafoirus
1233
Dans l’honneur, Monsieur...
1234
Argan
1235
Ce que c’est qu’un pauvre malade...
1236
Monsieur Diafoirus
1237
De votre alliance...
1238
Argan
1239
Qui ne peut faire autre chose...
1240
Monsieur Diafoirus
1241
Et vous assurer...
1242
Argan
1243
Que de vous dire ici...
1244
Monsieur Diafoirus
1245
Que dans les choses qui dépendront de notre métier...
1246
Argan
1247
Qu’il cherchera toutes les occasions...
1248
Monsieur Diafoirus
1249
De même qu’en toute autre...
1250
Argan
1251
De vous faire connoître, Monsieur...
1252
Monsieur Diafoirus
1253
Nous serons toujours prêts, Monsieur...
1254
Argan
1255
Qu’il est tout à votre service...
1256
Monsieur Diafoirus
1257
A vous témoigner notre zèle. (Il se retourne vers son fils et lui dit.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.
1258
Thomas Diafoirus est un grand benêt, nouvellement sorti des Ecoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contre-temps.
1259
Thomas Diafoirus
1260
N’est-ce pas par le père qu’il convient commencer ?
1261
Monsieur Diafoirus
1262
Oui.
1263
Thomas Diafoirus
1264
Monsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir, et révérer en vous un second père ; mais un second père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m’a engendré ; mais vous m’avez choisi. Il m’a reçu par nécessité ; mais vous m’avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et d’autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d’autant plus je vous dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd’hui vous rendre par avance les très-humbles et très-respectueux hommages.
1265
Toinette
1266
Vivent les collèges, d’où l’on sort si habile homme !
1267
Thomas Diafoirus
1268
Cela a-t-il bien été, mon père ?
1269
Monsieur Diafoirus
1270
Optime.
1271
Argan, à Angélique.
1272
Allons, saluez Monsieur.
1273
Thomas Diafoirus
1274
Baiserai-je ?
1275
Monsieur Diafoirus
1276
Oui, oui.
1277
Thomas Diafoirus, à Angélique.
1278
Madame, c’est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on...
1279
Argan
1280
Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez.
1281
Thomas Diafoirus
1282
Où donc est-elle ?
1283
Argan
1284
Elle va venir.
1285
Thomas Diafoirus
1286
Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ?
1287
Monsieur Diafoirus
1288
Faites toujours le compliment de Mademoiselle.
1289
Thomas Diafoirus
1290
Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un son harmonieux, lorsqu’elle venoit à être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens-je animé d’un doux transport à l’apparition du soleil de vos beautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j’appende aujourd’hui à l’autel de vos charmes l’offrande de ce cœur, qui ne respire et n’ambitionne autre gloire, que d’être toute sa vie, Mademoiselle, votre très-humble, très-obéissant, et très-fidèle serviteur et mari.
1291
Toinette, en le raillant.
1292
Voilà ce que c’est que d’étudier, on apprend à dire de belles choses.
1293
Argan
1294
Eh ! que dites-vous de cela ?
1295
Cléante
1296
Que Monsieur fait merveilles, et que s’il est aussi bon médecin qu’il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.
1297
Toinette
1298
Assurément. Ce sera quelque chose d’admirable s’il fait d’aussi belles cures qu’il fait de beaux discours.
1299
Argan
1300
Allons vite ma chaise, et des siéges à tout le monde. Mettez-vous là, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.
1301
Monsieur Diafoirus
1302
Monsieur, ce n’est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j’ai sujet d’être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d’un garçon qui n’a point de méchanceté. Il n’a jamais eu l’imagination bien vive, ni ce feu d’esprit qu’on remarque dans quelques-uns ; mais c’est par là que j’ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l’exercice de notre art. Lorsqu’il étoit petit, il n’a jamais été ce qu’on appelle mièvre et éveillé. On le voyoit toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l’on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avoit neuf ans, qu’il ne connoissoit pas encore ses lettres. "Bon, disois-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits ; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d’imagination, est la marque d’un bon jugement à venir." Lorsque je l’envoyai au collège, il trouva de la peine ; mais il se roidissoit contre les difficultés, et ses régents se louoient toujours à moi de son assiduité, et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu’il est sur les bancs, il n’y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre Ecole. Il s’y est rendu redoutable, et il ne s’y passe point d’acte où il n’aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine.
1303
Thomas Diafoirus. Il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu’il présente à Angélique.
1304
J’ai contre les circulateurs soutenu une thèse, qu’avec la permission de Monsieur, j’ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.
1305
Angélique
1306
Monsieur, c’est pour moi un meuble inutile, et je ne me connois pas à ces choses-là.
1307
Toinette
1308
Donnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour l’image ; cela servira à parer notre chambre.
1309
Thomas Diafoirus
1310
Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l’un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.
1311
Toinette
1312
Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand.
1313
Monsieur Diafoirus
1314
Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu’on le peut souhaiter, qu’il possède en un degré louable la vertu prolifique et qu’il est du tempérament qu’il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.
1315
Argan
1316
N’est-ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la cour, et d’y ménager pour lui une charge de médecin ?
1317
Monsieur Diafoirus
1318
A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m’a jamais paru agréable, et j’ai toujours trouvé qu’il valoit mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n’avez à répondre de vos actions à personne ; et pourvu que l’on suive le courant des règles de l’art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu’il y a de fâcheux auprès des grands, c’est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
1319
Toinette
1320
Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez : vous n’êtes point auprès d’eux pour cela ; vous n’y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes ; c’est à eux à guérir s’ils peuvent.
1321
Monsieur Diafoirus
1322
Cela est vrai. On n’est obligé qu’à traiter les gens dans les formes.
1323
Argan, à Cléante.
1324
Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.
1325
Cléante
1326
J’attendois vos ordres, Monsieur, et il m’est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle une scène d’un petit opéra qu’on a fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie.
1327
Angélique
1328
Moi ?
1329
Cléante
1330
Ne vous défendez point, s’il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c’est que la scène que nous devons chanter. Je n’ai pas une voix à chanter ; mais il suffit ici que je me fasse entendre, et l’on aura la bonté de m’excuser par la nécessité où je me trouve de faire chanter Mademoiselle.
1331
Argan
1332
Les vers sont-ils beaux ?
1333
Cléante
1334
C’est proprement ici un petit opéra impromptu, et vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
1335
Argan
1336
Fort bien. Ecoutons.
1337
Cléante sous le nom d’un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s’appliquent leurs pensées l’un à l’autre en chantant. Voici le sujet de la scène. Un Berger étoit attentif aux beautés d’un spectacle, qui ne faisoit que de commencer, lorsqu’il fut tiré de son attention par un bruit qu’il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal, qui de paroles insolentes maltraitoit une Bergère. D’abord il prend les intérêts d’un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la Bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu’il eût jamais vus, versoit des larmes, qu’il trouva les plus belles du monde. "Hélas ! dit-il en lui-même, est-on capable d’outrager une personne si aimable ? Et quel inhumain, quel barbare ne seroit touché par de telles larmes ? " Il prend soin de les arrêter, ces larmes, qu’il trouve si belles ; et l’aimable Bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais d’une manière si charmante, si tendre, et si passionnée, que le Berger n’y peut résister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son cœur se sent pénétré. "Est-il, disoit-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d’un tel remercîment ? Et que ne voudroit-on pas faire, à quels services, à quels dangers, ne seroit-on pas ravi de courir, pour s’attirer un seul moment des touchantes douceurs d’une âme si reconnoissante ? " Tout le spectacle passe sans qu’il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu’il est trop court, parce qu’en finissant il le sépare de son adorable Bergère ; et de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu’un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l’absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu’il a si peu vu. Il fait tout ce qu’il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chère idée ; mais la grande contrainte où l’on tient sa Bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l’adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient d’elle la permission par un billet qu’il a l’adresse de lui faire tenir. Mais dans le même temps on l’avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste Berger. Le voilà accablé d’une mortelle douleur. Il ne peut souffrir l’effroyable idée de voir tout ce qu’il aime entre les bras d’un autre ; et son amour au désespoir lui fait trouver moyen de s’introduire dans la maison de sa Bergère, pour apprendre ses sentiments et savoir d’elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu’il craint ; il y voit venir l’indigne rival que le caprice d’un père oppose aux tendresses de son amour. Il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l’aimable Bergère, ainsi qu’auprès d’une conquête qui lui est assurée ; et cette vue le remplit d’une colère, dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore ; et son respect, et la présence de son père l’empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l’oblige à lui parler ainsi :
1338
Il chante.
1339
Cléante
1340
Belle Philis, c’est trop, c’est trop souffrir ;
1341
Rompons ce dur silence, et m’ouvrez vos pensées.
1342
Apprenez-moi ma destinée :
1343
Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?
1344
Angélique répond en chantant :
1345
Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,
1346
Aux apprêts de l’hymen dont vous vous alarmez :
1347
Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire,
1348
C’est vous en dire assez.
1349
Argan
1350
Ouais ! je ne croyois pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
1351
Cléante
1352
Hélas ! belle Philis,
1353
Se pourroit-il que l’amoureux Tircis
1354
Eût assez de bonheur,
1355
Pour avoir quelque place dans votre cœur ?
1356
Angélique
1357
Je ne m’en défends point dans cette peine extrême :
1358
Oui, Tircis, je vous aime.
1359
Cléante
1360
O parole pleine d’appas !
1361
Ai-je bien entendu, hélas !
1362
Redites-la, Philis, que je n’en doute pas.
1363
Angélique
1364
Oui, Tircis, je vous aime.
1365
Cléante
1366
De grâce, encor, Philis.
1367
Angélique
1368
Je vous aime.
1369
Cléante
1370
Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas.
1371
Angélique
1372
Je vous aime, je vous aime,
1373
Oui, Tircis, je vous aime.
1374
Cléante
1375
Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde,
1376
Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ?
1377
Mais, Philis, une pensée
1378
Vient troubler ce doux transport :
1379
Un rival, un rival...
1380
Angélique
1381
Ah ! je le hais plus que la mort ;
1382
Et sa présence, ainsi qu’à vous,
1383
M’est un cruel supplice.
1384
Cléante
1385
Mais un père à ses vœux vous veut assujettir.
1386
Angélique
1387
Plutôt, plutôt mourir,
1388
Que de jamais y consentir ;
1389
Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir.
1390
Argan
1391
Et que dit le père à tout cela ?
1392
Cléante
1393
Il ne dit rien.
1394
Argan
1395
Voilà un sot père que ce père-là, de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire.
1396
Cléante
1397
Ah ! mon amour...
1398
Argan
1399
Non, non, en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente, de parler de la sorte devant son père. Montrez-moi ce papier. Ha, ha. Où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n’y a là que de la musique écrite ?
1400
Cléante
1401
Est-ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu’on a trouvé depuis peu l’invention d’écrire les paroles avec les notes mêmes ?
1402
Argan
1403
Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur ; jusqu’au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d’opéra.
1404
Cléante
1405
J’ai cru vous divertir.
1406
Argan
1407
Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme.
Scène VI
1408
Béline, Argan, Toinette, Angélique, Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus
1409
Argan
1410
Mamour, voilà le fils de Monsieur Diafoirus.
1411
Thomas Diafoirus commence un compliment qu’il avoit étudié, et la mémoire lui manquant, il ne peut le continuer.
1412
Madame, c’est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on voit sur votre visage...
1413
Béline
1414
Monsieur, je suis ravie d’être venue ici à propos pour avoir l’honneur de vous voir.
1415
Thomas Diafoirus
1416
Puisque l’on voit sur votre visage... puisque l’on voit sur votre visage... Madame, vous m’avez interrompu dans le milieu de ma période, et cela m’a troublé la mémoire.
1417
Monsieur Diafoirus
1418
Thomas, réservez cela pour une autre fois.
1419
Argan
1420
Je voudrois, mamie, que vous eussiez été ici tantôt ;
1421
Toinette
1422
Ah ! Madame, vous avez bien perdu de n’avoir point été au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope.
1423
Argan
1424
Allons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi, comme à votre mari.
1425
Angélique
1426
Mon père.
1427
Argan
1428
Hé bien ! "Mon père" ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
1429
Angélique
1430
De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connoître, et de voir naître en nous l’un pour l’autre cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.
1431
Thomas Diafoirus
1432
Quant à moi, Mademoiselle, elle est déjà toute née en moi, et je n’ai pas besoin d’attendre davantage.
1433
Angélique
1434
Si vous êtes si prompt, Monsieur, il n’en est pas de même de moi, et je vous avoue que votre mérite n’a pas encore fait assez d’impression dans mon âme.
1435
Argan
1436
Ho bien, bien ! cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez mariés ensemble.
1437
Angélique
1438
Eh ! mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l’on ne doit jamais soumettre un cœur par force ; et si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui seroit à lui par contrainte.
1439
Thomas Diafoirus
1440
Nego consequentiam, Mademoiselle, et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre père.
1441
Angélique
1442
C’est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu’un que de lui faire violence.
1443
Thomas Diafoirus
1444
Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume étoit d’enlever par force de la maison des pères les filles qu’on menoit marier, afin qu’il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu’elles convoloient dans les bras d’un homme.
1445
Angélique
1446
Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle ; et quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu’on nous y traîne. Donnez-vous patience : si vous m’aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.
1447
Thomas Diafoirus
1448
Oui, Mademoiselle, jusqu’aux intérêts de mon amour exclusivement.
1449
Angélique
1450
Mais la grande marque d’amour, c’est d’être soumis aux volontés de celle qu’on aime.
1451
Thomas Diafoirus
1452
Distinguo, Mademoiselle : dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.
1453
Toinette
1454
Vous avez beau raisonner : Monsieur est frais émoulu du collège, et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d’être attachée au corps de la Faculté ?
1455
Béline
1456
Elle a peut-être quelque inclination en tête.
1457
Angélique
1458
Si j’en avois, Madame, elle seroit telle que la raison et l’honnêteté pourroient me le permettre.
1459
Argan
1460
Ouais ! je joue ici un plaisant personnage.
1461
Béline
1462
Si j’étois que de vous, mon fils, je ne forcerois point à se marier, et je sais bien ce que je ferois.
1463
Angélique
1464
Je sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi ; mais peut-être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés.
1465
Béline
1466
C’est que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d’être obéissantes, et soumises aux volontés de leurs pères. Cela étoit bon autrefois.
1467
Angélique
1468
Le devoir d’une fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois ne l’étendent point à toutes sortes de choses.
1469
Béline
1470
C’est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie.
1471
Angélique
1472
Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.
1473
Argan
1474
Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.
1475
Angélique
1476
Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l’aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l’attachement de ma vie, je vous avoue que j’y cherche quelque précaution. Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en état de faire tout ce qu’elles voudront. Il y en a d’autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt, qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s’enrichir par la mort de ceux qu’elles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s’approprier leurs dépouilles. Ces personnes-là, à la vérité, n’y cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne.
1477
Béline
1478
Je vous trouve aujourd’hui bien raisonnante, et je voudrois bien savoir ce que vous voulez dire par là.
1479
Angélique
1480
Moi, Madame, que voudrois-je dire que ce que je dis ?
1481
Béline
1482
Vous êtes si sotte, mamie, qu’on ne sauroit plus vous souffrir.
1483
Angélique
1484
Vous voudriez bien, Madame, m’obliger à vous répondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que vous n’aurez pas cet avantage.
1485
Béline
1486
Il n’est rien d’égal à votre insolence.
1487
Angélique
1488
Non, Madame, vous avez beau dire.
1489
Béline
1490
Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le monde.
1491
Angélique
1492
Tout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous ; et pour vous ôter l’espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m’ôter de votre vue.
1493
Argan
1494
Ecoute, il n’y a point de milieu à cela : choisis d’épouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un convent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangerai bien.
1495
Béline
1496
Je suis fâchée de vous quitter, mon fils, mais j’ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt.
1497
Argan
1498
Allez, mamour, et passez chez votre notaire, afin qu’il expédie ce que vous savez.
1499
Béline
1500
Adieu, mon petit ami.
1501
Argan
1502
Adieu, mamie. Voilà une femme qui m’aime... cela n’est pas croyable.
1503
Monsieur Diafoirus
1504
Nous allons, Monsieur, prendre congé de vous.
1505
Argan
1506
Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis.
1507
Monsieur Diafoirus, lui tâte le pouls.
1508
Allons, Thomas, prenez l’autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?
1509
Thomas Diafoirus
1510
Dico que le pouls de Monsieur est le pouls d’un homme qui ne se porte point bien.
1511
Monsieur Diafoirus
1512
Bon.
1513
Thomas Diafoirus
1514
Qu’il est duriuscule, pour ne pas dire dur.
1515
Monsieur Diafoirus
1516
Fort bien.
1517
Thomas Diafoirus
1518
Repoussant.
1519
Monsieur Diafoirus
1520
Bene.
1521
Thomas Diafoirus
1522
Et même un peu caprisant.
1523
Monsieur Diafoirus
1524
Optime.
1525
Thomas Diafoirus
1526
Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c’est-à-dire la rate.
1527
Monsieur Diafoirus
1528
Fort bien.
1529
Argan
1530
Non : Monsieur Purgon dit que c’est mon foie qui est malade.
1531
Monsieur Diafoirus
1532
Eh ! oui : qui dit parenchyme, dit l’un et l’autre, à cause de l’étroite sympathie qu’ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ?
1533
Argan
1534
Non, rien que du bouilli.
1535
Monsieur Diafoirus
1536
Eh ! oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de meilleures mains.
1537
Argan
1538
Monsieur, combien est-ce qu’il faut mettre de grains de sel dans un œuf ?
1539
Monsieur Diafoirus
1540
Six, huit, dix, par les nombres pairs ; comme dans les médicaments, par les nombres impairs.
1541
Argan
1542
Jusqu’au revoir, Monsieur.
Scène VII
1543
Béline, Argan
1544
Béline
1545
Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d’une chose à laquelle il faut que vous preniez garde. En passant par-devant la chambre d’Angélique, j’ai vu un jeune homme avec elle, qui s’est sauvé d’abord qu’il m’a vue.
1546
Argan
1547
Un jeune homme avec ma fille ?
1548
Béline
1549
Oui. Votre petite fille Louison étoit avec eux, qui pourra vous en dire des nouvelles.
1550
Argan
1551
Envoyez-la ici, mamour, envoyez-la ici. Ah, l’effrontée ! je ne m’étonne plus de sa résistance.
Scène VIII
1552
Louison, Argan
1553
Louison
1554
Qu’est-ce que vous voulez, mon papa ? Ma belle-maman m’a dit que vous me demandez.
1555
Argan
1556
Oui, venez çà, avancez là. Tournez-vous, levez les yeux, regardez-moi. Eh !
1557
Louison
1558
Quoi, mon papa ?
1559
Argan
1560
Là.
1561
Louison
1562
Quoi ?
1563
Argan
1564
N’avez-vous rien à me dire ?
1565
Louison
1566
Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d’âne, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu’on m’a apprise depuis peu.
1567
Argan
1568
Ce n’est pas là ce que je demande.
1569
Louison
1570
Quoi donc ?
1571
Argan
1572
Ah ! rusée, vous savez bien ce que je veux dire.
1573
Louison
1574
Pardonnez-moi, mon papa.
1575
Argan
1576
Est-ce là comme vous m’obéissez ?
1577
Louison
1578
Quoi ?
1579
Argan
1580
Ne vous ai-je pas recommandé de me venir dire d’abord tout ce que vous voyez ?
1581
Louison
1582
Oui, mon papa.
1583
Argan
1584
L’avez-vous fait ?
1585
Louison
1586
Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j’ai vu.
1587
Argan
1588
Et n’avez-vous rien vu aujourd’hui ?
1589
Louison
1590
Non, mon papa.
1591
Argan
1592
Non ?
1593
Louison
1594
Non, mon papa.
1595
Argan
1596
Assurément ?
1597
Louison
1598
Assurément.
1599
Argan
1600
Oh çà ! je m’en vais vous faire voir quelque chose, moi. (Il va prendre une poignée de verges.)
1601
Louison
1602
Ah ! mon papa.
1603
Argan
1604
Ah ! ah ! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sœur ?
1605
Louison
1606
Mon papa !
1607
Argan
1608
Voici qui vous apprendra à mentir.
1609
Louison se jette à genoux.
1610
Ah ! mon papa, je vous demande pardon. C’est que ma sœur m’avoit dit de ne pas vous le dire ; mais je m’en vais vous dire tout.
1611
Argan
1612
Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste.
1613
Louison
1614
Pardon, mon papa !
1615
Argan
1616
Non, non.
1617
Louison
1618
Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet !
1619
Argan
1620
Vous l’aurez.
1621
Louison
1622
Au nom de Dieu ! mon papa, que je ne l’aye pas.
1623
Argan, la prenant pour la fouetter.
1624
Allons, allons.
1625
Louison
1626
Ah ! mon papa, vous m’avez blessée. Attendez : je suis morte. (Elle contrefait la morte.)
1627
Argan
1628
Holà ! Qu’est-ce là ? Louison, Louison. Ah, mon Dieu ! Louison. Ah ! ma fille ! Ah ! malheureux, ma pauvre fille est morte. Qu’ai-je fait, misérable ? Ah ! chiennes de verges. La peste soit des verges ! Ah ! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison.
1629
Louison
1630
La, la, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout à fait.
1631
Argan
1632
Voyez-vous la petite rusée ? Oh çà, çà ! je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.
1633
Louison
1634
Ho ! oui, mon papa.
1635
Argan
1636
Prenez-y bien garde au moins, car voilà un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez.
1637
Louison
1638
Mais, mon papa, ne dites pas à ma sœur que je vous l’ai dit.
1639
Argan
1640
Non, non.
1641
Louison
1642
C’est, mon papa, qu’il est venu un homme dans la chambre de ma sœur comme j’y étois.
1643
Argan
1644
Hé bien ?
1645
Louison
1646
Je lui ai demandé ce qu’il demandoit, et il m’a dit qu’il étoit son maître à chanter.
1647
Argan
1648
Hon, hon. Voilà l’affaire. Hé bien ?
1649
Louison
1650
Ma sœur est venue après.
1651
Argan
1652
Hé bien ?
1653
Louison
1654
Elle lui a dit : "Sortez, sortez, sortez, mon Dieu ! sortez ; vous me mettez au désespoir."
1655
Argan
1656
Hé bien ?
1657
Louison
1658
Et lui, il ne vouloit pas sortir.
1659
Argan
1660
Qu’est-ce qu’il lui disoit ?
1661
Louison
1662
Il lui disoit je ne sais combien de choses.
1663
Argan
1664
Et quoi encore ?
1665
Louison
1666
Il lui disoit tout ci, tout ça, qu’il l’aimoit bien, et qu’elle étoit la plus belle du monde.
1667
Argan
1668
Et puis après ?
1669
Louison
1670
Et puis après, il se mettoit à genoux devant elle.
1671
Argan
1672
Et puis après ?
1673
Louison
1674
Et puis après, il lui baisoit les mains.
1675
Argan
1676
Et puis après ?
1677
Louison
1678
Et puis après, ma belle-maman est venue à la porte, et il s’est enfui.
1679
Argan
1680
Il n’y a point autre chose ?
1681
Louison
1682
Non, mon papa.
1683
Argan
1684
Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt à son oreille.) Attendez. Eh ! ah, ah ! oui ? Oh, oh ! voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m’avez pas dit.
1685
Louison
1686
Ah ! mon papa, votre petit doigt est un menteur.
1687
Argan
1688
Prenez garde.
1689
Louison
1690
Non, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure.
1691
Argan
1692
Oh bien, bien ! nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde à tout : allez. Ah ! il n’y a plus d’enfants. Ah ! que d’affaires ! je n’ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n’en puis plus. (Il se remet dans sa chaise.)
Scène IX
1693
Béralde, Argan
1694
Béralde
1695
Hé bien ! mon frère, qu’est-ce ? comment vous portez-vous ?
1696
Argan
1697
Ah ! mon frère, fort mal.
1698
Béralde
1699
Comment "fort mal" ?
1700
Argan
1701
Oui, je suis dans une foiblesse si grande, que cela n’est pas croyable.
1702
Béralde
1703
Voilà qui est fâcheux.
1704
Argan
1705
Je n’ai pas seulement la force de pouvoir parler.
1706
Béralde
1707
J’étois venu ici, mon frère, vous proposer un parti pour ma nièce Angélique.
1708
Argan, parlant avec emportement, et se levant de sa chaise.
1709
Mon frère, ne me parlez point de cette coquine-là. C’est une friponne, une impertinente, une effrontée, que je mettrai dans un convent avant qu’il soit deux jours.
1710
Béralde
1711
Ah ! voilà qui est bien : je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse du bien. Oh çà ! nous parlerons d’affaires tantôt. Je vous amène ici un divertissement, que j’ai rencontré, qui dissipera votre chagrin, et vous rendra l’âme mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont des Egyptiens, vêtus en Mores, qui font des danses mêlées de chansons, où je suis sûr que vous prendrez plaisir ; et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons.
Second intermède
1712
Le frère du Malade imaginaire lui amène, pour le divertir, plusieurs Egyptiens et Egyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses entremêlées de chansons.
1713
Première femme More
1714
Profitez du printemps
1715
De vos beaux ans,
1716
Aimable jeunesse ;
1717
Profitez du printemps
1718
De vos beaux ans,
1719
Donnez-vous à la tendresse.
1720
Les plaisirs les plus charmants,
1721
Sans l’amoureuse flamme,
1722
Pour contenter une âme
1723
N’ont points d’attraits assez puissants.
1724
Profitez du printemps
1725
De vos beaux ans,
1726
Aimable jeunesse ;
1727
Profitez du printemps
1728
De vos beaux ans,
1729
Donnez-vous à la tendresse.
1730
Ne perdez point ces précieux moments :
1731
La beauté passe,
1732
Le temps l’efface,
1733
L’âge de glace
1734
Vient à sa place,
1735
Qui nous ôte le goût de ces doux passe-temps.
1736
Profitez du printemps
1737
De vos beaux ans
1738
Aimable jeunesse ;
1739
Profitez du printemps
1740
De vos beaux ans.
1741
Donnez-vous à la tendresse.
1742
Seconde femme More
1743
Quand d’aimer on nous presse
1744
A quoi songez-vous ?
1745
Nos cœurs, dans la jeunesse,
1746
N’ont vers la tendresse
1747
Qu’un penchant trop doux ;
1748
L’amour a pour nous prendre
1749
De si doux attraits,
1750
Que de soi, sans attendre,
1751
On voudroit se rendre
1752
A ses premiers traits :
1753
Mais tout ce qu’on écoute
1754
Des vives douleurs
1755
Et des pleurs
1756
Qu’il nous coûte
1757
Fait qu’on en redoute
1758
Toutes les douceurs.
1759
Troisième femme More
1760
Il est doux, à notre âge,
1761
D’aimer tendrement
1762
Un amant
1763
Qui s’engage :
1764
Mais s’il est volage,
1765
Hélas ! quel tourment !
1766
Quatrième femme More
1767
L’amant qui se dégage
1768
N’est pas le malheur :
1769
La douleur
1770
Et la rage,
1771
C’est que le volage
1772
Garde notre cœur.
1773
Seconde femme More
1774
Quel parti faut-il prendre
1775
Pour nos jeunes cœurs ?
1776
Quatrième femme More
1777
Devons-nous nous y rendre
1778
Malgré ses rigueurs ?
1779
Ensemble
1780
Oui, suivons ses ardeurs,
1781
Ses transports, ses caprices,
1782
Ses douces langueurs ;
1783
S’il a quelques supplices,
1784
Il a cent délices
1785
Qui charment les cœurs.
1786
Entrée de ballet. Tous les Mores dansent ensemble et font sauter des singes qu’ils ont amenés avec eux.
Acte III
Scène I
1787
Béralde, Argan, Toinette
1788
Béralde
1789
Hé bien ! mon frère, qu’en dites-vous ? cela ne vaut-il pas bien une prise de casse ?
1790
Toinette
1791
Hon, de bonne casse est bonne.
1792
Béralde
1793
Oh çà ! voulez-vous que nous parlions un peu ensemble ?
1794
Argan
1795
Un peu de patience, mon frère, je vais revenir.
1796
Toinette
1797
Tenez, Monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bâton.
1798
Argan
1799
Tu as raison.
Scène II
1800
Béralde, Toinette
1801
Toinette
1802
N’abandonnez pas, s’il vous plaît, les intérêts de votre nièce.
1803
Béralde
1804
J’emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu’elle souhaite.
1805
Toinette
1806
Il faut absolument empêcher ce mariage extravagant qu’il s’est mis dans la fantaisie, et j’avois songé en moi-même que ç’auroit été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le dégoûter de son Monsieur Purgon, et lui décrier sa conduite. Mais, comme nous n’avons personne en main pour cela, j’ai résolu de jouer un tour de ma tête.
1807
Béralde
1808
Comment ?
1809
Toinette
1810
C’est une imagination burlesque. Cela sera peut-être plus heureux que sage. Laissez-moi faire : agissez de votre côté. Voici notre homme.
Scène III
1811
Argan, Béralde
1812
Béralde
1813
Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande, avant toute chose, de ne vous point échauffer l’esprit dans notre conversation.
1814
Argan
1815
Voilà qui est fait.
1816
Béralde
1817
De répondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire.
1818
Argan
1819
Oui.
1820
Béralde
1821
Et de raisonner ensemble, sur les affaires dont nous avons à parler, avec un esprit détaché de toute passion.
1822
Argan
1823
Mon Dieu ! oui. Voilà bien du préambule.
1824
Béralde
1825
D’où vient, mon frère, qu’ayant le bien que vous avez, et n’ayant d’enfants qu’une fille, car je ne compte pas la petite, d’où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent ?
1826
Argan
1827
D’où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille pour faire ce que bon me semble ?
1828
Béralde
1829
Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filles, et je ne doute point que, par un esprit de charité, elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.
1830
Argan
1831
Oh çà ! nous y voici. Voilà d’abord la pauvre femme en jeu : c’est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.
1832
Béralde
1833
Non, mon frère ; laissons-la là ; c’est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d’intérêt, qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n’est pas concevable : cela est certain. N’en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez-vous donner en mariage au fils d’un médecin ?
1834
Argan
1835
Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu’il me faut.
1836
Béralde
1837
Ce n’est point là, mon frère, le fait de votre fille, et il se présente un parti plus sortable pour elle.
1838
Argan
1839
Oui, mais celui-ci, mon frère ; est plus sortable pour moi.
1840
Béralde
1841
Mais le mari qu’elle doit prendre doit-il être, mon frère, ou pour elle, ou pour vous ?
1842
Argan
1843
Il doit être, mon frère, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre dans ma famille les gens dont j’ai besoin.
1844
Béralde
1845
Par cette raison-là, si votre petite étoit grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire ?
1846
Argan
1847
Pourquoi non ?
1848
Béralde
1849
Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature ?
1850
Argan
1851
Comment l’entendez-vous, mon frère ?
1852
Béralde
1853
J’entends, mon frère, que je ne vois point d’homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderois point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c’est qu’avec tous les soins que vous avez pris, vous n’avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n’êtes point crevé de toutes les médecines qu’on vous a fait prendre.
1854
Argan
1855
Mais savez-vous, mon frère, que c’est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je succomberois, s’il étoit seulement trois jours sans prendre soin de moi ?
1856
Béralde
1857
Si vous n’y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu’il vous envoiera en l’autre monde.
1858
Argan
1859
Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ?
1860
Béralde
1861
Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d’y croire.
1862
Argan
1863
Quoi ? vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ?
1864
Béralde
1865
Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule qu’un homme qui se veut mêler d’en guérir un autre.
1866
Argan
1867
Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu’un homme en puisse guérir un autre ?
1868
Béralde
1869
Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connoître quelque chose.
1870
Argan
1871
Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ?
1872
Béralde
1873
Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais, pour ce qui est de les guérir, c’est ce qu’ils ne savent point du tout.
1874
Argan
1875
Mais toujours faut-il demeurer d’accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.
1876
Béralde
1877
Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand’chose ; et toute l’excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.
1878
Argan
1879
Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux médecins.
1880
Béralde
1881
C’est une marque de la foiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.
1882
Argan
1883
Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu’ils s’en servent pour eux-mêmes.
1884
Béralde
1885
C’est qu’il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l’erreur populaire, dont ils profitent, et d’autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n’y sait point de finesse : c’est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu’aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croiroit du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d’obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu’il pourra vous faire : c’est de la meilleure foi du monde qu’il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu’il a fait à sa femme et ses enfants, et ce qu’en un besoin il feroit à lui-même.
1886
Argan
1887
C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?
1888
Béralde
1889
Rien, mon frère.
1890
Argan
1891
Rien ?
1892
Béralde
1893
Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d’elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
1894
Argan
1895
Mais il faut demeurer d’accord, mon frère, qu’on peut aider cette nature par de certaines choses.
1896
Béralde
1897
Mon Dieu ! mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et, de tout temps, il s’est glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire, parce qu’elles nous flattent et qu’il seroit à souhaiter qu’elles fussent véritables. Lorsqu’un médecin vous parle d’aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu’il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d’avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années : il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.
1898
Argan
1899
C’est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.
1900
Béralde
1901
Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-les parler : les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire : les plus ignorants de tous les hommes.
1902
Argan
1903
Hoy ! Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrois bien qu’il y eut ici quelqu’un de ces Messieurs pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.
1904
Béralde
1905
Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine ; et chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis n’est qu’entre nous, et j’aurois souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre quelqu’une des comédies de Molière.
1906
Argan
1907
C’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins.
1908
Béralde
1909
Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.
1910
Argan
1911
C’est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.
1912
Béralde
1913
Que voulez-vous qu’il y mette que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d’aussi bonne maison que les médecins.
1914
Argan
1915
Par la mort non de diable ! si j’étois que des médecins, je me vengerois de son impertinence ; et quand il sera malade, je le laisserois mourir sans secours. Il auroit beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerois pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement, et je lui dirois : "Crève, crève ! cela t’apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté."
1916
Béralde
1917
Vous voilà bien en colère contre lui.
1918
Argan
1919
Oui, c’est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.
1920
Béralde
1921
Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.
1922
Argan
1923
Tant pis pour lui s’il n’a point recours aux remèdes.
1924
Béralde
1925
Il a ses raisons pour n’en point vouloir, et il soutient que cela n’est permis qu’aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que, pour lui, il n’a justement de la force que pour porter son mal.
1926
Argan
1927
Les sottes raisons que voilà ! Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme-là davantage, car cela m’échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.
1928
Béralde
1929
Je le veux bien, mon frère ; et, pour changer de discours, je vous dirai que, sur une petite répugnance que vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent ; que, pour le choix d’un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte, et qu’on doit, sur cette matière, s’accommoder un peu à l’inclination d’une fille, puisque c’est pour toute la vie, et que de là dépend tout le bonheur d’un mariage.
Scène IV
1930
Monsieur Fleurant, une seringue à la main ; Argan, Béralde
1931
Argan
1932
Ah ! mon frère, avec votre permission.
1933
Béralde
1934
Comment ? que voulez-vous faire ?
1935
Argan
1936
Prendre ce petit lavement-là ; ce sera bientôt fait.
1937
Béralde
1938
Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine ? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos.
1939
Argan
1940
Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin.
1941
Monsieur Fleurant, à Béralde.
1942
De quoi vous mêlez-vous de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d’empêcher Monsieur de prendre mon clystère ? Vous êtes bien plaisant d’avoir cette hardiesse-là !
1943
Béralde
1944
Allez, Monsieur, on voit bien que vous n’avez pas accoutumé de parler à des visages.
1945
Monsieur Fleurant
1946
On ne doit point ainsi se jouer des remèdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance, et je vais dire à Monsieur Purgon comme on m’a empêché d’exécuter ses ordres et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez...
1947
Argan
1948
Mon frère, vous serez cause ici de quelque malheur.
1949
Béralde
1950
Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que Monsieur Purgon a ordonné. Encore un coup, mon frère, est-il possible qu’il n’y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous vouliez être, toute votre vie, enseveli dans leurs remèdes ?
1951
Argan
1952
Mon Dieu ! mon frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais, si vous étiez à ma place, vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine quand on est en pleine santé.
1953
Béralde
1954
Mais quel mal avez-vous ?
1955
Argan
1956
Vous me feriez enrager. Je voudrois que vous l’eussiez mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah ! voici Monsieur Purgon.
Scène V
1957
Monsieur Purgon, Argan, Béralde, Toinette
1958
Monsieur Purgon
1959
Je viens d’apprendre là-bas, à la porte, de jolies nouvelles : qu’on se moque ici de mes ordonnances, et qu’on a fait refus de prendre le remède que j’avois prescrit.
1960
Argan
1961
Monsieur, ce n’est pas...
1962
Monsieur Purgon
1963
Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d’un malade contre son médecin.
1964
Toinette
1965
Cela est épouvantable.
1966
Monsieur Purgon
1967
Un clystère que j’avois pris plaisir à composer moi-même.
1968
Argan
1969
Ce n’est pas moi...
1970
Monsieur Purgon
1971
Inventé et formé dans toutes les règles de l’art.
1972
Toinette
1973
Il a tort.
1974
Monsieur Purgon
1975
Et qui devoit faire dans des entrailles un effet merveilleux
1976
Argan
1977
Mon frère ?
1978
Monsieur Purgon
1979
Le renvoyer avec mépris !
1980
Argan
1981
C’est lui...
1982
Monsieur Purgon
1983
C’est une action exorbitante.
1984
Toinette
1985
Cela est vrai.
1986
Monsieur Purgon
1987
Un attentat énorme contre la médecine.
1988
Argan
1989
Il est cause...
1990
Monsieur Purgon
1991
Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir
1992
Toinette
1993
Vous avez raison.
1994
Monsieur Purgon
1995
Je vous déclare que je romps commerce avec vous.
1996
Argan
1997
C’est mon frère...
1998
Monsieur Purgon
1999
Que je ne veux plus d’alliance avec vous.
2000
Toinette
2001
Vous ferez bien.
2002
Monsieur Purgon
2003
Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisois à mon neveu, en faveur du mariage.
2004
Argan
2005
C’est mon frère qui a fait tout le mal.
2006
Monsieur Purgon
2007
Mépriser mon clystère !
2008
Argan
2009
Faites-le venir, je m’en vais le prendre.
2010
Monsieur Purgon
2011
Je vous aurois tiré d’affaire avant qu’il fût peu.
2012
Toinette
2013
Il ne le mérite pas.
2014
Monsieur Purgon
2015
J’allois nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.
2016
Argan
2017
Ah, mon frère !
2018
Monsieur Purgon
2019
Et je ne voulois plus qu’une douzaine de médecines, pour vuider le fond du sac.
2020
Toinette
2021
Il est indigne de vos soins.
2022
Monsieur Purgon
2023
Mais puisque vous n’avez pas voulu guérir par mes mains.
2024
Argan
2025
Ce n’est pas ma faute.
2026
Monsieur Purgon
2027
Puisque vous vous êtes soustrait de l’obéissance que l’on doit à son médecin,
2028
Toinette
2029
Cela crie vengeance.
2030
Monsieur Purgon
2031
Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnois...
2032
Argan
2033
Hé ! point du tout.
2034
Monsieur Purgon
2035
J’ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l’âcreté de votre bile et à la féculence de vos humeurs.
2036
Toinette
2037
C’est fort bien fait.
2038
Argan
2039
Mon Dieu !
2040
Monsieur Purgon
2041
Et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable.
2042
Argan
2043
Ah ! miséricorde !
2044
Monsieur Purgon
2045
Que vous tombiez dans la bradypepsie.
2046
Argan
2047
Monsieur Purgon !
2048
Monsieur Purgon
2049
De la bradypepsie dans la dyspepsie.
2050
Argan
2051
Monsieur Purgon !
2052
Monsieur Purgon
2053
De la dyspepsie dans l’apepsie.
2054
Argan
2055
Monsieur Purgon !
2056
Monsieur Purgon
2057
De l’apepsie dans la lienterie...
2058
Argan
2059
Monsieur Purgon !
2060
Monsieur Purgon
2061
De la lienterie dans la dysenterie...
2062
Argan
2063
Monsieur Purgon !
2064
Monsieur Purgon
2065
De la dysenterie dans l’hydropisie...
2066
Argan
2067
Monsieur Purgon !
2068
Monsieur Purgon
2069
Et de l’hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.
Scène VI
2070
Argan, Béralde
2071
Argan
2072
Ah, mon Dieu ! je suis mort. Mon frère, vous m’avez perdu.
2073
Béralde
2074
Quoi ? qu’y a-t-il ?
2075
Argan
2076
Je n’en puis plus. Je sens déjà que la médecine se venge.
2077
Béralde
2078
Ma foi ! mon frère, vous êtes fou, et je ne voudrois pas, pour beaucoup de choses, qu’on vous vît faire ce que vous faites. Tâtez-vous un peu, je vous prie, revenez à vous-même, et ne donnez point tant à votre imagination.
2079
Argan
2080
Vous voyez, mon frère, les étranges maladies dont il m’a menacé.
2081
Béralde
2082
Le simple homme que vous êtes !
2083
Argan
2084
Il dit que je deviendrai incurable avant qu’il soit quatre jours.
2085
Béralde
2086
Et ce qu’il dit, que fait-il à la chose ? Est-ce un oracle qui a parlé ? Il me semble, à vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d’autorité suprême, il vous l’allonge et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aventure, si vous voulez, à vous défaire des médecins, ou, si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d’en avoir un autre, avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque.
2087
Argan
2088
Ah ! mon frère, il sait tout mon tempérament et la manière dont il faut me gouverner.
2089
Béralde
2090
Il faut vous avouer que vous êtes un homme d’une grande prévention, et que vous voyez les choses avec d’étranges yeux.
Scène VII
2091
Toinette, Argan, Béralde
2092
Toinette
2093
Monsieur, voilà un médecin qui demande à vous voir.
2094
Argan
2095
Et quel médecin ?
2096
Toinette
2097
Un médecin de la médecine.
2098
Argan
2099
Je te demande qui il est ?
2100
Toinette
2101
Je ne le connois pas ; mais il me ressemble comme deux gouttes d’eau, et si je n’étois sûre que ma mère étoit honnête femme, je dirois que ce seroit quelque petit frère qu’elle m’auroit donné depuis le trépas de mon père.
2102
Argan
2103
Fais-le venir.
2104
Béralde
2105
Vous êtes servi à souhait : un médecin vous quitte, un autre se présente.
2106
Argan
2107
J’ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur.
2108
Béralde
2109
Encore ! vous en revenez toujours là ?
2110
Argan
2111
Voyez-vous ? j’ai sur le cœur toutes ces maladies-là que je ne connois point, ces...
Scène VIII
2112
Toinette, en médecin ; Argan, Béralde
2113
Toinette
2114
Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite et vous offrir mes petits services pour toutes les saignées et les purgations dont vous aurez besoin.
2115
Argan
2116
Monsieur, je vous suis fort obligé. Par ma foi ! voilà Toinette elle-même.
2117
Toinette
2118
Monsieur, je vous prie de m’excuser, j’ai oublié de donner une commission à mon valet ; je reviens tout à l’heure.
2119
Argan
2120
Eh ! ne diriez-vous pas que c’est effectivement Toinette ?
2121
Béralde
2122
Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande. Mais ce n’est pas la première fois qu’on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature.
2123
Argan
2124
Pour moi, j’en suis surpris, et...
Scène IX
2125
Toinette, Argan, Béralde
2126
Toinette quitte son habit de médecin si promptement qu’il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en médecin.
2127
Toinette
2128
Que voulez-vous, Monsieur ?
2129
Argan
2130
Comment ?
2131
Toinette
2132
Ne m’avez-vous pas appelée ?
2133
Argan
2134
Moi ? non.
2135
Toinette
2136
Il faut donc que les oreilles m’ayent corné.
2137
Argan
2138
Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te ressemble.
2139
Toinette, en sortant, dit :
2140
Oui, vraiment, j’ai affaire là-bas, et je l’ai assez vu.
2141
Argan
2142
Si je ne les voyois tous deux, je croirois que ce n’est qu’un.
2143
Béralde
2144
J’ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu de notre temps où tout le monde s’est trompé.
2145
Argan
2146
Pour moi, j’aurois été trompé à celle-là, et j’aurois juré que c’est la même personne.
Scène X
2147
Toinette, en médecin ; Argan, Béralde
2148
Toinette
2149
Monsieur, je vous demande pardon de tout mon cœur.
2150
Argan
2151
Cela est admirable !
2152
Toinette
2153
Vous ne trouverez pas mauvais, s’il vous plaît, la curiosité que j’ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes ; et votre réputation, qui s’étend partout, peut excuser la liberté que j’ai prise.
2154
Argan
2155
Monsieur, je suis votre serviteur.
2156
Toinette
2157
Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j’aye ?
2158
Argan
2159
Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans.
2160
Toinette
2161
Ah, ah, ah, ah, ah ! j’en ai quatre-vingt-dix.
2162
Argan
2163
Quatre-vingt-dix ?
2164
Toinette
2165
Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.
2166
Argan
2167
Par ma foi ! voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.
2168
Toinette
2169
Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m’occuper, capables d’exercer les grands et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatisme et défluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance : de bonnes fièvres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine : c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe ; et je voudrois, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes, et l’envie que j’aurois de vous rendre service.
2170
Argan
2171
Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.
2172
Toinette
2173
Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l’impertinent : je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Qui est votre médecin ?
2174
Argan
2175
Monsieur Purgon.
2176
Toinette
2177
Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade ?
2178
Argan
2179
Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.
2180
Toinette
2181
Ce sont tous des ignorants : c’est du poumon que vous êtes malade.
2182
Argan
2183
Du poumon ?
2184
Toinette
2185
Oui. Que sentez-vous ?
2186
Argan
2187
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
2188
Toinette
2189
Justement, le poumon.
2190
Argan
2191
Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.
2192
Toinette
2193
Le poumon.
2194
Argan
2195
J’ai quelquefois des maux de cœur.
2196
Toinette
2197
Le poumon.
2198
Argan
2199
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
2200
Toinette
2201
Le poumon.
2202
Argan
2203
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’étoit des coliques.
2204
Toinette
2205
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?
2206
Argan
2207
Oui, Monsieur.
2208
Toinette
2209
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?
2210
Argan
2211
Oui, Monsieur.
2212
Toinette
2213
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas et vous êtes bien aise de dormir ?
2214
Argan
2215
Oui, Monsieur.
2216
Toinette
2217
Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?
2218
Argan
2219
Il m’ordonne du potage.
2220
Toinette
2221
Ignorant.
2222
Argan
2223
De la volaille.
2224
Toinette
2225
Ignorant.
2226
Argan
2227
Du veau.
2228
Toinette
2229
Ignorant.
2230
Argan
2231
Des bouillons.
2232
Toinette
2233
Ignorant.
2234
Argan
2235
Des œufs frais.
2236
Toinette
2237
Ignorant.
2238
Argan
2239
Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.
2240
Toinette
2241
Ignorant.
2242
Argan
2243
Et surtout de boire mon vin fort trempé.
2244
Toinette
2245
Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.
2246
Argan
2247
Vous m’obligez beaucoup.
2248
Toinette
2249
Que diantre faites-vous de ce bras-là ?
2250
Argan
2251
Comment ?
2252
Toinette
2253
Voilà un bras que je me ferois couper tout à l’heure, si j’étois que de vous.
2254
Argan
2255
Et pourquoi ?
2256
Toinette
2257
Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de profiter ?
2258
Argan
2259
Oui ; mais j’ai besoin de mon bras.
2260
Toinette
2261
Vous avez là aussi un œil droit que je me ferois crever, si j’étois en votre place.
2262
Argan
2263
Crever un œil ?
2264
Toinette
2265
Ne voyez-vous pas qu’il incommode l’autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l’œil gauche.
2266
Argan
2267
Cela n’est pas pressé.
2268
Toinette
2269
Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt ; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire pour un homme qui mourut hier.
2270
Argan
2271
Pour un homme qui mourut hier ?
2272
Toinette
2273
Oui, pour aviser, et voir ce qu’il auroit fallu lui faire pour le guérir. Jusqu’au revoir.
2274
Argan
2275
Vous savez que les malades ne reconduisent point.
2276
Béralde
2277
Voilà un médecin vraiment qui paroît fort habile.
2278
Argan
2279
Oui, mais il va un peu bien vite.
2280
Béralde
2281
Tous les grands médecins sont comme cela.
2282
Argan
2283
Me couper un bras, et me crever un œil, afin que l’autre se porte mieux ? J’aime bien mieux qu’il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot !
Scène XI
2284
Toinette, Argan, Béralde
2285
Toinette
2286
Allons, allons, je suis votre servante, je n’ai pas envie de rire.
2287
Argan
2288
Qu’est-ce que c’est ?
2289
Toinette
2290
Votre médecin, ma foi ! qui me vouloit tâter le pouls.
2291
Argan
2292
Voyez un peu, à l’âge de quatre-vingt-dix ans !
2293
Béralde
2294
Oh çà, mon frère, puisque voilà votre Monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s’offre pour ma nièce ?
2295
Argan
2296
Non, mon frère : je veux la mettre dans un convent, puisqu’elle s’est opposée à mes volontés. Je vois bien qu’il y a quelque amourette là-dessous, et j’ai découvert certaine entrevue secrète, qu’on ne sait pas que j’aye découverte.
2297
Béralde
2298
Hé bien ! mon frère, quand il y auroit quelque petite inclination, cela seroit-il si criminel, et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu’à des choses honnêtes comme le mariage ?
2299
Argan
2300
Quoi qu’il en soit, mon frère, elle sera religieuse, c’est une chose résolue.
2301
Béralde
2302
Vous voulez faire plaisir à quelqu’un.
2303
Argan
2304
Je vous entends : vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au cœur.
2305
Béralde
2306
Hé bien ! oui, mon frère, puisqu’il faut parler à cœur ouvert, c’est votre femme que je veux dire ; et non plus que l’entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l’entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donniez tête baissée dans tous les pièges qu’elle vous tend.
2307
Toinette
2308
Ah ! Monsieur, ne parlez point de Madame : c’est une femme sur laquelle il n’y a rien à dire, une femme sans artifice, et qui aime Monsieur, qui l’aime... on ne peut pas dire cela.
2309
Argan
2310
Demandez-lui un peu les caresses qu’elle me fait.
2311
Toinette
2312
Cela est vrai.
2313
Argan
2314
L’inquiétude que lui donne ma maladie.
2315
Toinette
2316
Assurément.
2317
Argan
2318
Et les soins et les peines qu’elle prend autour de moi.
2319
Toinette
2320
Il est certain. Voulez-vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout à l’heure comme Madame aime Monsieur ? Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune, et le tire d’erreur.
2321
Argan
2322
Comment ?
2323
Toinette
2324
Madame s’en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera, quand je lui dirai la nouvelle.
2325
Argan
2326
Je le veux bien.
2327
Toinette
2328
Oui ; mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourroit bien mourir.
2329
Argan
2330
Laisse-moi faire.
2331
Toinette, à Béralde.
2332
Cachez-vous, vous, dans ce coin-là.
2333
Argan
2334
N’y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ?
2335
Toinette
2336
Non, non : quel danger y auroit-il ? Etendez-vous là seulement. (Bas.) Il y aura plaisir à confondre votre frère. Voici Madame. Tenez-vous bien.
Scène XII
2337
Béline, Toinette, Argan, Béralde
2338
Toinette s’écrie. Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident !
2339
Béline
2340
Qu’est-ce, Toinette ?
2341
Toinette
2342
Ah, Madame !
2343
Béline
2344
Qu’y a-t-il ?
2345
Toinette
2346
Votre mari est mort.
2347
Béline
2348
Mon mari est mort ?
2349
Toinette
2350
Hélas ! oui. Le pauvre défunt est trépassé.
2351
Béline
2352
Assurément ?
2353
Toinette
2354
Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.
2355
Béline
2356
Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t’affliger de cette mort !
2357
Toinette
2358
Je pensois, Madame, qu’il fallût pleurer.
2359
Béline
2360
Va, va, cela n’en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? et de quoi servoit-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.
2361
Toinette
2362
Voilà une belle oraison funèbre.
2363
Béline
2364
Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu’en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n’est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aye fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l’argent dont je veux me saisir, et il n’est pas juste que j’aye passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.
2365
Argan, se levant brusquement.
2366
Doucement.
2367
Béline, surprise et épouvantée.
2368
Ahy !
2369
Argan
2370
Oui, Madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez ?
2371
Toinette
2372
Ah, ah ! le défunt n’est pas mort.
2373
Argan, à Béline, qui sort.
2374
Je suis bien aise de voir votre amitié, et d’avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l’avenir, et qui m’empêchera de faire bien des choses.
2375
Béralde, sortant de l’endroit où il étoit caché.
2376
Hé bien ! mon frère, vous le voyez.
2377
Toinette
2378
Par ma foi ! je n’aurois jamais cru cela. Mais j’entends votre fille : remettez-vous comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C’est une chose qu’il n’est pas mauvais d’éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connoîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.
Scène XIII
2379
Angélique, Argan, Toinette, Béralde
2380
Toinette s’écrie : O Ciel ! ah, fâcheuse aventure ! Malheureuse journée !
2381
Angélique
2382
Qu’as-tu, Toinette, et de quoi pleures-tu ?
2383
Toinette
2384
Hélas ! j’ai de tristes nouvelles à vous donner.
2385
Angélique
2386
Hé quoi ?
2387
Toinette
2388
Votre père est mort.
2389
Angélique
2390
Mon père est mort, Toinette ?
2391
Toinette
2392
Oui ; vous le voyez là. Il vient de mourir tout à l’heure d’une foiblesse qui lui a pris.
2393
Angélique
2394
O Ciel ! quelle infortune ! quelle atteinte cruelle ! Hélas ! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restoit au monde ? et qu’encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il étoit irrité contre moi ? Que deviendrai-je, malheureuse, et quelle consolation trouver après une si grande perte ?
Scène XIV et dernière
2395
Cléante, Angélique, Argan, Toinette, Béralde
2396
Cléante
2397
Qu’avez-vous donc, belle Angélique ? et quel malheur pleurez-vous ?
2398
Angélique
2399
Hélas ! je pleure tout ce que dans la vie je pouvois perdre de plus cher et de plus précieux : je pleure la mort de mon père.
2400
Cléante
2401
O Ciel ! quel accident ! quel coup inopiné ! Hélas ! après la demande que j’avois conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venois me présenter à lui, et tâcher par mes respects et par mes prières de disposer son cœur à vous accorder à mes vœux.
2402
Angélique
2403
Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j’y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j’ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m’accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment. Argan se lève : Ah, ma fille !
2404
Angélique, épouvantée :
2405
Ahy !
2406
Argan
2407
Viens. N’aye point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille ; et je suis ravi d’avoir vu ton bon naturel.
2408
Angélique
2409
Ah ! quelle surprise agréable, mon père ! Puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes vœux, souffrez qu’ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d’une chose. Si vous n’êtes pas favorable au penchant de mon cœur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure au moins de ne me point forcer d’en épouser un autre. C’est toute la grâce que je vous demande.
2410
Cléante, se jette à genoux.
2411
Eh ! Monsieur, laissez-vous toucher à ses prières et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d’une si belle inclination.
2412
Béralde
2413
Mon frère, pouvez-vous tenir là contre ?
2414
Toinette
2415
Monsieur, serez-vous insensible à tant d’amour ?
2416
Argan
2417
Qu’il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.
2418
Cléante
2419
Très-volontiers, Monsieur : s’il ne tient qu’à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même, si vous voulez. Ce n’est pas une affaire que cela, et je ferois bien d’autres choses pour obtenir la belle Angélique.
2420
Béralde
2421
Mais, mon frère, il me vient une pensée : faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d’avoir en vous tout ce qu’il vous faut.
2422
Toinette
2423
Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt ; et il n’y a point de maladie si osée, que de se jouer à la personne d’un médecin.
2424
Argan
2425
Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi : est-ce que je suis en âge d’étudier ?
2426
Béralde
2427
Bon, étudier ! Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous.
2428
Argan
2429
Mais il faut savoir bien parler latin, connoître les maladies, et les remèdes qu’il y faut faire.
2430
Béralde
2431
En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.
2432
Argan
2433
Quoi ? l’on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là ?
2434
Béralde
2435
Oui. L’on n’a qu’à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.
2436
Toinette
2437
Tenez, Monsieur, quand il n’y auroit que votre barbe, c’est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié d’un médecin.
2438
Cléante
2439
En tout cas, je suis prêt à tout.
2440
Béralde
2441
Voulez-vous que l’affaire se fasse tout à l’heure ?
2442
Argan
2443
Comment tout à l’heure ?
2444
Béralde
2445
Oui, et dans votre maison.
2446
Argan
2447
Dans ma maison ?
2448
Béralde
2449
Oui. Je connois une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l’heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne vous coûtera rien.
2450
Argan
2451
Mais moi, que dire, que répondre ?
2452
Béralde
2453
On vous instruira en deux mots, et l’on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit décent, je vais les envoyer querir.
2454
Argan
2455
Allons, voyons cela.
2456
Cléante
2457
Que voulez-vous dire, et qu’entendez-vous avec cette Faculté de vos amies... ?
2458
Toinette
2459
Quel est donc votre dessein ?
2460
Béralde
2461
De nous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d’un médecin, avec des danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage.
2462
Angélique
2463
Mais mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père.
2464
Béralde
2465
Mais, ma nièce, ce n’est pas tant le jouer, que s’accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n’est qu’entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses.
2466
Cléante, à Angélique
2467
Y consentez-vous ?
2468
Angélique
2469
Oui, puisque mon oncle nous conduit.
Troisième intermède
2470
C’est une cérémonie burlesque d’un homme qu’on fait médecin en récit, chant, et danse.
2471
Entrée de ballet. Plusieurs tapissiers viennent préparer la salle et placer les bancs en cadence ; ensuite de quoi toute l’assemblée (composée de huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs, celui qui se fait recevoir médecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants) entre, et prend ses places, selon les rangs.
2472
Praeses
2473
Sçavantissimi doctores,
2474
Medicinae professores,
2475
Qui hic assemblati estis,
2476
Et vos, altri Messiores,
2477
Sententiarum Facultatis
2478
Fideles executores,
2479
Chirurgiani et apothicari,
2480
Atque tota compania aussi,
2481
Salus, honor, et argentum,
2482
Atque bonum appetitum.
2483
Non possum, docti Confreri,
2484
En moi satis admirari
2485
Qualis bona inventio
2486
Est medici professio,
2487
Quam hella chosa est, et bene trovata,
2488
Medicina illa benedicta,
2489
Quae suo nomine solo,
2490
Surprenanti miraculo,
2491
Depuis si longo tempore,
2492
Facit à gogo vivere
2493
Tant de gens omni genere.
2494
Per totam terram videmus
2495
Grandam vogam ubi sumus,
2496
Et quod grandes et petiti
2497
Sunt de nobis infatuti.
2498
Totus mundus, currens ad nostros remedios,
2499
Nos regardat sicut Deos ;
2500
Et nostris ordonnanciis
2501
Principes et reges soumissos videtis.
2502
Donque il est nostrae sapientiae,
2503
Boni sensus atque prudentiae,
2504
De fortement travaillare
2505
A nos bene conservare
2506
In tali credito, voga, et honore,
2507
Et prandere gardam à non recevere
2508
In nostro docto corpore
2509
Quam personas capabiles,
2510
Et totas dignas ramplire
2511
Has plaças honorabiles.
2512
C’est pour cela que nunc convocati estis :
2513
Et credo quod trovabitis
2514
Dignam matieram medici
2515
In sçavanti homine que voici,
2516
Lequel, in choisis omnibus,
2517
Dono ad interrogandum,
2518
Et à fond examinandum
2519
Vostris capacitatibus.
2520
Primus Doctor
2521
Si mihi licenciam dat Dominus Praeses,
2522
Et tanti docti Doctores,
2523
Et assistantes illustres,
2524
Très sçavanti Bacheliero,
2525
Quem estimo et honoro,
2526
Domandabo causam et rationem quare
2527
Opium facit dormire.
2528
Bachelierus
2529
Mihi a docto Doctore
2530
Domandatur causam et rationem quare
2531
Opium facit dormire :
2532
A quoi respondeo,
2533
Quia est in eo
2534
Virtus dormitiva,
2535
Cujus est natura
2536
Sensus assoupire.
2537
Chorus
2538
Bene, bene, bene, bene respondere :
2539
Dignus, dignus est entrare
2540
In nostro docto corpore.
2541
Secundus Doctor
2542
Cum permissione Domini Praesidis,
2543
Doctissimae Facultatis,
2544
Et totius his nostris actis
2545
Companiae assistantis,
2546
Domandabo tibi, docte Bacheliere,
2547
Quae sunt remedia
2548
Quae in maladia
2549
Ditte hydropisia
2550
Convenit facere.
2551
Bachelierus
2552
Clysterium donare,
2553
Postea seignare,
2554
Ensuitta purgare.
2555
Chorus
2556
Bene, bene, bene, bene respondere.
2557
Dignus, dignus est entrare
2558
In nostro docto corpore.
2559
Tertius Doctor
2560
Si bonum semblatur Domino Praesidi,
2561
Doctissimae Facultati,
2562
Et companiae praesenti,
2563
Domandabo tibi, docte Bacheliere,
2564
Quae remedia eticis,
2565
Pulmonicis, atque asmaticis,
2566
Trovas à propos facere.
2567
Bachelierus
2568
Clysterium donare,
2569
Postea seignare,
2570
Ensuitta purgare.
2571
Chorus
2572
Bene, bene, bene, bene respondere :
2573
Dignus, dignus est entrare
2574
In nostro docto corpore.
2575
Quartus Doctor
2576
Super illas maladias
2577
Doctus Bachelierus dixit maravillas
2578
Mais si non ennuyo Dominum Praesidem,
2579
Doctissimam Facultatem,
2580
Et totam honorabilem
2581
Companiam ecoutantem,
2582
Faciam illi unam quaestionem.
2583
De hiero maladus unus
2584
Tombavit in meas manus :
2585
Habet grandam fievram cum redoublamentis,
2586
Grandam dolorem capitis,
2587
Et grandum malum au costé,
2588
Cum granda difficultate
2589
Et poena de respirare :
2590
Veillas mihi dire,
2591
Docte Bacheliere,
2592
Quid illi facere ?
2593
Bachelierus
2594
Clysterium donare,
2595
Postea seignare,
2596
Ensuitta purgare.
2597
Quintus Doctor
2598
Mais si maladia
2599
Opiniatria
2600
Non vult se garire,
2601
Quid illi facere ?
2602
Bachelierus
2603
Clysterium donare,
2604
Postea seignare,
2605
Ensuitta purgare.
2606
Chorus
2607
Bene, bene, bene, bene respondere :
2608
Dignus, dignus est entrare
2609
In nostro docto corpore.
2610
Praeses
2611
Juras gardare statuta
2612
Per Facultatem praescripta
2613
Cum sensu et jugeamento ?
2614
Bachelierus
2615
Juro.
2616
Praeses
2617
Essere, in omnibus,
2618
Consultationibus,
2619
Ancieni aviso,
2620
Aut bono,
2621
Aut mauvaiso ?
2622
Bachelierus
2623
Juro.
2624
Praeses
2625
De non jamais te servire
2626
De remediis aucunis
2627
Quam de ceux seulement doctae Facultatis,
2628
Maladus dust-il crevare,
2629
Et mori de suo malo ?
2630
Bachelierus
2631
Juro.
2632
Praeses
2633
Ego, cum isto boneto
2634
Venerabili et docto,
2635
Dono tibi et concedo
2636
Virtutem et puissanciam
2637
Medicandi,
2638
Purgandi,
2639
Seignandi,
2640
Perçandi,
2641
Taillandi,
2642
Coupandi.
2643
Et occidendi
2644
Impune per totam terram.
2645
Entrée de Ballet. Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la révérence en cadence.
2646
Bachelierus
2647
Grandes doctores doctrinae
2648
De la rhubarbe et du séné,
2649
Ce seroit sans douta à moi chosa folla,
2650
Inepta et ridicula,
2651
Si j’alloibam m’engageare
2652
Vobis louangeas donare,
2653
Et entreprenoibam adjoutare
2654
Des lumieras au soleillo,
2655
Et des étoilas au cielo,
2656
Des ondas à l’Oceano,
2657
Et des rosas au printanno.
2658
Agreate qu’avec uno moto,
2659
Pro toto remercimento,
2660
Rendam gratiam corpori tam docto.
2661
Vobis, vobis debeo
2662
Bien plus qu’à naturae et qu’à patri meo :
2663
Natura et pater meus
2664
Hominem me habent factum ;
2665
Mais vos me, ce qui est bien plus,
2666
Avetis factum medicum,
2667
Honor, favor, et gratia
2668
Qui, in hoc corde que voilà,
2669
Imprimant ressentimenta
2670
Qui dureront in secula.
2671
Chorus
2672
Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,
2673
Novus Doctor, qui tam bene parlat !
2674
Mille, mille annis et manget et bibat,
2675
Et seignet et tuat !
2676
Entrée de Ballet. Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d’apothicaires.
2677
Chirurgus
2678
Puisse-t-il voir doctas
2679
Suas ordonnancias
2680
Omnium chirurgorum
2681
Et apothiquarum
2682
Remplire boutiquas !
2683
Chorus
2684
Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,
2685
Novus Doctor, qui tam bene parlat !
2686
Mille, mille annis et manget et bibat,
2687
Et seignet et tuat !
2688
Chirurgus
2689
Puissent toti anni
2690
Lui essere boni
2691
Et favorabiles,
2692
Et n’habere jamais
2693
Quam pestas, verolas,
2694
Fievras, pluresias,
2695
Fluxus de sang, et dyssenterias !
2696
Chorus
2697
Viva, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,
2698
Novus Doctor, qui tam bene parlat !
2699
Mille, mille annis et manget et bibat,
2700
Et seignet et tuat !
2701
Dernière entrée de Ballet.